Philippe
LABRO, un témoignage.
"PATRICK MODIANO ou LE JEUNE HOMME BEIGE"
<< La première
fois que je rencontrai Patrick Modiano, c’était
il y a quelques années, huit ans peut-être, chez
des gens, à Paris, sur une terrasse donnant sur la Seine.
Il était tout beige, un camaïeu. Ça lui est
resté, cette qualité d’uniformité dans
des couleurs passe-partout. Il arrivait déjà, dans
ce genre de réunion, auréolé d’une
réputation de romancier doué qui avait, dès
son premier livre, gagné un cercle fervent d’admirateurs
puis, relativement vite, atteint une couche plus profonde de
fidèles qu’il conserverait toute sa vie. Il avait
obtenu le prix Roger-Nimier pour son premier roman, qui n’était
pas ce que l’on appelle conventionnellement un roman. À dire
vrai, aucun de ses livres ne pourrait se classer sous cette étiquette,
encore qu’Aragon ait écrit un jour qu’un roman
n’était qu’une façon comme une autre
de « brouiller les cartes ». Mais je n’avais
pas encore lu son récit et, lorsque je bavardais avec
lui, je ne le connaissais, précisément, que de
réputation. Pourtant, l’énoncé du
prix évoquait un style, un ton, une attitude. Nimier Jaguar
et whisky, droite qui claque au vent de la rive
gauche, scandale et panache, les Hussards... Modiano appartenait-il à la
même école d’hommes?
La grâce et l’insolence de son écriture, le
brillant qu’il jetait aux yeux du lecteur et qui, cependant,
n’était pas de la poudre, ce rythme mélodieux
de la phrase et cette constante déchirure de l’adolescence à la
recherche de quelque chose, le fascinant et habile mélange
de culture littéraire et de nostalgio-triviologie, détails
d’objets rétro, photos de luxe, chansons inachevées,
noms exotiques et romanciers anglo-saxons désuets, tout
cela, et tout le reste, faisait que l’on s’attendait à l’un
de ces intarissables jeunes hommes que les salons offrent parfois
en prime avec les petits-fours. Un conversationniste talentueux,
vous abreuvant de formules et citations, anecdotes et paradoxes,
pour vous abandonner transpercé, humilié, séduit
et vaincu. Il n’en était rien.
Hier, comme aujourd’hui, Patrick Modiano semblait habité par
une incapacité de s’exprimer verbalement, une timidité de
tous les sens et de tous les instants. Vêtu d’une
veste ample et d’une chemise floue sans cravate (je crois
bien, depuis que je le connais, n’avoir jamais vu Modiano
porter une cravate), un pantalon sans plis et des chaussures
sans couleur, il paraissait vouloir, dès le premier contact,
effacer toute possibilité qu’on le remarque, le
reconnaisse, pis encore qu’on le congratule. Les gestes
inachevés de ses longues mains dans le ciel, les coupures
dans l’espace avec ses deux bras interminables n’avaient
pas encore atteint la quasi perfection imparfaite d’aujourd’hui,
mais tout de même, tout était là, déjà dessiné.
Mince, long, un beau visage classique de jeune premier de film
des années 30, il m’avait paru chaleureux et souriant.
Les timides et les complexés baissent souvent les yeux
devant leur interlocuteur. Patrick Modiano me regardait avec
une lueur d’amitié et de gentillesse, avec curiosité,
soif de savoir. Les lumières de son regard démentaient
la paralysie du discours. Il n’était pas timide,
mais retenu, et surtout le narcissisme inhérent à toute
création ne débordait pas dans son personnage quotidien,
son comportement social. Au contraire de la plupart des écrivains
(de la plupart d’entre nous, d’ailleurs, pourquoi
limiter cette tare aux écrivains?), il n’éprouvait
aucune envie qu’on lui parlât de son oeuvre, de lui-même.
Il était ouvert à l’autre, curieux de l’autre,
prêt à partager votre rire, votre expérience
ou votre émotion en rejetant un peu la tête et les
cheveux en arrière, avec un air de dire: « Oui,
oui, bien sûr, je comprends.» Car il possédait
cette étrange faculté de vous transmettre qu’il
avait tout compris sans jamais réellement l’exprimer,
et d’attendre de vous le même phénomène — mais
qu’il n’était dupe de rien, quoique innocent
de toute bassesse. Ça, c’était aveuglant, évident,
et immuable : Modiano respirait tout, inquiétude, insécurité,
Angst, tout sauf la mesquinerie, la jalousie, ou simplement ce
que l’on appelle la méchanceté et qui tient
lieu souvent, à Paris, de passeport pour la réussite.
Et comme il s’était vite aperçu, à son
grand soulagement, que, n’ayant pas lu son dernier livre,
il me serait difficile de l’en entretenir, il m’embarqua,
avec force hésitations et silences, dans un long monologue
sur la chanson française. (Avec Modiano, on commence par
poser des questions, on finit par monologuer devant lui.) J’avais écrit
quelques paroles pour des musiques que chanterait Johnny Hallyday.
De son côté, Modiano s’était essayé,
au moment où je fis sa rencontre, à écrire
pour, je crois bien, Françoise Hardy. Nous en parlâmes
longuement, c’est-à-dire qu’il me laissa parler
et ponctua par des « oui... c’est ça... c’est-à-dire...
enfin.., oui, ah oui, tout à fait... » qui le gagnèrent
définitivement à mon cœur . Il flottait autour
de sa personne l’odeur d’un parfum que j’avais
reconnu aux États-Unis sur ceux qui s’adonnaient
parfois à la « fumette », mais je ne peux
jurer de rien. J’ai lu, bien plus tard, que Jean Cau (qui
l’aima et l’influença de la meilleure manière
: en l’encourageant à écrire) déclara
que, s’il n’avait pu écrire, Modiano aurait
peut-être très mal tourné, mais je n’en
conclus strictement rien.
Depuis cette rencontre sur une terrasse en automne, je me mis à lire,
au fil des années 70, les livres de Modiano, mais pas
forcément dans l’ordre. Je découvris dans
Les boulevards de ceinture la marque d’un génie
du visuel — ce qui se retrouverait dans le meilleur du
film Lacombe Lucien —, une obsession très minutieusement
recensée des moments, couleurs et paysages d’un
passé honteux. Et j’appris, avec Villa triste, qu’il
avait réussi, de façon lente mais assurée, à se
débarrasser du brillant et de l’époustouflant
de La place de L~toile ou de La ronde de nuit (que je ne lus
qu’en dernier) pour atteindre à l’épuré,
au maîtrisé, dosé, ému de Livret de
famille. Tout le monde n’était pas de cet avis:
on aime tellement le style, en France, qu’on le souhaite éclatant, éblouissant,
et qu’on fait la fine bouche lorsque le style se calme,
s’émonde, se bonifie et se transforme en talent.
Lorsque l’allegro vivace débouche sur l’andante.
La reconnaissance continuait néanmoins de s’ accroître
: Grand Prix du roman de l’Académie française,
favori pour le Goncourt, figure de plus en plus singulière
dans le jeune roman français, par ailleurs fort avare
de révélations.
J’eus l’occasion de beaucoup côtoyer Modiano
lorsque le désir d’un producteur nous associa, avec
Michel Audiard, pour la conception et l’adaptation des
Mémoires d’un assassin en vue d’en faire un
film qui ne vit, finalement, jamais le jour. Nous passâmes
quelque six semaines en hiver à nous retrouver chaque
jour, dans une suite de l’hôtel de La Trémoille,
où nous travaillions au sujet proposé, et j’en
garde un souvenir très vif et heureux.
Il n’avait pas changé, pas vraiment. Toujours vêtu
d’un long manteau genre poil de chameau, qu’il portait à même
un chandail ou un cardigan couleur beige, transportant au bout
du bras un parapluie que je ne le vis jamais ouvrir, il n’avait
rien perdu de son extrême sollicitude, sa complète
disponibilité, son souci de ne pas heurter, froisser ou
contredire, ce qui ne trahissait aucune veulerie ou lâcheté,
mais plutôt politesse, discrétion, désir
d’harmonie et de calme. Le conflit lui faisait peur. Il
ne savait pas dire non. Il détestait choisir. Au restaurant,
il attendait sagement que nous ayons commandé nos plats
pour s’empresser de dire «je prendrai la même
chose » et nous ne savions pas très bien s’il
s’agissait d’une indifférence suprême à toute
forme de nourriture ou d’une crainte d’avoir voulu
marquer, par une initiative inverse à celle de ses convives,
un semblant d’autorité. Je pense qu’il y avait
un peu des deux.
Au sortir de nos sessions de travail, nous nous retrouvions sur
le trottoir de la rue Bassano, souvent la nuit, et j’avais
beau lui proposer de le raccompagner en voiture quelque part,
il faisait toujours dans l’air de ces gestes de main et
d’avant-bras pour signifier que non, non, il ne voulait
pas me déranger, il n’allait pas très loin,
dans le XV°, il rentrerait à pied. Modiano ne sait
pas conduire. Et ce que je sais aujourd’hui de sa maladresse
manuelle et de son mépris pour les choses les plus concrètes,
comme un feu rouge ou un sens unique, m’a convaincu depuis
longtemps qu’il vaut mieux, en effet, pour sa santé,
celle de ses enfants et de sa femme, ainsi que pour la tranquillité de
son éditeur, Gallimard, qu’il ne tente jamais d’introduire
une clé de contact dans le dispositif de n’importe
quelle automobile. Cette incapacité devant le pratique
et le quotidien ne le coupe pas du monde réel. A mesure
que je fis sa connaissance, j’aperçus chez Modiano
les ressources et la vivacité d’un esprit toujours
en éveil devant les faits divers de la vie, la politique,
les sports ou le spectacle, un don pour saisir et retenir ce
qu’il y a de dérisoire et grotesque dans l’attitude
de tel ou tel contemporain, s’émerveiller de la
poésie ou de l’insolite de tel événement,
appréhender l’air de notre temps. Rien n’échappe à ce « passéomane» qui
lit tout ce qui paraît, découpe, emmagasine, met
en fiches, et collecte sans arrêt, s’imprégnant,
comme tout écrivain sérieux, de la moindre réflexion,
sensation, pulsion. Le perçant de son regard n’est
pas exclusivement orienté sur les sombres années
de l’Occupation. Observateur, journaliste en réalité,
perpétuel preneur de notes, Modiano ne parle pas pour
mieux entendre, mais pour
mieux écouter. Son labeur de « repérages »,
qu’il effectue seul, dans les rues de Paris, n’est
pas moins méticuleux que celui d’un Alain Resnais
ou d’un Stanley Kubrick à la recherche de leurs
futurs décors. Il ne se limite pas à la ville une
phrase au retour d’un voyage, l’évocation
d’une plage, la couleur d’un aéroport, le
bruit d’une gare dans une cité étrangère
suffisent sans doute pour déclencher en lui ce mystérieux
processus grâce à quoi il aboutit à une scène,
un lambeau de vie, un chapitre, un nouveau récit.
Il semblait éprouver quelque inquiétude sur son
art. Parfois, il émettait des doutes sur l’itinéraire
qu’il avait suivi, craignant d’avoir jeté trop
tôt ses feux, d’avoir trop rapidement dit ce qu’il
avait à dire, et de se retrouver sec, répétitif,
bloqué. Lorsque je lui demandai, une fois que notre collaboration
se fut achevée mais que nous continuâmes de nous
voir et d’avancer dans l’amitié, à quoi
il travaillait, il me répondit qu’il « leur » (c’était
son éditeur) avait donné « quelque chose » dont
il était clair qu’il ne voulait rien définir
ou raconter. Entre-temps, on l’avait encore une fois oublié pour
le Goncourt au profit de je ne sais plus quel autre roman, fort
plat et fort peu magique, mais dont l’auteur avait savamment
construit la carrière, à l’image de ces jeunes
députés qui « prévisionnent »,
cinq ans à l’avance, leur premier poste de secrétaire
d’État. Il ne s’en plaignait pas. Ce n’était
pas très important, phrase essentielle dans la conversation
modianesque.
Nous nous envoyons des cartes postales. En juillet 1978, à La
Baule, je le revois. Sa femme attend un deuxième enfant.
Cette plage et ce décor lui vont bien.
Il en rit même, tellement les villas et les réverbères
au bord de l’Atlantique semblent s’intégrer à un
chapitre qu’il a peut-être déjà écrit.
Toujours aussi curieux de ce que je fais, de ce que j’écris,
des événements de ma propre existence, il efface
mes questions sur le «quelque chose » que son éditeur
imprime et dont il ne me livrera même pas le titre, cette
Rue des boutiques obscures qui lui vaudra, quelques mois plus
tard, sans coup férir cette fois, un prix Goncourt venu
ratifier un succès déjà populaire, comme
si la masse anonyme et sans cesse accrue de ses lecteurs avait
suivi infailliblement l’énorme progrès accompli,
le passage du nerveux quasi caricatural à l’aquarelliste
du cœur , sensible et maturé.
Nous dînerons ensemble, quelques soirs avant l’attribution
d’un prix auquel il préfère ne pas trop faire
allusion; superstition, et crainte aussi, puisqu’il a dû sentir
que cette consécration lui serait bénéfique
et le délivrerait peut-être de ses premiers démons.
Quelques jours plus tard, sur le répondeur automatique
de mon téléphone, il aura la force d’aligner
une phrase bien construite, longue, et tout à fait claire,
m’annonçant qu’il va « essayer de passer à travers
tout cela », dit sur un ton de conspirateur, et qu’il
me fera signe lorsque les formalités fastidieuses et indispensables
de la célébrité auront été surmontées.
Plus tard encore, il m’enverra un mot, depuis Versailles,
pour me raconter avec délices qu’il a découvert,
chez un bouquiniste, un exemplaire fatigué d’un
de mes propres romans avec, à l’intérieur,
une lettre d’amour adressée à une inconnue
par un certain Alain. (Ce genre de choses n’arrive qu’à Modiano.)
J e relirai alors les lignes ultimes de son remarquable roman.
A trente ans, ou un peu plus, Patrick Modiano voit s’ouvrir
devant lui le chemin d’une oeuvre d’écrivain
authentique, à la mesure de son envoi final « Elle
a déjà tourné le coin de la rue, et nos
vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans
le soir que ce chagrin d’enfant?... »
Paru
dans Vogue, février 1 979.
RELECTURE
Modiano est un travailleur
Je
ne vois pas grand-chose à ajouter à ce «portrait-moment » daté de
plus de vingt ans qui baigne dans l’affection, l’estime,
l’admiration. Depuis cette publication, Patrick (qui signe
parfois «Patoche » lorsque nous nous écrivons)
a continué sa route singulière, portant plus loin
encore que nous pouvions nous y attendre son fanatisme pour l’épure,
le non-dit, le suggéré, tout ce qui, au fond, était
déjà contenu dans son premier ouvrage. Cette ambitieuse
promesse qu’il remplit, livre après livre —chaque
livre n’étant jamais, selon ses propres dires, que
le même que le précédent et cependant un
autre.
Rien ne l’a changé. Rien! Ni le temps ni la gloire.
L’extraordinaire respect dont il jouit, la fidélité vigoureuse
d’un « fonds de lecteurs » de plus en plus
solide, les quelques passages savoureux et émouvants qu’il
a faits chez Pivot à la télé (la pudeur,
la franchise, l’humour, la modestie, l’incapacité de
se prendre au sérieux), les incessants hommages, la régulière
louange unanime que lui vaut chacune de ses nouvelles parutions,
l’adjectif « modianesque » passé dans
le langage courant (et chacun sait qu’un nom propre transformé en
adjectif est une des preuves de la consécration ultime,
celle du public comme de la critique), rien n’a modifié le
discours, le comportement, l’esprit de Patrick. C’est
un très rare exemple de pérennité, de continuité,
de cohérence, d’adhésion à soi-même.
L’œil est toujours aussi sombre mais pétillant
de curiosité et de générosité, les
bras et les mains battent toujours le même curieux manège
des gestes d’un accordéoniste qui n’aurait
pas d’instrument, le sourire est toujours aussi juvénile,
enfantin, ignorant l’ironie ou le sarcasme. Il possède,
malgré une certaine densité de son corps, la même
maladresse nonchalante qui lui tient lieu, quoi qu’il en
croie, d’élégance et de charme. On dirait
qu’il a toujours porté la même veste, le même
col roulé, et qu’il est hanté, surtout et
toujours, par les mêmes interrogations sur la faiblesse
des hommes, la solitude des enfants, l’innocence bafouée
des jeunes filles, le passé brumasseux et équivoque
de personnages aux noms aussi exotiques que les quartiers et
les rues où ils n’habitent plus. Son regard perdu
recherche toujours avec autant d’angoisse le pourquoi des
relations humaines, la source des déchirements familiaux,
la confrontation avec le cynisme ou la cruauté, les choix
qui font ou défont une vie d’adulte. Encore faudrait-il
qu’il accepte le mot adulte, on le rencontre peu dans son écriture
ou son vocabulaire; pour lui, la frontière entre l’enfance
et ce qui ne l’est plus reste indéfinissable et
pourtant, magistralement, sans jamais rien démontrer,
il parvient à la définir.
Il trompera toujours autant son monde. Car ce géant aux
apparences fragiles possède sans doute d’insondables
ressources de volonté et d’opiniâtreté et
ses faux airs de paresseux contrarié ou de dilettante éthéré dissimulent
la permanente quête du mot qui convient, du rythme qui
sied, de l’image qui frappe, de la petite tache de couleur
dans le gris des choses; il creuse sans cesse son sillon. Regardez-le
traîner dans je ne sais quelle impasse du XVIIe arrondissement
ou quelle allée des Buttes-Chaumont. Il ne traîne
pas. Il ne flâne pas. Il ne rêve pas. Il travaille!
Modiano, comme tout romancier, travaille tout le temps.>>
Lacombe
Lucien (Synopsis)
"Juin 1944, les
Alliés ont débarqué en Normandie. Dans une petite ville du sud-ouest
de la France, Lucien Lacombe, un jeune paysan de dix-sept ans,
quitte l'hospice où il est employé aux basses besognes, pour passer
quelques jours dans son village, et, si possible, y rester. Mais
il retrouve la ferme de ses parents occupés par d'autres : son
père étant prisonnier en Allemagne, sa mère est devenue la maîtresse
du Maire du village. Il est reçu plus que froidement.
Le seul endroit où Lucien est vraiment libre c'est en pleine nature
: sa force, ses qualités de chasseur l'ont toujours mis au-dessus
de ses camarades même du fils du Maire, aujourd'hui dans le maquis.
Lucien décide de le rejoindre. Tout le monde connaît le chef du
maquis : l'instituteur. Lucien lui rend visite, sans succès. L'instituteur-lieutenant
de FFI ne croit pas qu'un cancre, même bon chasseur de lapin,
suffise à faire un résistant.
A la fin de son congé, Lucien regagne l'hospice. La crevaison
d'un pneu de bicyclette, son arrivée en ville en pleine nuit par
ces temps de couvre-feu, une rencontre imprévue, le font échouer
dans un hôtel réquisitionné par un groupe de français au service
de la police allemande. Ils saoulent Lucien par jeu, puis pour
encourager ses confidences... le lendemain, l'instituteur est
arrêté et torturé.
Lucien, dépassé par les événements, est pris dans un engrenage.
Il accepte de travailler avec ses nouveaux amis. Il ne comprend
pas grand chose aux questions idéologiques, mais il s'adapte facilement
à cette nouvelle vie qui semble lui donner des satisfactions :
la violence quotidienne devient pour lui aussi routinière qu'une
matinée de chasse ; Tonin, l'ex-policier révoqué, se fait raser
pendant la lecture des lettres de dénonciation ; Aubert, l'ancien
coureur cycliste, prend sa douche entre deux séances de torture
.... La rudesse naïve de Lucien contraste avec la bonne éducation
et l'humour cynique de Jean-Bernanrd de Voisins, le "fils
de famille" dévoyé du groupe.
Jean-Bernard l'emmène se faire faire un costume par Albert Horn,
un tailleur juif de Paris qui se cache dans la ville avec France,
sa fille de vingt ans, et sa vieille mère. En même temps qu'il
s'implique de plus en plus dans les infâmes activités de la Milice,
il courtise France qui, d'abord, ne manifeste guère d'enthousiasme.
Mais au retour d'un bal où France est insultée par des antisémites,
elle devient la maîtresse de Lucien qui s'installe chez les Horn.
A mesure que les Alliés avancent vers le sud, la Résistance prend
de plus en plus d'audace, et Jean-Bernard est abattu, ainsi que
Betty. La mère de Lucien, qui a reçu des menaces anonymes, presse
son fils de prendre la fuite, mais Lucien dit qu'il est bien là
où il est. Horn, qui ne peut plus le supporter, se rend à Faure,
un collaborateur farouchement antisémite, et il est emmené par
la Gestapo. Lucien arrive à son tour avec un soldat allemand pour
arrêter France et sa grand-mère. Au moment de sortir de l'immeuble,
il tue le soldat et s'enfuit dans la campagne, avec les deux femmes.
Leur voiture étant tombée en panne, ils se réfugient dans une
ferme abandonnée où ils mènent une idyllique vie champêtre.
Sur la dernière image, on voit apparaître le visage de Lucien,
avec ces mots : "Lacombe Lucien a été arrêté le 12 octobre
1944. Jugé par le Tribunal Militaire de la Résistance, il a été
condamné à mort et exécuté".Scénario
de Lacombe Lucien, avec Louis Malle (Gallimard, 1974),
Lacombe Lucien, Dossier de Télédoc.
Lacombre
Lucien, Analyse didactique de Benjamin Delmotte. Dossier
de Télédoc.
Lacombe
Lucien de Louis Malle (1973). PM
a co-écrit le scénario du film avec Louis
Malle et le texte a fait l'objet d'une publication. Cf
la Bibliographie.
- Bibliographie
Altman, Charles F. "Lacombe Lucien: Laughter as Collaboration." The
French Review Vol. XLIX, No. 4 (March 1976): 549-558.
- Baroncelli,
Jean de. "Un Nouveau Film de Louis Malle. 'LACOMBE
LUCIEN', un adolescent dans la Gestapo." Le Monde No. 9034
(31 janvier 1974): 1 et 13.
- Bory, Jean-Louis. "Servitudes et misères d'un salaud." Le
Nouvel Observateur no. 481 (28 Janvier-3 Février 1974):
56-57.
- Capdenac,
Michel. "Révolte dévoyée,
film fourvoyé. LACOMBE LUCIEN, film français de
Louis Malle." Europe No. 540-541 (avril-mai 1974): 264-269.
- Golsan, Richard
J.. "Collaboration and Context: Lacombe
Lucien, the Mode Rétro, and the Vichy Syndrome." in
Ungar, Steven, Conley, Tom (eds.). Identity Papers. Contested
Nationhood in 20th Century France. Minneapolis: U. of Minnesota
Press, 1996. 139-155.
- Golsan, Richard. "Collaboration, Alienation and the Crisis
of Identity in the Film and Fiction of Patrick Modiano." Dans
Aycock, Wendell (ed.) Schoenecke,Michael (ed.). Film and Literature:
A Comparative Approach to Adaptation. Lubbock: Texas Tech UP,
1988.
- Hope, Francis.
'Lacombe Lucien." New Review Vol.1 No.1
(april 1974): 73-74.
- Jacob, Gilles. "entretien avec louis malle (à propos
de lacombe lucien)" Positif No. 157 (mars 1974): 28-35.
- Kael, Pauline. "Lacombe, Lucien." The
New Yorker No. 32 (Sept. 30, 1974).
- Leirens,
Jean. "Mon village à l'heure allemande:
Lacombe Lucien." Revue Générale: Lettres,
Arts et Sciences Humaines No.3 (Mars 1974): 99-104.
- Naomi Greene."La vie en rose: Images of the Occupation
in French Cinema." in Kritzman, Lawrence. Auschwitz and
After. Race, Culture, and "the Jewish Question" in
France. New York, London: Routledge, 1995. 283-298.
- Mohrt, Michel. "Louis Malle. Lacombe Lucien." N.R.F.
No. 257 (Mai 1974): 115-117.
- Régent, Roger. "Lacombe Lucien." La
Nouvelle Revue des deux Mondes No. 3 (Mars 1974): 737-743.
- Saint-Jours,
Frédéric. "Au temps de 'Lily
Marlene'." Ecrits de Paris No. 335 (avril 1974): 97-102.
- Sineux, Michel. "le hasard, le chagrin, la nécessité,
la pitié (sur lacombe lucien)." Positif No. 157 (Mars
1974: 25-27.
- Anne-Marie Obajtek-Kirkwood
kirkwood@voicenet.com
LAFONT,
une figure de la Collaboration
Après une adolescence tumultueuse, il est condamné au
début des années vingt pour proxénétisme,
et vit alors dans la clandestinité sous le nom de Lafont.
Repéré par l’Allemagne, il se voit proposé la
gestion d’un bureau d’achat : ses activités
prennent vite une ampleur surprenante, et il transfert ses activités
dans un lieu désormais tristement célèbre
: le 93 de la rue Lauriston, XVIè arrondissement. Il y
cumule le commerce, la torture et les activités mondaines. Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoire de maitrise, juillet 2000.
Paris IV, Sorbone.
<< Lafont, bel homme affligé d’une voix de
fausset, ancien souteneur promu capitaine SS mais qui compte
bien devenir préfet[29], a élu domicile à Neuilly,
avenue de Madrid, dans un somptueux hôtel particulier bourré d’orchidées
et de dahlias – sa passion. Les portraits de Hitler et
de Goering, trois mètres sur trois, ornent le halle d’entrée.
Les invités sont triés sur le volet : l’Ambassadeur
d’Allemagne Abetz, le SS Knocken et ses adjoints, Chasseigne,
ministre de Vichy, le préfet de police Bussières,
Jean Luchaire, président du syndicat de la presse et directeur
des Nouveaux Temps qui sollicite fréquemment un prêt
substantiel car ses maîtresses lui coûtent cher. (...)>>
<<
Pour
les convives de moindre importance, la rue Lauriston, à l’étage,
tandis que l’on martyrise dans les caves, ou le One Two
Two, bordel désormais le plus huppé de Paris,
que Lafont s’est pratiquement annexé et où il
donne des banquets fastueux rassemblant journalistes, artistes
célèbres, femmes du monde, industriels, politiciens.
Aucun de ceux-là n’auraient accepté, deux
ans plus tôt, la prédiction farce qu’il s’assiérait à la
table d’un Lafont. Beaucoup n’auraient même
pas envisagé de s’intégrer à la faune
des défunts bureaux d’achats. Le vertige du temps
et la logique de la trahison les ont mis sur les boulevards du
crime.(...)
<< Avec Lafont, Vautrin réécrit par Sade,
son adjoint direct, l’ancien flic Bonny, célébrés
comme « le meilleur policier de France » avant d’être
révoqué pour malversation, puis des voyous du milieu,
mais aussi une flopée de comtesses et marquises ne figurant
pas au Gotha, d’anciens militaires, d’ouvriers, de
journalistes, d’hommes d’affaires, de fonctionnaires.>>
<< A la libération, les policiers chargés de
l’enquête détecteront la pourriture si loin
et si haut qu’ils recevront l’ordre de refermer les
dossiers au motif discutable que le moral de la nation, déjà bien ébranlé,
ne supporterait pas le choc de révélations aussi
bouleversantes… “ Un cancer généralisé ”,
dira le commissaire Clos, responsable des investigations.>>
<<L’ennemi l’avait voulu ainsi. Car Lafont
et ses émules
ne devaient rien aux hasards du temps. On les avait tiré des
bas-fonds avec l’objectif délibéré d’une
subversion morale de la société française.>>
Gilles
Perrault, Paris sous l’Occupation, éd.
Belfond, 1987, cité
par Carine Duvillé.
Lauriston
(93 rue)
Siège officieux de la "Gestapo française"
pendant l'Occupation*. PM évoque ce lieu dans de nombreux
romans.
Lectures, Entretien
avec Phlippe Lançon.
<< (...) Vous évoquez dans «Pedigree» des
lectures importantes : «Fermina Marquez», «Illusions
perdues», «Madame Bovary». Et Proust ?
J'ai commencé à lire A la recherche du temps perdu à seize
ans, je l'ai fini à vingt. Je ne sais pas comment les
livres m'ont influencé. C'était plutôt une
musique de la phrase que je cherchais, un ton. Je pouvais le
trouver chez les poètes. J'ai toujours pensé que
finalement, si on fait de la prose, c'est parce qu'on est mauvais
poète. Lecteur, j'aimais le style oratoire, comme chez
Bossuet, ou plus sec, comme chez le cardinal de Retz. Mais ce
que je cherchais dans le roman, c'était autre chose :
des phrases, non pas elliptiques, mais, comment dire, animées
par une sorte de laconisme, des phrases très courtes,
cassant quelque chose qui serait trop rhétorique, pour
obtenir quelque chose qui soit plus proche de la voix que de
la grande musique. Je trouvais ça chez Hemingway, chez
Pavese. J'aime lire Bossuet, Retz ou Bernanos, mais, pour moi-même,
j'essaie plutôt de trouver du côté de Ramuz,
Céline, Giono, pas pour les thèmes, mais pour le
style, non pas parlé, mais très serré.(...)>> Mais
qui est Dédé Sunbeam ?, Les premières rencontres
littéraires du jeune Modiano. Entretien
avec Phlippe Lançon, Libération du 4 octobre 2007
Lecteurs-sources
A une question sur la
publication de ses oeuvres dans les Clubs, Modiano formule cette
étrange réponse : << Souvent
les clubs m'apportent quelque chose en plus. J'écris quelquefois
pour avoir des renseignements. Pour résoudre des énigmes sur mes
parents et dont je voudrais avoir la solution. J'emploie des noms
réels, Je mets les vrais numéros de téléphone. Je joue avec le
feu, j'espère que quelqu'un va m'aider à rapatrier des éléments.
Des gens m'ont écrit, j'ai plus de chance parmi les lecteurs de
club. C'est mystérieux, cela peut pénétrer plus loin...>>
(Interview au Club du Livre, Mai 2001) Les
lecteurs alimenteraient l'œuvre, la mémoire, produiraient du sens.
Il est bien rare qu'un écrivain fasse une telle déclaration dans
laquelle il affirme sa reconnaissance de lecteurs qui viendraient
combler des trous, des manques...
Jean
LEGUAY (1910-1989)
Ancien responsable de la police de Vichy pour la zone
occupée. Il a été inculpé une première
fois pour sa participation présumée à l'organisation
de la rafle du Vél'd'Hiv des 16 et 17 juillet 1942 ; la
seconde dans le cadre de l'affaire Maurice Papon et de l'arrestation
et de la déportation à Bordeaux, entre juin 1942
et août 1944, de 1690 juifs. Entré très tôt dans la carrière préfectorale,
Jean Leguay fut du 16 novembre 1940 au 1er janvier 1942, secrétaire
général de la préfecture de la Marne. En
mai 1942, sous-préfet hors cadre, il devint dans la zone
occupée par les Allemands le délégué du
secrétaire général à la police du
gouvernement de Vichy, René Bousquet. Il devait assumer
ce poste jusqu'au mois de janvier 1944, date à laquelle
il devint préfet de l'Orne, fonction qu'il cessera bien évidemment
d'exercer au lendemain du débarquement allié en
juin 44.
Pierre
Le-Tan : "Une plume très visuelle",
témoignage
Peintre et illustrateur, Pierre Le-Tan a collaboré avec
Modiano à plusieurs ouvrages.
«
Je connaissais Patrick Modiano à travers ses récits.
Et ce qu'il raconte - les périodes, les lieux, Paris...
- me parlait beaucoup. Un jour, mon père me déclara
qu'il avait bien connu ses parents. Je lui ai alors écrit
une lettre. Puis, on s'est rencontrés. La première
fois, c'était en 1978. Notre rencontre et nos conversations
ont abouti à deux réalisations ; en 1981, on a élaboré ensemble
Memory Lane. En 1983, nous avons créé un objet
littéraire bizarre : Poupée blonde, une sorte de
programme d'une pièce de théâtre... qui,
finalement, n'a jamais été jouée !
Généralement, c'est très compliqué de
travailler à deux, mais avec lui, c'était simple.
De plus, on ne le perçoit pas trop de l'extérieur,
mais c'est quelqu'un qui a un grand sens de l'humour.
Ce que j'aime dans son écriture : c'est ce qu'elle dégage à travers
des ambiances, des personnages, des endroits. Pour quelqu'un
comme moi, qui ai toujours vécu à Paris, c'est
très intéressant de lire comment l'écrivain
voit ces quartiers un peu bizarres. C'est comme cela, on se sent
attiré par certains écrits, sans que l'on sache
toujours pourquoi. Je partage avec lui cette manie de tout conserver
: des coupures de presse, des vieilles photos, des papiers. On
se dit que cela finirait par servir un jour et que c'est souvent
le point de départ de quelque chose.
Pour moi, Patrick Modiano fait partie de ces écrivains à l'écriture
impeccable, limpide, créatrice d'un vrai univers. Cette
simplicité n'empêche pas l'écrivain de posséder
une très forte personnalité. Il y a une continuité dans
son œuvre. C'est un artiste qui s'est tracé une ligne
et s'y tient. Il ne cherche pas à épater, il dit
ce qu'il est. J'ajouterais que sa plume est très visuelle,
c'est pour cela qu'elle séduit un artiste comme moi. » Le
Figaro, 27 septembre 2007
Léthargie
" C'est une sorte de choc qui va réveiller le personnage
de sa léthargie [d'Accident nocturne]. La fin d'une période de
sa vie un peu floue. Il rêvait sa vie. C'est symbolique de ces
moments de la vie où les choses basculent du bon ou du mauvais
côté. Une période charnière. Il le dit lui-même: «Sans cet accident...».
C'est en quelque sorte le réveil de quelqu'un qui glissait peut-être...
Comme lorsqu'on est sous l'emprise d'une drogue... Mais ça, c'est
propre à une certaine période de la vie... De
votre vie, à vous?
P.M. Oui. Peut-être cela arrive à des gens qui n'ont pas
d'assises. Des gens qui ne sont pas sur des rails, encadrés par
un milieu, familial ou étudiant. C'est une période que j'ai éprouvée,
à la fois incertaine et...Donc, c'est l'histoire d'un garçon,
racontée par l'homme mûr qu'il est devenu.
P.M. Oui, une histoire racontée avec la distance du temps.
Entretien avec Laurence Liban,
Lire, octobre 2003 à l'occasion de la publication de Accident
nocturne, roman, 2003
Libération
de la France (Chronologie* de la)
La
Libération
de Paris Site personnel.
Ligne
claire
Cette expression est empruntée à la bande dessinée, elle désigne
ces figures ou objets tracés d'un trait, immédiatement lisibles,
sans effort ni hystérie dans l'expression.
Écrire simple, ligne claire... " Les romans de Modiano se
réduisent à l'épure. Les mots y sont manipulés avec soin et prudence.
Les phrases sont des pièges où s'engluent des vies fictives. Le
romancier s'empare de l'autre comme de son jumeau, croisé, entrevu,
pourchassé sans doute, mais qui ne nous dévoilera jamais l'épreuve
de la mort. Modiano nous fascine, mais nous fait peur. Il s'en
excuse : son écriture se fait limpide (anodine) afin de cacher
ce travail de deuil." Hugo
Marsan Le Monde 26/11/93
Littérature (l'ombre
de Vichy sur la) Christian
DELACAMPAGNE, le
Monde du 23 Septembre 1994
Leurre
de la nouvelle période
<< Je me dis
je vais passer enfin à une nouvelle période, mais c'est un leurre.
On est condamné à faire la même chose. Les articles de journaux,
cela vous aide. On ne sait pas très bien ce que l'on écrit, c'est
comme si on était sur des sables mouvants, tant que le livre n'est
pas lu par quelqu'un d'autre. C'est comme une photo ; le négatif
a besoin d'être développé pour que le sujet soit visible. On ne
se voit pas dans la vie, on ne sait pas très bien ce qu'on est.>>
Interview au Club du Livre,
Mai 2001
Libération
de Paris, Les journées
décisives - 18
août. Une fusillade au pont des Arts marque le début
de l'insurrection parisienne.
- 19
août. Trois mille policiers occupent la préfecture
de police.
- 21-22
août. Entrée en vigueur d'une trêve
entre les insurgés et le général
von Choltitz, commandant allemand de Paris, négociée
pas l'intermédiaire
du consul de Suède, Raoul Nordling.
- 22-25
août. Reprise des combats à l'initiative du
Comité parisien de libération dirigé par
le colonel Rol-Tanguy, commandant des FFI de l'Ile-de-France.
- 22
août. Sur l'insistance du général de
Gaulle, Eisenhower, commandant en chef des armées
alliées,
ordonne de pousser la 2e DB de Leclerc sur Paris.
- 24
août. Commandé par le capitaine Raymond Dronne,
un détachement de la 2e DB entre dans Paris
et rejoint l'hôtel de ville.
- 25
août. Capitulation de von Choltitz.
- 26
août. De Gaulle descend l'avenue des Champs-Élysées
et va entendre un Magnificat à Notre-Dame.
- 31
août. Le siège du Gouvernement provisoire de
la République française (GPRF)
est transféré d'Alger à Paris.
Lieux
1
Il habitait tout près de l'hôtel de Suède où Godard tournait
"A bout de souffle"
<< Comme ils tournaient en extérieurs, ils ont
capté le Paris de ces années-là pour l’éternité, le Paris d’"A
bout de souffle" ou de "Cléo de 5 à 7". A l’époque,
ils ne se rendaient pas comptequ’ils allaient laisser au présent
tout un bloc de passé. (…) Quand Desplechin tourne "Comment
je me suis disputé (ma vie sexuelle)" au café Le Rostand,
rue de Médicis, j’ai l’impression que c’est le même café qu’on
voit dans le court métrage de Godard, "Tous les garçons
s’appellent
Patrick..." Ce qui serait amusant, ce serait de voir les
deux films l’un après l’autre, ce serait bizarre, à presque
quarante ans de distance... Il faudrait les projeter en surimpression...
Les années passent et on retourne toujours sur les mêmes lieux...
>>
Lieux
2
Les adresses, les lieux ne sont jamais au hasard, ils sont
tous porteurs d'une force évocatrice. D'ailleurs, il fait souvent
des repérages, tant il a besoin de lieux réels pour provoquer
sa rêverie.
Les
Lieux
<< La cité romanesque est un monde avant tout
verbal, un espace créé par des mots. Chez Modiano,
il existe un culte de la mémoire des lieux très
poussé,
au centre de sa stratégie romanesque : en même
temps qu’ils participent de l’effet de réel,
les lieux jouent un rôle structurel. Il y a trois grands
axes dans l’appréhension de la ville : dans un
premier temps, ils sont les embrayeurs du récit. En
terme de repérage absolu, le locuteur, c’est à dire
le narrateur qui se souvient, construit son récit à partir
des lieux qu’il arpente : la diégèse naît à partir
des déictiques spatiaux, qui organisent la vision du
monde évoqué. Déambulant dans une cité mémoire,
il convoque des images et des réminiscences qui formeront
peu à peu le corps du récit.
En second lieu,
les lieux sont le reflet des états d’âmes
du personnage, le narrateur projetant son univers mental sur
les lieux qu’il parcourt.
Enfin, les lieux en disent plus
long sur les personnages que d’éventuelles descriptions
psychologiques, quasi-inexistantes dans le récit : non seulement
ils se définissent
par rapport aux lieux qu’ils fréquentent, mais en
plus ces lieux interfèrent sur le déroulement de
leur vie.>> Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris
IV, Sorbone.
Lieux
et Mémoire*
<< Sa mémoire est fragmentaire et associative : grâce à une
sorte de translation de repères, il mêle volontiers souvenirs personnels,
fantasmes, Histoire et littérature, brouillant la ligne de démarcation
entre la fiction et la réalité.(...) Les lieux, en plus de leur
fonction narrative, ont un rôle référentiel : ils sont des
panneaux qui, en plus de donner une cohérence chronologique au récit,
fournissent de précieuses indications sur la portée personnelle
et historique du texte. S’il ne cherche pas à livrer dans son œuvre
son autobiographie, les lieux sont cependant entourés d’un réseau
de connotations personnelles qui permettent un déchiffrage de l’espace
romanesque : en effet, la topographie fait plus qu’esquisser un décor,
et les lieux, loin d’être des objets à décrire, sont
scrutés comme des sources dont le sens peut naître.
Il ne s’agit pas de voir dans le narrateur un reflet exact de l’auteur,
mais de démontrer que la fiction devient autofiction dans la mesure où elle
s’inscrit dans une ville, Paris, au centre de la mémoire et de l’imaginaire
de Modiano, et sur laquelle il fait fonction de deus ex machina.
Aussi les lieux renvoient-ils à une réalité extra-textuelle,
liée tantôt à l’expérience de l’auteur,
tantôt à l’Histoire, assez consistante pour dessiner géographiquement
sur une carte l’univers personnel de l’auteur. « Son » Paris
est une ville divisée, et le narrateur est écartelé entre
la Rive Gauche et la Rive Droite, qui symbolisent l’enfance face au monde
adulte, (...) Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick
Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.
La Littérature contemporaine
"- Vous qui avez été publié par Queneau,
quel regard portez-vous sur la littérature contemporaine
?
- Il y a un foisonnement beaucoup plus grand, qui m'intéresse
vraiment. Ils arrivent à faire des choses sur le présent,
sans la distance classique, qui me fascine. Quand j'ai commencé à publier,
il y avait encore la génération des grands mastodontes.
Malraux, Simenon, Montherlant, les derniers livres de Céline,
Giono... Ils auraient pu être mes grands-pères.
Les gens de ma génération, eux, étaient
très peu littéraires. Je me sentais presque coupable
par rapport à eux, parce qu'ils avaient des préoccupations
plus politiques. La littérature était un truc désuet,
avec des tribunaux comme le Nouveau Roman... On s'est débarrassé de
ces gangues....
- Richard Millet, lui, dit que « la littérature
a fait son temps ».
- Je ne suis pas d'accord, c'est comme la botanique, il y a toujours
des croisements à faire, comme les roses. Quand on dit
que la littérature est morte, c'est parce qu'on voudrait
que les choses meurent avec vous. Je ne vois pas pourquoi. Les
gens de la fin du XIXe siècle, quand ils voyait tous les
trucs des années 20, ça n'avait plus de sens pour
eux. Le monde est une matière romanesque folle, et j'aimerais
bien pouvoir... Tenez, dans mes romans, y a pas de portables,
ils vont encore dans des cabines téléphoniques,
mais le portable, ça peut être quelque chose de
complètement délirant." Entretien
avec Christophe Ono-dit-Biot , à l'occasion de la parution de
Dans le café de la jeunesse perdue, 27/09/2007, - © Le
Point N°1828-
Livres
(Comment j'écris mes )
<< Le mot est fort, presque moral, mais c'est ce que je ressens. D'un
livre à l'autre, je rafistole des choses entre elles, je bricole. C'est une sorte
de patchwork, mais j'oublie des éléments en cours de route, et j'essaie ensuite
de les rattraper. Je reprends des choses trop superficielles, pour les approfondir,
comme si quelque chose avait germé. C'est bizarre, mais il y a une sorte de logique
interne... Pendant le premier mois, on ne sait pas où on va, c'est pénible. Quand
c'est fini, ça ne correspond plus du tout à ce qu'on imaginait. C'est pareil
depuis trente ans. Au début, on s'embarque, on cafouille, on va à l'aveuglette.
Puis ça se met en place, mais jusqu'à la fin, on bifurque, on croit que c'est
fichu, mais il suffit de revenir en arrière pour s'apercevoir où on s'est fourvoyé.
Parfois c'est décourageant. Godard disait, je crois, qu'il avait coupé au hasard
dans la pellicule de son premier film. C'est vrai. Il suffit quelquefois de taillader,
pas vraiment au hasard, il y a toujours des intermèdes qu'on peut couper. Le
texte est souvent comme une masse molle qui vous paralyse, mais vous taillez
dans le vif, vous enlevez les doublons, les répétitions. Et vous repartez. Écrire,
c'est comme un lent travail d'accommodation, comme un regard qui divergerait
et qu'on redresserait peu à peu. Je ne trouve jamais le bon angle d'emblée. (...) Au
départ, on louche, on voit tout en double. Puis la mise en place, l'accommodation,
se fait.>> Libération 26/04/01
 
Livret
de famille (1977)
Résumé
de l'éditeur
Quatorze
récits où l'autobiographie se mêle aux souvenirs imaginaires.
L'auteur peint aussi bien une soirée de l'ex-roi Farouk que son
père traqué par la Gestapo, les débuts de sa mère, girl dans un
music-hall d'Anvers, les personnages équivoques dont le couple
est entouré, son adolescence, et enfin quelques tableaux de son
propre foyer. Tout cela crée peu à peu un «livret de famille».
Livret
de famille, premières
pages
LOI portant
statut des juifs.
| 18
Octobre 1940 JOURNAL OFFICIEL DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE
LOI portant
statut des juifs.
Nous,
Maréchal de France, chef de l'Etat français,
Le conseil des ministres entendu,
Décrétons:
Art. 1. - Est regardé comme juif, pour l'application de
la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents
de race Juive ou de deux grands-parents de la même race,
si son conjoint lui-môme est juif.
Art. 2. - L'accès et l'exercice des fonctions publiques
et mandats énumérés ci-après sont Interdits aux juifs:
1 Chef de l'État, membre du Gouvernement, conseil d'État,
conseil de l'ordre national de la Légion d'honneur, cour
de cassation, cour des comptes, corps des mines, corps
des ponts et chaussées, Inspection générale des finances,
cours d'appel, tribunaux de première instance, Justices
de paix; toutes juridictions d'ordre professionnel et
toutes assemblées issues de l'élection.
2. Agents relevant du département des affaires étrangères,
secrétaires généraux des départements ministériels, directeurs
généraux, directeurs des administrations centrales des
ministères, préfets, sous-préfets, secrétaires généraux
des préfectures, Inspecteurs généraux des services administratifs
au ministére de l'intérieur, fonctionnaires de tous grades
attachés à tous services de police.
3. Résidents généraux, gouverneurs généraux, gouverneurs
et secrétaires généraux des colonies, Inspecteurs des
colonies.
4. Membres des corps enseignants.
5. Officiers des armées de terre. de mer et de l'air.
6. Administrateurs,.
directeurs, secrétaires généraux dans les entreprises
bénéficiaires de concessions ou de subventions, accordées
par une collectivité publique, postes à la nomination
du Gouvernement dans les entreprises d'intérêt général.
Art. 3. - L'accès et l'exercice de toutes les fonctions
publiques autres que celles énumérées à l'article 2 ne
sont ouverts "aux Juifs que s'ils peuvent exciper
de l'une des conditions suivantes:
a) Etre titulaire de la carte de combattant 1914-1918
ou avoir été cité au cours de la campagne 1914-1918;
b) Avoir été cité à l'ordre du Jour au cours de la campagne
1939-1940;
c) Etre décoré
de la Légion d'honneur à titre -militaire ou de la médaille
militaire.
` Art. 4. - L'acces et l'exercice des professions libérales,
des professions libres, des fonctions dévolues aux officiera
ministériels et à tous auxiliaires de la justice sont
permis aux juifs, à moins qui des règlèments d'administration
publique n'aient fixé pour eux une proportion déterminée.
Dans ce cas, les mêmes règlements détermineront les conditions
dans lesquelles aura lieu l'élimination des juifs en surnombre.
5. - Les juifs ne pourront sans condition ni réserve,
exercer l'une quelconque des professions suivantes :
Directeurs, gérants, rédacteurs de Journaux, revues, agences,
ou périodiques, à l'excepdon des publications de caractère
strictement scientifique.
Directeur, administrateurs, gérants d'entreprises ayant
pour objet la fabrication, l'impression, la distribution,
la présentation de films cinématographiques; metteurs
en scène et directeurs de prises de vues, compositeurs
de scénarios, directeurs, administrateurs, gérants de
salles de théâtres ou de cinématographie; entrepreneurs
de spectacles, directeurs, administrateus, gérants de
toutes entreprises se rapportant à la radiodiffusion.
Des règlements d'administration publique fixeront, pour
chaque catégorie, les conditions dans lesquelles les autorités
publiques pourront s'assurer du respect, par les intéressés,
interdictions prononcées au présent article, ainsi que
les sanctions attachées à ces interdictions.
Art. 6. - En aucun cas, les juifs ne peuvent faire partie
des organismes chargés de représenter les professions
visées aux articles 4 et 5 de la présente loi ou d'en
assurer la discipline.
Art. 7- Les fonctionnaires juifs visés auxarticles 2 et
3 cesseront d'exercer leurs fonctions dans les deux mois
qui suivront la promulgation de la présente loi. Ils seront
admis à faire valoir leurs droits à la retraite s'ils
remplissent les conditions de durée de service; à une
retraite proportionnelle s'ils ont au moins quinze ans
de service; ceux ne pouvant exciper d'aucune de ces conditions
recevront leur traitement pendant une durée qui sera fixée,
pour chaque catégorie, par un règlement d'adminis- tration
publique.
Art. 8. -
Par décret individuel pris en conseil d'État et dûment
motivé, les juifs qui, dans les domaines littéraire, scientifique,
artistique; ont rendu des services exceptionnels à l'Etat
français, pourront être relevés des interdictions prévues
par la présente loi.
Ces décrets et les motifs qui les justifient seront publiés
au Journal officiel.
Art. 9. - La présente loi est applicable à l'Algérie,
aux colonies, pays de protectorat et territoires sous
mandat.
Art. 10. - Le présent décret sera publié au Journal officiel
pour être observé comme loi de l'Etat.
Fait À Vichy, le 4 octobre 1940.
Ph PETAIN
Par le Maréchal de France, chef de l'État français
La vice-président
, du conseil,
PIERRE LAVAL.
Le garde
des sceaux,
ministre secrétaire d'État à la justice,
RAHAEL ALIBERT.
Le ministre
secrétaire d'État à l'intérieur,
MARCEL PEYROUTON
le ministre
secrétaire d'Etat aux affaires étrangères
PAUL
BAUDOUIN.
le ministre
secrétaire d'Etat à la guerre
G. HUNTZIGER
le ministre
secrétaire d'Etat aux finances
YVES
BOUTHILLIER
le ministre
secrétaire d'Etat à la marine
A. DARLAN
le ministre
secrétaire d'Etat à la production industrielle et au travail
RENE
BELIN
le ministre
secrétaire d'Etat à l'agriculture
PIERRE
CAZIOT |
LOI sur les
ressortissants étrangers
de race Juive.
| Nous,
Maréchal de France, chef de l'Etat français,
Le conseil des ministres entendu,
Décrétons:
Art. 1. -
Les ressortissants étrangers de race juive pourront, à
dater de la promulgation de la présente loi, être internés
dans des camps spéciaux par décision du préfet du département
de leur résidence.
Art. 2. -
Il est constitué auprès du ministre decrétaire d'Etat
à l'intérieur une commission chargée de l'organisation
et de l'administration de ces camps.
Cette commission
comprend :
Un inspecteur
général des services administratifs ;
Le directeur
de la police du territoire et des étrangers, ou son représentant
;
Le directeur
des affaires civiles du ministère de la justice ou son
représentant ;
Un représentant
du ministère des finances.
Art. 3. -
Les ressortissants étrangers de race juive pourront en
tous temps se voir assigner une résidence forcée par le
préfet du département de leur résidence.
Art. 4. -
Le present décret sera publié au journal officiel pour
être observé comme loi de l'Etat.
Fait à Vichy,
le 4 octobre 1940.
PH. PETAIN
Par le maréchal
de France chef de l'Etat français.
Le minisitre
secrétaire d'Etat à l'intérieur,
MARCEL PEYROUTON
Le ministre
secrétaire d'Etat aux finances
YVES BOUTHILLIER
Le garde
des sceaux, ministre secrétaire d'Etat à la justice
RAPHAEL
ALIBERT |
Pierre
LOTI, pseudonyme de Julien Viaud.
Écrivain français (Rochefort, 1850 — Hendaye, 1923).Marin
de carrière, il introduisit dans le roman un exotisme impressionniste,
où il fit passer son incurable nostalgie (Aziyadé, 1879;
le Roman d'un spahi, 1881; Mon frère Yves, 1883;
Pêcheur d'Islande, 1886; Madame Chrysanthème, 1887;
Ramuntcho, 1897). (Académie française, 1891). Emmanuel
Berl s'est montré quand Modiano avoua son intérêt pour Loti :
"Mais qui lit Pierre Loti, aujourd'hui ?"( E Berl 1976,
Interrogatoire)
Lourde
légère
"En regardant l'Atalante ou les Contrebandiers
de Moonfleet, je me disais aussi que la caméra – lourde ou
légère – n'était pas simplement faite pour capter la vie quotidienne
ou la lumière naturelle, mais aussi pour rendre sensibles les
vagues de rêves qui se dégagent des objets les plus usuels : une
péniche, un phonographe, un tatouage, une plage anglaise..."
"Lumière
incertaine de mes origines (la)"
C'est de la sorte qu'il nomme la période de l'occupation face
à Jean-Louis Ezine qui l'interroge de nouveau sur ce fond historique
qui circule dans la plupart de ses romans. Il fallut attendre
la fin des anées 90 pour que PM commence à s'éloigner de cette
toile, cette trame si obsédante dans laquelle il semblait définitivement
pris. Et si le versant métaphysique de l'Occupation le concerne
plus que les aspects référentiels c'est bien parce qu'il est depuis
toujours à une réflexion ontologique où les figures maternelle
et paternelle, toutes deux estompées, ravivent le sentiment des
a-topos, sans lieu. Aussi, l'obsession de la mémoire, des réminiscences,
des noms de lieux, des noms du père
"Comme tous les gens qui n'ont ni terroir ni racines,
je suis obsédé par ma préhistoire. Et ma préhistoire, c'est la
période trouble et honteuse de l'Occupation: j'ai toujours eu
le sentiment, pour d'obscures raisons d'ordre familial, que j'étais
né de ce cauchemar. Les lumières crépusculaires de cette époque
sont pour moi ce que devait être la Gironde pour Mauriac ou la
Normandie pour La Varende; c'est de là que je suis issu. Ce n'est
pas l'Occupation historique que j'ai dépeinte dans mes trois premiers
romans, c'est la lumière incertaine de mes origines. Cette ambiance
où tout se dérobe, où tout semble vaciller..."
Jean-Louis Ezine . Les écrivains
sur la sellette. Paris: Le Seuil, 1981. 22.
"Pourquoi
ici plus que dans n'importe quel autre endroit, ai-je senti l'odeur
vénéneuse de l'Occupation, ce terreau d'où je suis issu ?"
Livret de famille.
Gallimard, Coll.folio, 1981. 202.
"L'Occupation
est une sorte de microcosme, de condensation de tout le drame
humain, avec à la fois l'horreur et l'élan vital, et le côté aphrodisiaque
qu'engendre l'horreur: les gens se sentant menacés veulent en
même temps continuer à vivre... La condition humaine est condensée
dans des périodes comme celle-là... L'amour, la mort. les gens
qui disparaissent, la culpabilité... En fait le point de vue métaphysique
me trouble plus que le point de vue historique." Dominique
Montaudon. Quoi Lire Magazine (Mars 1989). 8.
Pierre
LOTI, pseudonyme de Julien Viaud
Écrivain français (Rochefort, 1850 — Hendaye,
1923).
Marin de carrière, il introduisit dans le roman un
exotisme impressionniste, où il fit passer son incurable
nostalgie (Aziyadé, 1879; le Roman d'un spahi, 1881;
Mon frère Yves, 1883; Pêcheur d'Islande, 1886;
Madame Chrysanthème, 1887; Ramuntcho, 1897). (Académie
française, 1891).
<< Pierre Loti et l'obsession du néant
Une enfance délicieuse entre des parents âgés,
un frère et une soeur de beaucoup ses aînés
et tout attentifs à lui plaire ; une adolescence exaltée
par le rêve, à l'ombre des bois et au bord de l'océan
; puis quelques années de jeunesse pauvre, comme pour
rendre plus charmant le premier sourire de la fortune ; entre
vingt et trente ans, de longs voyages en mer, les plus beaux
sites du monde visités, l'offrande des plus romanesques
amours ; autour de la trentaine, pour quelques pages de journal
nonchalamment publiées, la gloire littéraire survenant
comme par surprise et substituant en quelques années au « matelot
Pierre » le personnage de Pierre Loti : lu par un immense
public, académicien à quarante ans, adulé par
le monde, ami de deux reines ; et, jusqu'à la vieillesse,
la même existence agitée de voyageur et de prince
des lettres, de pèlerin et de poète des paysages
grandioses.
Mais
ouvre-t-on l'oeuvre ? Ces quarante volumes de confidences ne sont
qu'une
longue et toujours pareille élégie,
mouillée de vraies larmes. L'enfant gâté ressent,
tout petit, « l'oppression des crépuscules ». « Toujours, écrira-t-il
dans Le Roman d'un enfant, j'ai eu horriblement conscience du
néant des néants, de la poussière des poussières. » Et
ce sera toujours, jusqu'à la vieillesse inapaisée,
la même plainte, le même thrène : les choses
nous quittent, les êtres chéris ferment leurs yeux
dans la mort, le néant nous assiège et nous aura.
Loti n'écrit des livres que pour lutter contre l'obsession
de s'écouler dans le temps, pour appeler la pitié de
ceux qui lui survivront.>>
Par Pierre-Henri Simon, Le Monde, 21-01-1950
Le
lycée de la place du Panthéon
<<Mon père est venu une seule fois me rendre visite dans cet établissement.
Le proviseur du lycée, qu'il avait averti par téléphone
de son passage, m'avait donné l'autorisation de l'attendre sous le porche
de l'entrée. Ce proviseur portait un joli nom : Adonis Delfosse.Je
revois la silhouette de mon père, là, sous le porche, mais je ne
distingue pas son visage, comme si sa présence dans ce décor de
couvent médiéval me paraissait irréelle. La silhouette d'un
homme de haute taille, sans tête. Je
ne sais plus s'il existait un parloir. Il me semble que notre entrevue a eu lieu
au premier étage dans une salle qui devait être la bibliothèque,
ou bien la salle des fêtes. Nous étions seuls, assis à une
table, l'un en face de l'autre. Mon père m'exposait les projets qu'il
avait formés pour mon avenir.Il
souhaitait que je parte au service militaire en devançant l'appel. Les
quatre années qui ont suivi - jusqu'à ce que j'atteigne l'âge
de la majorité -, il n'a pas renoncé à ce projet. Il voulait
lui-même régler toutes les formalités à la caserne
de Reuilly. Puis ce serait le départ pour une autre caserne, vers l'est. Je
l'ai raccompagné jusqu'au porche du lycée. Je l'ai vu s'éloigner
sur la place du Panthéon. Un jour, mon père m'avait confié qu'il
fréquentait lui aussi, à dix-huit ans, le quartier des Ecoles.
Il avait tout juste assez d'argent pour prendre en guise de repas un café au
lait et quelques croissants au Dupont-Latin. En ce temps-là, il avait
un voile au poumon. Je ferme les yeux et je l'imagine remontant le boulevard
Saint-Michel, parmi les sages lycéens et les étudiants d'Action
française. Son Quartier latin à lui, c'était plutôt
celui de Violette Nozière. Il avait dû la croiser souvent sur le
boulevard. Violette, la belle écolière du lycée Fénelon,
qui élevait des chauves-souris dans son pupitre.>> Ephéméride,
2002, Mercure
de
France, ed.
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