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Au Temps
Dictionnaire Patrick Modiano

Bernard Obadia

Dernières entrées dans le Dictionnaire

 

B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z 

B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z

S

 

Sachs (Maurice) par Amaury Watremez
Les êtres humains sont complexes, ils ne sont pas réductibles à des slogans, des généralités, empaquetés dans des schémas pré-mâchés, Maurice Sachs alias Maurice Ettinghausen en est une preuve flagrante lui qui avait fait du paradoxe un mode de vie, ce qui a fasciné et fascine encore Patrick Modiano qui en a fait son père idéal, et qu'il évoque dans « la place de l'Étoile ». Il faisait partie des personnes humaines qui se situent en dehors de toute définition d'un comportement normé ou considéré comme normal, c'était un homme libre au sens exact du terme, et un pauvre type esclave de ses appétits, un écrivain an talent évident, et un dilettante trop paresseux pour épanouir ses dons.
Quand il y songera enfin, en prison, il sera beaucoup trop tard.
Il est de temps en temps de ces personnalités brillantes qui scandalisent les foules banales et suscitent l'envie de ceux qui affirment des opinions qu'ils s'imaginent libérées de toutes contraintes, alors qu'ils ne font que répéter des lieux communs à la mode, et qui prennent la pose de l'affranchissement des mœurs alors qu'au fond ils demeurent des petits bourgeois moutonniers et surtout soucieux du contenu de leur compte en banque et de celui du voisin qu'ils envient.
Il était complètement indifférent à la rumeur publique, à l'image qu'il donnait de lui.
C'était un de ces ogres, angoissés joyeux, qui veut tout, qui a soif de tout ce qu'il peut connaître, vivre, ressentir, sachant très bien qu'il n'aura pas assez d'une vie pour que rien de ce qui est humain ne lui soit étranger.
Il avait de nombreuses ressemblances avec Dorian Gray, et Don Juan, se mesurant, se colletant sans cesse aux préjugés et à la morale commune, ou à la sottise de la foule imbécile. Il était proche de Lafcadio, le personnage principal des « Caves du Vatican », qui sait très bien que les actions humaines sont surtout marquées par l'agitation vaine, la vacuité, de nombreuses prétentions, et l'absence totale d'un sens quelconque.
Il rappelle aussi par bien des égards ces aristocrates du verbe amoraux et au bord de l'abîme qu'étaient Drieu la Rochelle et Montherlant.
Et comme Oscar Wilde, l'auteur de « le Portrait de Dorian Gray » cité ci-dessus, il ne savait pas « jusqu'où aller trop loin » croupissant à la fin de son existence dans une geôle atroce surtout pour cette raison.
Il n'y a pas d'être humain qui soit tout noir ou tout blanc, ce que feignent de croire les thuriféraires des théories paresseuses qui réduisent l'Humanité à quelques lieux communs, ce qui est on s'en doute plus simple à comprendre, et plus confortable. Il est plus facile de rejeter le contradicteur, ou celui qui vit différemment en en faisant un monstre ou un pervers.
Ce qui n'exclue pas l'existence de monstres ou de pervers au sein de l'humanité ceux-ci relevant souvent de la profonde banalité du Mal plus que d'une horreur extraordinaire et ponctuelle.
Maurice Sachs a donc été successivement, en même temps parfois :
Fils à maman trop gâté, puis délaissé, sa mère se remariant après que son mari ait quitté le domicile conjugal, juif, homosexuel, converti au protestantisme pour épouser une riche américain, menant la grande vie pendant les « années folles » dont il fût un des « faunes », ami de Cocteau, noceur, travailleur, joyeux, désespéré, riche, pauvre, animateur de radio célèbre aux États-Unis sur la NBC, trafiquant aimant sans complexes les biens de ce monde, antifasciste sur la « liste noire » des nazis.
Il est de ceux qui soutiennent l'entrée en guerre des américains, puis « juif collabo », sachant ce qu'il fait en toute connaissance de cause, proposant ses services aux SS et à la Gestapo, menant une vie fastueuse en Allemagne, dont ses nouveaux maîtres finissent par se lasser car il multiplie les faux rapports et surtout les imprudences se comportant insolemment avec les nazis.
Il est emprisonné dans un camp très dur, mis à l'isolement dans une cellule sombre et crasseuse, où il continuera à écrire, ce fut sa plus grande période de créativité, puis assassiné pour n'avoir pas dénoncé un père jésuite résistant, son corps ayant ensuite été peut-être livré aux chiens, ce dernier épisode étant plus ou moins sujet à caution.
Il est né dans une famille totalement areligieuse et anticléricale pour finalement sur le tard avoir une certaine appétence pour la spiritualité comme tous les esprits ne se contentant pas de suivre les instincts grégaires des braves gens du « vulgum pecus » qui n'aiment pas « que l'on suive une autre route qu'eux ».
Son roman le plus connu, pour son parfum de soufre, est « le Sabbat », mais il écrivit aussi deux chroniques des « années folles », faisant passer la première « Au temps du bœuf sur le toit » pour autobiographique alors qu'il s'avère ainsi que le note un exégète de son œuvre dans la préface de « chronique joyeuse et scandaleuse » que c'est faux (Thomas Clerc dans l'édition « Libretto » de septembre2012).
Non seulement, donc, comme individu, il échappe à toute tentative de définition restrictive mais aussi aux biographes et à ceux qui tenteraient une interprétation étriquée de son existence et de son œuvre.
A notre époque d'hédonisme de masse, qui n'a rien à voir avec le véritable hédonisme qui est aussi une forme d'élévation, et de recherche intellectuelle, voire une ascèse, l'épicurisme au sens strict en étant une, Maurice Sachs, par ses tribulations amoureuses homosexuelles choque moins.
En surface, car si l'homosexualité semble maintenant une orientation tolérée par le plus grand nombre, les personnes sont finalement toujours aussi grégaires, en particulier la bourgeoisie intellectuelle d'où était issue Maurice Sachs.
Celle-ci a simplement troqué son hypocrisie foncière concernant la moralité par une liberté de façade. Et elle déteste toujours autant ces individus « hors-normes » priés de vivre dans leur communauté propre et seulement leur communauté, ce qui la maintient dans un confort intellectuel béat.
Maurice Sachs ne se réduit pas à une seule de ses incarnations successives, il les était toutes, y compris les plus sombres, une autre différence entre lui et les autres personnes étant qu'il connaissait très bien l'existence de cette part d'ombre en lui tout en étant un « porteur de lumière », encore un paradoxe, et qu'il l'acceptait, se voyant tel qu'il était ce à quoi la plupart des gens se refuse, préférant se rêver, de plus en plus virtuellement en personnages de légende."
par Amaury Watremez samedi 15 septembre 2012

Maurice Sachs sur le Réseau Modiano

Salinger
"- Avez-vous parfois envie d'arrêter d'écrire* ? Ou de publier, puisqu'il paraît que Salingerécrit toujours...
- Je suis sûr qu'il écrit toujours, parce que ce n'est pas possible de s'arrêter. Parfois, je me dis que ça doit être formidable quand on n'a plus envie d'écrire, quand on est rassasié. Mais ce ne doit être valable que pour des poètes à l'état pur, qui connaissent la fulgurance. Mais parfois, quand même, j'aimerais rester silencieux. Parce que écrire, après les repérages, c'est comme plonger dans un truc froid. Je suis toujours épaté par les types qui disent qu'ils peuvent écrire six heures par jour. La seule chose agréable, ce sont les repérages, les rêves de départ. Je rêverais d'ailleurs de me contenter de ça. D'arrêter de communiquer, de recopier des choses qui ne seraient pas publiées. J'ai d'ailleurs une activité parallèle en dehors des livres que je publie..."
Entretien avec Christophe Ono-dit-Biot , à l'occasion de la parution de Dans le café de la jeunesse perdue, 27/09/2007, - © Le Point N°1828-

 

Sans domicile fixe
   
Jérôme Garcin – Votre enfance et votre adolescence, vous le rappelez p. 89,[Accident nocturne] ont été sans domicile fixe. D’école en pensionnat, vous êtes passé par Biarritz, Jouy-en-Josas, Thônes, Bordeaux, Metz, avant de devenir un Parisien pour toujours...
    P. Modiano . – J’ai même vécu quelque temps dans un endroit qui doit vous plaire, le haras de Saint-Lô, où je me promenais la nuit au milieu des chevaux. Je ne restais jamais très longtemps. J’étais sans cesse transbahuté d’un endroit à un autre et dans des lieux parfois hallucinants où persistait un fantastique social, dont les repères étaient la gare, la caserne, le café. Je ne m’appartenais pas. C’était très perturbant. Alors souvent je fuguais. Il faut dire que certains pensionnats ressemblaient à de petits séminaires.  
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

 

Scène primitive
"Le point de départ est toujours quelque chose de très précis qui ne relève pas de la fiction. Un détail. Ou une scène. Quelque chose qui a véritablement eu lieu. Un morceau de réalité. Après, je mélange ces bribes de réel à ce qu'elles auraient pu devenir. Et ça devient une sorte de fiction. L'horizonest né de cette façon : la scène primitive est une scène où je voyais quelqu'un attendre une autre personne à la sortie d'un bureau."
"Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé" entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010




Scénario
<< Il faut dépenser plus d’énergie pour un scénario que pour un roman parce que c’est comme un mécano... il faut assembler des pièces. >> 
Les Inrockuptibles, Festival de Cannes 1997.

Secret (son)
"J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler. Dora Bruder, 1997, p 144.

Seconde Guerre mondiale
<< - On a cependant pu voir en vous un écrivain exemplaire sous un autre aspect : un écrivain qui exprimait « l'essence de sa génération », comme l'a dit l'historien Henry Rousso, à savoir le poids de la Seconde Guerre sur la génération d'après, celle qui n'en fut pas le témoin direct. Certains historiens ont parlé du caractère précurseur de vos livres, qui évoquaient la collaboration au moment où triomphait encore le mythe d'une France unanimement résistante...
PM - Oui, j'ai exprimé quelque chose de cette réalité-là. C'est tombé sur moi peut-être parce que j'étais de manière plus directe le fruit de cette période trouble. Évidemment je me sentais un peu bizarre à l'époque de penser beaucoup à la période de l'Occupation, ce qui n'était pas le cas des jeunes gens de mon âge - même si ça devait les travailler inconsciemment. Leur engagement politique, notamment, me paraissait très lié à cela, à la période de la guerre. En 1968, il y avait les slogans comme « CRS = SS ». Ces luttes me paraissaient très imprégnées des images de la Seconde Guerre mondiale. >> Entretien avec Maryline Heck, Magazine Littéraire, n° 490, octobre 2009

La Seine
N.O.- Vous parlez de la Seine comme d'une ligne de démarcation, un rideau de fer entre les deux rives, pourquoi?
P. Modiano.- En passant sur la rive droite, j'avais le sentiment de pénétrer dans un espace de liberté mais aussi d'aventures inquiétantes. C'est lié au souvenir très précis d'un commissariat de police, qui était installé dans la Cour carrée du Louvre, juste avant la rue de Rivoli. Il symbolisait pour moi une sorte de poste de douane. On arrivait sur la rive gauche par le très provincial pont des Arts, ce qui était plutôt charmant. En revanche, je ne pouvais accéder sur la rive droite, du moins dans mon imagination d'enfant de 14 ans qui se croyait toujours en infraction, qu'en franchissant cette douane sombre et menaçante gardée par des policiers en képi... Une fois qu'on l'avait passée, c'était le fascinant quartier des Halles, des journaux, des rues populaires.
Entretien avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur", 27 septembre 2007

sensation / Malaise*
<< J’ai commencé à éprouver un drôle de sensation, sans doute à cause des trottoirs déserts, de la brume de chaleur et du silence autour de moi. A mesure que je descendais le boulevard Murat, mon malaise se précisait : j’avais enfin découvert le quartier où je me promenais souvent, dans mes rêves, avec Jacqueline. Pourtant, nous n’avions jamais marché ensemble par ici, ou alors c’était au cours d’une autre vie. [...] J’ai reconnu les fontaines, au milieu de la place. J’étais sûr que d’habitude Jacqueline et moi nous suivions une rue à droite, derrière l’église, mais je ne l’ai pas retrouvée, cet après-midi-là. >> D.P.O., p.163

 

serti invisible (trapéziste*)
"Il y a toujours ou presque ce détour et cette sensation, au dernier moment, d'être comme un trapéziste qui parvient, in extremis, à rattraper le trapèze qu'on lui a lancé.
Par quel moyen (ou quel miracle) retrouvez-vous le chemin ? Comment rattrapez-vous le trapèze ?
P.M. Par la phrase, justement. Un paragraphe ou une page qui me semblent catastrophiques le soir peuvent être rétablis le lendemain matin par une phrase. Ou en supprimant quelque chose. Mais j'ai, chaque matin, une impression de rattrapage de ce que j'ai fait la veille. Je n'ai jamais connu cette impression d'écrire en ligne droite. C'est comme si vous naviguiez en essayant d'éviter les écueils et que, au dernier moment, vous les contourniez. Utiliser des blocs de réalité, notamment des noms propres de gens que j'ai pu croiser, m'aide à effectuer ce rattrapage. Quelquefois, je cannibalise certains trucs, c'est-à-dire que je me sers de plusieurs segments qui pourraient chacun être un roman différent.
Ce qui explique que le lecteur ait souvent l'impression, à vous lire, que tel ou tel passage pourrait être le point de départ d'un autre roman...
P.M. Oui, j'en suis tout à fait conscient. Pour essayer de redresser la barre, je me sers de segments qui auraient pu être développés dans des romans ultérieurs mais que j'ai besoin de mettre bout à bout dans celui qui est en cours d'écriture. Je suis comme quelqu'un qui essaie de trouver un dopage artificiel. Je cherche ce qui pourrait me stimuler. En joaillerie, on appelle cela un serti invisible. C'est-à-dire que l'on ne s'aperçoit pas de la mise bout à bout de plusieurs segments, on ne voit que la fluidité. J'essaie de travailler ainsi. Ou plutôt, je ne peux que travailler ainsi. Ce qui me laisse toujours un sentiment assez désagréable.
" "Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé" entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010

 

Seuil-Gallimard*-Modiano, Jean-Claude, Lamy, Patrick Modiano sur la piste d'une étoile , Le Figaro du 10/07/2008.

Sensation 
" (...) dans les romans, il y a une espèce de perte de repères, mais c'est beaucoup plus diffus. C'est pour ça qu'une adaptation littérale ne peut pas aller. Pour décrire cette perte de repères, il faut aller trouver quelque chose d'équivalent au cinéma, c'est-à-dire quelque chose de plus concret, parce que la sensation qu'on peut transmettre à un lecteur de roman, c'est une sensation... un peu comme l'acupuncture, ce sont comme des trucs qui se propagent dans le système nerveux. Dans le film, il y a la même sensation d'incertitude, mais elle passe d'une autre manière. En choisissant de placer le scénario à Lima, il a trouvé un équivalent concret à une sensation. Le roman, finalement, c'est plutôt la suggestion, c'est par elle que l'on arrive à transmettre une sensation au lecteur. Si l'adaptation est trop littérale, l'émotion ne peut plus passer."  
Synopsis 10, entretien avec Judith Louis à propos de l'adaptation de Dimanches d'Août.

 

Shoah
Perec, en 1963, écrivait, à propos de Robert Antelme : « Dans tous les cas, monotone ou spectaculaire, l'horreur anesthésiait. Les témoignages étaient inefficaces ; l'hébétude, la stupeur ou la colère devenaient les modes normaux de lecture. Mais ce n'était pas cela qu'il s'agissait d'atteindre. Nul ne désirait, en écrivant, susciter la pitié, la tendresse ou la révolte. Il s'agissait de faire comprendre ce que l'on ne pouvait pas comprendre ; il s'agissait d'exprimer ce qui était inexprimable. »
Cité par Pierre Lepape, le Monde, 4 avril 1997.

Histoire de la Shoah, Bibliographie* jusqu'en 2004.

Signaux
<< (...) il m’est souvent arrivé de semer dans mes livres des noms et des détails - comme des signaux de morse – à destination de certaines personnes dont les traces s’étaient perdues. Je savais d’avance qu’elles ne donneraient pas signe de vie, mais c’est leur silence qui me donnait envie d’écrire.>> Entretien réalisé avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" Bulletin Gallimard, (octobre 2014).

Signe de vie
"Vous parlez souvent dans vos romans des fantômes du passé, qui réapparaissent soudainement des années plus tard. Cela se produit-il dans la "vraie" vie ?
Non, malheureusement. C'est pourquoi, de manière un peu enfantine, il m'arrive de donner dans mes romans de vrais noms à mes personnages, en espérant que les personnes me donnent signe de vie. Mais cela n'a jamais abouti." Entretien avec Marianne Payot, Delphine Peras, "Je suis devenu comme un bruit de fond", l’Express, 04/03/2010

Silence 1
"Patrick Modiano possède le don de faire percevoir le (ce) silence, l'émergence ralentie d'un désarroi essentiel."  Hugo Marsan Le Monde 26/11/93
De roman en roman, une cérémonie de silences, jamais de la même intensité, mais liés par des êtres toujours en retrait d'eux-même. Absents d'eux-même...

silence 2(Le bruit* et le), réponse à une question de Jean-Paul Enthoven
- Où en êtes-vous, personnellement, avec le bruit et le silence ?
P. M. : C'est toujours le silence qui a le dernier mot © le point 03/10/03 - N°1620

Silence 3
<< Il y avait du vent. Nous suivions la rue du Docteur-Dordaine. Mes camarades étaient déjà rentrés en classe et le maître avait remarqué mon absence. A mesure que nous marchions, le silence était de plus en plus profond autour de nous. Sous le soleil, cette rue et toutes ces maisons semblaient abandonnées.
Le vent agitait doucement les herbes hautes de la prairie. Nous n’étions jamais venus seul ici, tous les deux. Les fenêtres murées du château me causaient la même inquiétude que le soir, au retour de nos promenades en forêt, avec Blanche-Neige. La façade du château était sombre et menaçante à ces moments-là. Comme maintenant, en plein après-midi. Nous nous sommes assis sur le banc, là où s’asseyaient Blanche-Neige et la petite Hélène, quand nous escaladions les branches de pins. Ce silence nous enveloppait toujours, et j’essayais de jouer un air sur l’harmonica qu’Annie m’avait donné.>> Remise de Peine, p.159., p.160.

SIMENON

Simenon
1. " J'ai beaucoup lu Simenon. Cette précision m'aide à exprimer des choses, des atmosphères où tout se dilue."
Magazine littéraire N°302, Entretien avec Patrick Modiano, propos recueillis par Pierre Maury, Septembre 1992, p. 104.

 
2. "Les livres de Simenon, on se dit que ça va être très facile d'en faire l'adaptation, parce que c'est déjà très cinématographique, tout est en place. Mais, au fur et à mesure, on a l'impression que c'est comme du sable, ça vous file entre les doigts. Ca prouve qu'il y a un truc très bizarre. C'est comme un chandail dont la laine se défait..." 
Synopsis 10, entretien avec Judith Louis à propos de l'adaptation de Dimanches d'Août.

3. "Qu'est-ce qui vous rapproche de Simenon ?
Ce qui me rapproche de lui, c'est qu'il avait besoin lui aussi de savoir exactement dans quelle topographie et dans quels décors ses personnages évolueraient.
Il suggérait une atmosphère ou décrivait des comportements très troubles dans un style épuré et grâce à des phrases courtes, ce que j'ai toujours essayé de faire. Et je lui ai toujours envié la rapidité avec laquelle il pouvait écrire un roman et sa faculté, dès la première page, d'avoir tout le livre en tête avec toujours le même nombre de chapitres - alors que j'avance très lentement sans savoir très bien ce qui va suivre, à l'aveuglette."
Entretien à l'occasion de la sortie de :
Dans le café de la jeunesse perdue, roman Gallimard, 2007, Le Monde, 4 octobre 2007.

soi (la Figuration* de) par Laurent Jenny (2003).
Cours en ligne, Université de Genève

Second souffle
"Il faut un second souffle." Avec Un pedigree, formidable roman familial, sans doute votre chef-d'oeuvre, l'avez-vous trouvé ?
P.M. En disant cela, je pensais surtout aux écrivains qui avaient commencé à publier très ou trop jeunes. Vers 22, 23 ans. C'est assez effrayant mais il faut bien dire qu'au-delà de quarante ans de distance les choses se brouillent. Tout semble vraiment très rapide. Je croyais que les choses pouvaient durer plus longtemps. On ne se rend pas compte à quel point les années vont vite. Il y a certains écrivains qui ont eu, à première vue, un second souffle, mais on s'aperçoit, lorsque l'on prend de la distance, que ce n'en était pas vraiment un, qu'ils ont toujours écrit la même chose. Il est très difficile de savoir si on est capable d'avoir ce second souffle. Très difficile." Entretien avec François Busnel, Lire, 04-03-10.

Souvenir d'enfance
A propos de La Petite Bijou. Ce livre est une manière de parler de son enfance, de l'enfance en général... << C'est un truc bizarre... C'était une drôle de période, au début des années cinquante. J'avais 7 ans, j'habitais une maison aux environs de Paris, à Jouy-en-Josas. A deux ou trois reprises, une fille un peu plus âgée que moi est venue, elle avait 12 ou 13 ans. Il y avait comme une aura autour d'elle... Ça venait du fait qu'elle avait joué comme figurante dans un film. Elle avait ce côté des enfants qui ont grandi trop vite et ont des vêtements trop petits, elle était un peu comme la petite Fadette. Elle avait l'air d'être livrée à elle-même, de ne pas avoir de famille. C'était un mélange bizarre de contexte campagnard et de cinéma. Son rôle exact dans le film restait un mystère. Je n'arrivais pas à savoir ce qu'elle avait fait exactement. Comme si elle avait vécu quelque chose de très... de très...>> 
Libération du 24/06/01

 

Souvenirs (Fragments de)
« Ces fragments de souvenirs correspondaient aux années où votre vie est semée de carrefours, et tant d'allées s'ouvrent devant vous que vous avez l'embarras du choix. Les mots dont il remplissait son carnet évoquaient pour lui l'article concernant la « matière sombre » qu'il avait envoyé à une revue d'astronomie. Derrière les événements, précis et les visages familiers, il sentait bien tout ce qui était devenu une matière sombre : brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés, et celles et ceux que vous avez croisés sans même le savoir. Comme en astronomie, cette matière sombre était plus vaste que la partie visible de votre vie. Elle était infinie. Et lui, il répertoriait dans son carnet quelques faibles scintillements au fond de cette obscurité. Si faibles, ces scintillements, qu'il fermait les yeux et se concentrait, à la recherche d'un détail évocateur lui permettant de reconstituer l'ensemble, mais il n'y avait pas d'ensemble, rien que des fragments, des poussières d'étoiles. »
L'horizon, Gallimard, 2010

Souvenirs imaginaires
<< (...) souvent vos souvenirs sur une période précise de votre vie ne correspondent pas avec ceux que des «témoins» ont gardé de vous et de cette même période. Au point de se demander si la recherche du temps perdu n’est pas une entreprise vaine, brouillée par l’oubli et par des souvenirs dont vous finissez par vous demander s’ils ne sont pas imaginaires.>>
Entretien réalisé avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" Bulletin Gallimard, (octobre 2014).

Superpositions, accumulations, attentes...
" Il ne faut pas oublier ici la remarque de Jauss qui rappelle qu'une oeuvre littéraire n'est jamais absolument neuve. L'attente romanesque de chaque lecteur se base sur l'ensemble des livres lus par ce dernier, tout nouveau texte va être perçu à travers une grille d'images et d'idées créées par les textes antérieurs. Chaque nouveau texte se superpose sur le bagage littéraire du lecteur en le modifiant et en le rectifiant au cours de la lecture, certains traits génériques se retrouvent tout simplement reproduits. L'accumulation des lectures crée chez le lecteur un horizon d'attente qui est spécifique pour chaque genre. Cet horizon d'attente aide le lecteur à mieux apprécier et interpréter chaque oeuvre nouvelle. Comme le propre de chaque roman est de découvrir 'une portion jusqu'alors inconnue de l'existence' (Kundera) , c'est donc lorsque l'attente du lecteur est modifiée, modulée ou rompue que le genre romanesque s'enrichit de nouvelles caractéristiques, sinon il s'agit 'des romans après l'histoire du roman. (Kundera)" 
Hélène Andreeva-Tintignac  "L'Ecriture romanesque de Patrick Modiano ou la frustration de l'attente romanesque"   Etude stylistique,  Thèse présentée en Janvier 2003

superstitieux, réponse à des questions de Jean-Paul Enthoven
-Etes-vous heureux ?
PM : C'est une question qu'il ne faut pas aborder de front quand on est superstitieux.
© le point 03/10/03 - N°1620

suspens(en)
<<De cette morne succession de jours, les seuls qui se détachaient encore, c’était ceux ou j’avais connu Jacqueline et Van Bever. Pourquoi cet épisode plutôt qu’un autre ? Peut-être parce qu’il était demeuré en suspens. >>
D.P.O., p.137.

Stavisky
<< Je me suis intéressé à Stavisky parce qu’il me semble avoir été un illusionniste, un inquiet qui pensait arriver à être honorable, un jour. Les escrocs, les imposteurs font partie des illusionnistes, et ceux-ci me fascinent.>> Entretien de Modiano dans Nice-Matin, le 16 Novembre 1969.
<<Fasciné par ces factotum du père, ces destins qui se ressemblent, Stavisky en est l’image archétypal : escroc notoire, juif de surcroît, il alimenta la presse antisémite de l’entre-deux-guerres. D’une famille israélite originaire de Russie, Serge Alexandre Stavisky arrive en France avec son père en 1898. Il est naturalisé français en 1910. Au moment où éclate l’affaire Stavisky en 1934, environ quatre-vingt dossiers constitués contre lui pour des affaires d’escroquerie dorment dans les bureaux de la Sûreté et des ministères intéressés. Entre temps, Stavisky s’est considérablement enrichi, jusqu’à fonder en 1931 avec l’appui du député-maire de Bayonne un crédit municipal qui émet une masse considérable de bons à intérêt, placés auprès des compagnies d’assurances, des banques et des petits épargnants : placement idéal pour blanchir de l’argent. Parallèlement, il est sous le nom de Serge Alexandre depuis longtemps la vedette du Tout-Paris. Marié à un mannequin parisien, il multiplie les fêtes et des réceptions dignes de figurer dans un roman de Scott Fitzgerald. Lorsque l’affaire éclate début 1934, il fuit vers la frontière Suisse, à Chamonix, où la police le retrouve mort. Tout comme l’ascension, la chute est brutale, mais l’affaire ne fait pour la France que commencer : d’un côté c’est l’occasion pour le journal de Maurras, L’Action Française, de s’en prendre aux « métèques » auxquels selon lui la France ouvre trop largement ses frontières, et de l’autre c’est l’offensive de la droite contre le « régime parlementaire pourri », qui précipitera la chute du ministère Chautemps tout entier. Cependant, la gauche répond à la droite dans des manifestations sanglantes : la lutte s’ouvre entre le Gouvernement Daladier et la droite exaspérée, qui soutient le Préfet de police Jean Chiappe. Le 6 Février, les manifestations tournent à l’émeute, entre les extrémistes des deux bords et la police, dont la répression est sévère. Cette journée symbolise également le prélude du Front Populaire, qui donnera de Stavisky une image indulgente.>>
Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoire de maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

Jean-Louis Steinberg, "La destruction d'une famille, 1940-1945"

Stioppa
<< Le dimanche, promenade avec mon père et l'un de ses comparses du moment. Stioppa. Mon père le voit souvent. Il porte monocle et ses cheveux sont si gominés qu'ils laissent une trace quand il appuie la tête sur le dossier du canapé. Il n'exerce aucun métier. Il habite dans une pension de famille avenue Victor-Hugo. Parfois, nous allions, Stioppa, mon père et moi, nous promener au bois de Boulogne.>>
. Ephéméride, 2002, Mercure de France, ed.

Le Style
<< La lecture d’un roman de Modiano laisse le lecteur dans la perspective d’une apparente simplicité : en effet, la légèreté du ton, la succession de phrases simples, l’abondance de phrases nominales, la concision et la superficialité des dialogues, l’absence de développements analytiques, tout cela donne le sentiment d’une certaine naïveté narrative. Le récit, épuré de toute lourdeur, concis, elliptique, prend son sens le plus profond dans les rapports qu’il entretient avec l’espace romanesque. En effet, de métonymies en métaphores, Modiano a développé un style unique où Paris joue un rôle de premier ordre : d’un côté, le temps reproduit la structure de l’espace, « les héros du récit poétique se promènent à travers les fossiles du temps[Jean-Yves Tadié, Le récit poétique] », et de l’autre, plus que le cadre ou l’enjeu d’une lutte, Paris est l’objet d’une rêverie, d’une découverte ou d’une interrogation.>>
Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

Style (sur son)
<< C'est un travail de style un peu elliptique, j'essaie de rendre le français... avec des phrases assez simples... J'essaie d'écrire en français avec de multiples influences, avec l'apport de certaines littératures, avec des phrases assez coures... Ecrire le français le mieux possible, mais avec tous ces apports. Aller vers quelque chose de plus en plus simple, qui ne soit pas trop oratoire.>>
Conférence de Presse du jeudi 9 octobre 2014, dans les locaux de Gallimard, peu après l'annonce du Prix Nobel de littérature.

 


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