Déambulations /
itinéraires*
<< (...) le récit s’organise autour du seul
point de vue, ambulatoire, du personnage central, le narrateur,
qui
assume
ainsi la totale subjectivité du narré. Sa démarche
est instinctive : il s’agit de se laisser imprégner
des lieux, la mémoire et l’imagination feront le
reste. Aussi le narrateur, au fur et à mesure que le style
de l’auteur se définit, devient-il un véritable
acteur témoin d’un monde vers lequel l’attire
sa propre sensibilité. Le hasard laisse ainsi la place à l’inconscient,
car il s’agit de faire confiance à ses pas, et le
récit prend tantôt la forme de l’itinéraire
d’une quête, tantôt celui d’un pèlerinage
sur des lieux de mémoire. Aussi c’est la carte de
la ville qui organise le récit qui est conduit par la
déambulation de l’instance narrative.>> Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000.
Paris IV, Sorbone.
Dans
le café de la jeunesse perdue [2007]

Dans
le café de la jeunesse perdue
Entretien à l'occasion de la sortie de l'ouvrage.
Site des édtions Gallimard
Extrait de l'oeuvre
"Encore aujourd'hui, il m'arrive
d'entendre, le soir, une voix qui m'appelle par mon prénom, dans la rue.
Une voix rauque. Elle traîne un peu sur les syllabes et
je la reconnais tout de suite : la voix de Louki. Je me retourne,
mais il n'y a personne. Pas seulement le soir, mais au creux
de ces après-midi d'été où vous ne
savez plus très bien en quelle année vous êtes.
Tout va recommencer comme avant. Les mêmes jours, les mêmes
nuits, les mêmes lieux, les mêmes rencontres. L'Éternel
Retour."
1.
Le titre "Dans
le café de la jeunesse perdue"
«Ce titre évoque une jeunesse égarée,
une jeunesse erratique qui s'est consumée trop vite et
que pourrait incarner la génération de Guy Debord,
née dans les années 1930», rectifie Patrick
Modiano. C'est précisément un mot du philosophe,
en exergue du livre, qui lui a inspiré ce titre. Modiano
renchérit en citant un vers de Rimbaud: «Oisive
jeunesse/ A tout asservie/ Par délicatesse/ J'ai perdu
ma vie.» On lui fait remarquer qu'après Quartier
perdu, son roman paru en 1984, ça fait tout de même
deux de «perdus»... Etonnement non feint: «Je
ne l'ai pas fait exprès, je n'y avais même pas pensé.» Là encore,
rien de nostalgique: «Pour moi, il s'agissait d'un quartier
lointain, perdu dans la ville...»
Entretien avec Delphine PERAS, L'Express du 5 octobre 2007
2.
Dans le café de la jeunesse perdue,Critique
par Patrick Kéchichian
Patrick Modiano : la rumeur du temps évanoui
Ce n'est pas dans l'excès ou les profondeurs du rêve
que Patrick Modiano, en chacun de ses livres, nous entraîne.
Ce qu'il cherche à approcher n'est séparé de
la vie réelle que par une mince pellicule temporelle.
On dirait qu'il suffit d'avancer pour la déchirer, pour
abolir la distance, et se retrouver dans la réalité perdue.
Et pourtant non. Invisible, la frontière est infranchissable.
On s'y heurte d'autant plus que ce qui est au-delà semble à portée
de main.
Alors, en suivant les êtres de papier dont Modiano fait
ses ambassadeurs, on se met à l'écoute d'une rumeur,
celle du temps évanoui. La nostalgie, cet ardent désir
voué à ne jamais recouvrer son objet, installe
pour toujours cette rumeur dans notre esprit.
Tout écrivain doit d'abord nommer les choses, les lieux,
les personnes. Trouver les noms adéquats est sa première
tâche. Qu'ils soient inventés ou tirés
de nos souvenirs n'importe pas. Il lui revient ensuite d'animer
tous ces noms, de leur insuffler assez d'existence plausible.
Chez Patrick Modiano, le travail de nomination est essentiel.
Précis, scrupuleux, comme exhaustif, il regarde les êtres
vivants ou les objets, et puis les lieux, surtout les lieux.
Tout semble procéder de là. Une topographie se
dessine. Elle est particulière à chaque livre.
Avec sa poésie propre, elle fait vivre et respirer le
roman mieux qu'une lourde machinerie narrative. Les histoires
que raconte Modiano sont toujours brèves, et cela aussi
est essentiel : échapper à la pesanteur, ne pas
souligner d'un trait épais, suggérer plus qu'asséner.
Comme dans le récent Accident nocturne, comme auparavant
dans Dora Bruder (Gallimard, 2003, et 1997), le point de fuite
du livre, et en même temps de butée, est une jeune
femme. Elle se nomme ici Jacqueline Delanque, dite Louki. Un
jour - nous sommes à Paris, à la fin des années
1950, bien que cela ne soit pas précisé - elle
est entrée au Condé, "dans les parages du
carrefour de l'Odéon", par "la porte de l'ombre" :
elle en ressortira quelques années plus tard, pour ne
plus revenir. Cette porte et le café n'existent plus.
A l'image de tout le quartier, le Condé est devenu un
commerce de luxe, déplore Modiano. Ses souvenirs, ses
regrets sont ceux d'un homme à qui l'on a imposé le
deuil de son monde.
Un jour donc, Louki est venue s'attabler là, avec la "bohème", étudiants
un peu amateurs ou artistes en perpétuelle gestation avec "souvent
un livre à la main (...) Les Chants de Maldoror. Les Illuminations.
Les Barricades mystérieuses". Quelques photographies
la montrent "assise à la table de Zacharias, de Jean-Michel,
de Fred, de Tarzan et de la Houpa...". La légende
d'une autre, tirée du même album imaginaire, précise
: "Au premier plan, assise au comptoir : Louki. Derrière
elle, Annet, Don Carlos, Mireille, Adamov et le docteur Vala." Ils
ont "entre dix-neuf et vingt-cinq ans, sauf quelques clients
comme Babilée, Adamov et le docteur Vala qui atteignaient
peu à peu la cinquantaine, mais on oubliait leur âge."
Dans la même salle se croisent donc créatures de
fiction et personnes bien réelles, vérifiables,
comme Arthur Adamov, (Jean) Babilée, Olivier Larronde
ou Maurice Raphaël. Ce dernier fréquentait aussi
un autre café, le Canter, rue La Rochefoucauld, l'un des
lieux de la première vie de Jacqueline, à peine
adolescente ; c'était avant l'époque du Condé,
rive droite, "comme si la Seine était une ligne de
démarcation qui séparait deux villes étrangères
l'une à l'autre...".
" NO MAN'S LAND"
Tour à tour, des témoins, dont Roland, avec qui
elle a partagé un peu de sa vie, vont prendre la voix
du narrateur et évoquer la jeune femme. Louki, va raconter
d'autres instants, d'autres possibles, l'enfance près
de la place de Clichy, un triste mariage à Neuilly, le
miroitement d'une expérience spirituelle square Lowendal,
quelques hôtels ou meublés... "J'avançais,
dit-elle, avec ce sentiment de légèreté qui
vous prend quelquefois dans les rêves. Vous ne craignez
plus rien, tous les dangers sont dérisoires. Si cela tourne
vraiment mal, il suffit de vous réveiller. Vous êtes
invincible. Je marchais, impatiente d'arriver au bout, là où il
n'y avait plus que le bleu du ciel et le vide."
"
J'ai toujours cru que certains endroits sont des aimants..." Autour
de la figure intense et émouvante de Louki, "au milieu
de toutes les lignes de fuite et des horizons perdus", Modiano
recrée une admirable géographie parisienne. Elle
est sienne comme le furent celles de Simenon, Jean Follain, Jacques
Yonnet... Ou encore celle de Guy Debord qui écrivait,
dans Panégyrique : "Entre la rue du Four et la rue
de Buci, où notre jeunesse s'est si complètement
perdue (...) on pouvait sentir avec certitude que nous ne ferions
jamais rien de mieux..."
Cette géographie a ses "points fixes", ses "zones
intermédiaires" ou "neutres", ses "no
man's land où l'on était à la lisière
de tout, en transit, ou même en suspens". Quand tout
s'achève de cette jeunesse, que ses noms se perdent, que
ses visages se brouillent, il ne reste que la mélancolie
sans remède d'un songe... "Tout va recommencer comme
avant. Les mêmes jours, les mêmes nuits, les mêmes
lieux, les mêmes rencontres...".
Certains livres nous endurcissent. Catalogue de solides pensées,
manuel d'inflexibilité, traité pour dominer le
monde - ou son monde. D'autres, bien plus précieux et
nécessaires, nous fragilisent, nous désarment.
Ainsi de ce bouleversant portrait d'une femme si proche et si
perdue, peint par Modiano, exactement à la lisière
de l'ombre et de la lumière. Patrick
Kéchichian,
Le Monde des Livres du 04.octobre 2007
3.
Modiano La ronde de nuit (Dans le café de
la jeunesse perdue) Par Philippe Lançon. Une
nouvelle héroïne de Modiano meurt dans Paris entre
Montmartre et Saint-Germain-des-Prés. Promenade.
<<
Parlons des morts, puisqu'ils nous aident à vivre. Dans
le nouveau roman de Patrick Modiano, quatre voix réveillent
une ambiance, certains quartiers de Paris, les années
soixante, une femme qui va mourir. La première est celle
d'un étudiant qui veut quitter l'école des Mines
; la deuxième, d'un détective privé qui
pourrait être celui d'un autre roman, par exemple Rue des
boutiques obscures ; la troisième, de la jeune femme qui
va se tuer ; la quatrième, de son ami écrivain.
Elles ont toutes en elles quelque chose de Modiano. Fermant le
livre, c'est la voix du détective qui revient : l'enquête
restitue la jeunesse et sauve de l'oubli. L'exergue de Livret
de famille , publié en 1977, résume ce roman de
Modiano comme les autres : «Vivre, c'est s'obstiner à achever
un souvenir.» Vivre, autrement dit : écrire. La
phrase est de René Char. Et la mémoire de Modiano
dégage une solitude qui console le lecteur de la sienne.
La jeune femme qui va se tuer, Jacqueline Delanque, épouse
Choureau, est le centre de gravité du livre. Elle entre
par une porte de café à la première page
; elle en sort par une fenêtre à la dernière.
Sa mère était ouvreuse au Moulin Rouge. Modiano
marchait beaucoup par-là, naguère, sur les pentes
d'avant Montmartre. Parfois, se souvient-il, «je croisais
la silhouette bizarre de Marcel Aymé, complètement
aphasique.» Quand elle rompt avec quelqu'un, Jacqueline
change de quartier. Elle transporte son malaise et sa grâce
dans ce que son ami appelle des «zones neutres» :
rues aux identités diaphanes, paraissant ne jamais être à leur
place. Quand on est un personnage de Modiano, c'est là qu'on
se fait oublier, qu'on se souvient, qu'on vit. La neutralité de
ses territoires rappelle la neutralité de la langue que
Roland Barthes rêve avant de mourir. Là où rien
ne se passe, tout arrive -mais en nuances. Barthes y voit une
forme de délicatesse. Elle «touche à une
sorte d'errance sociale, assume la marge excessive». Elle
va vers la douceur et un «refus non violent» . Ainsi
vont les personnages de Modiano.
C'est de la jeune femme surtout que les autres parlent. Parfois,
elle rejoint son ami dans un hôtel de la rue d'Argentine.
C'est une petite rue un peu morte, derrière l'avenue de
la Grande Armée. L'hôtel du roman existe. Il s'est
appelé Hôtel Argentina. Le nouveau propriétaire, âgé de
trente ans, l'a rebaptisé : Mon hôtel. Il s'appelle
Monsieur Aymé. Le bar attenant était celui de Madame
Claude. Des prostituées rejoignaient l'hôtel avec
leurs clients. Les flics surveillaient sans interdire. Patrick
Modiano se souvient d'y avoir loué une chambre quand il
avait vingt ans : «Je n'allais pas très bien, je
cherchais des endroits comme ça pour avoir la paix. Je
voyais passer des couples dans les escaliers...» Il n'y
est pas retourné.
Jacqueline Delanque a un surnom, Louki. Les habitués le
lui ont donné, un soir, au café Le Condé : «Et à mesure
que l'heure passait et que chacun d'eux l'appelait Louki, dit
l'étudiant à l'école des Mines, je crois
bien qu'elle se sentait soulagée de porter ce nouveau
prénom. Oui, soulagée. En effet, plus j'y réfléchis,
plus je retrouve mon impression du début : elle se réfugiait
ici, au Condé, comme si elle voulait fuir quelque chose, échapper à un
danger.» Comme en amour, le surnom est un faux passeport
qui permet de croire en la tendresse clandestine des frontières.
Louki lit certains livres teintés de mystique, parfois
célèbres en ces années-là. Horizon
perdu , de James Hilton ; Cristal qui songe , de Theodor Sturgeon
; Louise du Néant , de Jean Maillard. Des histoires d'enfants
ou d'adultes qui, d'une manière ou d'une autre, cherchent
ou trouvent un monde idéal. Modiano cite les titres, jamais
les auteurs : il restitue, avec une précision vague, non
pas des informations, mais les signes d'une intimité,
les ondes d'une fréquence sentimentale. Les titres sont
comme les noms : des échos symboliques et sonores.
L'exergue du roman est une phrase de Guy Debord, tirée
du texte du film In girum imus nocte et consumimur igni (Nous
tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés
par le feu) : «A la moitié du chemin de la vraie
vie, nous étions environnés d'une sombre mélancolie,
qu'ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans
le café de la jeunesse perdue.» Modiano n'a pas
connu Guy Debord, sinon par ricochet : «Quand j'avais huit
ou neuf ans, il y avait une fille dans mon immeuble, une étudiante
aux Beaux-Arts américaine, qui me gardait et m'amenait
dans des cafés du quartier, à Saint-Germain-des-Prés.
Elle avait deux amis, Patrick et Henri. A vingt ans, Debord les
avait fréquentés. Je les écoutais parler
de lui. Je l'ai lu assez tardivement, et seulement ses textes
autobiographiques, comme Panégyrique... Les textes politiques
ne m'intéressent pas.»
D'autres écrivains traversent les cafés du roman.
Modiano les a croisés, ici ou là, dans sa jeunesse
un peu à la dérive. Comme pour les livres, il restitue
leur silhouette, leur présence, en quelques phrases, sans
jamais informer. Voici le dramaturge Arthur Adamov, qui fit partie
du cénacle d'Antonin Artaud dans ses deux dernières
années ; ou l'écrivain Maurice Raphaël, de
son vrai nom Victor-Marie Lepage, qui avait été collaborateur
actif et tortionnaire sous Vichy. Il écrivit plus tard,
entre autres, des polars sous le nom d'Ange Bastiani. Ou encore
le poète Olivier Larronde, «une sorte d'archange» alcoolique
et déchu que Genet et Cocteau avaient fait connaître
lorsqu'il publia, à 17 ans, les Barricades mystérieuses
. Son second livre, Rien voilà l'ordre , est l'anagramme
de son nom. Pour soigner son épilepsie, Larronde devint
opiomane. Modiano évoque au passage une vieille voisine,
toujours vivante, qui l'a connu et fume encore de l'opium. Il
a rencontré le poète à la fin de sa vie,
au début des années soixante. Lui-même avait
17 ans. Larronde, dit-il, portait «un manteau lourd, à col
relevé, de prince qui serait un clochard.»
Escortée par ces fantômes, Louki entre dans la nuit à travers
une sorte de tragédie murmurée. Louki, c'est presque
Youki, le prénom de la femme du poète Robert Desnos,
et c'est bien à elle que Modiano a songé. Mais,
précise-t-il, «comme j'ai aussi pensé à deux
autres femmes que j'ai connues, dont l'une s'est tuée,
je ne me suis pas senti le droit de prendre ce nom et je l'ai
un peu changé.» Modiano aime Robert Desnos, mort
en déportation du typhus en 1945, l'année même
où il est né. Son premier livre, publié en
1968, s'appelle : la Place de l'étoile . C'est le titre
de l'un des derniers textes de Desnos. Quand Modiano a écrit
le sien, il l'ignorait. Il n'allait pas bien et devait partir à l'armée.
Un soir, dans un dîner familial, on lui présente
le docteur Ferdière, qui a été l'étrange
psychiatre d'Artaud et reste proche de nombreux écrivains. «Ferdière
a vu que j'allais mal , se souvient Modiano, et il s'est inquiété lorsqu'il
a su que je devais faire mon service militaire.»
Le jeune homme rend visite au psychiatre et lui apporte son roman.
Ferdière sort de sa bibliothèque le livre de Desnos
et le lui montre : c'est lui qui l'a édité, à l'automne
1945. A la femme de Desnos, il écrivait : «C'est
toi qui devrais signer le bon à tirer, Youki, admirable
compagne de Robert. Je songe aux soirées de la rue Mazarine
; je songe au soleil de l'Apothicairerie...» «J'étais
défait , se souvient Modiano. J'avais l'impression d'avoir
volé ce titre à Desnos, à cet homme qui était
mort l'année de ma naissance, dans les conditions qu'on
sait, des conditions qui ont été si importantes
pour ma génération et qui marquent tellement mon
travail.» Ferdière lui explique que ce n'est pas
grave, qu'il s'agit d'un hasard objectif.
Modiano met longtemps à raconter cette histoire. Il ne
parle, comme on sait depuis l'«Apostrophes» qui le
fit connaître, que par repentirs. Le mot juste est toujours
celui d'après ; en général, il ne vient
pas. Sauf à la page : les mots sont des truites que Modiano
pêche dans ses trous. Mais ces réponses inachevées,
perpétuellement reprisées, sont également
la marque subtile d'une éducation : elles lui permettent
de raccompagner toute question inerte ou mal venue vers la sortie,
en souriant, avec courtoisie, en faisant croire à celui
qui l'a posée qu'il n'est responsable de rien.
Après Louki, le personnage le plus important du livre
est peut-être un spirite : comme le romancier, il éveille
les voix des morts. Il s'appelle Guy de Vere. Modiano ne précise
pas que ce nom vient d'un poème d'Edgar Poe, Lénore
. Guy de Vere est, dans Lénore , le mari survivant d'une
morte. Il refuse de pleurer, elle lui dit : «Et toi, Guy
de Vere, où sont tes larmes ?» On ne sait pas où Poe
a trouvé ce nom. Modiano a cherché, comme tous
ceux qui connaissent ce texte. Poe l'a sans doute, comme d'habitude,
inventé pour des raisons sonores. «Un nom qui m'a
hanté longtemps» dit Modiano. Un mystère
auquel il a donné une identité possible.
Guy de Vere habite au 5, square Lowendal, dans le quinzième
arrondissement parisien. C'est une impasse assez chic et absolument
déplacée, près du métro Cambronne
: de hauts immeubles de briques et pierre de taille autour d'une
cour privative dans laquelle on a mis des palmiers. Le roman
précise que l'une des fenêtres de l'appartement
du spirite, troisième étage, deuxième immeuble à gauche,
est couverte de lierre. Aujourd'hui, il y a bien du lierre, mais
autour d'une fenêtre située au troisième étage,
troisième bâtiment à droite. Modiano n'a
pas mis les pieds ici depuis vingt ans. Ses souvenirs ont la
précision et la bizarrerie d'un rêve. Ce sont des
amers : «Mais oui, dit un personnage , je comprenais. Dans
cette vie qui vous apparaît quelquefois comme un grand
terrain vague sans poteau indicateur, au milieu de toutes les
lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des
points de repère, dresser une sorte de cadastre pour avoir
l'impression de ne plus naviguer au hasard.» C'est un art
du roman et un art de vivre. Apparemment, il n'y a pas de spirite
au 5, square Lowendal. Mais, si l'on reste assez longtemps, on
voit passer de temps à autre une femme qui pleure. Elle
sort de chez l'analyste.>> Par
Philippe Lançon, Libération du 4 octobre 2007
4.
La poésie des « zones
neutres » par Jean-Claude Lebrun, L'Humanité
Les critiques, qui depuis bientôt quatre décennies
en tiennent pour une prétendue « petite musique » de
Patrick Modiano, en seront pour leurs frais : Dans le café de
la jeunesse perdue ne leur offre aucune prise leur permettant
de recycler leur formule rebattue. Le romancier procède
en effet à une importante variation narrative, en faisant
aujourd’hui circuler la parole entre quatre personnages
successifs. Déplaçant ainsi les points de vue et
modulant la tonalité du propos. Si le livre se présente à la
façon d’une enquête sur une figure disparue,
ainsi que ce fut déjà le cas en 1997 avec Dora
Bruder, il rompt clairement avec la linéarité d’une
investigation classique. Et, par sa forme éclatée,
restitue le mélange d’absolue netteté et
de flou qui constitue la texture particulière du souvenir.
Modiano se renouvelle, en fidélité à soi-même.
En épigraphe, une citation de Guy Debord, dans laquelle
il est question d’une « sombre mélancolie » exprimée
dans des mots « railleurs et tristes ». Cela se passait
au début des années soixante. Une part hétéroclite
d’humanité peinait à trouver sa place. Le
tourbillon de l’après-guerre s’était
atténué, les prodromes de l’ennui s’avançaient,
dans l’un de ces entre-deux qu’affectionne
d’explorer Patrick
Modiano. Quelques années auparavant, en 1954, Françoise
Sagan avait fait paraître Bonjour tristesse. Voici donc
les habitués du Condé, un café du carrefour
de l’Odéon dans lequel a coutume de se retrouver
un univers bohème et interlope. Il y a là un étudiant
de l’École des Mines sur le point de démissionner,
un ancien membre des Renseignements généraux, une
très jeune femme en perte de repères, un garçon
porté par le désir d’écriture. Ensemble,
ils forment le quatuor des narrateurs dont la parole va se relayer
en séquences successives. Tandis que passent en arrière-plan
certaines des figures de la vie littéraire du temps. Le
dramaturge Arthur Adamov, l’auteur de romans policiers
Maurice Raphaël, considéré comme le « styliste
du gluant », ou encore Olivier Larronde, le « dernier
des poètes maudits ». Tous familiers des « zones
neutres » dans la grande ville. Ces lieux d’échouage
et de rencontres de hasard, d’activités souterraines
et d’attente d’un futur incertain. En somme, une
sorte de concentré de l’univers romanesque
de Patrick Modiano. Au centre de cette mosaïque se tient
une figure de femme, une certaine Jacqueline qui
se fait appeler Louki et tient le rôle du troisième
narrateur. Aux yeux de chacun, elle incarne le flou et les attaches
rompues. Très
exactement ce vers quoi tous se sentent aimantés. L’étudiant
des Mines comme l’ancien enquêteur des RG. Et cet écrivain
qui, par bien des traits, ressemble à Modiano lui-même.
Ils reviennent maintenant, avec le recul du temps, sur la fugitive
apparition tôt partie. Parce qu’elle incarnait cette époque
flottante. Parce qu’elle fut aussi pour eux une énigme.
Parce que son souvenir n’avait plus cessé de les
habiter. Une nouvelle fois le romancier tourne autour d’un
personnage obscur, au rayonnement quelque peu vénéneux.
Sorti de rien, figurant seulement sur deux mains courantes de
commissariats du côté de Pigalle, et retournant
au néant. En l’espèce il répète,
en le transposant, son travail de toujours sur la figure ambiguë et
douteuse de son propre père. S’attachant également à parcourir
un Paris oublié, victime d’un véritable blanc
mémoriel entre l’immédiat après-guerre
et la fin des années soixante. Pas de petite musique dans
tout cela, mais l’orchestration de première force
d’une palette sonore complexe, dans les graves, en accord
avec la « sombre mélancolie » de Guy Debord.
Et donc en rupture avec l’austérité narrative,
style rapport de police, d’Un Pedigree, le roman précédent
paru en 2005. Jean-Claude LEBRUN, l'Humanité,
4 octobre 2007.
5.
Modiano, chapitre 23 par Pierre Assouline, La république des
Livres, Blog
" Non, Patrick Modiano n’écrit pas toujours le même
livre :
son œuvre est un seul livre dont il publie un nouveau chapitre tous les
trois ou quatre ans. Que l’opus relève du roman ou du récit
autobiographique, c’est tout un. Le dernier en date Dans le café de
la jeunesse perdue (149 pages, 14,50 euros, Gallimard) n’y fait pas exception.
On y entend sa voix, cette sonorité si particulière qui fait sa
touche depuis La Place de l’étoile même si ce premier roman
contenait une violence et une ironie subversives qui ne se retrouveront pas par
la suite. Normal : cette force du premier cri est le propre du genre et on n’écrit
qu’un seul premier roman. La touche Modiano est un alliage léger
et délicat fait de murmures imperceptibles, d’impressions inachevées,
de sentiments fugaces. On est en permanence dans le presque et le pas tout à fait.
Chez lui, et c’est encore le cas ici, un personnage surgit de l’ombre
vers minuit, il est nimbé d’étrangeté et tout y est
nécessairement bizarre. Modiano croit au génie des lieux. Ce roman
s’articule autour du Condé, un café parisien où se
retrouve une bande d’habitués âgés de 19 ans à 25
ans. C’est un aimant, un bistro au pouvoir magnétique. Mme Chadly
y sert des Izarra vertes. S’y retrouvent des bohèmes, Tarzan, Zacharias,
Don Carlos, Fred, Mireille, la Houpa, Jean-Michel Ali Chérif, Jean Babilée,
Jacqueline Delanque, Arthur Adamov et Louki. Ils lisent Les Chants de Maldoror,
Horizons perdus et les Illuminations mais aussi l’un des leurs, le poète
Olivier Larronde en ses Barricades mystérieuses et, plus intriguant, Cristal
qui songe et Louise du néant. Le romancier y apparaît à travers
Bowing dit le Capitaine, un type hanté par les points fixes, qui a la
manie de tenir registre stricto sensu des entrées et des sorties des clients
du café. Nom, prénom, date, heure…Le livre d’or d’un
obsessionnel de la taxinomie. « Au fond, Bowing cherchait à sauver
de l’oubli les papillons qui tournent quelques instants autour d’une
lampe ». Modiano même. Ca se passe à Paris dans un temps où les
numéros de téléphone ressemblaient à Auteuil 15-28.
On y entend des phrases dont la gentillesse n’entame pas le mystère,
des phrases telles que : « Alors, vous trouvez votre bonheur ? ».
Quelqu’un y avoue « En fait, je suis mariée » comme
on confesserait un crime.
On navigue dans des zones neutres et indistinctes, dans un univers rétif
aux définitions parmi des personnages aux identités cosmopolites,
souvent des gens morts pour l’état-civil. Ce monde là est
un jardin suspendu au-dessus d’un no man’s land. Ses personnages
en fugue ont tous une double issue, comme l’immeuble de la rue Lord Byron
où son père avait son bureau. Si Georges Simenon a un héritier
en langue française, c’est bien Modiano –sauf à croire
que Simenon était un auteur de romans policiers mais qui le croit encore
? L’un et l’autre compulsent des annuaires et, ivres de noms, savourent
d’en aligner un certain nombre en guise de plan à leur roman à venir,
heureux de se soumettre à la magie des patronymes et confiants dans sa
capacité à secrètement bousculer l’ordre des choses
; l’un et l’autre ont le génie de ressusciter un monde avec
une économie de moyens qui pousserait au suicide tant de nos romanciers
imbus des bavardages de leurs héros.
En écrivant cette méditation sur des silhouettes en ligne de fuite
dans le temps, Modiano n’avait pas le pavé proustien sur sa table
de chevet mais un vieux plan Taride de Paris déchiré vers les bords.
Il n’y a que lui pour trouver des rues qui ne correspondent pas à l’arrondissement
auquel elles appartiennent. Les soirs de printemps, il attend la nuit profonde
pour marcher sur les Champs Elysées, bercé par l’illusion
qu’ils ressemblent alors à ce qu’ils furent. Dans le café de
la jeunesse perdue est un rêve enveloppant d’où émane
une musique splendide. Il a la rare vertu de nous expliquer ce qui nous arrive
mieux que nous ne saurions le faire. Le réveil est ouaté puis douloureux.
Il y a bien une histoire, une recherche, un enquête sur une personne mais
qu’importe. Une phrase cueillie à la page 50 devrait anéantir
toute tentative de résumé : « Et il fallait chercher un sens à tout
cela… »
(Cette photo de Gilbert Nencioli mérite une petite explication. Il y a
une quinzaine d’années, j’avais fait une enquête sur
les lieux de mémoire de Patrick Modiano avec sa complicité. Nous
nous étions donc transportés notamment à Jouy-en-Josas,
où il avait retrouvé l’une des maisons de son enfance. A
la propriétaire qui nous avait très aimablement reçus, il
avait montré la planche d’un album de Blake et Mortimer (était-ce
Le Secret de l’espadon ?) dans laquelle une case reproduit très
exactement la façade de cette maison, jusqu’à la fenêtre
de la chambre que Patrick partageait avec son frère Rudy. L’identification était
d’autant plus facile que le dessinateur donnait même l’adresse
: rue du Docteur Kurzenne, si ma mémoire est bonne…)"
Pierre Assouline,
La
république des Livres, Blog
6.
L'art de la fugue selon Patrick Modiano par Eléonore Sulser
" Un peu à la manière d'un astronome, l'écrivain, fidèle à sa
voie, suit le parcours d'une certaine Louki, étoile filante d'une jeunesse
en perdition dans le Paris des années 1960. Apparitions, révolution
et points d'impact.
«Quel bonheur de flotter dans l'air et de connaître enfin cette sensation
d'apesanteur que je recherche depuis toujours.» Louki, alias Jacqueline
Choureau née Delanque ou encore «Jacqueline du Néant» est
un être aux noms multiples, aux attaches hésitantes. Adresses successives
dans Paris, amis dispersés, amours passantes, elle est l'héroïne
de Dans le Café de la jeunesse perdue, dernier livre de Patrick Modiano
qui s'inscrit avec grâce et cohérence dans cette ?uvre littéraire
si fidèle à elle-même.
Comme un ballon d'enfant gonflé à l'hélium,
Louki tente constamment d'échapper à la gravité terrestre,
celle des choses et des êtres - désireux de créer
des liens -, celle des histoires et des destins qui vous saisissent,
vous «charpentent» dirait peut-être sa mère,
vous enracinent et vous condamnent ainsi à l'infinie répétition
des mêmes gestes, des mêmes itinéraires. Elle
n'a de cesse que de se dérober et de se perdre.
C'est
cet art de la fugue, cette trajectoire d'étoile
filante que, Patrick Modiano, tente - à sa manière
poétiquement incertaine - de reconstituer dans ce roman à quatre
voix. L'étudiant de l'Ecole des mines, le privé qui
enquête «à contre-courant», Jacqueline
elle-même, puis ce Roland qui se souvient qu'il a connu
avec elle un bref instant d'éternité, tous livrent,
tour à tour, des bribes de l'existence de la jeune femme
sans jamais parvenir à fixer tout à fait son image
en pleine lumière.
Elle entre par «la porte de l'ombre», note l'étudiant,
ses apparitions sont irrégulières - parfois éblouissantes
- et ses disparitions chroniques, rapporte le détective.
Etrange étoile dont Patrick Modiano étudie les
révolutions un peu à la manière d'un astronome.
L'écrivain observe, comme il le ferait à travers
une lentille grossissante, les trajectoires de ses personnages
et leurs points d'impact dans Paris. Vision détaillée
mais partielle, d'où l'on tente de déduire les
lois mystérieuses auxquelles répondent les personnages.
Le paradigme astronomique revient de proche en proche dans le
roman: l'expression «trous noirs» s'insinue à plusieurs
reprises et un personnage Roland est dit «très intéressé par
l'astronomie», avec une prédilection pour «la
matière sombre» qui menace, semble-t-il, d'aspirer
le réel. Dans ce monde mouvant d'apparitions et de disparitions,
dans le cosmos qu'est ce Paris des années 1960, Patrick
Modiano imagine des forces d'attraction. «Il me semble
que Le Condé, par son emplacement, avait ce pouvoir magnétique
- dit-il du café où apparaît Louki - et que
si l'on faisait un calcul de probabilités le résultat
l'aurait confirmé: dans un périmètre assez étendu,
il était inévitable de dériver vers lui.»
Y
a-t-il dès lors quoi que ce soit d'assez fort pour
empêcher la dérive des êtres? Comment faire
durer les liens entre humains «dans ce flot qui vous emporte»?
Les personnages y répondent à leur manière,
inventant des registres, arpentant, notant, tentant de poser
quelques jalons: Bowing, un client du Condé, est «hanté» par
ce qu'il appelle «les points fixes». Pierre Caisley,
le privé, dresse des listes même s'il sait «que
tous ces détails» ne lui serviront «à rien».
Roland, lui, à l'image de Modiano jeune, veut inventorier
les «zones neutres» de Paris, ces lieux «où l'on était à la
lisière de tout, en transit, ou même en suspens»,
où l'on «jouit d'une certaine immunité» et
où il rencontrera Louki.
Chacun de ces arpenteurs du réel semble mener le lecteur
au plus près du projet littéraire de Patrick Modiano: «Dans
cette vie qui vous apparaît quelques fois comme un grand
terrain vague sans poteau indicateur, au milieu de toutes les
lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des
points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n'avoir
plus l'impression de naviguer au hasard.»
Et pourtant,
toute tentative de recensement, de clarification semble vouée à l'incomplétude et à la
perte. Est-elle d'ailleurs vraiment souhaitable? Puisque chez
Patrick Modiano, comme dans certaines sociétés
primitives, livrer son adresse véritable paraît
parfois aussi dangereux que de révéler son nom
caché. «Je ne voulais pas qu'il sache où j'habitais
exactement de crainte qu'il ne me pose des questions»,
dit l'étudiant de l'Ecole des mines. Ne pas trop en dire
est de règle. Tout le livre s'inscrit entre le dévoilement
et la conservation jalouse de la part de mystère des êtres.
Dans le Café de la jeunesse perdue résonne aussi
l'écho assourdi de Pedigree (Folio, 2006), récit
autobiographique de l'enfance et de la jeunesse flottante et
dure de Patrick Modiano. Pedigree, dont la lecture ou la relecture,
peut éclairer, un peu à la manière d'un
guide de voyage, l'itinéraire de cette jeunesse perdue.
Eléonore
Sulser, Le Temps, 13 octobre 2007
7.
Modiano plonge dans une jeunesse perdue par Pascale Gavillet,
" L'auteur retrouve ses thèmes favoris «Dans
le café de la jeunesse perdue».
Les écrivains font toujours le même livre. Toute
leur vie. A quelques variantes près. Le titre du dernier
Modiano est déjà en soi un condensé de l'oeuvre.
Dans le café de la jeunesse perdue. Il y a ce temps du
souvenir derrière lequel court l'auteur sans jamais le
rattraper. Ce goût pour des lieux cristallisant ceux qui
y séjournent, ici le café. Et puis cette angoisse
face au sentiment de la perte, celle de la mémoire, celle
des repères, aussi.
De quoi parle-t-il, cette fois? Ou plutôt, qu'évoque-t-il?
Une personne disparue, bien sûr. Une jeune femme qu'on
surnommait Louki et qui était une habituée du café donnant
son titre au roman. De ces habituées dont on ne sait rien.
Presque rien. A peine qui elle fréquentait. «On
finit souvent par identifier quelqu'un grâce à une
photo. On la publie dans un journal en lançant un appel à témoin.» (page
24)
Inventer une vie neuve
Les problèmes d'identification, de quête, sont au
cœur du livre. Qu'est-elle devenue? Qui était-elle?
On a tous expérimenté pareilles obsessions à partir
d'un infime souvenir loti dans des mémoires qui le broient.
Patrick Modiano, lui, les couche par écrit. Même
s'il n'est pas le narrateur, comme c'est le cas ici. On peut
supposer - et on connaît assez son aptitude à créer
des effets de réel, du moins dans la plupart de ses autres
romans - qu'il en est proche, par l'âge et le statut en
tout cas. Des indices? En voici un, page 32: «C'est l'avantage
d'avoir vingt ans de plus que les autres: ils ignorent votre
passé. Et même s'ils vous posent quelques questions
distraites sur ce qu'a été votre vie jusque-là,
vous pouvez tout inventer. Une vie neuve. Ils n'iront pas vérifier.»
Avec Dans le café de la jeunesse perdue, il marque néanmoins
sa différence. A la moitié du roman environ, il
donne la parole à l'inconnue, à cette femme évanescente,
fantomatique, dont le lecteur parvient à peine à esquisser
les contours. Un chapitre entier du livre suggère son
point de vue, à la première personne. Brisant ainsi
le mystère supposé l'entourer. Ou le renforçant.
La conclusion du livre - on peut s'en douter sans la révéler
ici - ne va en effet rien résoudre. Pire, Modiano, via
son narrateur, bute à nouveau sur l'énigme constituant
sa pierre d'achoppement. «On dit tant de choses... Et puis
les gens disparaissent un jour et on s'aperçoit qu'on
ne savait rien d'eux, même pas leur véritable identité.» (page
139)
Au bord de la falaise
Telle est bien la thématique commune à Rue des
boutiques obscures, Villa triste, Une jeunesse, Vestiaire de
l'enfance, Memory Lane. Et aujourd'hui Dans le café de
la jeunesse perdue. L'unité décelable entre tous
ces livres nous autorise à parler d'oeuvre cohérente,
entière, une et indivisible. Avec une constante émotive
qu'il faut bien signaler une fois encore. Chacun des romans de
Modiano, à la fin, nous laisse légèrement
au bord d'une falaise, face au vide, avec un étrange sentiment
au fond de la gorge. Le dernier n'y fait pas exception."
Pascale Gavillet, 1 octobre 2007 ,© Hachette
8. Patrick Modiano, par Delphine
Peras
" Dans le Café de la jeunesse perdue revisite le
Paris des années
1960 de l'écrivain. Une capitale où il a donné rendez-vous à L'Express
pour évoquer ce passé qui le hante. Mais que son imaginaire rend
intemporel...
Et s'il y avait un malentendu persistant avec Patrick Modiano? Et si on se méprenait
sur cet écrivain qui, de livre en livre, une trentaine à ce jour,
passe pour le chantre d'une époque révolue dont il serait éternellement
nostalgique? Son nouveau roman, Dans le café de la jeunesse perdue, en
librairie ce 4 octobre, pourrait bien entretenir la confusion. Tenez, rien que
le titre: on pense spontanément à sa jeunesse enfuie, à ce
qui était et ce qui ne sera jamais plus. Fausse route.
«
Ce titre évoque une jeunesse égarée, une jeunesse erratique
qui s'est consumée trop vite et que pourrait incarner la génération
de Guy Debord, née dans les années 1930», rectifie Patrick
Modiano. C'est précisément un mot du philosophe, en exergue du
livre, qui lui a inspiré ce titre. Modiano renchérit en citant
un vers de Rimbaud: «Oisive jeunesse/ A tout asservie/ Par délicatesse/
J'ai perdu ma vie.» On lui fait remarquer qu'après Quartier perdu,
son roman paru en 1984, ça fait tout de même deux de «perdus»...
Etonnement non feint: «Je ne l'ai pas fait exprès, je n'y avais
même pas pensé.» Là encore, rien de nostalgique: «Pour
moi, il s'agissait d'un quartier lointain, perdu dans la ville...»
Vraiment très grand - entre 1,95 et 1,98 mètre selon les sources,
on n'osera pas lui demander - Patrick Modiano est aussi un grand timide. Ses
pantalons un peu courts, sa façon mécanique de se mouvoir, comme
pour s'excuser d'occuper l'espace: on dirait un cousin éloigné du
M. Hulot de Jacques Tati. Derrière une inquiétude contenue, l'écrivain
a l'air, lui aussi, d'être parfois absent au monde. Ce qui ne l'empêche
pas de se montrer très attentif. On sent vite que cette gloire des lettres
françaises préfère s'intéresser aux autres plutôt
que de parler de lui. Fidèle à sa réputation, il peine toujours à finir
ses phrases, les ponctuant régulièrement de longs soupirs, après
avoir lâché «comment dire..., c'est difficile à expliquer...,
c'est très compliqué...». Mais il suffit d'aborder un autre
sujet que «sa vie son oeuvre» pour que ces hésitations s'évanouissent.
D'une prévenance inattendue, l'auteur de Rue des boutiques obscures, prix
Goncourt en 1978, reçoit sans façon dans son bel appartement du
VIe arrondissement parisien, qu'abrite un imposant immeuble du xviiie siècle.
Il vit là depuis 1991, avec Dominique, son épouse, sa complice
- près de quarante ans de mariage - petit bout de femme expansive et volubile.
L'exact contraire du grand écrivain, en somme. Plutôt son parfait
complément, avec qui il a eu deux filles - Zina, 33 ans, lancée
dans le cinéma, et Marie, 29 ans, chanteuse.
Parisien de longue date, passé du XIIIe au XIVe, du XVe au XVIIe arrondissement,
puis établi à Montmartre pendant de nombreuses années, Patrick
Modiano se retrouve donc à équidistance de la place Saint-Sulpice
et du jardin du Luxembourg, en plein Quartier latin. Le café de la jeunesse
perdue se trouve non loin, du côté de l'Odéon. Ce café imaginaire,
mélange de plusieurs établissements ayant réellement existé,
s'appelle le Condé, rendez-vous, dans les années 1960, d'une clientèle
bizarre, «bohème», des habitués qui avaient entre 19
et 25 ans. Parmi ces «chiens perdus» - dixit la patronne - la discrète
Louki, 22 ans, laisse planer un parfum de mystère, comme si elle voulait
fuir quelque chose. De son vrai nom Jacqueline Delanque, elle fascine le premier
narrateur, un garçon discret, étudiant à l'Ecole des mines,
qui n'a d'yeux que pour cette jolie brune aux yeux clairs et au profil si pur.
Caisley, faux éditeur d'art et véritable détective, ancien
des RG, prend ensuite la parole: il est chargé de retrouver Louki, pour
le compte de son mari, qu'elle a brusquement quitté et laissé sans
nouvelles depuis plusieurs mois. Louki elle-même s'exprime dans la troisième
partie du livre, levant un peu plus le voile sur son enfance tumultueuse, aux
abords du Moulin-Rouge, où frayait sa mère. Puis c'est au tour
de Roland de raconter son idylle avec la jeune femme, avant qu'elle ne lui échappe
pour toujours. Modiano signe là une fascinante partition à quatre
voix, procédé inédit chez lui. En revanche, on y retrouve
son style, épuré au possible, et tout ce qui fait aussi sa marque:
ces vestiges délicieux d'un temps où l'on téléphonait à «Auteuil
15-28», où l'on se guidait avec un vieux plan Taride, mais surtout
une atmosphère mystérieuse, pesante; une faune interlope, des personnages à la
dérive, en quête d'une nouvelle identité. A leurs errances
correspond à nouveau, comme dans la plupart des romans de Modiano, une
topographie parisienne très précise, qui entraîne le lecteur
de part en part de la capitale, de Mabillon à Pigalle, de Denfert-Rochereau à Neuilly,
de cafés louches en hôtels meublés, dont la plupart ont disparu.
A défaut de pèlerinage au Condé, va pour une petite promenade
jusqu'au café Fleurus, dans la rue du même nom, où l'écrivain
a ses habitudes et qu'il suggère lui-même comme décor pour
la photo. «Il ne faut pas croire que le Quartier latin a toujours été si
riche, si cher. Celui que j'ai connu dans les années 1950 avait un côté louche,
malfamé, les immeubles étaient délabrés, il y avait
beaucoup d'artisans.» Qu'on ne s'y trompe pas: Modiano se défend
de vouloir ressusciter ce Paris d'antan. «J'ai l'impression que le Paris
de mes livres est complètement intérieur, imaginaire. Les lieux
réels, ceux d'aujourd'hui, sont vides de ce que je leur prête dans
mes romans. Ils sont devenus des lieux uniquement liés à des choses
très précises dans mon esprit. Mes souvenirs se sont détachés,
ils sont autonomes. Je ne cherche pas du tout à préserver des images
du passé, je ne suis pas du tout un Robert Doisneau de la littérature.» Malentendu,
on vous dit... Depuis son Place de l'Etoile, en 1968, premier roman français à exorciser
la période taboue de l'Occupation, l'écrivain traque surtout un
passé qui le dépasse, qui le tourmente. La faute à l'histoire
de ses parents, si pleine de zones d'ombre: Albert Modiano, juif aux lointaines
origines italiennes, et Luisa Colpeyn, une Flamande apprentie comédienne.
Ils se sont connus dans le Paris occupé, évoluant dans une semi-clandestinité.
Né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine),
le jeune Patrick vit longtemps dans l'incertitude des activités troubles
de son père, homme d'affaires étrange, pas très recommandable.
Arrêté en 1943 par la Gestapo, il fut interné au camp de
Drancy avant d'être libéré, contre toute attente, par un
membre de la Rue Lauriston. Pourquoi? Comment? Des questions qui n'auront jamais
de réponse.
Pourquoi ses parents furent-ils si peu aimants, délaissant leurs enfants
au gré de leurs occupations mystérieuses, abandonnant régulièrement «Patoche» à des
pensionnats de province? Comment surmonter la mort de son jeune frère,
Rudy, emporté par une maladie du sang à l'âge de 9 ans, en
1957? Des questions qui tournent à l'obsession, des fêlures au coeur
de l'oeuvre modianesque. «Quand on a des souvenirs énigmatiques,
on a besoin de les comprendre», souligne Modiano. Dans le café de
la jeunesse perdue renoue avec ces thèmes de la disparition et de la perte,
sur fond de grande mélancolie. «Je ne suis pas du tout nostalgique.
Mon enfance me fait horreur. Mais je suis habité par des images qui m'ont
frappé et se sont incrustées dans ma mémoire.» Image
de cette jeune voisine qui venait garder les enfants Modiano, quand la famille
habitait alors quai de Conti. «J'avais 8 ou 9 ans, mes parents nous confiaient
souvent à cette voisine très gentille. Il lui arrivait parfois
de me faire sauter l'école, la communale de la rue du Pont-de-Lodi, et
de m'entraîner avec elle dans les cafés. J'ai compris un jour que
son amie s'était suicidée.» Comme Louki... Image d'un Pigalle
illuminé, quand sa mère le laissait livré à lui-même
pendant qu'elle jouait au théâtre, rue Fontaine. «Je me souviens
de tous ces bars avec des filles devant. J'avais peur qu'on me demande ce que
je faisais ainsi, tout seul, à 14 ans.» Comme Louki... «Je
garde de tout cela des sensations très fortes, des impressions qui constituent
désormais une sorte d'intemporalité. Peut-être que, dans
la réalité, c'était plus banal. Peut-être que je rends
les choses plus intenses qu'elles n'étaient...» Ici est l'art singulier
de Modiano, cette intensité envoûtante du clair-obscur, cette densité du
non-dit qui ouvre la porte à toutes les interprétations. «Mes
romans sont comme un mille-feuille, avec des temps différents qui se chevauchent.
De même que mes personnages sont des amalgames.»
Pause. Son regard s'échappe à nouveau. Modiano touille les glaçons
de son Coca light, qu'il a mis tant de temps à choisir, qu'il ne touchera
pas, finalement... «Quelquefois, je me demande si mes livres sont vraiment
des romans, s'ils ne sont pas plutôt une romance, une sorte de musique
qui se poursuit de l'un à l'autre.» Une musique au-delà des
temps et des modes, que l'on ne se lasse pas d'écouter."
Delphine Peras, EXPRESS du 5-10-07
9.
La fugueuse par Annick Maître (Dans le Café de la
jeunesse perdue)
".Quatre voix narratives vont
tenter de cerner le personnage aux contours flous qui échappe à toute
analyse raisonnable malgré l’abondance de détails
concrets comme toujours chez Modiano. Il y a d’abord l’Etudiant
des Mines, prêt à abandonner ses études,
fasciné par les habitués qui l’entourent
. Il nous apprend que Louki n’est qu’un nom d’emprunt
donné par l’un des consommateurs habituels du Condé.
La jeune femme présente à heures fixes, accepte
les rituels du groupe sans vraiment y participer, ses lectures
ne sont pas celles des autres , si elle consomme alcool et peut-être
d’autres substances illicites, elles , rien ne le laisse
deviner. « Tout ce qui la rendait invisible au regard de
Bowing m’avait frappé. Sa timidité, ses gestes
lents, son sourire, et surtout son silence. » D’une
curiosité moins naïve que celle de l’étudiant,
Caisley , détective privé revenu de tout, s’interroge
aussi sur Louki mais dans un but bien précis : il est
chargé par le mari de celle -ci de la retrouver. « Sa
femme avait disparu depuis deux mois à la suite d’une
dispute banale. » Louki s’appelle donc Jacqueline
Delanque. Avec son époux puis seule, elle assistait avec
intérêt aux réunions d‘un ésotériste
parisien Guy de Vere qui la conseillait sur ses lectures. Caisley
apprend aussi que Louki n’a plus de famille et qu’elle
a commencé à fuguer très jeune. Sa mère
travaillait comme ouvreuse au Moulin Rouge et plutôt que
rester seule à l’attendre, elle a pris très
tôt l’habitude d’arpenter les rues du XVIII
e t leurs bars. Le vieux privé , décide de laisser
Jacqueline décider de sa vie ; l’enquête est
terminée pour lui. « De quel droit entrons-nous
par effraction dans la vie des gens et quelle outrecuidance de
sonder leurs reins e t leurs cœurs – et de leur demander
des comptes… » Une silhouette en marche passée
de Montmartre à Neuilly qui s’arrête quelquefois
au Condé, des silences, un passé occulté,
une totale solitude il n’en faut pas plus pour intéresser
Roland, apprenti écrivain passionné par l’Eternel
Retour et qui rédige un essai sur les « Zones neutres » .
Les deux jeunes promeneurs, sans attaches n’en finissent
pas d’arpenter Paris avant de se retrouver dans une chambre
d’hôtel impersonnelle. Pas de projets sinon immédiats,
peu de confidences, Jacqueline était aussi une inconnue
pour son dernier amant. C’est par hasard qu’il a
appris le nom d’une de ses anciennes amies. « Plus
tard, Jeannette Gaul lui rendait visite à l’hôtel
de la rue Cels et j’aurais dû me poser des questions
le jour où je les ai surprises dans la chambre où il
flottait une odeur d’éther. » C’est
par hasard également qu’il surprend la peur de Jacqueline
devant un inconnu « Je lui ai demandé son nom. Mocelli.
Et pourquoi elle voulait l’éviter. Elle ne m’a
pas répondu d’une manière claire. Simplement
ce type lui rappelait de mauvais souvenirs. » Le troisième
narrateur est Jacqueline elle-même qui se penche sur son
passé à l’occasion d’une promenade à Montmartre.
Les silences de sa mère « Nous ne sommes pas bavardes » ,
l’absence de toute autre famille, la résignation
, « Nous n’avons plus de charpente » , ses
fugues pour éviter l’angoisse, les postes de police,
les rencontres dans les bars puis son mari Jean-Pierre Choureau
et l’inquiétude que ses anciennes relations ne retrouvent
sa trace. « C’est vrai, j’avais peur même à Neuilly,
de tomber sur Accad. Je m’étonnais qu’il n’ait
pas trouvé ma trace quand j’habitais l’hôtel
rue de l’Etoile puis rue d’Armaillé. (…)
je suppose que tu n’as pas parlé à ton mari
des parties à Cabassud. » Pour conjurer les moments
qu’elle voudrait oublier , une seule issue s’offre à Jacqueline
: la fuite. « Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs
de fuite ou de fugue. Mais la vie reprenait toujours le dessus. » Des
personnages évanescents, un passé aux zones d’ombre,
quelques dates s’opposent comme toujours à une topographie
d’une précision extrême : les quartiers, les
rues, les bars. Modiano n’en finit pas de nous donner sa
carte de ce Paris-là." par
Annick Maître, CLICANOO.COM, 18
novembre 2007
10.
L'abonné absence (Dans
le café de la jeunesse perdue)
"Dans
le café de la jeunesse perdue situé au
coeur du Paris mythique de la fin des années 50, Patrick
Modiano réussit une nouvelle fois ce qu'il fait mieux
que personne : dresser des tables somptueuses pour des convives
absents. Dans le café de la jeunesse perdue, son dernier
roman au titre superbe, en est une nouvelle illustration.
Les grands thèmes qui marquent son oeuvre sont en place,
légèrement déformés par le livre,
mais toujours aussi solidement ancrés dans le style de
l'écrivain. L'idée que l'histoire est indéchiffrable,
que les personnages n'en comprendront jamais la signification
ou le sens. L'idée que les êtres fuient mais que,
dans cette fuite, des traces sont laissées et ne s'effaceront
pas. L'idée que le travail de l'écrivain passe
par le pistage de ces traces et leur mise en forme, leur emballement
pour la lecture, l'idée aussi que Paris (si possible à deux
pas de la Seconde Guerre mondiale) est un champ topographique
parfait pour que la chasse ait lieu et qu'elle ne se termine
jamais.
Dans le café de la jeunesse perdue vit Louki ou Jacqueline
Delanque, qui a fui son ancienne vie (un mari dans les assurances,
sa mère), comme elle fuira, d'une certaine façon,
la nouvelle. Louki se réfugie dans un bistrot parisien
au coeur du Quartier Latin des années 60 et tisse, avec
les clients, les habitués, les hommes, ce qu'on appellerait
aujourd'hui, un réseau.
L'originalité du projet de Modiano tient à l'époque à laquelle
il situe son intrigue (Louki évolue dans un Paris de carte
postale, d'intellectuels, d'étudiants, d'artistes), vive
et pétillante, mais aussi à la méthode retenue.
Le tempérament fugueur de la jeune femme (une autre caractéristique
de Modiano, l'art de la fugue) est traduit par une recomposition
fragmentaire obtenue par le croisement de plusieurs narrations.
Les narrateurs se succèdent : la fille, un flic/détective
qui enquête sur la disparition de la jeune femme, puis
un ancien amant.
Dans l'absence, le vrai portrait se dessine à la croisée
des différents récits, en creux, à la fois
présence et manque absolu. L'art de Modiano réside
dans cette manière de dresser des tables pour des convives
absents.
Le récit du Paris mythique de la fin des années
50 et du début des années 60 est savoureux, précis.
On y retrouve d'ailleurs quelques figures connues, quelques fantômes
de la Collaboration. Mais cela constitue, pour nous les lecteurs
modernes, aussi une sorte de talon d'Achille. Il n'est, en effet,
pas certain que le passé de Modiano ne soit juste qu'un
fantasme d'ancien monde, une sorte de mausolée un rien
enfariné qu'il nous ressert à chaque fois. Comme
les évocations d'un Audiard (en mieux évidemment),
son espace narratif est terriblement séduisant. Cependant,
en raison de ses choix topographiques, ce n'est pas toujours
représentatif d'une totalité du temps. Bien sûr,
là n'est pas l'ambition d'un roman qui, comme les autres,
est bien plus métaphysique ou philosophique que documentaire
ou historique. Toutefois, on peut, comme on le ferait chez Michel
Rio, trouver que les qualités d'écriture de Modiano
enlèvent parfois un peu de carne et de corps à son
récit.
La chute de Louki, au demeurant, et la chute du livre sont déchirantes
et superbement écrites. Modiano, roman après roman,
cultive une économie de moyens qui mène à une
débauche d'émotions. Sa phrase est une phrase ligne
claire, par sa syntaxe et son rythme, une petite route de province
qui permet d'atteindre en ligne droite des vitesses saisissantes.
De l'analyse, du fluide, du flou pour du vrai. Ou 150 pages d'artisanat
traditionnel." Par Benjamin
Berton, Fluctuat.net. octobre 2007.
11.
Dans le café de la jeunesse perdue par Nathalie
Crom
"
Il
est plus que temps d'arracher à Patrick
Modiano, à ses livres, l'étiquette « nostalgique » dont
si souvent on les affuble. L'obsession passéiste, ce n'est
vraiment pas l'affaire de l'écrivain. Et si le passé revient
en ses pages, d'entêtante façon, ce n'est jamais
nimbé de l'aura doucereuse du regret. Le passé -
le Paris des années 50 et 60 où il a grandi, les êtres
côtoyés puis perdus de vue, les patronymes un jour
entendus... -, Patrick Modiano en a certes fait son matériau
poétique, mais l'agencement de ces fragments de mémoire,
patiemment recommencé à chacun de ses livres, n'est
pas une recherche du temps perdu, plutôt une authentique
et saisissante entreprise métaphysique - une tentative
de déchiffrement de l'énigme humaine dont la profondeur
et l'acuité hissent Patrick Modiano au rang des poètes,
et des plus grands parmi ceux-là.
Ainsi
de ce nouvel opus, dont le titre, Dans le café de
la jeunesse perdue, est emprunté à Guy Debord,
et dont l'intrigue trouve des échos dans l'oeuvre antérieure
de l'écrivain, hantée par l'obsession de la disparition,
de l'évanescence de toute chose, de l'absence. L'enquête
- appelons ainsi cette très belle construction romanesque
- porte sur une jeune femme : Louki, la surnomme-t-on, parmi
les habitués du café de Condé où elle
a coutume de venir s'asseoir, entrant toujours par « la
porte la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de
l'ombre ». Au café de Condé, au coeur du
VIe arrondissement, en ce début des années 60,
se réunit une bande hétéroclite et bohème
: des intellectuels, des poètes - il y a là notamment
Olivier Larronde, Arthur Adamov -, des artistes ou se prétendant
tels, des étudiants plus ou moins en rupture de l'université.
Chacun, dans cette assemblée informelle, a le droit de
s'inventer une identité, une existence rêvée
- « A mesure que vous la racontez, cette vie imaginaire,
de grandes bouffées d'air frais traversent un lieu clos
où vous étouffiez depuis longtemps. [...] Vous
avez, de nouveau, l'avenir devant vous », note l'un des
personnages.
Louki,
comme chacun ici, a son secret : un autre nom, une autre vie,
une enfance dont elle s'est évadée - et, plus
secret encore que tout cela, une fragilité intime, un
désarroi dont elle ne dit rien et auquel elle n'a de cesse
de tenter d'échapper par la fuite. Quatre voix se succèdent,
au fil du roman, pour dire chacune une partie de l'histoire de
la jeune femme, y apporter des éléments neufs.
Louki elle-même est l'une de ces voix. On entend également
celle d'un jeune étudiant qu'elle a côtoyé au
café de Condé. Celle encore d'un mystérieux
détective privé. Celle enfin de Roland, l'amant
de Louki, apprenti écrivain cherchant dans la ville ce
qu'il appelle les « zones neutres » : des lieux « intermédiaires »,
des « no man's land où l'on était à la
lisière de tout, en transit, ou même en suspens ».
Louki
et Roland forment un couple comme on en a déjà croisé souvent
chez Modiano, jeunes gens sans attaches, errant dans les rues
de la ville et semblant, au fil de leurs itinéraires aléatoires,
en dessiner une topographie clandestine, comme un message codé.
Des indices énigmatiques, Modiano en sème à tout
ins¬tant dans ce roman qui, en d'intouchables profondeurs,
semble irrigué par la mystique, la gnose, une fréquentation
intime et vagabonde des poètes, de Yeats à Cendrars
via Mallarmé ou Nietzsche, auquel Roland tente d'emprunter
la conviction de l'Eternel Retour - le temps non pas linéaire,
entraînant irrésistiblement l'individu vers sa fin,
mais susceptible d'être surmonté, vaincu, transcendé par
la volonté ou le désir. Mais tous ces indices,
on se perdrait assurément à vouloir un à un
les décrypter, faisant de ce Café de la jeunesse
perdue le roman à clés qu'il n'est pas - car il
est, à l'évidence, une variation nouvelle, poignante,
lumineuse et tragique, de cet admirable poème dont Patrick
Modiano a entrepris la composition il y a tout juste quarante
ans. Nathalie Crom, Telerama
n° 3012 - 06 octobre 2007
12.
Modianissimo (Dans le café de
la jeunesse perdue) par Jean-Paul Enthoven
"C'est en (déjà) vieux routier de l'évanescent,
en éternel archéologue du sfumato urbain et des
destins brumeux que Modiano revisite, cet automne, son « Café de
la jeunesse perdue ». Au comptoir, figées dans une
mélancolie très sixties , on retrouve donc la plupart
des créatures qui font l'ordinaire de sa zoologie : brouillons
d'humains, silhouettes, flics en filature, affairistes au patronyme
prometteur, esquisses d'individus flottants avec, au fond de
la salle, Arthur Adamov ou Olivier Larronde. L'intrigue, cette
fois, se noue au carrefour de l'Odéon et autour d'une
femme, Louki, alias Jacqueline : une évaporée peinte
au pochoir, une disparue dont le narrateur suit la trace à travers
tout un entrelacs de rues, de quartiers, d'hôtels, d'impasses
- avec la Seine comme ligne de démarcation. La disparue était
une femme sans qualités , elle fréquentait des
cercles ésotériques et des maquerelles de la place
Blanche - ce qui suffit amplement à enclencher la mémoire
modianesque. Impossible, on s'en doute, de résumer cette
histoire contée, à tour de rôle, par les
témoins qui croisèrent jadis la jolie Louki. Seul
importe ici, comme d'habitude, la recension des lieux qui ne
sont plus, des horizons défunts, des zones de brouillard,
des êtres qui s'y sont engloutis. Signalons encore aux
vrais toxicos de Modiano que son opus mentionne quatre-vingt-trois
rues ou squares parisiens ; que le mot « étrange » -
ce mot-modiano qui sert d'enseigne à sa boutique spécialisée
dans la vente d'articles flous - apparaît dès la
seizième ligne : n'est-ce pas par ce genre de comptabilité qu'on
distingue désormais un nouveau Modiano du précédent
ou du suivant ? Mais cette obsession topographique n'est pas
gratuite, tant le romancier et ses antihéros ont besoin
de repères, d'itinéraires, d'adresses précises,
afin de mimer quelque appartenance à une réalité que
tout, en eux, congédie par ailleurs. L'ensemble est parfait.
C'est une version épurée et humide des registres
de mains courantes qu'on trouve dans les commissariats. C'est
un galet compact qui ricoche sur l'eau trouble d'un lac rempli
de passé et de questions auxquelles nul ne répond."
par Jean-Paul Enthoven
27/09/2007,
- © Le Point N°1828-
12.
Mélancolie Modiano par
Bernard Pivot
"Plus on lit et relit Patrick Modiano, plus on est frappé par
la cohérence - de rares imbéciles disent uniformité -
de son œuvre. La campagne, les toits de chaume et les petits
oiseaux étant absents de ses romans, on ne saurait dire
qu'il laboure son champ en profondeur. On choisira plutôt
comme métaphore le chauffeur de taxi qui sillonne Paris
en tous sens en emportant des femmes et des hommes chaque fois
différents. Mais il a ses préférés:
les humbles, les taiseux, les égarés, les voyageurs énigmatiques.
Dans les années 1960, au Condé, café proche
du carrefour de l'Odéon, l'une des habitués, la
jeune Louki, était particulièrement mystérieuse.
Elle accrochait bien la lumière, mais elle entrait toujours
par la porte étroite, celle de l'ombre, et, somme toute,
silencieuse, y restait.
Dans le café de la jeunesse perdue, le nouveau roman
de Patrick Modiano, est l'un de ses plus poignants. Mais, comme
toujours, sans trémolos. Enquête et filature. Souvenirs
et témoignages. Questions sans réponses. "Alors,
vous trouvez votre bonheur ?" Où Louki le trouverait-elle,
son bonheur ? Dans les cafés ? Dans les livres ? Dans
un vagabondage piétonnier ? Dans le mariage ? Dans la
fuite ? Elle aura tout essayé, y compris la drogue et
l'ésotérisme, mais, comme tant d'autres, elle sera
balayée par le temps.
Au collège du Montcel, à Jouy-en-Josas, dont il était
l'un des pensionnaires, Patrick Modiano a rencontré des "enfants
mal-aimés, des bâtards, des enfants perdus [...]
La plupart de ces braves garçons n'auraient pas d'avenir" (Un
pedigree). L'un de ses romans s'intitule d'ailleurs De si braves
garçons et commence par une évocation de ces "enfants
du hasard et de nulle part". Il a été l'un
d'eux, et probablement aurait-il eu comme eux un destin médiocre
s'il n'avait été saisi très tôt par
la lecture et l'écriture. Patrick Modiano est resté,
comment dire ? affectueusement proche de ses camarades sans avenir.
Si proche qu'on les retrouve dans ses romans, en particulier
celui-ci où Louki, qui se prénommait en vérité Jacqueline,
ne cesse de nous séduire, de nous intriguer, de nous déconcerter
et de nous émouvoir.
Insaisissable, elle fuit parce que
tout ce qui pourrait la retenir se dérobe peu à peu sous son mal de vivre. L'un
des habitués du Condé notait sur un cahier les
noms des clients, avec la date et l'heure exacte de leur passage.
Il appelait cela des "points fixes". Ce travail bizarre
lui était mentalement nécessaire. Tel autre personnage,
un policier privé chargé par son mari de retrouver
Louki, comprend que l'on ait besoin d'un ancrage. « Dans
cette vie qui vous apparaît quelquefois comme un grand
terrain vague sans poteau indicateur, au milieu de toutes les
lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des
points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n'avoir
plus l'impression de naviguer au hasard. » Mais Paris est
une ville rebelle à la possession. Il y a des frontières,
des zones neutres et même des trous noirs. Meublés,
cafés, hôtels. Quels points fixes ? Quels points
de repère ? Louki n'a pas emporté la clé du
domicile conjugal. Elle ne reviendra jamais.
Ce qui est une nouvelle
fois fascinant dans ce roman, c'est l'habileté de Patrick Modiano à disperser son autobiographie
dans ses principaux personnages. Chacun n'est évidemment
pas lui et chacun est tout naturellement un peu lui. Il se rappelle,
il évoque, il adapte, il transpose. Des phrases de Modiano,
si simples et si travaillées, vibrent d'une tension douloureuse
qui remonte à son enfance. Nul ne sait mieux que lui exprimer
le désir d'autre chose, mais quoi ? L'envie d'être
ailleurs, mais où ? L'espoir d'une autre vie, mais quand
? Il a souffert de la solitude, et si une autre solitude, celle
de l'écrivain, en a pris le relais, il a si peu oublié la
première qu'il la restitue avec une sensibilité à vif
depuis cinquante ans. Ne jamais confondre chez Modiano la mélancolie
avec la nostalgie. Ni l'errance avec la flânerie.
Autre
particularité de la manière Modiano: une
extrême précision des lieux, une incertitude chronique
des dates. Tandis que le romancier entraîne ses personnages
et ses lecteurs de l'Odéon à Neuilly, de Pigalle
au square Lowendal (15e), de la rive gauche à la rive
droite et inversement - la Seine est pour Louki "une ligne
de démarcation", un "rideau de fer" -,
l'auteur de La place de l'étoile, des Boulevards de ceinture,
de Rue des Boutiques Obscures, de Quartier perdu, de Dans le
café de la jeunesse perdue laisse au temps la bride sur
le cou. Un peu de météorologie, jamais de calendrier.
Le charme poétique de Modiano repose sur une géographie
rigoureuse et une chronologie chahutée. Ce n'est pas lui
qui commencerait une fiction par "en ce temps-là".
Il préférera "en ce lieu-là".
Puis le temps envahira la scène de son obscure clarté." par
Bernard Pivot, Le Journal du dimanche, 09 Octobre 2007.
~~~~~~~~~~
Darnand (Joseph)
<<
Joseph Darnand, 47ans, chef de la Milice, secrétaire d’Etat
au Maintien de l’Ordre, est l’homme fort de la
période
qui s’ouvre. Il siège au gouvernement, tandis que
ses miliciens, uniformes noirs, bérets noirs, terrorisent
villes et campagnes, traquant les résistants, assassinant
les juifs, torturant au gré de leurs haines. Avec l’arrivée
de la guerre sur le sol français, la rage des miliciens,
eux-mêmes pourchassés par la Résistance,
atteint son paroxysme. Et le pouvoir de Darnand, dans un pays
où l’Etat se délite, où l’occupant
recherche des supplétifs sans états d’âme,
s’accroît encore.
La guerre est l’élément de Darnand. Elle
a permis à ce fils d’employés des chemins
de fer d’échapper à un destin ordinaire.
La Grande Guerre l’a vu finir adjudant, décoré,
héros. La campagne de 39-40 lui a permis de se distinguer à la
tête d’un corps franc, petite unité mobile,
qui a sauvé l’honneur français... Entre ces
deux guerres, il a rongé son frein. Refusé à l’école
d’officiers pour cause d’insuffisance sociale et
intellectuelle, il a cumulé les métiers... et réchauffé sa
bile dans les mouvements nationalistes: royaliste à l’Action
française, puis terroriste à la Cagoule, une organisation
clandestine qui voulait renverser la République par la
violence. La défaite de juin 1940 a ouvert au déménageur
niçois les chemins de la politique. Régénérer,
nettoyer, redresser la France? Il en rêve. Responsable
local de la Légion des Combattants, une troupe paramilitaire
alors pro-Pétain à Nice, il en gravit les échelons.
Il accompagne la transformation de la Légion en Milice.
Il passe de l’admiration de Pétain à l’orbite
de Laval. Lui, l’anti-boche de 14 et de 40, devient l’auxiliaire
et l’allié des SS. La simple évocation de
son nom suffit à semer la terreur. Philippe Henriot semble être
le contraire de Darnand. Un lettré, une voix mâle,
superbe, un vocabulaire d’une précision infaillible
alors que Darnand n’est qu’un soudard au langage
simpliste et à la voix de fillette. Les deux hommes pourtant,
entrés ensemble au gouvernement sous l’influence
conjointe de Laval et des Allemands, sont en parfait accord.
Né en 1889 dans une famille droitière, catholique
et antisémite, député en 1932 et 1936, Philippe
Henriot a rejoint la Milice de Darnand, dont il est le chantre
attitré. Deux fois par jour sur Radio-Paris, il pourfend «les
ploutocrates de la City et les judéo-bolcheviques de l’Est
européen», insulte les résistants, défie
ses adversaires de la radio anglaise. Même les pro-résistants écoutent
ses philippiques. Henriot est haï, menacé de mort.
Il affecte de s’en moquer.>> Claude
Askolovitch Nouvel Observateur, 3 juin 2004 - n°2065_2
- Dossier
D
Day 6 juin 1944
Ce site est remarquablement riche en photos d’archive. Il est également
fourni en détails historiques, en cartes et en liens.
Débarquement
de Normandie
Ces pages déclinent le Débarquement par
thèmes: le récit historique, de nombreuses photos,
une bibliographie, une filmographie, des forums, etc. La navigation
est facile. Le site est également en anglais.
Débarquement.
Dossier du quotidien Ouest-France
Des récits individuels de témoins, soldats ou civils, du 6 juin
1944 : que faisaient-ils ? Comment ont-ils vécu ce moment d’Histoire
? Qu’ont-ils ressenti ? etc. Un regard humain simple, sensible et sans
fioritures.
Guy
Debord
1. «Quand j'avais huit ou neuf ans, il y avait une fille
dans mon immeuble, une étudiante aux Beaux-Arts américaine,
qui me gardait et m'amenait dans des cafés du quartier, à Saint-Germain-des-Prés.
Elle avait deux amis, Patrick et Henri. A vingt ans, Debord
les avait fréquentés. Je les écoutais
parler de lui. Je l'ai lu assez tardivement, et seulement ses
textes autobiographiques, comme Panégyrique... Les textes
politiques ne m'intéressent pas.» Cité
Par Philippe Lançon dans Libération, le 4 octobre
2007.
2. N.O.- Vous empruntez le titre, «Dans le café de
la jeunesse perdue», à Guy Debord. On ne vous
imagine pourtant pas lire l'auteur de «La société du
spectacle»...
P. Modiano. - Debord qui, lui-même, a emprunté à Dante
le début de sa phrase: «A la moitié du
chemin de la vraie vie, nous étions environnés
d'une sombre mélancolie....» De Debord, je n'ai
vraiment lu que les textes les plus personnels, comme «Panégyrique», «In
girum...» ou «Cette mauvaise réputation.» Mais
il est lié à mon enfance de manière inexplicable.
Peut-être est seulement l'idée que je me faisais
des quartiers que lui et les situationnistes fréquentaient...
Entretien
avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur",
27 septembre 2007
De
si braves garçons
 
De
si braves garçons [1982] Collection blanche, Gallimard
et Collection Folio (No 1811) (1987)
Quatrième de couverture : Aux environs de Paris, le collège
de Valvert, surnommé le Château en raison de son
parc, de ses pavillons et de ses bois, a pour pensionnaires de
«braves garçons» plus ou moins abandonnés
par leurs familles - des gens riches ou ruinés, instables,
cosmopolites, suspects. Ils y poursuivent leurs études
en nouant des amitiés, soit entre eux, soit avec leurs
professeurs tout aussi pittoresques. Puis la vie les disperse.
Vingt ans passent. Grâce à sa mémoire en pointe
sèche et à sa curiosité, le narrateur - qui
est peut-être Modiano lui-même - recompose l'atmosphère
ancienne tout en menant une sorte d'enquête sur ce
que le temps a pu faire de ses anciens camarades.
Ces souvenirs rejoignent sans cesse le présent, au fil
d'une réalité faite de rêve et de nostalgie.
De
si braves garçons, premières pages
Décrire
" Il est plus facile de décrire sans raconter que
de raconter sans décrire"
Gérard Genette, Figures II, Collection Poétique
Éditions du Seuil, Paris, 1969, p. 57.
Dédicaces
Rudy Modiano, le frère mort d'une maladie du sang, à 10 ans,
en 1957.
Dominique Zerfuss, l'épouse ; à Zina et Marie, les enfants, à Douglas le chien,
à queqlues exceptions près, le père et la mère et à Robert
Gallimard, l'éditeur.
Catherine
Deneuve : "Je lui ai proposé son
seul rôle au cinéma", témoignage.
La comédienne aurait bien voulu adapter ses textes sur écran.
«
JE SAVAIS qu'il avait connu ma soeur, et qu'il écrivait
un texte sur elle (*). Je l'ai rencontré à plusieurs
reprises. Avec lui, il y a des choses dont on ne parle pas. C'est
quelqu'un de délicat. Je l'admire beaucoup. Et l'homme,
et l'écrivain. Il a créé un monde un peu à part,
son univers.
Un jour, je lui avais demandé de jouer un petit rôle,
celui d'un écrivain, dans le film où je tournais
(Généalogies d'un crime, réalisé par
Raoul Ruiz, sorti en 1997). Et à ma surprise et à mon
grand bonheur, il avait accepté.
En tant qu'écrivain, je trouve qu'il inspire beaucoup
de choses. De la nostalgie, bien sûr, mais pas que cela.
À
chaque fois que je le lis, je me dis que ce roman ferait un très
beau film. Puis on se heurte à la difficulté de
l'adapter sur écran. Pourtant, ses récits me parlent
: je vois les personnages, les lieux, les descriptions... C'est
très concret. Mais à chaque fois que j'ai essayé de
les transposer sous forme de scène, il y a quelque chose
qui m'échappe ; et qui, je crois, échappe à tous
ceux qui ont eu envie de monter des films avec ses livres. Ses
mots sont particuliers ; ses évocations sont fortes, visuelles
même, mais elles restent - sans que l'on sache trop pourquoi
- difficiles à enfermer dans un écran.
Qu'est-ce que j'aurais envie de lui dire ? Vous savez, il ne
parle pas beaucoup. J'aurais plutôt envie de lui envoyer
une carte postale, ce que je ne manque pas de faire de temps à autre.»
(*) Le titre en est « Elle s'appelait Françoise... » (Éditions
Albin Michel-Canal +). Dans ce livre, publié en novembre
1996, se trouve également un entretien de Catherine Deneuve
par Anne Andreu. Le Figaro du 27 septembre 2007
Déportation
continue (la)
Avant comme après le débarquement allié en
Normandie, les arrestations et déportations de juifs se
poursuivent. Au cours du seul mois de mai, le camp de Drancy
a enregistré 2604 entrées. Et encore 178 dans les
six premiers jours de juin. Au 6 juin, on y dénombre 932
prisonniers en attente d’être déportés.
Le 15 mai, 878 hommes ont été emmenés à Kaunas
(Lituanie) et Reval (Estonie). Deux trains ont quitté Drancy
pour Auschwitz les 20 mai (1200 personnes, dont 191 enfants)
et 30 mai (1004 personnes, dont 104 enfants). A l’arrivée
de ce convoi (n° 75), le 2 juin, 624 personnes ont été immédiatement
gazées. Le poète Benjamin Vecsler, né en
Roumanie en 1898, faisait partie de ce convoi du 30 mai. Sous
le nom de Benjamin Fondane*, il laisse une oeuvre
importante, dont ce poème-testament, écrit en 1942:
Sur les fleuves de Babylone"
C’est à vous que je parle, homme des antipodes,
je parle d’homme à homme
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier;
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il,
ne pas crier vengeance (...)
Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds;
alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous, une bouche qui priait comme vous.
(...) Tout comme vous, j’étais méchant et
angoissé,
solide dans la paix, ivre dans la victoire
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec...
Et pourtant, non.
Je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout
vos petits
comme des chats encore sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres, à l’aube
les wagons à bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusé d’un délit que vous n’avez pas
fait,
du crime d’exister,
changeant de nom et de visage
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué,
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir!
Un jour viendra sans doute, quand ce poème lu
se trouvera devant vos yeux.
Il ne demande rien! Oubliez-le, oubliez-le! (...)
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous semblera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,
un visage d’homme, tout simplement.
détails* (Négliger
les petits)
<< Un soir, dans l'escalier, mon père m'a dit une phrase que je
n'ai pas très bien comprise sur le moment - l'une des rares confidences
qu'il m'ait faites : "On ne doit jamais négliger les petits détails.
Moi, malheureusement, j'ai toujours négligé les petits détails." Ephéméride,
2002, Mercure
de
France, ed.
La
description
" La description servait à situer les grandes lignes
d'un décor, puis à en éclairer quelques éléments
particulièrement révélateurs; elle ne parle
plus que d'objets insignifiants ou qu'elle s'attache à
rendre tels. Elle prétendait reproduire une réalité
préexistante; elle affirme à présent sa fonction
créatrice. Enfin, elle faisait voir la chose et voilà
qu'elle semble maintenant les détruire, comme si son acharnement
à en discourir ne visait qu'à en brouiller les lignes,
à les rendre incompréhensibles, à les faire
disparaître totalement."
Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Editions
de Minuit (Gallimard) Collection Idées, Paris, 1963, pp.
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