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D

Déambulations / itinéraires*
<< (...) le récit s’organise autour du seul point de vue, ambulatoire, du personnage central, le narrateur, qui assume ainsi la totale subjectivité du narré. Sa démarche est instinctive : il s’agit de se laisser imprégner des lieux, la mémoire et l’imagination feront le reste. Aussi le narrateur, au fur et à mesure que le style de l’auteur se définit, devient-il un véritable acteur témoin d’un monde vers lequel l’attire sa propre sensibilité. Le hasard laisse ainsi la place à l’inconscient, car il s’agit de faire confiance à ses pas, et le récit prend tantôt la forme de l’itinéraire d’une quête, tantôt celui d’un pèlerinage sur des lieux de mémoire. Aussi c’est la carte de la ville qui organise le récit qui est conduit par la déambulation de l’instance narrative.>>
Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

 

Dans le café de la jeunesse perdue [2007]

Dans le café de la jeunesse perdue

Entretien à l'occasion de la sortie de l'ouvrage. Site des édtions Gallimard
Extrait de l'oeuvre

"Encore aujourd'hui, il m'arrive d'entendre, le soir, une voix qui m'appelle par mon prénom, dans la rue. Une voix rauque. Elle traîne un peu sur les syllabes et je la reconnais tout de suite : la voix de Louki. Je me retourne, mais il n'y a personne. Pas seulement le soir, mais au creux de ces après-midi d'été où vous ne savez plus très bien en quelle année vous êtes. Tout va recommencer comme avant. Les mêmes jours, les mêmes nuits, les mêmes lieux, les mêmes rencontres. L'Éternel Retour."

1. Le titre "Dans le café de la jeunesse perdue"
«Ce titre évoque une jeunesse égarée, une jeunesse erratique qui s'est consumée trop vite et que pourrait incarner la génération de Guy Debord, née dans les années 1930», rectifie Patrick Modiano. C'est précisément un mot du philosophe, en exergue du livre, qui lui a inspiré ce titre. Modiano renchérit en citant un vers de Rimbaud: «Oisive jeunesse/ A tout asservie/ Par délicatesse/ J'ai perdu ma vie.» On lui fait remarquer qu'après Quartier perdu, son roman paru en 1984, ça fait tout de même deux de «perdus»... Etonnement non feint: «Je ne l'ai pas fait exprès, je n'y avais même pas pensé.» Là encore, rien de nostalgique: «Pour moi, il s'agissait d'un quartier lointain, perdu dans la ville...»

Entretien avec Delphine PERAS, L'Express du 5 octobre 2007

2. Dans le café de la jeunesse perdue,Critique par Patrick Kéchichian
Patrick Modiano : la rumeur du temps évanoui

Ce n'est pas dans l'excès ou les profondeurs du rêve que Patrick Modiano, en chacun de ses livres, nous entraîne. Ce qu'il cherche à approcher n'est séparé de la vie réelle que par une mince pellicule temporelle. On dirait qu'il suffit d'avancer pour la déchirer, pour abolir la distance, et se retrouver dans la réalité perdue. Et pourtant non. Invisible, la frontière est infranchissable. On s'y heurte d'autant plus que ce qui est au-delà semble à portée de main.
Alors, en suivant les êtres de papier dont Modiano fait ses ambassadeurs, on se met à l'écoute d'une rumeur, celle du temps évanoui. La nostalgie, cet ardent désir voué à ne jamais recouvrer son objet, installe pour toujours cette rumeur dans notre esprit.
Tout écrivain doit d'abord nommer les choses, les lieux, les personnes. Trouver les noms adéquats est sa première tâche. Qu'ils soient inventés ou tirés de nos souvenirs n'importe pas. Il lui revient ensuite d'animer tous ces noms, de leur insuffler assez d'existence plausible.
Chez Patrick Modiano, le travail de nomination est essentiel. Précis, scrupuleux, comme exhaustif, il regarde les êtres vivants ou les objets, et puis les lieux, surtout les lieux. Tout semble procéder de là. Une topographie se dessine. Elle est particulière à chaque livre. Avec sa poésie propre, elle fait vivre et respirer le roman mieux qu'une lourde machinerie narrative. Les histoires que raconte Modiano sont toujours brèves, et cela aussi est essentiel : échapper à la pesanteur, ne pas souligner d'un trait épais, suggérer plus qu'asséner.
Comme dans le récent Accident nocturne, comme auparavant dans Dora Bruder (Gallimard, 2003, et 1997), le point de fuite du livre, et en même temps de butée, est une jeune femme. Elle se nomme ici Jacqueline Delanque, dite Louki. Un jour - nous sommes à Paris, à la fin des années 1950, bien que cela ne soit pas précisé - elle est entrée au Condé, "dans les parages du carrefour de l'Odéon", par "la porte de l'ombre" : elle en ressortira quelques années plus tard, pour ne plus revenir. Cette porte et le café n'existent plus. A l'image de tout le quartier, le Condé est devenu un commerce de luxe, déplore Modiano. Ses souvenirs, ses regrets sont ceux d'un homme à qui l'on a imposé le deuil de son monde.
Un jour donc, Louki est venue s'attabler là, avec la "bohème", étudiants un peu amateurs ou artistes en perpétuelle gestation avec "souvent un livre à la main (...) Les Chants de Maldoror. Les Illuminations. Les Barricades mystérieuses". Quelques photographies la montrent "assise à la table de Zacharias, de Jean-Michel, de Fred, de Tarzan et de la Houpa...". La légende d'une autre, tirée du même album imaginaire, précise : "Au premier plan, assise au comptoir : Louki. Derrière elle, Annet, Don Carlos, Mireille, Adamov et le docteur Vala." Ils ont "entre dix-neuf et vingt-cinq ans, sauf quelques clients comme Babilée, Adamov et le docteur Vala qui atteignaient peu à peu la cinquantaine, mais on oubliait leur âge."
Dans la même salle se croisent donc créatures de fiction et personnes bien réelles, vérifiables, comme Arthur Adamov, (Jean) Babilée, Olivier Larronde ou Maurice Raphaël. Ce dernier fréquentait aussi un autre café, le Canter, rue La Rochefoucauld, l'un des lieux de la première vie de Jacqueline, à peine adolescente ; c'était avant l'époque du Condé, rive droite, "comme si la Seine était une ligne de démarcation qui séparait deux villes étrangères l'une à l'autre...".
" NO MAN'S LAND"
Tour à tour, des témoins, dont Roland, avec qui elle a partagé un peu de sa vie, vont prendre la voix du narrateur et évoquer la jeune femme. Louki, va raconter d'autres instants, d'autres possibles, l'enfance près de la place de Clichy, un triste mariage à Neuilly, le miroitement d'une expérience spirituelle square Lowendal, quelques hôtels ou meublés... "J'avançais, dit-elle, avec ce sentiment de légèreté qui vous prend quelquefois dans les rêves. Vous ne craignez plus rien, tous les dangers sont dérisoires. Si cela tourne vraiment mal, il suffit de vous réveiller. Vous êtes invincible. Je marchais, impatiente d'arriver au bout, là où il n'y avait plus que le bleu du ciel et le vide."
" J'ai toujours cru que certains endroits sont des aimants..." Autour de la figure intense et émouvante de Louki, "au milieu de toutes les lignes de fuite et des horizons perdus", Modiano recrée une admirable géographie parisienne. Elle est sienne comme le furent celles de Simenon, Jean Follain, Jacques Yonnet... Ou encore celle de Guy Debord qui écrivait, dans Panégyrique : "Entre la rue du Four et la rue de Buci, où notre jeunesse s'est si complètement perdue (...) on pouvait sentir avec certitude que nous ne ferions jamais rien de mieux..."
Cette géographie a ses "points fixes", ses "zones intermédiaires" ou "neutres", ses "no man's land où l'on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens". Quand tout s'achève de cette jeunesse, que ses noms se perdent, que ses visages se brouillent, il ne reste que la mélancolie sans remède d'un songe... "Tout va recommencer comme avant. Les mêmes jours, les mêmes nuits, les mêmes lieux, les mêmes rencontres...".
Certains livres nous endurcissent. Catalogue de solides pensées, manuel d'inflexibilité, traité pour dominer le monde - ou son monde. D'autres, bien plus précieux et nécessaires, nous fragilisent, nous désarment. Ainsi de ce bouleversant portrait d'une femme si proche et si perdue, peint par Modiano, exactement à la lisière de l'ombre et de la lumière. Patrick Kéchichian, Le Monde des Livres du 04.octobre 2007

3. Modiano La ronde de nuit (Dans le café de la jeunesse perdue) Par Philippe Lançon. Une nouvelle héroïne de Modiano meurt dans Paris entre Montmartre et Saint-Germain-des-Prés. Promenade.
<< Parlons des morts, puisqu'ils nous aident à vivre. Dans le nouveau roman de Patrick Modiano, quatre voix réveillent une ambiance, certains quartiers de Paris, les années soixante, une femme qui va mourir. La première est celle d'un étudiant qui veut quitter l'école des Mines ; la deuxième, d'un détective privé qui pourrait être celui d'un autre roman, par exemple Rue des boutiques obscures ; la troisième, de la jeune femme qui va se tuer ; la quatrième, de son ami écrivain. Elles ont toutes en elles quelque chose de Modiano. Fermant le livre, c'est la voix du détective qui revient : l'enquête restitue la jeunesse et sauve de l'oubli. L'exergue de Livret de famille , publié en 1977, résume ce roman de Modiano comme les autres : «Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir.» Vivre, autrement dit : écrire. La phrase est de René Char. Et la mémoire de Modiano dégage une solitude qui console le lecteur de la sienne.
La jeune femme qui va se tuer, Jacqueline Delanque, épouse Choureau, est le centre de gravité du livre. Elle entre par une porte de café à la première page ; elle en sort par une fenêtre à la dernière. Sa mère était ouvreuse au Moulin Rouge. Modiano marchait beaucoup par-là, naguère, sur les pentes d'avant Montmartre. Parfois, se souvient-il, «je croisais la silhouette bizarre de Marcel Aymé, complètement aphasique.» Quand elle rompt avec quelqu'un, Jacqueline change de quartier. Elle transporte son malaise et sa grâce dans ce que son ami appelle des «zones neutres» : rues aux identités diaphanes, paraissant ne jamais être à leur place. Quand on est un personnage de Modiano, c'est là qu'on se fait oublier, qu'on se souvient, qu'on vit. La neutralité de ses territoires rappelle la neutralité de la langue que Roland Barthes rêve avant de mourir. Là où rien ne se passe, tout arrive -mais en nuances. Barthes y voit une forme de délicatesse. Elle «touche à une sorte d'errance sociale, assume la marge excessive». Elle va vers la douceur et un «refus non violent» . Ainsi vont les personnages de Modiano.
C'est de la jeune femme surtout que les autres parlent. Parfois, elle rejoint son ami dans un hôtel de la rue d'Argentine. C'est une petite rue un peu morte, derrière l'avenue de la Grande Armée. L'hôtel du roman existe. Il s'est appelé Hôtel Argentina. Le nouveau propriétaire, âgé de trente ans, l'a rebaptisé : Mon hôtel. Il s'appelle Monsieur Aymé. Le bar attenant était celui de Madame Claude. Des prostituées rejoignaient l'hôtel avec leurs clients. Les flics surveillaient sans interdire. Patrick Modiano se souvient d'y avoir loué une chambre quand il avait vingt ans : «Je n'allais pas très bien, je cherchais des endroits comme ça pour avoir la paix. Je voyais passer des couples dans les escaliers...» Il n'y est pas retourné.
Jacqueline Delanque a un surnom, Louki. Les habitués le lui ont donné, un soir, au café Le Condé : «Et à mesure que l'heure passait et que chacun d'eux l'appelait Louki, dit l'étudiant à l'école des Mines, je crois bien qu'elle se sentait soulagée de porter ce nouveau prénom. Oui, soulagée. En effet, plus j'y réfléchis, plus je retrouve mon impression du début : elle se réfugiait ici, au Condé, comme si elle voulait fuir quelque chose, échapper à un danger.» Comme en amour, le surnom est un faux passeport qui permet de croire en la tendresse clandestine des frontières.
Louki lit certains livres teintés de mystique, parfois célèbres en ces années-là. Horizon perdu , de James Hilton ; Cristal qui songe , de Theodor Sturgeon ; Louise du Néant , de Jean Maillard. Des histoires d'enfants ou d'adultes qui, d'une manière ou d'une autre, cherchent ou trouvent un monde idéal. Modiano cite les titres, jamais les auteurs : il restitue, avec une précision vague, non pas des informations, mais les signes d'une intimité, les ondes d'une fréquence sentimentale. Les titres sont comme les noms : des échos symboliques et sonores.
L'exergue du roman est une phrase de Guy Debord, tirée du texte du film In girum imus nocte et consumimur igni (Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu) : «A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie, qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue.» Modiano n'a pas connu Guy Debord, sinon par ricochet : «Quand j'avais huit ou neuf ans, il y avait une fille dans mon immeuble, une étudiante aux Beaux-Arts américaine, qui me gardait et m'amenait dans des cafés du quartier, à Saint-Germain-des-Prés. Elle avait deux amis, Patrick et Henri. A vingt ans, Debord les avait fréquentés. Je les écoutais parler de lui. Je l'ai lu assez tardivement, et seulement ses textes autobiographiques, comme Panégyrique... Les textes politiques ne m'intéressent pas.»
D'autres écrivains traversent les cafés du roman. Modiano les a croisés, ici ou là, dans sa jeunesse un peu à la dérive. Comme pour les livres, il restitue leur silhouette, leur présence, en quelques phrases, sans jamais informer. Voici le dramaturge Arthur Adamov, qui fit partie du cénacle d'Antonin Artaud dans ses deux dernières années ; ou l'écrivain Maurice Raphaël, de son vrai nom Victor-Marie Lepage, qui avait été collaborateur actif et tortionnaire sous Vichy. Il écrivit plus tard, entre autres, des polars sous le nom d'Ange Bastiani. Ou encore le poète Olivier Larronde, «une sorte d'archange» alcoolique et déchu que Genet et Cocteau avaient fait connaître lorsqu'il publia, à 17 ans, les Barricades mystérieuses . Son second livre, Rien voilà l'ordre , est l'anagramme de son nom. Pour soigner son épilepsie, Larronde devint opiomane. Modiano évoque au passage une vieille voisine, toujours vivante, qui l'a connu et fume encore de l'opium. Il a rencontré le poète à la fin de sa vie, au début des années soixante. Lui-même avait 17 ans. Larronde, dit-il, portait «un manteau lourd, à col relevé, de prince qui serait un clochard.»
Escortée par ces fantômes, Louki entre dans la nuit à travers une sorte de tragédie murmurée. Louki, c'est presque Youki, le prénom de la femme du poète Robert Desnos, et c'est bien à elle que Modiano a songé. Mais, précise-t-il, «comme j'ai aussi pensé à deux autres femmes que j'ai connues, dont l'une s'est tuée, je ne me suis pas senti le droit de prendre ce nom et je l'ai un peu changé.» Modiano aime Robert Desnos, mort en déportation du typhus en 1945, l'année même où il est né. Son premier livre, publié en 1968, s'appelle : la Place de l'étoile . C'est le titre de l'un des derniers textes de Desnos. Quand Modiano a écrit le sien, il l'ignorait. Il n'allait pas bien et devait partir à l'armée. Un soir, dans un dîner familial, on lui présente le docteur Ferdière, qui a été l'étrange psychiatre d'Artaud et reste proche de nombreux écrivains. «Ferdière a vu que j'allais mal , se souvient Modiano, et il s'est inquiété lorsqu'il a su que je devais faire mon service militaire.»
Le jeune homme rend visite au psychiatre et lui apporte son roman. Ferdière sort de sa bibliothèque le livre de Desnos et le lui montre : c'est lui qui l'a édité, à l'automne 1945. A la femme de Desnos, il écrivait : «C'est toi qui devrais signer le bon à tirer, Youki, admirable compagne de Robert. Je songe aux soirées de la rue Mazarine ; je songe au soleil de l'Apothicairerie...» «J'étais défait , se souvient Modiano. J'avais l'impression d'avoir volé ce titre à Desnos, à cet homme qui était mort l'année de ma naissance, dans les conditions qu'on sait, des conditions qui ont été si importantes pour ma génération et qui marquent tellement mon travail.» Ferdière lui explique que ce n'est pas grave, qu'il s'agit d'un hasard objectif.
Modiano met longtemps à raconter cette histoire. Il ne parle, comme on sait depuis l'«Apostrophes» qui le fit connaître, que par repentirs. Le mot juste est toujours celui d'après ; en général, il ne vient pas. Sauf à la page : les mots sont des truites que Modiano pêche dans ses trous. Mais ces réponses inachevées, perpétuellement reprisées, sont également la marque subtile d'une éducation : elles lui permettent de raccompagner toute question inerte ou mal venue vers la sortie, en souriant, avec courtoisie, en faisant croire à celui qui l'a posée qu'il n'est responsable de rien.
Après Louki, le personnage le plus important du livre est peut-être un spirite : comme le romancier, il éveille les voix des morts. Il s'appelle Guy de Vere. Modiano ne précise pas que ce nom vient d'un poème d'Edgar Poe, Lénore . Guy de Vere est, dans Lénore , le mari survivant d'une morte. Il refuse de pleurer, elle lui dit : «Et toi, Guy de Vere, où sont tes larmes ?» On ne sait pas où Poe a trouvé ce nom. Modiano a cherché, comme tous ceux qui connaissent ce texte. Poe l'a sans doute, comme d'habitude, inventé pour des raisons sonores. «Un nom qui m'a hanté longtemps» dit Modiano. Un mystère auquel il a donné une identité possible.
Guy de Vere habite au 5, square Lowendal, dans le quinzième arrondissement parisien. C'est une impasse assez chic et absolument déplacée, près du métro Cambronne : de hauts immeubles de briques et pierre de taille autour d'une cour privative dans laquelle on a mis des palmiers. Le roman précise que l'une des fenêtres de l'appartement du spirite, troisième étage, deuxième immeuble à gauche, est couverte de lierre. Aujourd'hui, il y a bien du lierre, mais autour d'une fenêtre située au troisième étage, troisième bâtiment à droite. Modiano n'a pas mis les pieds ici depuis vingt ans. Ses souvenirs ont la précision et la bizarrerie d'un rêve. Ce sont des amers : «Mais oui, dit un personnage , je comprenais. Dans cette vie qui vous apparaît quelquefois comme un grand terrain vague sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour avoir l'impression de ne plus naviguer au hasard.» C'est un art du roman et un art de vivre. Apparemment, il n'y a pas de spirite au 5, square Lowendal. Mais, si l'on reste assez longtemps, on voit passer de temps à autre une femme qui pleure. Elle sort de chez l'analyste.>>
Par Philippe Lançon, Libération du 4 octobre 2007

4. La poésie des « zones neutres » par Jean-Claude Lebrun, L'Humanité
Les critiques, qui depuis bientôt quatre décennies en tiennent pour une prétendue « petite musique » de Patrick Modiano, en seront pour leurs frais : Dans le café de la jeunesse perdue ne leur offre aucune prise leur permettant de recycler leur formule rebattue. Le romancier procède en effet à une importante variation narrative, en faisant aujourd’hui circuler la parole entre quatre personnages successifs. Déplaçant ainsi les points de vue et modulant la tonalité du propos. Si le livre se présente à la façon d’une enquête sur une figure disparue, ainsi que ce fut déjà le cas en 1997 avec Dora Bruder, il rompt clairement avec la linéarité d’une investigation classique. Et, par sa forme éclatée, restitue le mélange d’absolue netteté et de flou qui constitue la texture particulière du souvenir.
Modiano se renouvelle, en fidélité à soi-même. En épigraphe, une citation de Guy Debord, dans laquelle il est question d’une « sombre mélancolie » exprimée dans des mots « railleurs et tristes ». Cela se passait au début des années soixante. Une part hétéroclite d’humanité peinait à trouver sa place. Le tourbillon de l’après-guerre s’était atténué, les prodromes de l’ennui s’avançaient, dans l’un de ces entre-deux qu’affectionne d’explorer Patrick Modiano. Quelques années auparavant, en 1954, Françoise Sagan avait fait paraître Bonjour tristesse. Voici donc les habitués du Condé, un café du carrefour de l’Odéon dans lequel a coutume de se retrouver un univers bohème et interlope. Il y a là un étudiant de l’École des Mines sur le point de démissionner, un ancien membre des Renseignements généraux, une très jeune femme en perte de repères, un garçon porté par le désir d’écriture. Ensemble, ils forment le quatuor des narrateurs dont la parole va se relayer en séquences successives. Tandis que passent en arrière-plan certaines des figures de la vie littéraire du temps. Le dramaturge Arthur Adamov, l’auteur de romans policiers Maurice Raphaël, considéré comme le « styliste du gluant », ou encore Olivier Larronde, le « dernier des poètes maudits ». Tous familiers des « zones neutres » dans la grande ville. Ces lieux d’échouage et de rencontres de hasard, d’activités souterraines et d’attente d’un futur incertain. En somme, une sorte de concentré de l’univers romanesque de Patrick Modiano. Au centre de cette mosaïque se tient une figure de femme, une certaine Jacqueline qui se fait appeler Louki et tient le rôle du troisième narrateur. Aux yeux de chacun, elle incarne le flou et les attaches rompues. Très exactement ce vers quoi tous se sentent aimantés. L’étudiant des Mines comme l’ancien enquêteur des RG. Et cet écrivain qui, par bien des traits, ressemble à Modiano lui-même. Ils reviennent maintenant, avec le recul du temps, sur la fugitive apparition tôt partie. Parce qu’elle incarnait cette époque flottante. Parce qu’elle fut aussi pour eux une énigme. Parce que son souvenir n’avait plus cessé de les habiter. Une nouvelle fois le romancier tourne autour d’un personnage obscur, au rayonnement quelque peu vénéneux. Sorti de rien, figurant seulement sur deux mains courantes de commissariats du côté de Pigalle, et retournant au néant. En l’espèce il répète, en le transposant, son travail de toujours sur la figure ambiguë et douteuse de son propre père. S’attachant également à parcourir un Paris oublié, victime d’un véritable blanc mémoriel entre l’immédiat après-guerre et la fin des années soixante. Pas de petite musique dans tout cela, mais l’orchestration de première force d’une palette sonore complexe, dans les graves, en accord avec la « sombre mélancolie » de Guy Debord. Et donc en rupture avec l’austérité narrative, style rapport de police, d’Un Pedigree, le roman précédent paru en 2005.
Jean-Claude LEBRUN, l'Humanité, 4 octobre 2007.

5. Modiano, chapitre 23 par Pierre Assouline, La république des Livres, Blog
" Non, Patrick Modiano n’écrit pas toujours le même livre : son œuvre est un seul livre dont il publie un nouveau chapitre tous les trois ou quatre ans. Que l’opus relève du roman ou du récit autobiographique, c’est tout un. Le dernier en date Dans le café de la jeunesse perdue (149 pages, 14,50 euros, Gallimard) n’y fait pas exception. On y entend sa voix, cette sonorité si particulière qui fait sa touche depuis La Place de l’étoile même si ce premier roman contenait une violence et une ironie subversives qui ne se retrouveront pas par la suite. Normal : cette force du premier cri est le propre du genre et on n’écrit qu’un seul premier roman. La touche Modiano est un alliage léger et délicat fait de murmures imperceptibles, d’impressions inachevées, de sentiments fugaces. On est en permanence dans le presque et le pas tout à fait. Chez lui, et c’est encore le cas ici, un personnage surgit de l’ombre vers minuit, il est nimbé d’étrangeté et tout y est nécessairement bizarre. Modiano croit au génie des lieux. Ce roman s’articule autour du Condé, un café parisien où se retrouve une bande d’habitués âgés de 19 ans à 25 ans. C’est un aimant, un bistro au pouvoir magnétique. Mme Chadly y sert des Izarra vertes. S’y retrouvent des bohèmes, Tarzan, Zacharias, Don Carlos, Fred, Mireille, la Houpa, Jean-Michel Ali Chérif, Jean Babilée, Jacqueline Delanque, Arthur Adamov et Louki. Ils lisent Les Chants de Maldoror, Horizons perdus et les Illuminations mais aussi l’un des leurs, le poète Olivier Larronde en ses Barricades mystérieuses et, plus intriguant, Cristal qui songe et Louise du néant. Le romancier y apparaît à travers Bowing dit le Capitaine, un type hanté par les points fixes, qui a la manie de tenir registre stricto sensu des entrées et des sorties des clients du café. Nom, prénom, date, heure…Le livre d’or d’un obsessionnel de la taxinomie. « Au fond, Bowing cherchait à sauver de l’oubli les papillons qui tournent quelques instants autour d’une lampe ». Modiano même. Ca se passe à Paris dans un temps où les numéros de téléphone ressemblaient à Auteuil 15-28. On y entend des phrases dont la gentillesse n’entame pas le mystère, des phrases telles que : « Alors, vous trouvez votre bonheur ? ». Quelqu’un y avoue « En fait, je suis mariée » comme on confesserait un crime.
On navigue dans des zones neutres et indistinctes, dans un univers rétif aux définitions parmi des personnages aux identités cosmopolites, souvent des gens morts pour l’état-civil. Ce monde là est un jardin suspendu au-dessus d’un no man’s land. Ses personnages en fugue ont tous une double issue, comme l’immeuble de la rue Lord Byron où son père avait son bureau. Si Georges Simenon a un héritier en langue française, c’est bien Modiano –sauf à croire que Simenon était un auteur de romans policiers mais qui le croit encore ? L’un et l’autre compulsent des annuaires et, ivres de noms, savourent d’en aligner un certain nombre en guise de plan à leur roman à venir, heureux de se soumettre à la magie des patronymes et confiants dans sa capacité à secrètement bousculer l’ordre des choses ; l’un et l’autre ont le génie de ressusciter un monde avec une économie de moyens qui pousserait au suicide tant de nos romanciers imbus des bavardages de leurs héros.
En écrivant cette méditation sur des silhouettes en ligne de fuite dans le temps, Modiano n’avait pas le pavé proustien sur sa table de chevet mais un vieux plan Taride de Paris déchiré vers les bords. Il n’y a que lui pour trouver des rues qui ne correspondent pas à l’arrondissement auquel elles appartiennent. Les soirs de printemps, il attend la nuit profonde pour marcher sur les Champs Elysées, bercé par l’illusion qu’ils ressemblent alors à ce qu’ils furent. Dans le café de la jeunesse perdue est un rêve enveloppant d’où émane une musique splendide. Il a la rare vertu de nous expliquer ce qui nous arrive mieux que nous ne saurions le faire. Le réveil est ouaté puis douloureux. Il y a bien une histoire, une recherche, un enquête sur une personne mais qu’importe. Une phrase cueillie à la page 50 devrait anéantir toute tentative de résumé : « Et il fallait chercher un sens à tout cela… »
(Cette photo de Gilbert Nencioli mérite une petite explication. Il y a une quinzaine d’années, j’avais fait une enquête sur les lieux de mémoire de Patrick Modiano avec sa complicité. Nous nous étions donc transportés notamment à Jouy-en-Josas, où il avait retrouvé l’une des maisons de son enfance. A la propriétaire qui nous avait très aimablement reçus, il avait montré la planche d’un album de Blake et Mortimer (était-ce Le Secret de l’espadon ?) dans laquelle une case reproduit très exactement la façade de cette maison, jusqu’à la fenêtre de la chambre que Patrick partageait avec son frère Rudy. L’identification était d’autant plus facile que le dessinateur donnait même l’adresse : rue du Docteur Kurzenne, si ma mémoire est bonne…)"

Pierre Assouline, La république des Livres, Blog

6. L'art de la fugue selon Patrick Modiano par Eléonore Sulser
" Un peu à la manière d'un astronome, l'écrivain, fidèle à sa voie, suit le parcours d'une certaine Louki, étoile filante d'une jeunesse en perdition dans le Paris des années 1960. Apparitions, révolution et points d'impact.
«Quel bonheur de flotter dans l'air et de connaître enfin cette sensation d'apesanteur que je recherche depuis toujours.» Louki, alias Jacqueline Choureau née Delanque ou encore «Jacqueline du Néant» est un être aux noms multiples, aux attaches hésitantes. Adresses successives dans Paris, amis dispersés, amours passantes, elle est l'héroïne de Dans le Café de la jeunesse perdue, dernier livre de Patrick Modiano qui s'inscrit avec grâce et cohérence dans cette ?uvre littéraire si fidèle à elle-même.
Comme un ballon d'enfant gonflé à l'hélium, Louki tente constamment d'échapper à la gravité terrestre, celle des choses et des êtres - désireux de créer des liens -, celle des histoires et des destins qui vous saisissent, vous «charpentent» dirait peut-être sa mère, vous enracinent et vous condamnent ainsi à l'infinie répétition des mêmes gestes, des mêmes itinéraires. Elle n'a de cesse que de se dérober et de se perdre.
C'est cet art de la fugue, cette trajectoire d'étoile filante que, Patrick Modiano, tente - à sa manière poétiquement incertaine - de reconstituer dans ce roman à quatre voix. L'étudiant de l'Ecole des mines, le privé qui enquête «à contre-courant», Jacqueline elle-même, puis ce Roland qui se souvient qu'il a connu avec elle un bref instant d'éternité, tous livrent, tour à tour, des bribes de l'existence de la jeune femme sans jamais parvenir à fixer tout à fait son image en pleine lumière.
Elle entre par «la porte de l'ombre», note l'étudiant, ses apparitions sont irrégulières - parfois éblouissantes - et ses disparitions chroniques, rapporte le détective. Etrange étoile dont Patrick Modiano étudie les révolutions un peu à la manière d'un astronome. L'écrivain observe, comme il le ferait à travers une lentille grossissante, les trajectoires de ses personnages et leurs points d'impact dans Paris. Vision détaillée mais partielle, d'où l'on tente de déduire les lois mystérieuses auxquelles répondent les personnages. Le paradigme astronomique revient de proche en proche dans le roman: l'expression «trous noirs» s'insinue à plusieurs reprises et un personnage Roland est dit «très intéressé par l'astronomie», avec une prédilection pour «la matière sombre» qui menace, semble-t-il, d'aspirer le réel. Dans ce monde mouvant d'apparitions et de disparitions, dans le cosmos qu'est ce Paris des années 1960, Patrick Modiano imagine des forces d'attraction. «Il me semble que Le Condé, par son emplacement, avait ce pouvoir magnétique - dit-il du café où apparaît Louki - et que si l'on faisait un calcul de probabilités le résultat l'aurait confirmé: dans un périmètre assez étendu, il était inévitable de dériver vers lui.»
Y a-t-il dès lors quoi que ce soit d'assez fort pour empêcher la dérive des êtres? Comment faire durer les liens entre humains «dans ce flot qui vous emporte»? Les personnages y répondent à leur manière, inventant des registres, arpentant, notant, tentant de poser quelques jalons: Bowing, un client du Condé, est «hanté» par ce qu'il appelle «les points fixes». Pierre Caisley, le privé, dresse des listes même s'il sait «que tous ces détails» ne lui serviront «à rien». Roland, lui, à l'image de Modiano jeune, veut inventorier les «zones neutres» de Paris, ces lieux «où l'on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens», où l'on «jouit d'une certaine immunité» et où il rencontrera Louki.
Chacun de ces arpenteurs du réel semble mener le lecteur au plus près du projet littéraire de Patrick Modiano: «Dans cette vie qui vous apparaît quelques fois comme un grand terrain vague sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n'avoir plus l'impression de naviguer au hasard.»
Et pourtant, toute tentative de recensement, de clarification semble vouée à l'incomplétude et à la perte. Est-elle d'ailleurs vraiment souhaitable? Puisque chez Patrick Modiano, comme dans certaines sociétés primitives, livrer son adresse véritable paraît parfois aussi dangereux que de révéler son nom caché. «Je ne voulais pas qu'il sache où j'habitais exactement de crainte qu'il ne me pose des questions», dit l'étudiant de l'Ecole des mines. Ne pas trop en dire est de règle. Tout le livre s'inscrit entre le dévoilement et la conservation jalouse de la part de mystère des êtres.
Dans le Café de la jeunesse perdue résonne aussi l'écho assourdi de Pedigree (Folio, 2006), récit autobiographique de l'enfance et de la jeunesse flottante et dure de Patrick Modiano. Pedigree, dont la lecture ou la relecture, peut éclairer, un peu à la manière d'un guide de voyage, l'itinéraire de cette jeunesse perdue.
Eléonore Sulser, Le Temps, 13 octobre 2007


7. Modiano plonge dans une jeunesse perdue par Pascale Gavillet,
" L'auteur retrouve ses thèmes favoris «Dans le café de la jeunesse perdue».
Les écrivains font toujours le même livre. Toute leur vie. A quelques variantes près. Le titre du dernier Modiano est déjà en soi un condensé de l'oeuvre. Dans le café de la jeunesse perdue. Il y a ce temps du souvenir derrière lequel court l'auteur sans jamais le rattraper. Ce goût pour des lieux cristallisant ceux qui y séjournent, ici le café. Et puis cette angoisse face au sentiment de la perte, celle de la mémoire, celle des repères, aussi.
De quoi parle-t-il, cette fois? Ou plutôt, qu'évoque-t-il? Une personne disparue, bien sûr. Une jeune femme qu'on surnommait Louki et qui était une habituée du café donnant son titre au roman. De ces habituées dont on ne sait rien. Presque rien. A peine qui elle fréquentait. «On finit souvent par identifier quelqu'un grâce à une photo. On la publie dans un journal en lançant un appel à témoin.» (page 24)
Inventer une vie neuve
Les problèmes d'identification, de quête, sont au cœur du livre. Qu'est-elle devenue? Qui était-elle? On a tous expérimenté pareilles obsessions à partir d'un infime souvenir loti dans des mémoires qui le broient. Patrick Modiano, lui, les couche par écrit. Même s'il n'est pas le narrateur, comme c'est le cas ici. On peut supposer - et on connaît assez son aptitude à créer des effets de réel, du moins dans la plupart de ses autres romans - qu'il en est proche, par l'âge et le statut en tout cas. Des indices? En voici un, page 32: «C'est l'avantage d'avoir vingt ans de plus que les autres: ils ignorent votre passé. Et même s'ils vous posent quelques questions distraites sur ce qu'a été votre vie jusque-là, vous pouvez tout inventer. Une vie neuve. Ils n'iront pas vérifier.»
Avec Dans le café de la jeunesse perdue, il marque néanmoins sa différence. A la moitié du roman environ, il donne la parole à l'inconnue, à cette femme évanescente, fantomatique, dont le lecteur parvient à peine à esquisser les contours. Un chapitre entier du livre suggère son point de vue, à la première personne. Brisant ainsi le mystère supposé l'entourer. Ou le renforçant.
La conclusion du livre - on peut s'en douter sans la révéler ici - ne va en effet rien résoudre. Pire, Modiano, via son narrateur, bute à nouveau sur l'énigme constituant sa pierre d'achoppement. «On dit tant de choses... Et puis les gens disparaissent un jour et on s'aperçoit qu'on ne savait rien d'eux, même pas leur véritable identité.» (page 139)
Au bord de la falaise
Telle est bien la thématique commune à Rue des boutiques obscures, Villa triste, Une jeunesse, Vestiaire de l'enfance, Memory Lane. Et aujourd'hui Dans le café de la jeunesse perdue. L'unité décelable entre tous ces livres nous autorise à parler d'oeuvre cohérente, entière, une et indivisible. Avec une constante émotive qu'il faut bien signaler une fois encore. Chacun des romans de Modiano, à la fin, nous laisse légèrement au bord d'une falaise, face au vide, avec un étrange sentiment au fond de la gorge. Le dernier n'y fait pas exception."
Pascale Gavillet, 1 octobre 2007 ,© Hachette

 

8. Patrick Modiano, par Delphine Peras
" Dans le Café de la jeunesse perdue revisite le Paris des années 1960 de l'écrivain. Une capitale où il a donné rendez-vous à L'Express pour évoquer ce passé qui le hante. Mais que son imaginaire rend intemporel...
Et s'il y avait un malentendu persistant avec Patrick Modiano? Et si on se méprenait sur cet écrivain qui, de livre en livre, une trentaine à ce jour, passe pour le chantre d'une époque révolue dont il serait éternellement nostalgique? Son nouveau roman, Dans le café de la jeunesse perdue, en librairie ce 4 octobre, pourrait bien entretenir la confusion. Tenez, rien que le titre: on pense spontanément à sa jeunesse enfuie, à ce qui était et ce qui ne sera jamais plus. Fausse route.
« Ce titre évoque une jeunesse égarée, une jeunesse erratique qui s'est consumée trop vite et que pourrait incarner la génération de Guy Debord, née dans les années 1930», rectifie Patrick Modiano. C'est précisément un mot du philosophe, en exergue du livre, qui lui a inspiré ce titre. Modiano renchérit en citant un vers de Rimbaud: «Oisive jeunesse/ A tout asservie/ Par délicatesse/ J'ai perdu ma vie.» On lui fait remarquer qu'après Quartier perdu, son roman paru en 1984, ça fait tout de même deux de «perdus»... Etonnement non feint: «Je ne l'ai pas fait exprès, je n'y avais même pas pensé.» Là encore, rien de nostalgique: «Pour moi, il s'agissait d'un quartier lointain, perdu dans la ville...»
Vraiment très grand - entre 1,95 et 1,98 mètre selon les sources, on n'osera pas lui demander - Patrick Modiano est aussi un grand timide. Ses pantalons un peu courts, sa façon mécanique de se mouvoir, comme pour s'excuser d'occuper l'espace: on dirait un cousin éloigné du M. Hulot de Jacques Tati. Derrière une inquiétude contenue, l'écrivain a l'air, lui aussi, d'être parfois absent au monde. Ce qui ne l'empêche pas de se montrer très attentif. On sent vite que cette gloire des lettres françaises préfère s'intéresser aux autres plutôt que de parler de lui. Fidèle à sa réputation, il peine toujours à finir ses phrases, les ponctuant régulièrement de longs soupirs, après avoir lâché «comment dire..., c'est difficile à expliquer..., c'est très compliqué...». Mais il suffit d'aborder un autre sujet que «sa vie son oeuvre» pour que ces hésitations s'évanouissent.
D'une prévenance inattendue, l'auteur de Rue des boutiques obscures, prix Goncourt en 1978, reçoit sans façon dans son bel appartement du VIe arrondissement parisien, qu'abrite un imposant immeuble du xviiie siècle. Il vit là depuis 1991, avec Dominique, son épouse, sa complice - près de quarante ans de mariage - petit bout de femme expansive et volubile. L'exact contraire du grand écrivain, en somme. Plutôt son parfait complément, avec qui il a eu deux filles - Zina, 33 ans, lancée dans le cinéma, et Marie, 29 ans, chanteuse.
Parisien de longue date, passé du XIIIe au XIVe, du XVe au XVIIe arrondissement, puis établi à Montmartre pendant de nombreuses années, Patrick Modiano se retrouve donc à équidistance de la place Saint-Sulpice et du jardin du Luxembourg, en plein Quartier latin. Le café de la jeunesse perdue se trouve non loin, du côté de l'Odéon. Ce café imaginaire, mélange de plusieurs établissements ayant réellement existé, s'appelle le Condé, rendez-vous, dans les années 1960, d'une clientèle bizarre, «bohème», des habitués qui avaient entre 19 et 25 ans. Parmi ces «chiens perdus» - dixit la patronne - la discrète Louki, 22 ans, laisse planer un parfum de mystère, comme si elle voulait fuir quelque chose. De son vrai nom Jacqueline Delanque, elle fascine le premier narrateur, un garçon discret, étudiant à l'Ecole des mines, qui n'a d'yeux que pour cette jolie brune aux yeux clairs et au profil si pur.
Caisley, faux éditeur d'art et véritable détective, ancien des RG, prend ensuite la parole: il est chargé de retrouver Louki, pour le compte de son mari, qu'elle a brusquement quitté et laissé sans nouvelles depuis plusieurs mois. Louki elle-même s'exprime dans la troisième partie du livre, levant un peu plus le voile sur son enfance tumultueuse, aux abords du Moulin-Rouge, où frayait sa mère. Puis c'est au tour de Roland de raconter son idylle avec la jeune femme, avant qu'elle ne lui échappe pour toujours. Modiano signe là une fascinante partition à quatre voix, procédé inédit chez lui. En revanche, on y retrouve son style, épuré au possible, et tout ce qui fait aussi sa marque: ces vestiges délicieux d'un temps où l'on téléphonait à «Auteuil 15-28», où l'on se guidait avec un vieux plan Taride, mais surtout une atmosphère mystérieuse, pesante; une faune interlope, des personnages à la dérive, en quête d'une nouvelle identité. A leurs errances correspond à nouveau, comme dans la plupart des romans de Modiano, une topographie parisienne très précise, qui entraîne le lecteur de part en part de la capitale, de Mabillon à Pigalle, de Denfert-Rochereau à Neuilly, de cafés louches en hôtels meublés, dont la plupart ont disparu.
A défaut de pèlerinage au Condé, va pour une petite promenade jusqu'au café Fleurus, dans la rue du même nom, où l'écrivain a ses habitudes et qu'il suggère lui-même comme décor pour la photo. «Il ne faut pas croire que le Quartier latin a toujours été si riche, si cher. Celui que j'ai connu dans les années 1950 avait un côté louche, malfamé, les immeubles étaient délabrés, il y avait beaucoup d'artisans.» Qu'on ne s'y trompe pas: Modiano se défend de vouloir ressusciter ce Paris d'antan. «J'ai l'impression que le Paris de mes livres est complètement intérieur, imaginaire. Les lieux réels, ceux d'aujourd'hui, sont vides de ce que je leur prête dans mes romans. Ils sont devenus des lieux uniquement liés à des choses très précises dans mon esprit. Mes souvenirs se sont détachés, ils sont autonomes. Je ne cherche pas du tout à préserver des images du passé, je ne suis pas du tout un Robert Doisneau de la littérature.» Malentendu, on vous dit... Depuis son Place de l'Etoile, en 1968, premier roman français à exorciser la période taboue de l'Occupation, l'écrivain traque surtout un passé qui le dépasse, qui le tourmente. La faute à l'histoire de ses parents, si pleine de zones d'ombre: Albert Modiano, juif aux lointaines origines italiennes, et Luisa Colpeyn, une Flamande apprentie comédienne. Ils se sont connus dans le Paris occupé, évoluant dans une semi-clandestinité. Né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), le jeune Patrick vit longtemps dans l'incertitude des activités troubles de son père, homme d'affaires étrange, pas très recommandable. Arrêté en 1943 par la Gestapo, il fut interné au camp de Drancy avant d'être libéré, contre toute attente, par un membre de la Rue Lauriston. Pourquoi? Comment? Des questions qui n'auront jamais de réponse.
Pourquoi ses parents furent-ils si peu aimants, délaissant leurs enfants au gré de leurs occupations mystérieuses, abandonnant régulièrement «Patoche» à des pensionnats de province? Comment surmonter la mort de son jeune frère, Rudy, emporté par une maladie du sang à l'âge de 9 ans, en 1957? Des questions qui tournent à l'obsession, des fêlures au coeur de l'oeuvre modianesque. «Quand on a des souvenirs énigmatiques, on a besoin de les comprendre», souligne Modiano. Dans le café de la jeunesse perdue renoue avec ces thèmes de la disparition et de la perte, sur fond de grande mélancolie. «Je ne suis pas du tout nostalgique. Mon enfance me fait horreur. Mais je suis habité par des images qui m'ont frappé et se sont incrustées dans ma mémoire.» Image de cette jeune voisine qui venait garder les enfants Modiano, quand la famille habitait alors quai de Conti. «J'avais 8 ou 9 ans, mes parents nous confiaient souvent à cette voisine très gentille. Il lui arrivait parfois de me faire sauter l'école, la communale de la rue du Pont-de-Lodi, et de m'entraîner avec elle dans les cafés. J'ai compris un jour que son amie s'était suicidée.» Comme Louki... Image d'un Pigalle illuminé, quand sa mère le laissait livré à lui-même pendant qu'elle jouait au théâtre, rue Fontaine. «Je me souviens de tous ces bars avec des filles devant. J'avais peur qu'on me demande ce que je faisais ainsi, tout seul, à 14 ans.» Comme Louki... «Je garde de tout cela des sensations très fortes, des impressions qui constituent désormais une sorte d'intemporalité. Peut-être que, dans la réalité, c'était plus banal. Peut-être que je rends les choses plus intenses qu'elles n'étaient...» Ici est l'art singulier de Modiano, cette intensité envoûtante du clair-obscur, cette densité du non-dit qui ouvre la porte à toutes les interprétations. «Mes romans sont comme un mille-feuille, avec des temps différents qui se chevauchent. De même que mes personnages sont des amalgames.»
Pause. Son regard s'échappe à nouveau. Modiano touille les glaçons de son Coca light, qu'il a mis tant de temps à choisir, qu'il ne touchera pas, finalement... «Quelquefois, je me demande si mes livres sont vraiment des romans, s'ils ne sont pas plutôt une romance, une sorte de musique qui se poursuit de l'un à l'autre.» Une musique au-delà des temps et des modes, que l'on ne se lasse pas d'écouter."
Delphine Peras, EXPRESS du 5-10-07


9. La fugueuse par Annick Maître (Dans le Café de la jeunesse perdue)
".Quatre voix narratives vont tenter de cerner le personnage aux contours flous qui échappe à toute analyse raisonnable malgré l’abondance de détails concrets comme toujours chez Modiano. Il y a d’abord l’Etudiant des Mines, prêt à abandonner ses études, fasciné par les habitués qui l’entourent . Il nous apprend que Louki n’est qu’un nom d’emprunt donné par l’un des consommateurs habituels du Condé. La jeune femme présente à heures fixes, accepte les rituels du groupe sans vraiment y participer, ses lectures ne sont pas celles des autres , si elle consomme alcool et peut-être d’autres substances illicites, elles , rien ne le laisse deviner. « Tout ce qui la rendait invisible au regard de Bowing m’avait frappé. Sa timidité, ses gestes lents, son sourire, et surtout son silence. » D’une curiosité moins naïve que celle de l’étudiant, Caisley , détective privé revenu de tout, s’interroge aussi sur Louki mais dans un but bien précis : il est chargé par le mari de celle -ci de la retrouver. « Sa femme avait disparu depuis deux mois à la suite d’une dispute banale. » Louki s’appelle donc Jacqueline Delanque. Avec son époux puis seule, elle assistait avec intérêt aux réunions d‘un ésotériste parisien Guy de Vere qui la conseillait sur ses lectures. Caisley apprend aussi que Louki n’a plus de famille et qu’elle a commencé à fuguer très jeune. Sa mère travaillait comme ouvreuse au Moulin Rouge et plutôt que rester seule à l’attendre, elle a pris très tôt l’habitude d’arpenter les rues du XVIII e t leurs bars. Le vieux privé , décide de laisser Jacqueline décider de sa vie ; l’enquête est terminée pour lui. « De quel droit entrons-nous par effraction dans la vie des gens et quelle outrecuidance de sonder leurs reins e t leurs cœurs – et de leur demander des comptes… » Une silhouette en marche passée de Montmartre à Neuilly qui s’arrête quelquefois au Condé, des silences, un passé occulté, une totale solitude il n’en faut pas plus pour intéresser Roland, apprenti écrivain passionné par l’Eternel Retour et qui rédige un essai sur les « Zones neutres » . Les deux jeunes promeneurs, sans attaches n’en finissent pas d’arpenter Paris avant de se retrouver dans une chambre d’hôtel impersonnelle. Pas de projets sinon immédiats, peu de confidences, Jacqueline était aussi une inconnue pour son dernier amant. C’est par hasard qu’il a appris le nom d’une de ses anciennes amies. « Plus tard, Jeannette Gaul lui rendait visite à l’hôtel de la rue Cels et j’aurais dû me poser des questions le jour où je les ai surprises dans la chambre où il flottait une odeur d’éther. » C’est par hasard également qu’il surprend la peur de Jacqueline devant un inconnu « Je lui ai demandé son nom. Mocelli. Et pourquoi elle voulait l’éviter. Elle ne m’a pas répondu d’une manière claire. Simplement ce type lui rappelait de mauvais souvenirs. » Le troisième narrateur est Jacqueline elle-même qui se penche sur son passé à l’occasion d’une promenade à Montmartre. Les silences de sa mère « Nous ne sommes pas bavardes » , l’absence de toute autre famille, la résignation , « Nous n’avons plus de charpente » , ses fugues pour éviter l’angoisse, les postes de police, les rencontres dans les bars puis son mari Jean-Pierre Choureau et l’inquiétude que ses anciennes relations ne retrouvent sa trace. « C’est vrai, j’avais peur même à Neuilly, de tomber sur Accad. Je m’étonnais qu’il n’ait pas trouvé ma trace quand j’habitais l’hôtel rue de l’Etoile puis rue d’Armaillé. (…) je suppose que tu n’as pas parlé à ton mari des parties à Cabassud. » Pour conjurer les moments qu’elle voudrait oublier , une seule issue s’offre à Jacqueline : la fuite. « Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue. Mais la vie reprenait toujours le dessus. » Des personnages évanescents, un passé aux zones d’ombre, quelques dates s’opposent comme toujours à une topographie d’une précision extrême : les quartiers, les rues, les bars. Modiano n’en finit pas de nous donner sa carte de ce Paris-là."
par Annick Maître, CLICANOO.COM, 18 novembre 2007

10. L'abonné absence (Dans le café de la jeunesse perdue)
"Dans le café de la jeunesse perdue situé au coeur du Paris mythique de la fin des années 50, Patrick Modiano réussit une nouvelle fois ce qu'il fait mieux que personne : dresser des tables somptueuses pour des convives absents. Dans le café de la jeunesse perdue, son dernier roman au titre superbe, en est une nouvelle illustration.
Les grands thèmes qui marquent son oeuvre sont en place, légèrement déformés par le livre, mais toujours aussi solidement ancrés dans le style de l'écrivain. L'idée que l'histoire est indéchiffrable, que les personnages n'en comprendront jamais la signification ou le sens. L'idée que les êtres fuient mais que, dans cette fuite, des traces sont laissées et ne s'effaceront pas. L'idée que le travail de l'écrivain passe par le pistage de ces traces et leur mise en forme, leur emballement pour la lecture, l'idée aussi que Paris (si possible à deux pas de la Seconde Guerre mondiale) est un champ topographique parfait pour que la chasse ait lieu et qu'elle ne se termine jamais.
Dans le café de la jeunesse perdue vit Louki ou Jacqueline Delanque, qui a fui son ancienne vie (un mari dans les assurances, sa mère), comme elle fuira, d'une certaine façon, la nouvelle. Louki se réfugie dans un bistrot parisien au coeur du Quartier Latin des années 60 et tisse, avec les clients, les habitués, les hommes, ce qu'on appellerait aujourd'hui, un réseau.
L'originalité du projet de Modiano tient à l'époque à laquelle il situe son intrigue (Louki évolue dans un Paris de carte postale, d'intellectuels, d'étudiants, d'artistes), vive et pétillante, mais aussi à la méthode retenue. Le tempérament fugueur de la jeune femme (une autre caractéristique de Modiano, l'art de la fugue) est traduit par une recomposition fragmentaire obtenue par le croisement de plusieurs narrations. Les narrateurs se succèdent : la fille, un flic/détective qui enquête sur la disparition de la jeune femme, puis un ancien amant.
Dans l'absence, le vrai portrait se dessine à la croisée des différents récits, en creux, à la fois présence et manque absolu. L'art de Modiano réside dans cette manière de dresser des tables pour des convives absents.
Le récit du Paris mythique de la fin des années 50 et du début des années 60 est savoureux, précis. On y retrouve d'ailleurs quelques figures connues, quelques fantômes de la Collaboration. Mais cela constitue, pour nous les lecteurs modernes, aussi une sorte de talon d'Achille. Il n'est, en effet, pas certain que le passé de Modiano ne soit juste qu'un fantasme d'ancien monde, une sorte de mausolée un rien enfariné qu'il nous ressert à chaque fois. Comme les évocations d'un Audiard (en mieux évidemment), son espace narratif est terriblement séduisant. Cependant, en raison de ses choix topographiques, ce n'est pas toujours représentatif d'une totalité du temps. Bien sûr, là n'est pas l'ambition d'un roman qui, comme les autres, est bien plus métaphysique ou philosophique que documentaire ou historique. Toutefois, on peut, comme on le ferait chez Michel Rio, trouver que les qualités d'écriture de Modiano enlèvent parfois un peu de carne et de corps à son récit.
La chute de Louki, au demeurant, et la chute du livre sont déchirantes et superbement écrites. Modiano, roman après roman, cultive une économie de moyens qui mène à une débauche d'émotions. Sa phrase est une phrase ligne claire, par sa syntaxe et son rythme, une petite route de province qui permet d'atteindre en ligne droite des vitesses saisissantes. De l'analyse, du fluide, du flou pour du vrai. Ou 150 pages d'artisanat traditionnel." Par Benjamin Berton, Fluctuat.net. octobre 2007.

11. Dans le café de la jeunesse perdue par Nathalie Crom
"
Il est plus que temps d'arracher à Patrick Modiano, à ses livres, l'étiquette « nostalgique » dont si souvent on les affuble. L'obsession passéiste, ce n'est vraiment pas l'affaire de l'écrivain. Et si le passé revient en ses pages, d'entêtante façon, ce n'est jamais nimbé de l'aura doucereuse du regret. Le passé - le Paris des années 50 et 60 où il a grandi, les êtres côtoyés puis perdus de vue, les patronymes un jour entendus... -, Patrick Modiano en a certes fait son matériau poétique, mais l'agencement de ces fragments de mémoire, patiemment recommencé à chacun de ses livres, n'est pas une recherche du temps perdu, plutôt une authentique et saisissante entreprise métaphysique - une tentative de déchiffrement de l'énigme humaine dont la profondeur et l'acuité hissent Patrick Modiano au rang des poètes, et des plus grands parmi ceux-là.
Ainsi de ce nouvel opus, dont le titre, Dans le café de la jeunesse perdue, est emprunté à Guy Debord, et dont l'intrigue trouve des échos dans l'oeuvre antérieure de l'écrivain, hantée par l'obsession de la disparition, de l'évanescence de toute chose, de l'absence. L'enquête - appelons ainsi cette très belle construction romanesque - porte sur une jeune femme : Louki, la surnomme-t-on, parmi les habitués du café de Condé où elle a coutume de venir s'asseoir, entrant toujours par « la porte la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre ». Au café de Condé, au coeur du VIe arrondissement, en ce début des années 60, se réunit une bande hétéroclite et bohème : des intellectuels, des poètes - il y a là notamment Olivier Larronde, Arthur Adamov -, des artistes ou se prétendant tels, des étudiants plus ou moins en rupture de l'université. Chacun, dans cette assemblée informelle, a le droit de s'inventer une identité, une existence rêvée - « A mesure que vous la racontez, cette vie imaginaire, de grandes bouffées d'air frais traversent un lieu clos où vous étouffiez depuis longtemps. [...] Vous avez, de nouveau, l'avenir devant vous », note l'un des personnages.
Louki, comme chacun ici, a son secret : un autre nom, une autre vie, une enfance dont elle s'est évadée - et, plus secret encore que tout cela, une fragilité intime, un désarroi dont elle ne dit rien et auquel elle n'a de cesse de tenter d'échapper par la fuite. Quatre voix se succèdent, au fil du roman, pour dire chacune une partie de l'histoire de la jeune femme, y apporter des éléments neufs. Louki elle-même est l'une de ces voix. On entend également celle d'un jeune étudiant qu'elle a côtoyé au café de Condé. Celle encore d'un mystérieux détective privé. Celle enfin de Roland, l'amant de Louki, apprenti écrivain cherchant dans la ville ce qu'il appelle les « zones neutres » : des lieux « intermédiaires », des « no man's land où l'on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens ».
Louki et Roland forment un couple comme on en a déjà croisé souvent chez Modiano, jeunes gens sans attaches, errant dans les rues de la ville et semblant, au fil de leurs itinéraires aléatoires, en dessiner une topographie clandestine, comme un message codé. Des indices énigmatiques, Modiano en sème à tout ins¬tant dans ce roman qui, en d'intouchables profondeurs, semble irrigué par la mystique, la gnose, une fréquentation intime et vagabonde des poètes, de Yeats à Cendrars via Mallarmé ou Nietzsche, auquel Roland tente d'emprunter la conviction de l'Eternel Retour - le temps non pas linéaire, entraînant irrésistiblement l'individu vers sa fin, mais susceptible d'être surmonté, vaincu, transcendé par la volonté ou le désir. Mais tous ces indices, on se perdrait assurément à vouloir un à un les décrypter, faisant de ce Café de la jeunesse perdue le roman à clés qu'il n'est pas - car il est, à l'évidence, une variation nouvelle, poignante, lumineuse et tragique, de cet admirable poème dont Patrick Modiano a entrepris la composition il y a tout juste quarante ans. Nathalie Crom, Telerama n° 3012 - 06 octobre 2007

12. Modianissimo (Dans le café de la jeunesse perdue) par Jean-Paul Enthoven
"C'est en (déjà) vieux routier de l'évanescent, en éternel archéologue du sfumato urbain et des destins brumeux que Modiano revisite, cet automne, son « Café de la jeunesse perdue ». Au comptoir, figées dans une mélancolie très sixties , on retrouve donc la plupart des créatures qui font l'ordinaire de sa zoologie : brouillons d'humains, silhouettes, flics en filature, affairistes au patronyme prometteur, esquisses d'individus flottants avec, au fond de la salle, Arthur Adamov ou Olivier Larronde. L'intrigue, cette fois, se noue au carrefour de l'Odéon et autour d'une femme, Louki, alias Jacqueline : une évaporée peinte au pochoir, une disparue dont le narrateur suit la trace à travers tout un entrelacs de rues, de quartiers, d'hôtels, d'impasses - avec la Seine comme ligne de démarcation. La disparue était une femme sans qualités , elle fréquentait des cercles ésotériques et des maquerelles de la place Blanche - ce qui suffit amplement à enclencher la mémoire modianesque. Impossible, on s'en doute, de résumer cette histoire contée, à tour de rôle, par les témoins qui croisèrent jadis la jolie Louki. Seul importe ici, comme d'habitude, la recension des lieux qui ne sont plus, des horizons défunts, des zones de brouillard, des êtres qui s'y sont engloutis. Signalons encore aux vrais toxicos de Modiano que son opus mentionne quatre-vingt-trois rues ou squares parisiens ; que le mot « étrange » - ce mot-modiano qui sert d'enseigne à sa boutique spécialisée dans la vente d'articles flous - apparaît dès la seizième ligne : n'est-ce pas par ce genre de comptabilité qu'on distingue désormais un nouveau Modiano du précédent ou du suivant ? Mais cette obsession topographique n'est pas gratuite, tant le romancier et ses antihéros ont besoin de repères, d'itinéraires, d'adresses précises, afin de mimer quelque appartenance à une réalité que tout, en eux, congédie par ailleurs. L'ensemble est parfait. C'est une version épurée et humide des registres de mains courantes qu'on trouve dans les commissariats. C'est un galet compact qui ricoche sur l'eau trouble d'un lac rempli de passé et de questions auxquelles nul ne répond." par Jean-Paul Enthoven

27/09/2007, - © Le Point N°1828-

 

12. Mélancolie Modiano par Bernard Pivot
"Plus on lit et relit Patrick Modiano, plus on est frappé par la cohérence - de rares imbéciles disent uniformité - de son œuvre. La campagne, les toits de chaume et les petits oiseaux étant absents de ses romans, on ne saurait dire qu'il laboure son champ en profondeur. On choisira plutôt comme métaphore le chauffeur de taxi qui sillonne Paris en tous sens en emportant des femmes et des hommes chaque fois différents. Mais il a ses préférés: les humbles, les taiseux, les égarés, les voyageurs énigmatiques. Dans les années 1960, au Condé, café proche du carrefour de l'Odéon, l'une des habitués, la jeune Louki, était particulièrement mystérieuse. Elle accrochait bien la lumière, mais elle entrait toujours par la porte étroite, celle de l'ombre, et, somme toute, silencieuse, y restait.
Dans le café de la jeunesse perdue, le nouveau roman de Patrick Modiano, est l'un de ses plus poignants. Mais, comme toujours, sans trémolos. Enquête et filature. Souvenirs et témoignages. Questions sans réponses. "Alors, vous trouvez votre bonheur ?" Où Louki le trouverait-elle, son bonheur ? Dans les cafés ? Dans les livres ? Dans un vagabondage piétonnier ? Dans le mariage ? Dans la fuite ? Elle aura tout essayé, y compris la drogue et l'ésotérisme, mais, comme tant d'autres, elle sera balayée par le temps.
Au collège du Montcel, à Jouy-en-Josas, dont il était l'un des pensionnaires, Patrick Modiano a rencontré des "enfants mal-aimés, des bâtards, des enfants perdus [...] La plupart de ces braves garçons n'auraient pas d'avenir" (Un pedigree). L'un de ses romans s'intitule d'ailleurs De si braves garçons et commence par une évocation de ces "enfants du hasard et de nulle part". Il a été l'un d'eux, et probablement aurait-il eu comme eux un destin médiocre s'il n'avait été saisi très tôt par la lecture et l'écriture. Patrick Modiano est resté, comment dire ? affectueusement proche de ses camarades sans avenir. Si proche qu'on les retrouve dans ses romans, en particulier celui-ci où Louki, qui se prénommait en vérité Jacqueline, ne cesse de nous séduire, de nous intriguer, de nous déconcerter et de nous émouvoir.
Insaisissable, elle fuit parce que tout ce qui pourrait la retenir se dérobe peu à peu sous son mal de vivre. L'un des habitués du Condé notait sur un cahier les noms des clients, avec la date et l'heure exacte de leur passage. Il appelait cela des "points fixes". Ce travail bizarre lui était mentalement nécessaire. Tel autre personnage, un policier privé chargé par son mari de retrouver Louki, comprend que l'on ait besoin d'un ancrage. « Dans cette vie qui vous apparaît quelquefois comme un grand terrain vague sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n'avoir plus l'impression de naviguer au hasard. » Mais Paris est une ville rebelle à la possession. Il y a des frontières, des zones neutres et même des trous noirs. Meublés, cafés, hôtels. Quels points fixes ? Quels points de repère ? Louki n'a pas emporté la clé du domicile conjugal. Elle ne reviendra jamais.
Ce qui est une nouvelle fois fascinant dans ce roman, c'est l'habileté de Patrick Modiano à disperser son autobiographie dans ses principaux personnages. Chacun n'est évidemment pas lui et chacun est tout naturellement un peu lui. Il se rappelle, il évoque, il adapte, il transpose. Des phrases de Modiano, si simples et si travaillées, vibrent d'une tension douloureuse qui remonte à son enfance. Nul ne sait mieux que lui exprimer le désir d'autre chose, mais quoi ? L'envie d'être ailleurs, mais où ? L'espoir d'une autre vie, mais quand ? Il a souffert de la solitude, et si une autre solitude, celle de l'écrivain, en a pris le relais, il a si peu oublié la première qu'il la restitue avec une sensibilité à vif depuis cinquante ans. Ne jamais confondre chez Modiano la mélancolie avec la nostalgie. Ni l'errance avec la flânerie.
Autre particularité de la manière Modiano: une extrême précision des lieux, une incertitude chronique des dates. Tandis que le romancier entraîne ses personnages et ses lecteurs de l'Odéon à Neuilly, de Pigalle au square Lowendal (15e), de la rive gauche à la rive droite et inversement - la Seine est pour Louki "une ligne de démarcation", un "rideau de fer" -, l'auteur de La place de l'étoile, des Boulevards de ceinture, de Rue des Boutiques Obscures, de Quartier perdu, de Dans le café de la jeunesse perdue laisse au temps la bride sur le cou. Un peu de météorologie, jamais de calendrier. Le charme poétique de Modiano repose sur une géographie rigoureuse et une chronologie chahutée. Ce n'est pas lui qui commencerait une fiction par "en ce temps-là". Il préférera "en ce lieu-là". Puis le temps envahira la scène de son obscure clarté.
" par Bernard Pivot, Le Journal du dimanche, 09 Octobre 2007.

 

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Darnand (Joseph)
<< Joseph Darnand, 47ans, chef de la Milice, secrétaire d’Etat au Maintien de l’Ordre, est l’homme fort de la période qui s’ouvre. Il siège au gouvernement, tandis que ses miliciens, uniformes noirs, bérets noirs, terrorisent villes et campagnes, traquant les résistants, assassinant les juifs, torturant au gré de leurs haines. Avec l’arrivée de la guerre sur le sol français, la rage des miliciens, eux-mêmes pourchassés par la Résistance, atteint son paroxysme. Et le pouvoir de Darnand, dans un pays où l’Etat se délite, où l’occupant recherche des supplétifs sans états d’âme, s’accroît encore.
La guerre est l’élément de Darnand. Elle a permis à ce fils d’employés des chemins de fer d’échapper à un destin ordinaire. La Grande Guerre l’a vu finir adjudant, décoré, héros. La campagne de 39-40 lui a permis de se distinguer à la tête d’un corps franc, petite unité mobile, qui a sauvé l’honneur français... Entre ces deux guerres, il a rongé son frein. Refusé à l’école d’officiers pour cause d’insuffisance sociale et intellectuelle, il a cumulé les métiers... et réchauffé sa bile dans les mouvements nationalistes: royaliste à l’Action française, puis terroriste à la Cagoule, une organisation clandestine qui voulait renverser la République par la violence. La défaite de juin 1940 a ouvert au déménageur niçois les chemins de la politique. Régénérer, nettoyer, redresser la France? Il en rêve. Responsable local de la Légion des Combattants, une troupe paramilitaire alors pro-Pétain à Nice, il en gravit les échelons. Il accompagne la transformation de la Légion en Milice. Il passe de l’admiration de Pétain à l’orbite de Laval. Lui, l’anti-boche de 14 et de 40, devient l’auxiliaire et l’allié des SS. La simple évocation de son nom suffit à semer la terreur. Philippe Henriot semble être le contraire de Darnand. Un lettré, une voix mâle, superbe, un vocabulaire d’une précision infaillible alors que Darnand n’est qu’un soudard au langage simpliste et à la voix de fillette. Les deux hommes pourtant, entrés ensemble au gouvernement sous l’influence conjointe de Laval et des Allemands, sont en parfait accord. Né en 1889 dans une famille droitière, catholique et antisémite, député en 1932 et 1936, Philippe Henriot a rejoint la Milice de Darnand, dont il est le chantre attitré. Deux fois par jour sur Radio-Paris, il pourfend «les ploutocrates de la City et les judéo-bolcheviques de l’Est européen», insulte les résistants, défie ses adversaires de la radio anglaise. Même les pro-résistants écoutent ses philippiques. Henriot est haï, menacé de mort. Il affecte de s’en moquer.>> Claude Askolovitch Nouvel Observateur, 3 juin 2004 - n°2065_2 - Dossier

D Day 6 juin 1944
Ce site est remarquablement riche en photos d’archive. Il est également fourni en détails historiques, en cartes et en liens.

Débarquement de Normandie
Ces pages déclinent le Débarquement par thèmes: le récit historique, de nombreuses photos, une bibliographie, une filmographie, des forums, etc. La navigation est facile. Le site est également en anglais.

Débarquement. Dossier du quotidien Ouest-France
Des récits individuels de témoins, soldats ou civils, du 6 juin 1944 : que faisaient-ils ? Comment ont-ils vécu ce moment d’Histoire ? Qu’ont-ils ressenti ? etc. Un regard humain simple, sensible et sans fioritures.

 

Guy Debord
1. «Quand j'avais huit ou neuf ans, il y avait une fille dans mon immeuble, une étudiante aux Beaux-Arts américaine, qui me gardait et m'amenait dans des cafés du quartier, à Saint-Germain-des-Prés. Elle avait deux amis, Patrick et Henri. A vingt ans, Debord les avait fréquentés. Je les écoutais parler de lui. Je l'ai lu assez tardivement, et seulement ses textes autobiographiques, comme Panégyrique... Les textes politiques ne m'intéressent pas.» Cité Par Philippe Lançon dans Libération, le 4 octobre 2007.

2. N.O.- Vous empruntez le titre, «Dans le café de la jeunesse perdue», à Guy Debord. On ne vous imagine pourtant pas lire l'auteur de «La société du spectacle»...
P. Modiano. - Debord qui, lui-même, a emprunté à Dante le début de sa phrase: «A la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie....» De Debord, je n'ai vraiment lu que les textes les plus personnels, comme «Panégyrique», «In girum...» ou «Cette mauvaise réputation.» Mais il est lié à mon enfance de manière inexplicable. Peut-être est seulement l'idée que je me faisais des quartiers que lui et les situationnistes fréquentaient...
Entretien avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur", 27 septembre 2007


De si braves garçons

De si braves garçons [1982] Collection blanche, Gallimard et Collection Folio (No 1811) (1987)
Quatrième de couverture : Aux environs de Paris, le collège de Valvert, surnommé le Château en raison de son parc, de ses pavillons et de ses bois, a pour pensionnaires de «braves garçons» plus ou moins abandonnés par leurs familles - des gens riches ou ruinés, instables, cosmopolites, suspects. Ils y poursuivent leurs études en nouant des amitiés, soit entre eux, soit avec leurs professeurs tout aussi pittoresques. Puis la vie les disperse.
Vingt ans passent. Grâce à sa mémoire en pointe sèche et à sa curiosité, le narrateur - qui est peut-être Modiano lui-même - recompose l'atmosphère ancienne tout en menant une sorte d'enquête sur ce que le temps a pu faire de ses anciens camarades.
Ces souvenirs rejoignent sans cesse le présent, au fil d'une réalité faite de rêve et de nostalgie.

De si braves garçons, premières pages

Décrire
" Il est plus facile de décrire sans raconter que de raconter sans décrire"
Gérard Genette, Figures II, Collection Poétique Éditions du Seuil, Paris, 1969, p. 57.

 

Dédicaces
Rudy Modiano, le frère mort d'une maladie du sang, à 10 ans, en 1957. Dominique Zerfuss, l'épouse ; à Zina et Marie, les enfants, à Douglas le chien, à queqlues exceptions près, le père et la mère et à Robert Gallimard, l'éditeur.

 

Catherine Deneuve : "Je lui ai proposé son seul rôle au cinéma", témoignage.
La comédienne aurait bien voulu adapter ses textes sur écran.
« JE SAVAIS qu'il avait connu ma soeur, et qu'il écrivait un texte sur elle (*). Je l'ai rencontré à plusieurs reprises. Avec lui, il y a des choses dont on ne parle pas. C'est quelqu'un de délicat. Je l'admire beaucoup. Et l'homme, et l'écrivain. Il a créé un monde un peu à part, son univers.
Un jour, je lui avais demandé de jouer un petit rôle, celui d'un écrivain, dans le film où je tournais (Généalogies d'un crime, réalisé par Raoul Ruiz, sorti en 1997). Et à ma surprise et à mon grand bonheur, il avait accepté.
En tant qu'écrivain, je trouve qu'il inspire beaucoup de choses. De la nostalgie, bien sûr, mais pas que cela.
À chaque fois que je le lis, je me dis que ce roman ferait un très beau film. Puis on se heurte à la difficulté de l'adapter sur écran. Pourtant, ses récits me parlent : je vois les personnages, les lieux, les descriptions... C'est très concret. Mais à chaque fois que j'ai essayé de les transposer sous forme de scène, il y a quelque chose qui m'échappe ; et qui, je crois, échappe à tous ceux qui ont eu envie de monter des films avec ses livres. Ses mots sont particuliers ; ses évocations sont fortes, visuelles même, mais elles restent - sans que l'on sache trop pourquoi - difficiles à enfermer dans un écran.
Qu'est-ce que j'aurais envie de lui dire ? Vous savez, il ne parle pas beaucoup. J'aurais plutôt envie de lui envoyer une carte postale, ce que je ne manque pas de faire de temps à autre.»
(*) Le titre en est « Elle s'appelait Françoise... » (Éditions Albin Michel-Canal +). Dans ce livre, publié en novembre 1996, se trouve également un entretien de Catherine Deneuve par Anne Andreu. Le Figaro du 27 septembre 2007

Déportation continue (la)
Avant comme après le débarquement allié en Normandie, les arrestations et déportations de juifs se poursuivent. Au cours du seul mois de mai, le camp de Drancy a enregistré 2604 entrées. Et encore 178 dans les six premiers jours de juin. Au 6 juin, on y dénombre 932 prisonniers en attente d’être déportés. Le 15 mai, 878 hommes ont été emmenés à Kaunas (Lituanie) et Reval (Estonie). Deux trains ont quitté Drancy pour Auschwitz les 20 mai (1200 personnes, dont 191 enfants) et 30 mai (1004 personnes, dont 104 enfants). A l’arrivée de ce convoi (n° 75), le 2 juin, 624 personnes ont été immédiatement gazées. Le poète Benjamin Vecsler, né en Roumanie en 1898, faisait partie de ce convoi du 30 mai. Sous le nom de Benjamin Fondane*, il laisse une oeuvre importante, dont ce poème-testament, écrit en 1942:


Sur les fleuves de Babylone"
C’est à vous que je parle, homme des antipodes,
je parle d’homme à homme
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier;
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il,
ne pas crier vengeance (...)
Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds;
alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous, une bouche qui priait comme vous.
(...) Tout comme vous, j’étais méchant et angoissé,
solide dans la paix, ivre dans la victoire
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec...
Et pourtant, non.
Je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encore sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres, à l’aube
les wagons à bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusé d’un délit que vous n’avez pas fait,
du crime d’exister,
changeant de nom et de visage
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué,
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir!
Un jour viendra sans doute, quand ce poème lu
se trouvera devant vos yeux.
Il ne demande rien! Oubliez-le, oubliez-le! (...)
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous semblera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,
un visage d’homme, tout simplement.



détails* (Négliger les petits)
<< Un soir, dans l'escalier, mon père m'a dit une phrase que je n'ai pas très bien comprise sur le moment - l'une des rares confidences qu'il m'ait faites : "On ne doit jamais négliger les petits détails. Moi, malheureusement, j'ai toujours négligé les petits détails."
Ephéméride, 2002, Mercure de France, ed.

La description
" La description servait à situer les grandes lignes d'un décor, puis à en éclairer quelques éléments particulièrement révélateurs; elle ne parle plus que d'objets insignifiants ou qu'elle s'attache à rendre tels. Elle prétendait reproduire une réalité préexistante; elle affirme à présent sa fonction créatrice. Enfin, elle faisait voir la chose et voilà qu'elle semble maintenant les détruire, comme si son acharnement à en discourir ne visait qu'à en brouiller les lignes, à les rendre incompréhensibles, à les faire disparaître totalement."
Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Editions de Minuit (Gallimard) Collection Idées, Paris, 1963, pp.