Philippe
LABRO, un témoignage.
"PATRICK MODIANO ou LE JEUNE HOMME BEIGE"
<< La première
fois que je rencontrai Patrick Modiano, c’était
il y a quelques années, huit ans peut-être, chez
des gens, à Paris, sur une terrasse donnant sur la Seine.
Il était tout beige, un camaïeu. Ça lui est
resté, cette qualité d’uniformité dans
des couleurs passe-partout. Il arrivait déjà, dans
ce genre de réunion, auréolé d’une
réputation de romancier doué qui avait, dès
son premier livre, gagné un cercle fervent d’admirateurs
puis, relativement vite, atteint une couche plus profonde de
fidèles qu’il conserverait toute sa vie. Il avait
obtenu le prix Roger-Nimier pour son premier roman, qui n’était
pas ce que l’on appelle conventionnellement un roman. À dire
vrai, aucun de ses livres ne pourrait se classer sous cette étiquette,
encore qu’Aragon ait écrit un jour qu’un roman
n’était qu’une façon comme une autre
de « brouiller les cartes ». Mais je n’avais
pas encore lu son récit et, lorsque je bavardais avec
lui, je ne le connaissais, précisément, que de
réputation. Pourtant, l’énoncé du
prix évoquait un style, un ton, une attitude. Nimier Jaguar
et whisky, droite qui claque au vent de la rive
gauche, scandale et panache, les Hussards... Modiano appartenait-il à la
même école d’hommes?
La grâce et l’insolence de son écriture, le
brillant qu’il jetait aux yeux du lecteur et qui, cependant,
n’était pas de la poudre, ce rythme mélodieux
de la phrase et cette constante déchirure de l’adolescence à la
recherche de quelque chose, le fascinant et habile mélange
de culture littéraire et de nostalgio-triviologie, détails
d’objets rétro, photos de luxe, chansons inachevées,
noms exotiques et romanciers anglo-saxons désuets, tout
cela, et tout le reste, faisait que l’on s’attendait à l’un
de ces intarissables jeunes hommes que les salons offrent parfois
en prime avec les petits-fours. Un conversationniste talentueux,
vous abreuvant de formules et citations, anecdotes et paradoxes,
pour vous abandonner transpercé, humilié, séduit
et vaincu. Il n’en était rien.
Hier, comme aujourd’hui, Patrick Modiano semblait habité par
une incapacité de s’exprimer verbalement, une timidité de
tous les sens et de tous les instants. Vêtu d’une
veste ample et d’une chemise floue sans cravate (je crois
bien, depuis que je le connais, n’avoir jamais vu Modiano
porter une cravate), un pantalon sans plis et des chaussures
sans couleur, il paraissait vouloir, dès le premier contact,
effacer toute possibilité qu’on le remarque, le
reconnaisse, pis encore qu’on le congratule. Les gestes
inachevés de ses longues mains dans le ciel, les coupures
dans l’espace avec ses deux bras interminables n’avaient
pas encore atteint la quasi perfection imparfaite d’aujourd’hui,
mais tout de même, tout était là, déjà dessiné.
Mince, long, un beau visage classique de jeune premier de film
des années 30, il m’avait paru chaleureux et souriant.
Les timides et les complexés baissent souvent les yeux
devant leur interlocuteur. Patrick Modiano me regardait avec
une lueur d’amitié et de gentillesse, avec curiosité,
soif de savoir. Les lumières de son regard démentaient
la paralysie du discours. Il n’était pas timide,
mais retenu, et surtout le narcissisme inhérent à toute
création ne débordait pas dans son personnage quotidien,
son comportement social. Au contraire de la plupart des écrivains
(de la plupart d’entre nous, d’ailleurs, pourquoi
limiter cette tare aux écrivains?), il n’éprouvait
aucune envie qu’on lui parlât de son oeuvre, de lui-même.
Il était ouvert à l’autre, curieux de l’autre,
prêt à partager votre rire, votre expérience
ou votre émotion en rejetant un peu la tête et les
cheveux en arrière, avec un air de dire: « Oui,
oui, bien sûr, je comprends.» Car il possédait
cette étrange faculté de vous transmettre qu’il
avait tout compris sans jamais réellement l’exprimer,
et d’attendre de vous le même phénomène — mais
qu’il n’était dupe de rien, quoique innocent
de toute bassesse. Ça, c’était aveuglant, évident,
et immuable : Modiano respirait tout, inquiétude, insécurité,
Angst, tout sauf la mesquinerie, la jalousie, ou simplement ce
que l’on appelle la méchanceté et qui tient
lieu souvent, à Paris, de passeport pour la réussite.
Et comme il s’était vite aperçu, à son
grand soulagement, que, n’ayant pas lu son dernier livre,
il me serait difficile de l’en entretenir, il m’embarqua,
avec force hésitations et silences, dans un long monologue
sur la chanson française. (Avec Modiano, on commence par
poser des questions, on finit par monologuer devant lui.) J’avais écrit
quelques paroles pour des musiques que chanterait Johnny Hallyday.
De son côté, Modiano s’était essayé,
au moment où je fis sa rencontre, à écrire
pour, je crois bien, Françoise Hardy. Nous en parlâmes
longuement, c’est-à-dire qu’il me laissa parler
et ponctua par des « oui... c’est ça... c’est-à-dire...
enfin.., oui, ah oui, tout à fait... » qui le gagnèrent
définitivement à mon cœur . Il flottait autour
de sa personne l’odeur d’un parfum que j’avais
reconnu aux États-Unis sur ceux qui s’adonnaient
parfois à la « fumette », mais je ne peux
jurer de rien. J’ai lu, bien plus tard, que Jean Cau (qui
l’aima et l’influença de la meilleure manière
: en l’encourageant à écrire) déclara
que, s’il n’avait pu écrire, Modiano aurait
peut-être très mal tourné, mais je n’en
conclus strictement rien.
Depuis cette rencontre sur une terrasse en automne, je me mis à lire,
au fil des années 70, les livres de Modiano, mais pas
forcément dans l’ordre. Je découvris dans
Les boulevards de ceinture la marque d’un génie
du visuel — ce qui se retrouverait dans le meilleur du
film Lacombe Lucien —, une obsession très minutieusement
recensée des moments, couleurs et paysages d’un
passé honteux. Et j’appris, avec Villa triste, qu’il
avait réussi, de façon lente mais assurée, à se
débarrasser du brillant et de l’époustouflant
de La place de L~toile ou de La ronde de nuit (que je ne lus
qu’en dernier) pour atteindre à l’épuré,
au maîtrisé, dosé, ému de Livret de
famille. Tout le monde n’était pas de cet avis:
on aime tellement le style, en France, qu’on le souhaite éclatant, éblouissant,
et qu’on fait la fine bouche lorsque le style se calme,
s’émonde, se bonifie et se transforme en talent.
Lorsque l’allegro vivace débouche sur l’andante.
La reconnaissance continuait néanmoins de s’ accroître
: Grand Prix du roman de l’Académie française,
favori pour le Goncourt, figure de plus en plus singulière
dans le jeune roman français, par ailleurs fort avare
de révélations.
J’eus l’occasion de beaucoup côtoyer Modiano
lorsque le désir d’un producteur nous associa, avec
Michel Audiard, pour la conception et l’adaptation des
Mémoires d’un assassin en vue d’en faire un
film qui ne vit, finalement, jamais le jour. Nous passâmes
quelque six semaines en hiver à nous retrouver chaque
jour, dans une suite de l’hôtel de La Trémoille,
où nous travaillions au sujet proposé, et j’en
garde un souvenir très vif et heureux.
Il n’avait pas changé, pas vraiment. Toujours vêtu
d’un long manteau genre poil de chameau, qu’il portait à même
un chandail ou un cardigan couleur beige, transportant au bout
du bras un parapluie que je ne le vis jamais ouvrir, il n’avait
rien perdu de son extrême sollicitude, sa complète
disponibilité, son souci de ne pas heurter, froisser ou
contredire, ce qui ne trahissait aucune veulerie ou lâcheté,
mais plutôt politesse, discrétion, désir
d’harmonie et de calme. Le conflit lui faisait peur. Il
ne savait pas dire non. Il détestait choisir. Au restaurant,
il attendait sagement que nous ayons commandé nos plats
pour s’empresser de dire «je prendrai la même
chose » et nous ne savions pas très bien s’il
s’agissait d’une indifférence suprême à toute
forme de nourriture ou d’une crainte d’avoir voulu
marquer, par une initiative inverse à celle de ses convives,
un semblant d’autorité. Je pense qu’il y avait
un peu des deux.
Au sortir de nos sessions de travail, nous nous retrouvions sur
le trottoir de la rue Bassano, souvent la nuit, et j’avais
beau lui proposer de le raccompagner en voiture quelque part,
il faisait toujours dans l’air de ces gestes de main et
d’avant-bras pour signifier que non, non, il ne voulait
pas me déranger, il n’allait pas très loin,
dans le XV°, il rentrerait à pied. Modiano ne sait
pas conduire. Et ce que je sais aujourd’hui de sa maladresse
manuelle et de son mépris pour les choses les plus concrètes,
comme un feu rouge ou un sens unique, m’a convaincu depuis
longtemps qu’il vaut mieux, en effet, pour sa santé,
celle de ses enfants et de sa femme, ainsi que pour la tranquillité de
son éditeur, Gallimard, qu’il ne tente jamais d’introduire
une clé de contact dans le dispositif de n’importe
quelle automobile. Cette incapacité devant le pratique
et le quotidien ne le coupe pas du monde réel. A mesure
que je fis sa connaissance, j’aperçus chez Modiano
les ressources et la vivacité d’un esprit toujours
en éveil devant les faits divers de la vie, la politique,
les sports ou le spectacle, un don pour saisir et retenir ce
qu’il y a de dérisoire et grotesque dans l’attitude
de tel ou tel contemporain, s’émerveiller de la
poésie ou de l’insolite de tel événement,
appréhender l’air de notre temps. Rien n’échappe à ce « passéomane» qui
lit tout ce qui paraît, découpe, emmagasine, met
en fiches, et collecte sans arrêt, s’imprégnant,
comme tout écrivain sérieux, de la moindre réflexion,
sensation, pulsion. Le perçant de son regard n’est
pas exclusivement orienté sur les sombres années
de l’Occupation. Observateur, journaliste en réalité,
perpétuel preneur de notes, Modiano ne parle pas pour
mieux entendre, mais pour
mieux écouter. Son labeur de « repérages »,
qu’il effectue seul, dans les rues de Paris, n’est
pas moins méticuleux que celui d’un Alain Resnais
ou d’un Stanley Kubrick à la recherche de leurs
futurs décors. Il ne se limite pas à la ville une
phrase au retour d’un voyage, l’évocation
d’une plage, la couleur d’un aéroport, le
bruit d’une gare dans une cité étrangère
suffisent sans doute pour déclencher en lui ce mystérieux
processus grâce à quoi il aboutit à une scène,
un lambeau de vie, un chapitre, un nouveau récit.
Il semblait éprouver quelque inquiétude sur son
art. Parfois, il émettait des doutes sur l’itinéraire
qu’il avait suivi, craignant d’avoir jeté trop
tôt ses feux, d’avoir trop rapidement dit ce qu’il
avait à dire, et de se retrouver sec, répétitif,
bloqué. Lorsque je lui demandai, une fois que notre collaboration
se fut achevée mais que nous continuâmes de nous
voir et d’avancer dans l’amitié, à quoi
il travaillait, il me répondit qu’il « leur » (c’était
son éditeur) avait donné « quelque chose » dont
il était clair qu’il ne voulait rien définir
ou raconter. Entre-temps, on l’avait encore une fois oublié pour
le Goncourt au profit de je ne sais plus quel autre roman, fort
plat et fort peu magique, mais dont l’auteur avait savamment
construit la carrière, à l’image de ces jeunes
députés qui « prévisionnent »,
cinq ans à l’avance, leur premier poste de secrétaire
d’État. Il ne s’en plaignait pas. Ce n’était
pas très important, phrase essentielle dans la conversation
modianesque.
Nous nous envoyons des cartes postales. En juillet 1978, à La
Baule, je le revois. Sa femme attend un deuxième enfant.
Cette plage et ce décor lui vont bien.
Il en rit même, tellement les villas et les réverbères
au bord de l’Atlantique semblent s’intégrer à un
chapitre qu’il a peut-être déjà écrit.
Toujours aussi curieux de ce que je fais, de ce que j’écris,
des événements de ma propre existence, il efface
mes questions sur le «quelque chose » que son éditeur
imprime et dont il ne me livrera même pas le titre, cette
Rue des boutiques obscures qui lui vaudra, quelques mois plus
tard, sans coup férir cette fois, un prix Goncourt venu
ratifier un succès déjà populaire, comme
si la masse anonyme et sans cesse accrue de ses lecteurs avait
suivi infailliblement l’énorme progrès accompli,
le passage du nerveux quasi caricatural à l’aquarelliste
du cœur , sensible et maturé.
Nous dînerons ensemble, quelques soirs avant l’attribution
d’un prix auquel il préfère ne pas trop faire
allusion; superstition, et crainte aussi, puisqu’il a dû sentir
que cette consécration lui serait bénéfique
et le délivrerait peut-être de ses premiers démons.
Quelques jours plus tard, sur le répondeur automatique
de mon téléphone, il aura la force d’aligner
une phrase bien construite, longue, et tout à fait claire,
m’annonçant qu’il va « essayer de passer à travers
tout cela », dit sur un ton de conspirateur, et qu’il
me fera signe lorsque les formalités fastidieuses et indispensables
de la célébrité auront été surmontées.
Plus tard encore, il m’enverra un mot, depuis Versailles,
pour me raconter avec délices qu’il a découvert,
chez un bouquiniste, un exemplaire fatigué d’un
de mes propres romans avec, à l’intérieur,
une lettre d’amour adressée à une inconnue
par un certain Alain. (Ce genre de choses n’arrive qu’à Modiano.)
J e relirai alors les lignes ultimes de son remarquable roman.
A trente ans, ou un peu plus, Patrick Modiano voit s’ouvrir
devant lui le chemin d’une oeuvre d’écrivain
authentique, à la mesure de son envoi final « Elle
a déjà tourné le coin de la rue, et nos
vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans
le soir que ce chagrin d’enfant?... »
Paru
dans Vogue, février 1 979.
RELECTURE
Modiano est un travailleur
Je
ne vois pas grand-chose à ajouter à ce «portrait-moment » daté de
plus de vingt ans qui baigne dans l’affection, l’estime,
l’admiration. Depuis cette publication, Patrick (qui signe
parfois «Patoche » lorsque nous nous écrivons)
a continué sa route singulière, portant plus loin
encore que nous pouvions nous y attendre son fanatisme pour l’épure,
le non-dit, le suggéré, tout ce qui, au fond, était
déjà contenu dans son premier ouvrage. Cette ambitieuse
promesse qu’il remplit, livre après livre —chaque
livre n’étant jamais, selon ses propres dires, que
le même que le précédent et cependant un
autre.
Rien ne l’a changé. Rien! Ni le temps ni la gloire.
L’extraordinaire respect dont il jouit, la fidélité vigoureuse
d’un « fonds de lecteurs » de plus en plus
solide, les quelques passages savoureux et émouvants qu’il
a faits chez Pivot à la télé (la pudeur,
la franchise, l’humour, la modestie, l’incapacité de
se prendre au sérieux), les incessants hommages, la régulière
louange unanime que lui vaut chacune de ses nouvelles parutions,
l’adjectif « modianesque » passé dans
le langage courant (et chacun sait qu’un nom propre transformé en
adjectif est une des preuves de la consécration ultime,
celle du public comme de la critique), rien n’a modifié le
discours, le comportement, l’esprit de Patrick. C’est
un très rare exemple de pérennité, de continuité,
de cohérence, d’adhésion à soi-même.
L’œil est toujours aussi sombre mais pétillant
de curiosité et de générosité, les
bras et les mains battent toujours le même curieux manège
des gestes d’un accordéoniste qui n’aurait
pas d’instrument, le sourire est toujours aussi juvénile,
enfantin, ignorant l’ironie ou le sarcasme. Il possède,
malgré une certaine densité de son corps, la même
maladresse nonchalante qui lui tient lieu, quoi qu’il en
croie, d’élégance et de charme. On dirait
qu’il a toujours porté la même veste, le même
col roulé, et qu’il est hanté, surtout et
toujours, par les mêmes interrogations sur la faiblesse
des hommes, la solitude des enfants, l’innocence bafouée
des jeunes filles, le passé brumasseux et équivoque
de personnages aux noms aussi exotiques que les quartiers et
les rues où ils n’habitent plus. Son regard perdu
recherche toujours avec autant d’angoisse le pourquoi des
relations humaines, la source des déchirements familiaux,
la confrontation avec le cynisme ou la cruauté, les choix
qui font ou défont une vie d’adulte. Encore faudrait-il
qu’il accepte le mot adulte, on le rencontre peu dans son écriture
ou son vocabulaire; pour lui, la frontière entre l’enfance
et ce qui ne l’est plus reste indéfinissable et
pourtant, magistralement, sans jamais rien démontrer,
il parvient à la définir.
Il trompera toujours autant son monde. Car ce géant aux
apparences fragiles possède sans doute d’insondables
ressources de volonté et d’opiniâtreté et
ses faux airs de paresseux contrarié ou de dilettante éthéré dissimulent
la permanente quête du mot qui convient, du rythme qui
sied, de l’image qui frappe, de la petite tache de couleur
dans le gris des choses; il creuse sans cesse son sillon. Regardez-le
traîner dans je ne sais quelle impasse du XVIIe arrondissement
ou quelle allée des Buttes-Chaumont. Il ne traîne
pas. Il ne flâne pas. Il ne rêve pas. Il travaille!
Modiano, comme tout romancier, travaille tout le temps.>>
Lacombe Lucien
 « Autour
de Lacombe Lucien » (fév.
2009)
http://www.cinemaparisx.fr/?start:travaux:calendrier:lacombelucien
Samedi
7 février 2009 : journée d'étude
organisée par Jacqueline Nacache (Paris-Diderot) et Alain
Kleinberger (Paris-Ouest Nanterre La Défense) dans le
cadre du séminaire de recherche : « Cinéma
et Seconde Guerre mondiale : images, traces, présences »,
avec le soutien du CERILAC / CLAM-ECLAT (Paris-Diderot, dir.
F. Marmande, F. Lavocat, C. Murcia), de l’EA HAR Histoire
des Arts et des Représentations (dir. Christian Biet,
Paris-Ouest Nanterre La Défense) et de l’ARIAS (Paris
III/ CNRS /ENS Ulm, dir. Jean-Loup Bourget).
Aurélie
Feste-Guidon, Lacombe Lucien de Louis Malle
Histoire d’une polémique, ou polémique sur
l’Histoire ?
Thèse soutenue en 2009
Lacombe
Lucien (Synopsis)
"Juin 1944, les
Alliés ont débarqué en Normandie. Dans une petite ville du sud-ouest
de la France, Lucien Lacombe, un jeune paysan de dix-sept ans,
quitte l'hospice où il est employé aux basses besognes, pour passer
quelques jours dans son village, et, si possible, y rester. Mais
il retrouve la ferme de ses parents occupés par d'autres : son
père étant prisonnier en Allemagne, sa mère est devenue la maîtresse
du Maire du village. Il est reçu plus que froidement.
Le seul endroit où Lucien est vraiment libre c'est en pleine nature
: sa force, ses qualités de chasseur l'ont toujours mis au-dessus
de ses camarades même du fils du Maire, aujourd'hui dans le maquis.
Lucien décide de le rejoindre. Tout le monde connaît le chef du
maquis : l'instituteur. Lucien lui rend visite, sans succès. L'instituteur-lieutenant
de FFI ne croit pas qu'un cancre, même bon chasseur de lapin,
suffise à faire un résistant.
A la fin de son congé, Lucien regagne l'hospice. La crevaison
d'un pneu de bicyclette, son arrivée en ville en pleine nuit par
ces temps de couvre-feu, une rencontre imprévue, le font échouer
dans un hôtel réquisitionné par un groupe de français au service
de la police allemande. Ils saoulent Lucien par jeu, puis pour
encourager ses confidences... le lendemain, l'instituteur est
arrêté et torturé.
Lucien, dépassé par les événements, est pris dans un engrenage.
Il accepte de travailler avec ses nouveaux amis. Il ne comprend
pas grand chose aux questions idéologiques, mais il s'adapte facilement
à cette nouvelle vie qui semble lui donner des satisfactions :
la violence quotidienne devient pour lui aussi routinière qu'une
matinée de chasse ; Tonin, l'ex-policier révoqué, se fait raser
pendant la lecture des lettres de dénonciation ; Aubert, l'ancien
coureur cycliste, prend sa douche entre deux séances de torture
.... La rudesse naïve de Lucien contraste avec la bonne éducation
et l'humour cynique de Jean-Bernanrd de Voisins, le "fils
de famille" dévoyé du groupe.
Jean-Bernard l'emmène se faire faire un costume par Albert Horn,
un tailleur juif de Paris qui se cache dans la ville avec France,
sa fille de vingt ans, et sa vieille mère. En même temps qu'il
s'implique de plus en plus dans les infâmes activités de la Milice,
il courtise France qui, d'abord, ne manifeste guère d'enthousiasme.
Mais au retour d'un bal où France est insultée par des antisémites,
elle devient la maîtresse de Lucien qui s'installe chez les Horn.
A mesure que les Alliés avancent vers le sud, la Résistance prend
de plus en plus d'audace, et Jean-Bernard est abattu, ainsi que
Betty. La mère de Lucien, qui a reçu des menaces anonymes, presse
son fils de prendre la fuite, mais Lucien dit qu'il est bien là
où il est. Horn, qui ne peut plus le supporter, se rend à Faure,
un collaborateur farouchement antisémite, et il est emmené par
la Gestapo. Lucien arrive à son tour avec un soldat allemand pour
arrêter France et sa grand-mère. Au moment de sortir de l'immeuble,
il tue le soldat et s'enfuit dans la campagne, avec les deux femmes.
Leur voiture étant tombée en panne, ils se réfugient dans une
ferme abandonnée où ils mènent une idyllique vie champêtre.
Sur la dernière image, on voit apparaître le visage de Lucien,
avec ces mots : "Lacombe Lucien a été arrêté le 12 octobre
1944. Jugé par le Tribunal Militaire de la Résistance, il a été
condamné à mort et exécuté".Scénario
de Lacombe Lucien, avec Louis Malle (Gallimard, 1974),
Lacombe Lucien, Dossier de Télédoc.
Lacombre
Lucien, Analyse didactique de Benjamin Delmotte. Dossier
de Télédoc.
Lacombe
Lucien de Louis Malle (1973). PM
a co-écrit le scénario du film avec Louis
Malle et le texte a fait l'objet d'une publication. Cf
la Bibliographie.
- Bibliographie
Altman, Charles F. "Lacombe Lucien: Laughter as Collaboration."
The French Review Vol. XLIX, No. 4 (March 1976): 549-558.
- Baroncelli,
Jean de. "Un Nouveau Film de Louis Malle. 'LACOMBE LUCIEN',
un adolescent dans la Gestapo." Le Monde No. 9034 (31 janvier
1974): 1 et 13.
- Bory,
Jean-Louis. "Servitudes et misères d'un salaud."
Le Nouvel Observateur no. 481 (28 Janvier-3 Février 1974):
56-57.
- Capdenac,
Michel. "Révolte dévoyée, film fourvoyé.
LACOMBE LUCIEN, film français de Louis Malle." Europe
No. 540-541 (avril-mai 1974): 264-269.
- Golsan,
Richard J.. "Collaboration and Context: Lacombe Lucien,
the Mode Rétro, and the Vichy Syndrome." in Ungar,
Steven, Conley, Tom (eds.). Identity Papers. Contested Nationhood
in 20th Century France. Minneapolis: U. of Minnesota Press,
1996. 139-155.
- Golsan,
Richard. "Collaboration, Alienation and the Crisis of Identity
in the Film and Fiction of Patrick Modiano." Dans Aycock,
Wendell (ed.) Schoenecke,Michael (ed.). Film and Literature:
A Comparative Approach to Adaptation. Lubbock: Texas Tech UP,
1988.
- Hope,
Francis. 'Lacombe Lucien." New Review Vol.1 No.1 (april
1974): 73-74.
- Jacob,
Gilles. "entretien avec louis malle (à propos de
lacombe lucien)" Positif No. 157 (mars 1974): 28-35.
- Kael,
Pauline. "Lacombe, Lucien." The New Yorker No. 32
(Sept. 30, 1974).
- Leirens,
Jean. "Mon village à l'heure allemande: Lacombe
Lucien." Revue Générale: Lettres, Arts et
Sciences Humaines No.3 (Mars 1974): 99-104.
- Naomi
Greene."La vie en rose: Images of the Occupation in French
Cinema." in Kritzman, Lawrence. Auschwitz and After. Race,
Culture, and "the Jewish Question" in France. New
York, London: Routledge, 1995. 283-298.
- Mohrt,
Michel. "Louis Malle. Lacombe Lucien." N.R.F. No.
257 (Mai 1974): 115-117.
- Régent,
Roger. "Lacombe Lucien." La Nouvelle Revue des deux
Mondes No. 3 (Mars 1974): 737-743.
- Saint-Jours,
Frédéric. "Au temps de 'Lily Marlene'."
Ecrits de Paris No. 335 (avril 1974): 97-102.
- Sineux,
Michel. "le hasard, le chagrin, la nécessité,
la pitié (sur lacombe lucien)." Positif No. 157
(Mars 1974: 25-27.
- Anne-Marie
Obajtek-Kirkwood
kirkwood@voicenet.com~
LAFONT,
une figure de la Collaboration
Après une adolescence tumultueuse, il est condamné
au début des années vingt pour proxénétisme,
et vit alors dans la clandestinité sous le nom de Lafont.
Repéré par l’Allemagne, il se voit proposé
la gestion d’un bureau d’achat : ses activités
prennent vite une ampleur surprenante, et il transfert ses activités
dans un lieu désormais tristement célèbre
: le 93 de la rue Lauriston, XVIè arrondissement. Il y
cumule le commerce, la torture et les activités mondaines.
Carine Duvillé Errance et Mémoire
: Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoire
de maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.
<< Lafont, bel homme affligé d’une voix de
fausset, ancien souteneur promu capitaine SS mais qui compte bien
devenir préfet[29], a élu domicile à Neuilly,
avenue de Madrid, dans un somptueux hôtel particulier bourré
d’orchidées et de dahlias – sa passion. Les
portraits de Hitler et de Goering, trois mètres sur trois,
ornent le halle d’entrée. Les invités sont
triés sur le volet : l’Ambassadeur d’Allemagne
Abetz, le SS Knocken et ses adjoints, Chasseigne, ministre de
Vichy, le préfet de police Bussières, Jean Luchaire,
président du syndicat de la presse et directeur des Nouveaux
Temps qui sollicite fréquemment un prêt substantiel
car ses maîtresses lui coûtent cher. (...)>>
<< Pour les convives de moindre importance, la rue Lauriston,
à l’étage, tandis que l’on martyrise
dans les caves, ou le One Two Two, bordel désormais le
plus huppé de Paris, que Lafont s’est pratiquement
annexé et où il donne des banquets fastueux rassemblant
journalistes, artistes célèbres, femmes du monde,
industriels, politiciens. Aucun de ceux-là n’auraient
accepté, deux ans plus tôt, la prédiction
farce qu’il s’assiérait à la table d’un
Lafont. Beaucoup n’auraient même pas envisagé
de s’intégrer à la faune des défunts
bureaux d’achats. Le vertige du temps et la logique de la
trahison les ont mis sur les boulevards du crime.(...)
<< Avec
Lafont, Vautrin réécrit par Sade, son adjoint direct,
l’ancien flic Bonny, célébrés comme
« le meilleur policier de France » avant d’être
révoqué pour malversation, puis des voyous du milieu,
mais aussi une flopée de comtesses et marquises ne figurant
pas au Gotha, d’anciens militaires, d’ouvriers, de
journalistes, d’hommes d’affaires, de fonctionnaires.>>
<< A la libération, les policiers chargés
de l’enquête détecteront la pourriture si loin
et si haut qu’ils recevront l’ordre de refermer les
dossiers au motif discutable que le moral de la nation, déjà
bien ébranlé, ne supporterait pas le choc de révélations
aussi bouleversantes… “ Un cancer généralisé
”, dira le commissaire Clos, responsable des investigations.>>
<<L’ennemi l’avait voulu ainsi. Car Lafont et
ses émules ne devaient rien aux hasards du temps. On les
avait tiré des bas-fonds avec l’objectif délibéré
d’une subversion morale de la société française.>>
Gilles
Perrault, Paris sous l’Occupation, éd. Belfond, 1987,
cité
par Carine Duvillé.
Lauriston
(93 rue)
Siège officieux de la "Gestapo française"
pendant l'Occupation*. PM évoque ce lieu dans de nombreux
romans.
Lausanne,
Genève*
«Ces années-là, je rendais visite à
mon père à Genève et Lausanne où il
s’employait à des affaires diverses. C’était
les deux dernières années de la guerre d’Algérie.
Je me souviens de cette atmosphère étrange de contrôle
et de troubles qui régnait à Paris mais aussi à
Genève dans les hôtels où l’on voyait
des Algériens discuter le soir. Quelque chose fait que
je dois retourner régulièrement à Genève,
à Lausanne, aujourd’hui encore.» Rencontre
« Patrick Modiano, chasseur d’ombres par Lisbeth Koutchoumoff,
Le Temps. 13 mars 2010
Lectures, Entretien
avec Phlippe Lançon.
<< (...) Vous évoquez dans «Pedigree» des
lectures importantes : «Fermina Marquez», «Illusions
perdues», «Madame Bovary». Et Proust ?
J'ai commencé à lire A la recherche du temps perdu à seize
ans, je l'ai fini à vingt. Je ne sais pas comment les
livres m'ont influencé. C'était plutôt une
musique de la phrase que je cherchais, un ton. Je pouvais le
trouver chez les poètes. J'ai toujours pensé que
finalement, si on fait de la prose, c'est parce qu'on est mauvais
poète. Lecteur, j'aimais le style oratoire, comme chez
Bossuet, ou plus sec, comme chez le cardinal de Retz. Mais ce
que je cherchais dans le roman, c'était autre chose :
des phrases, non pas elliptiques, mais, comment dire, animées
par une sorte de laconisme, des phrases très courtes,
cassant quelque chose qui serait trop rhétorique, pour
obtenir quelque chose qui soit plus proche de la voix que de
la grande musique. Je trouvais ça chez Hemingway, chez
Pavese. J'aime lire Bossuet, Retz ou Bernanos, mais, pour moi-même,
j'essaie plutôt de trouver du côté de Ramuz,
Céline, Giono, pas pour les thèmes, mais pour le
style, non pas parlé, mais très serré.(...)>> Mais
qui est Dédé Sunbeam ?, Les premières rencontres
littéraires du jeune Modiano. Entretien
avec Phlippe Lançon, Libération du 4 octobre 2007
Lecteurs-sources
A une question sur la
publication de ses oeuvres dans les Clubs, Modiano formule cette
étrange réponse : << Souvent
les clubs m'apportent quelque chose en plus. J'écris quelquefois
pour avoir des renseignements. Pour résoudre des énigmes sur mes
parents et dont je voudrais avoir la solution. J'emploie des noms
réels, Je mets les vrais numéros de téléphone. Je joue avec le
feu, j'espère que quelqu'un va m'aider à rapatrier des éléments.
Des gens m'ont écrit, j'ai plus de chance parmi les lecteurs de
club. C'est mystérieux, cela peut pénétrer plus loin...>>
(Interview au Club du Livre, Mai 2001) Les
lecteurs alimenteraient l'œuvre, la mémoire, produiraient du sens.
Il est bien rare qu'un écrivain fasse une telle déclaration dans
laquelle il affirme sa reconnaissance de lecteurs qui viendraient
combler des trous, des manques...
Jean
LEGUAY (1910-1989)
Ancien responsable de la police de Vichy pour la zone
occupée. Il a été inculpé une première
fois pour sa participation présumée à l'organisation
de la rafle du Vél'd'Hiv des 16 et 17 juillet 1942 ; la
seconde dans le cadre de l'affaire Maurice Papon et de l'arrestation
et de la déportation à Bordeaux, entre juin 1942
et août 1944, de 1690 juifs. Entré très tôt dans la carrière préfectorale,
Jean Leguay fut du 16 novembre 1940 au 1er janvier 1942, secrétaire
général de la préfecture de la Marne. En
mai 1942, sous-préfet hors cadre, il devint dans la zone
occupée par les Allemands le délégué du
secrétaire général à la police du
gouvernement de Vichy, René Bousquet. Il devait assumer
ce poste jusqu'au mois de janvier 1944, date à laquelle
il devint préfet de l'Orne, fonction qu'il cessera bien évidemment
d'exercer au lendemain du débarquement allié en
juin 44.
Pierre
Le-Tan : "Une plume très visuelle",
témoignage
Peintre et illustrateur, Pierre Le-Tan a collaboré avec
Modiano à plusieurs ouvrages.
«
Je connaissais Patrick Modiano à travers ses récits.
Et ce qu'il raconte - les périodes, les lieux, Paris...
- me parlait beaucoup. Un jour, mon père me déclara
qu'il avait bien connu ses parents. Je lui ai alors écrit
une lettre. Puis, on s'est rencontrés. La première
fois, c'était en 1978. Notre rencontre et nos conversations
ont abouti à deux réalisations ; en 1981, on a élaboré ensemble
Memory Lane. En 1983, nous avons créé un objet
littéraire bizarre : Poupée blonde, une sorte de
programme d'une pièce de théâtre... qui,
finalement, n'a jamais été jouée !
Généralement, c'est très compliqué de
travailler à deux, mais avec lui, c'était simple.
De plus, on ne le perçoit pas trop de l'extérieur,
mais c'est quelqu'un qui a un grand sens de l'humour.
Ce que j'aime dans son écriture : c'est ce qu'elle dégage à travers
des ambiances, des personnages, des endroits. Pour quelqu'un
comme moi, qui ai toujours vécu à Paris, c'est
très intéressant de lire comment l'écrivain
voit ces quartiers un peu bizarres. C'est comme cela, on se sent
attiré par certains écrits, sans que l'on sache
toujours pourquoi. Je partage avec lui cette manie de tout conserver
: des coupures de presse, des vieilles photos, des papiers. On
se dit que cela finirait par servir un jour et que c'est souvent
le point de départ de quelque chose.
Pour moi, Patrick Modiano fait partie de ces écrivains à l'écriture
impeccable, limpide, créatrice d'un vrai univers. Cette
simplicité n'empêche pas l'écrivain de posséder
une très forte personnalité. Il y a une continuité dans
son œuvre. C'est un artiste qui s'est tracé une ligne
et s'y tient. Il ne cherche pas à épater, il dit
ce qu'il est. J'ajouterais que sa plume est très visuelle,
c'est pour cela qu'elle séduit un artiste comme moi. » Le
Figaro, 27 septembre 2007
Léthargie
" C'est une sorte de choc qui va réveiller le personnage
de sa léthargie [d'Accident nocturne]. La fin d'une période de
sa vie un peu floue. Il rêvait sa vie. C'est symbolique de ces
moments de la vie où les choses basculent du bon ou du mauvais
côté. Une période charnière. Il le dit lui-même: «Sans cet accident...».
C'est en quelque sorte le réveil de quelqu'un qui glissait peut-être...
Comme lorsqu'on est sous l'emprise d'une drogue... Mais ça, c'est
propre à une certaine période de la vie... De
votre vie, à vous?
P.M. Oui. Peut-être cela arrive à des gens qui n'ont pas
d'assises. Des gens qui ne sont pas sur des rails, encadrés par
un milieu, familial ou étudiant. C'est une période que j'ai éprouvée,
à la fois incertaine et...Donc, c'est l'histoire d'un garçon,
racontée par l'homme mûr qu'il est devenu.
P.M. Oui, une histoire racontée avec la distance du temps.
Entretien avec Laurence Liban,
Lire, octobre 2003 à l'occasion de la publication de Accident
nocturne, roman, 2003
Libération
de la France (Chronologie* de la)
La
Libération de Paris Site personnel.
liens (Trancher* tous les)
"Je me souviens de l’impression forte que j’ai
éprouvée lors de ma fugue de janvier 1960 –
si forte que je ne crois jamais en avoir connu de semblables.
C’était l’ivresse de trancher, d’un seul
coup, tous les liens: rupture brutale et volontaire avec la discipline
qu’on vous impose, le pensionnat, vos maîtres, vos
camarades de classe. Désormais, vous n’aurez plus
rien à faire avec ces gens-là; rupture avec vos
parents qui n’ont pas su vous aimer et dont vous vous dites
qu’il n’y a aucun recours à espérer
d’eux; sentiment de révolte et de solitude porté
à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous
met dans un état d’apesanteur. Sans doute l’une
des rares occasions de ma vie où j’ai été
vraiment moi-même et où j’ai marché
à mon pas." Dora Bruder, 1997, p. 77-78~
Lieux
lieux
(Noms* et)
« J'aurais brassé les papiers, comme un jeu de cartes,
et je les aurais étalés sur la table. C'était
donc ça, ma vie présente ? Tout se limitait donc
pour moi, en ce moment, à une vingtaine de noms et d'adresses
disparates dont je n'étais que le seul lien ? Et pourquoi
ceux-là plutôt que d'autres ? Qu'est-ce que j'avais
de commun, moi, avec ces noms et ces lieux ? J'étais dans
un rêve où l'on sait que l'on peut d'un moment à
l'autre se réveiller, quand des dangers vous menacent.
Si je le décidais, je quittais cette table et tout se déliait,
tout disparaissait dans le néant. Il ne resterait plus
qu'une valise de fer-blanc et quelques bouts de papier où
étaient griffonnés des noms et des lieux qui n'auraient
plus aucun sens pour personne. » Du plus
loin de l’oubli.
Lieux
(retourner sur les)
«Je n’ai plus besoin de retourner sur les lieux pour
écrire. J’ai été impressionné
au sens photographique du terme par des rues, des lumières,
des sons, entre 12 et 25 ans. Je marchais toujours avec un sentiment
de clandestinité, de danger. Je ne pouvais pas être
là, dans ces quartiers, tout seul.»
Rencontre
« Patrick Modiano, chasseur d’ombres par Lisbeth Koutchoumoff,
Le Temps. 13 mars 2010
~~~~~~
Ligne
claire
Cette expression est empruntée à la bande dessinée, elle désigne
ces figures ou objets tracés d'un trait, immédiatement lisibles,
sans effort ni hystérie dans l'expression.
Écrire simple, ligne claire... " Les romans de Modiano se
réduisent à l'épure. Les mots y sont manipulés avec soin et prudence.
Les phrases sont des pièges où s'engluent des vies fictives. Le
romancier s'empare de l'autre comme de son jumeau, croisé, entrevu,
pourchassé sans doute, mais qui ne nous dévoilera jamais l'épreuve
de la mort. Modiano nous fascine, mais nous fait peur. Il s'en
excuse : son écriture se fait limpide (anodine) afin de cacher
ce travail de deuil." Hugo
Marsan Le Monde 26/11/93
Littérature (l'ombre
de Vichy sur la) Christian
DELACAMPAGNE, le
Monde du 23 Septembre 1994
Leurre
de la nouvelle période
<< Je me dis
je vais passer enfin à une nouvelle période, mais c'est un leurre.
On est condamné à faire la même chose. Les articles de journaux,
cela vous aide. On ne sait pas très bien ce que l'on écrit, c'est
comme si on était sur des sables mouvants, tant que le livre n'est
pas lu par quelqu'un d'autre. C'est comme une photo ; le négatif
a besoin d'être développé pour que le sujet soit visible. On ne
se voit pas dans la vie, on ne sait pas très bien ce qu'on est.>>
Interview au Club du Livre,
Mai 2001
Libération
de Paris, Les journées
décisives - 18
août. Une fusillade au pont des Arts marque le début
de l'insurrection parisienne.
- 19
août. Trois mille policiers occupent la préfecture
de police.
- 21-22
août. Entrée en vigueur d'une trêve
entre les insurgés et le général
von Choltitz, commandant allemand de Paris, négociée
pas l'intermédiaire
du consul de Suède, Raoul Nordling.
- 22-25
août. Reprise des combats à l'initiative du
Comité parisien de libération dirigé par
le colonel Rol-Tanguy, commandant des FFI de l'Ile-de-France.
- 22
août. Sur l'insistance du général de
Gaulle, Eisenhower, commandant en chef des armées
alliées,
ordonne de pousser la 2e DB de Leclerc sur Paris.
- 24
août. Commandé par le capitaine Raymond Dronne,
un détachement de la 2e DB entre dans Paris
et rejoint l'hôtel de ville.
- 25
août. Capitulation de von Choltitz.
- 26
août. De Gaulle descend l'avenue des Champs-Élysées
et va entendre un Magnificat à Notre-Dame.
- 31
août. Le siège du Gouvernement provisoire de
la République française (GPRF)
est transféré d'Alger à Paris.
Lieux
Lieux
1
Il habitait tout près de l'hôtel de Suède où Godard tournait
"A bout de souffle"
<< Comme ils tournaient en extérieurs, ils ont
capté le Paris de ces années-là pour l’éternité, le Paris d’"A
bout de souffle" ou de "Cléo de 5 à 7". A l’époque,
ils ne se rendaient pas comptequ’ils allaient laisser au présent
tout un bloc de passé. (…) Quand Desplechin tourne "Comment
je me suis disputé (ma vie sexuelle)" au café Le Rostand,
rue de Médicis, j’ai l’impression que c’est le même café qu’on
voit dans le court métrage de Godard, "Tous les garçons s’appellent
Patrick..." Ce qui serait amusant, ce serait de voir les
deux films l’un après l’autre, ce serait bizarre, à presque quarante
ans de distance... Il faudrait les projeter en surimpression...
Les années passent et on retourne toujours sur les mêmes lieux...
>>
Lieux
2
Les adresses, les lieux ne sont jamais au hasard, ils sont
tous porteurs d'une force évocatrice. D'ailleurs, il fait souvent
des repérages, tant il a besoin de lieux réels pour provoquer
sa rêverie.
Les
Lieux
<< La cité romanesque est un monde avant tout
verbal, un espace créé par des mots. Chez Modiano,
il existe un culte de la mémoire des lieux très
poussé,
au centre de sa stratégie romanesque : en même
temps qu’ils participent de l’effet de réel,
les lieux jouent un rôle structurel. Il y a trois grands
axes dans l’appréhension de la ville : dans un
premier temps, ils sont les embrayeurs du récit. En
terme de repérage absolu, le locuteur, c’est à dire
le narrateur qui se souvient, construit son récit à partir
des lieux qu’il arpente : la diégèse naît à partir
des déictiques spatiaux, qui organisent la vision du
monde évoqué. Déambulant dans une cité mémoire,
il convoque des images et des réminiscences qui formeront
peu à peu le corps du récit.
En second lieu,
les lieux sont le reflet des états d’âmes
du personnage, le narrateur projetant son univers mental sur
les lieux qu’il parcourt.
Enfin, les lieux en disent plus
long sur les personnages que d’éventuelles descriptions
psychologiques, quasi-inexistantes dans le récit : non seulement
ils se définissent
par rapport aux lieux qu’ils fréquentent, mais en
plus ces lieux interfèrent sur le déroulement de
leur vie.>> Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris
IV, Sorbone.
Lieux et Mémoire*
<< Sa mémoire est fragmentaire et associative : grâce
à une sorte de translation de repères, il mêle
volontiers souvenirs personnels, fantasmes, Histoire et littérature,
brouillant la ligne de démarcation entre la fiction et
la réalité.(...) Les lieux, en plus de leur fonction
narrative, ont un rôle référentiel : ils sont
des panneaux qui, en plus de donner une cohérence chronologique
au récit, fournissent de précieuses indications
sur la portée personnelle et historique du texte. S’il
ne cherche pas à livrer dans son œuvre son autobiographie,
les lieux sont cependant entourés d’un réseau
de connotations personnelles qui permettent un déchiffrage
de l’espace romanesque : en effet, la topographie fait plus
qu’esquisser un décor, et les lieux, loin d’être
des objets à décrire, sont scrutés comme
des sources dont le sens peut naître.
Il ne s’agit pas de voir dans le narrateur un reflet exact
de l’auteur, mais de démontrer que la fiction devient
autofiction dans la mesure où elle s’inscrit dans
une ville, Paris, au centre de la mémoire et de l’imaginaire
de Modiano, et sur laquelle il fait fonction de deus ex machina.
Aussi les lieux renvoient-ils à une réalité
extra-textuelle, liée tantôt à l’expérience
de l’auteur, tantôt à l’Histoire, assez
consistante pour dessiner géographiquement sur une carte
l’univers personnel de l’auteur. « Son »
Paris est une ville divisée, et le narrateur est écartelé
entre la Rive Gauche et la Rive Droite, qui symbolisent l’enfance
face au monde adulte, (...) Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000.
Paris IV, Sorbone.
~~~~~~
La
Littérature contemporaine
"- Vous qui avez été publié par Queneau,
quel regard portez-vous sur la littérature contemporaine
?
- Il y a un foisonnement beaucoup plus grand, qui m'intéresse
vraiment. Ils arrivent à faire des choses sur le présent,
sans la distance classique, qui me fascine. Quand j'ai commencé
à publier, il y avait encore la génération
des grands mastodontes. Malraux, Simenon, Montherlant, les derniers
livres de Céline, Giono... Ils auraient pu être mes
grands-pères. Les gens de ma génération,
eux, étaient très peu littéraires. Je me
sentais presque coupable par rapport à eux, parce qu'ils
avaient des préoccupations plus politiques. La littérature
était un truc désuet, avec des tribunaux comme le
Nouveau Roman... On s'est débarrassé de ces gangues....
- Richard Millet, lui, dit que « la littérature a
fait son temps ».
- Je ne suis pas d'accord, c'est comme la botanique, il y a toujours
des croisements à faire, comme les roses. Quand on dit
que la littérature est morte, c'est parce qu'on voudrait
que les choses meurent avec vous. Je ne vois pas pourquoi. Les
gens de la fin du XIXe siècle, quand ils voyait tous les
trucs des années 20, ça n'avait plus de sens pour
eux. Le monde est une matière romanesque folle, et j'aimerais
bien pouvoir... Tenez, dans mes romans, y a pas de portables,
ils vont encore dans des cabines téléphoniques,
mais le portable, ça peut être quelque chose de complètement
délirant." Entretien
avec Christophe Ono-dit-Biot , à l'occasion de la parution
de Dans le café de la jeunesse perdue, 27/09/2007,
- © Le Point N°1828-
Lire
mes livres
"Je crois être incapable de lire mes livres comme un
lecteur. Question de détails. Je peux les lire pour des
problèmes techniques, c'est-à-dire pour corriger
tel ou tel passage, modifier telle ou telle phrase, mais je suis
incapable d'avoir une vue d'ensemble de ce que je viens d'écrire.
Vous savez, cette vue d'ensemble qui est le plaisir du vrai lecteur.
Quand on écrit, on ne peut pas l'avoir car on est toujours
attaché à des problèmes de détails.
On relit, on corrige, mais on ne voit pas l'ensemble tel qu'il
est véritablement. Ça aussi, c'est quelque chose
de très dérangeant." "Mon
Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé"
entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010
Livres
(Comment j'écris mes )
<< Le mot est fort, presque moral, mais c'est ce que
je ressens. D'un livre à l'autre, je rafistole des choses entre
elles, je bricole. C'est une sorte de patchwork, mais j'oublie
des éléments en cours de route, et j'essaie ensuite de les rattraper.
Je reprends des choses trop superficielles, pour les approfondir,
comme si quelque chose avait germé. C'est bizarre, mais il y a
une sorte de logique interne... Pendant le premier mois, on ne
sait pas où on va, c'est pénible. Quand c'est fini, ça ne correspond
plus du tout à ce qu'on imaginait. C'est pareil depuis trente
ans. Au début, on s'embarque, on cafouille, on va à l'aveuglette.
Puis ça se met en place, mais jusqu'à la fin, on bifurque, on
croit que c'est fichu, mais il suffit de revenir en arrière pour
s'apercevoir où on s'est fourvoyé. Parfois c'est décourageant.
Godard disait, je crois, qu'il avait coupé au hasard dans la pellicule
de son premier film. C'est vrai. Il suffit quelquefois de taillader,
pas vraiment au hasard, il y a toujours des intermèdes qu'on peut
couper. Le texte est souvent comme une masse molle qui vous paralyse,
mais vous taillez dans le vif, vous enlevez les doublons, les
répétitions. Et vous repartez. Écrire, c'est comme un lent travail
d'accommodation, comme un regard qui divergerait et qu'on redresserait
peu à peu. Je ne trouve jamais le bon angle d'emblée. (...)
Au départ, on louche, on voit tout en double. Puis la mise en
place, l'accommodation, se fait.>> Libération
26/04/01
LIVRET
de FAMILLE
 
Livret
de famille (1977)
Résumé
de l'éditeur
Quatorze
récits où l'autobiographie se mêle aux souvenirs imaginaires.
L'auteur peint aussi bien une soirée de l'ex-roi Farouk que son
père traqué par la Gestapo, les débuts de sa mère, girl dans un
music-hall d'Anvers, les personnages équivoques dont le couple
est entouré, son adolescence, et enfin quelques tableaux de son
propre foyer. Tout cela crée peu à peu un «livret de famille».
Livret
de famille, premières
pages
Pierre
LOTI, pseudonyme de Julien Viaud.
Écrivain français (Rochefort, 1850 — Hendaye, 1923).Marin
de carrière, il introduisit dans le roman un exotisme impressionniste,
où il fit passer son incurable nostalgie (Aziyadé, 1879;
le Roman d'un spahi, 1881; Mon frère Yves, 1883;
Pêcheur d'Islande, 1886; Madame Chrysanthème, 1887;
Ramuntcho, 1897). (Académie française, 1891). Emmanuel
Berl s'est montré quand Modiano avoua son intérêt pour Loti :
"Mais qui lit Pierre Loti, aujourd'hui ?"( E Berl 1976,
Interrogatoire)
Lourde
légère
"En regardant l'Atalante ou les Contrebandiers
de Moonfleet, je me disais aussi que la caméra – lourde ou
légère – n'était pas simplement faite pour capter la vie quotidienne
ou la lumière naturelle, mais aussi pour rendre sensibles les
vagues de rêves qui se dégagent des objets les plus usuels : une
péniche, un phonographe, un tatouage, une plage anglaise..."
L'HORIZON,
2010

l'HORIZON,
roman, 2010
Texte
publié par Gallimard à l'occasion de l'a parution.
Rencontre
avec Patrick Modiano, à l'occasion de la parution de L'Horizon
(2010)
"Il suivait la Dieffenbachstrasse. Une averse tombait, une
averse d’été dont la violence s’atténuait
à mesure qu’il marchait en s’abritant sous
les arbres. Longtemps, il avait pensé que Margaret était
morte. Il n’y a pas de raison, non, il n’y a pas de
raison. Même l’année de nos naissances à
tous les deux, quand cette ville, vue du ciel, n’était
plus qu’un amas de décombres, des lilas fleurissaient
parmi les ruines, au fond des jardins."
Vous écrivez, à propos de la terrible mère
de Bosmans devenue une vieille femme pitoyable, « Mon Dieu,
comme ce qui nous a fait souffrir autrefois paraît dérisoire
avec le temps […] ».
Est-ce une manière d’exprimer que le temps qui passe
est libérateur ? Patrick
Modiano — Oui, le temps qui passe est libérateur,
surtout quand il s’agit de personnes qui provoquaient chez
vous une angoisse ou un tourment, du temps de votre enfance ou
de votre adolescence – ce sont des âges où
l’on est prisonnier de tout. Avec le temps, ces personnes
n’ont plus de pouvoir sur vous et vous paraissent «
dérisoires », et parfois pitoyables.
Berlin tient
ici une place importante, à deux périodes essentielles
du destin de la ville : sa destruction et sa réunification.
Diriez-vous que, débarrassé du passé, on
« respire » mieux dans une ville reconstruite ?
Patrick Modiano
— Dans L’horizon, le narrateur remarque au sujet de
Berlin : « Cette ville a mon âge » parce qu’il
est né en 1945, comme moi. J’ai donc toujours eu
l’impression que ma naissance était liée à
la guerre et que j’étais né parmi les ruines.
De sorte que Berlin est la ville la plus symbolique de notre génération
: reconstruite peu à peu depuis soixante-cinq ans –
et réunifiée – mais portant encore les traces
du passé « originel ».
Le narrateur
retrouve grâce à Internet deux personnages importants
perdus de vue depuis des décennies. Considérez-vous
Internet comme un outil pour faire ressurgir le passé ?
Patrick Modiano
— L’Internet est sans doute un outil précieux,
pour retrouver des liens évanouis ou comme machine à
faire ressurgir les fantômes. Mais souvent, il n’est
d’aucune utilité car les « fantômes »
ne se laissent pas aussi facilement débusquer.
La machine
à écrire de Simone Courtois, la dactylo professionnelle,
semble normale mais imprime des « signes curieux »
qui altèrent subtilement le texte sans le rendre illisible.
Ce léger décalage est-il une clé de votre
imaginaire ?
Patrick Modiano
— Pas seulement la clé de mon imaginaire et
de mon approche de l’écriture. Ce léger décalage
ou « déphasage » est celui de tous les romanciers.
©
www.gallimard.fr, 2010
L'Horizon,
dossier de Presse (sélection)
---------------------
"Lumière
incertaine de mes origines (la)"
C'est de la sorte qu'il nomme la période de l'occupation face
à Jean-Louis Ezine qui l'interroge de nouveau sur ce fond historique
qui circule dans la plupart de ses romans. Il fallut attendre
la fin des anées 90 pour que PM commence à s'éloigner de cette
toile, cette trame si obsédante dans laquelle il semblait définitivement
pris. Et si le versant métaphysique de l'Occupation le concerne
plus que les aspects référentiels c'est bien parce qu'il est depuis
toujours à une réflexion ontologique où les figures maternelle
et paternelle, toutes deux estompées, ravivent le sentiment des
a-topos, sans lieu. Aussi, l'obsession de la mémoire, des réminiscences,
des noms de lieux, des noms du père
"Comme tous les gens qui n'ont ni terroir ni racines,
je suis obsédé par ma préhistoire. Et ma préhistoire, c'est la
période trouble et honteuse de l'Occupation: j'ai toujours eu
le sentiment, pour d'obscures raisons d'ordre familial, que j'étais
né de ce cauchemar. Les lumières crépusculaires de cette époque
sont pour moi ce que devait être la Gironde pour Mauriac ou la
Normandie pour La Varende; c'est de là que je suis issu. Ce n'est
pas l'Occupation historique que j'ai dépeinte dans mes trois premiers
romans, c'est la lumière incertaine de mes origines. Cette ambiance
où tout se dérobe, où tout semble vaciller..."
Jean-Louis Ezine . Les écrivains
sur la sellette. Paris: Le Seuil, 1981. 22.
"Pourquoi
ici plus que dans n'importe quel autre endroit, ai-je senti l'odeur
vénéneuse de l'Occupation, ce terreau d'où je suis issu ?"
Livret de famille.
Gallimard, Coll.folio, 1981. 202.
"L'Occupation
est une sorte de microcosme, de condensation de tout le drame
humain, avec à la fois l'horreur et l'élan vital, et le côté aphrodisiaque
qu'engendre l'horreur: les gens se sentant menacés veulent en
même temps continuer à vivre... La condition humaine est condensée
dans des périodes comme celle-là... L'amour, la mort. les gens
qui disparaissent, la culpabilité... En fait le point de vue métaphysique
me trouble plus que le point de vue historique." Dominique
Montaudon. Quoi Lire Magazine (Mars 1989). 8.
Pierre
LOTI, pseudonyme de Julien Viaud
Écrivain français (Rochefort, 1850 — Hendaye,
1923).
Marin de carrière, il introduisit dans le roman un
exotisme impressionniste, où il fit passer son incurable
nostalgie (Aziyadé, 1879; le Roman d'un spahi, 1881;
Mon frère Yves, 1883; Pêcheur d'Islande, 1886;
Madame Chrysanthème, 1887; Ramuntcho, 1897). (Académie
française, 1891).
<< Pierre Loti et l'obsession du néant
Une enfance délicieuse entre des parents âgés,
un frère et une soeur de beaucoup ses aînés
et tout attentifs à lui plaire ; une adolescence exaltée
par le rêve, à l'ombre des bois et au bord de l'océan
; puis quelques années de jeunesse pauvre, comme pour
rendre plus charmant le premier sourire de la fortune ; entre
vingt et trente ans, de longs voyages en mer, les plus beaux
sites du monde visités, l'offrande des plus romanesques
amours ; autour de la trentaine, pour quelques pages de journal
nonchalamment publiées, la gloire littéraire survenant
comme par surprise et substituant en quelques années au « matelot
Pierre » le personnage de Pierre Loti : lu par un immense
public, académicien à quarante ans, adulé par
le monde, ami de deux reines ; et, jusqu'à la vieillesse,
la même existence agitée de voyageur et de prince
des lettres, de pèlerin et de poète des paysages
grandioses.
Mais
ouvre-t-on l'oeuvre ? Ces quarante volumes de confidences ne sont
qu'une
longue et toujours pareille élégie,
mouillée de vraies larmes. L'enfant gâté ressent,
tout petit, « l'oppression des crépuscules ». « Toujours, écrira-t-il
dans Le Roman d'un enfant, j'ai eu horriblement conscience du
néant des néants, de la poussière des poussières. » Et
ce sera toujours, jusqu'à la vieillesse inapaisée,
la même plainte, le même thrène : les choses
nous quittent, les êtres chéris ferment leurs yeux
dans la mort, le néant nous assiège et nous aura.
Loti n'écrit des livres que pour lutter contre l'obsession
de s'écouler dans le temps, pour appeler la pitié de
ceux qui lui survivront.>>
Par Pierre-Henri Simon, Le Monde, 21-01-1950
Le
lycée de la place du Panthéon
<<Mon père est venu une seule fois me rendre visite dans cet établissement.
Le proviseur du lycée, qu'il avait averti par téléphone
de son passage, m'avait donné l'autorisation de l'attendre sous le porche
de l'entrée. Ce proviseur portait un joli nom : Adonis Delfosse.Je
revois la silhouette de mon père, là, sous le porche, mais je ne
distingue pas son visage, comme si sa présence dans ce décor de
couvent médiéval me paraissait irréelle. La silhouette d'un
homme de haute taille, sans tête. Je
ne sais plus s'il existait un parloir. Il me semble que notre entrevue a eu lieu
au premier étage dans une salle qui devait être la bibliothèque,
ou bien la salle des fêtes. Nous étions seuls, assis à une
table, l'un en face de l'autre. Mon père m'exposait les projets qu'il
avait formés pour mon avenir.Il
souhaitait que je parte au service militaire en devançant l'appel. Les
quatre années qui ont suivi - jusqu'à ce que j'atteigne l'âge
de la majorité -, il n'a pas renoncé à ce projet. Il voulait
lui-même régler toutes les formalités à la caserne
de Reuilly. Puis ce serait le départ pour une autre caserne, vers l'est. Je
l'ai raccompagné jusqu'au porche du lycée. Je l'ai vu s'éloigner
sur la place du Panthéon. Un jour, mon père m'avait confié qu'il
fréquentait lui aussi, à dix-huit ans, le quartier des Ecoles.
Il avait tout juste assez d'argent pour prendre en guise de repas un café au
lait et quelques croissants au Dupont-Latin. En ce temps-là, il avait
un voile au poumon. Je ferme les yeux et je l'imagine remontant le boulevard
Saint-Michel, parmi les sages lycéens et les étudiants d'Action
française. Son Quartier latin à lui, c'était plutôt
celui de Violette Nozière. Il avait dû la croiser souvent sur le
boulevard. Violette, la belle écolière du lycée Fénelon,
qui élevait des chauves-souris dans son pupitre.>> Ephéméride,
2002, Mercure
de
France, ed.
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