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1999-2017

 

DIMANCHES D'AOUT

Patrick Modiano

(Premières pages)

Son regard a fini par croiser le mien. C'était à Nice, au début du boulevard Gambetta. Il se tenait sur une sorte de podium devant un étalage de vestes et de manteaux de cuir, et je m'étais glissé au premier rang des badauds qui l'écoutaient vanter sa marchandise.
A ma vue, il a perdu son bagout de camelot. Il parlait d'une manière plus sèche, comme s'il voulait établir une distance entre son auditoire et lui et me faire comprendre que ce métier qu'il exerçait, là, en plein air, était au-dessous de sa condition.
En sept ans, il n'avait pas beaucoup changé: seul son teint me semblait plus rouge. Le soir tombait et un coup de vent s'est engouffré dans l'avenue Gambetta avec les premières gouttes de pluie. A côte de moi, une femme aux cheveux blonds bouclés essayait un manteau de cuir. De son podium, il se penchait vers elle et l'observait d'un air encourageant:
- Il vous va à merveille, madame.
La voix avait toujours son timbre métallique, un métal qui, depuis le temps, se serait rouillé. Déjà, les badauds se dispersaient à cause de la pluie et la femme blonde ôtait le manteau qu'elle déposait timidement en bordure de l'étalage.
- C'est une véritable occasion, madame... au prix américain... Vous devriez...
Mais sans lui laisser le temps de poursuivre, elle se détournait vite, et s'esquivait avec les autres, comme si elle avait honte de prêter l'oreille aux propositions obscènes d'un passant.
Il est descendu de son podium et a marché vers moi. - Quelle bonne surprise... J'ai l'œiL. Je vous ai tout de suite reconnu...
Il paraissait gêné, presque craintif. Moi, au contraire, je me sentais calme et détendu.
- C'est drôle de se retrouver ici, hein? lui ai-je dit.
- Oui.
Il souriait. Il avait repris son assurance. Une camionnette s'arrêta en bordure du trottoir, à notre hauteur, et un homme en blouson de cuir en sortit.
- Tu peux démonter tout ça...
Puis il me regarda droit dans les yeux.
- On boit un verre?
- Si vous voulez.
- Je vais boire un verre avec monsieur, au Forum.
Viens me chercher dans une demi-heure.
L'autre commença à charger les manteaux et les vestes de cuir de l'étalage dans la camionnette, tandis qu'autour de nous le flot des clients s'écoulait par les portes du grand magasin qui fait le coin de la rue de la Buffa. Une sonnerie grêle annonçait la fermeture.
- Ça va... Il ne pleut presque plus...
Il portait un sac de cuir très plat en bandoulière.
Nous avons traversé le boulevard et suivi la Promenade des Anglais. Le café était tout près, à côté du cinéma Le Forum. Il a choisi une table derrière la baie vitrée et s'est laissé tomber sur la banquette.
- Quoi de neuf? m'a-t-il dit. Vous êtes sur la côte d'Azur?
J'ai voulu le mettre à l'aise:
- C'est drôle... Je vous ai vu l'autre jour sur la Promenade des Anglais...
- Vous auriez dû me dire bonjour.
Sa silhouette massive, le long de la Promenade, et ce sac de cuir en bandoulière qu'arborent certains hommes, vers cinquante ans, avec des vestes trop cintrées, dans le but de garder une silhouette juvénile...
- Je travaille depuis quelque temps dans la région...J'essaie d'écouler des stocks de vêtements de cuir...
- Ça marche?
- Comme ci, comme ça. Et vous?
- Moi aussi je travaille dans la région, lui ai-je dit. Rien d'intéressant...
Dehors, les grands lampadaires de la Promenade s'allumaient peu à peu. D'abord une clarté mauve et vacillante qu'un simple coup de vent risquait de souiller comme la flamme d'une bougie. Mais non. Au bout d'un instant, cette lumière incertaine devenait blanche et dure.
- Alors, nous travaillons dans le même coin, m'a-t-il dit. Moi, j'habite Antibes. Mais je circule beaucoup...
Son sac de cuir s'ouvrait de la même manière que les cartables d'écoliers. Il en sortit un paquet de cigarettes.
- Vous n'êtes plus jamais dans le Val-de-Marne? demandai-je.
- Non, c'est fini.
Il y eut un instant de gêne entre nous.
- Et vous? me demanda-t-il. Vous êtes revenu là-bas?
- Jamais.
La seule pensée de me retrouver le long de la Marne me fit frissonner. Je jetai un regard vers la Promenade des Anglais, le ciel orange qui s'assombrissait, et la mer. Oui, j'étais bien à Nice. J'avais envie de pousser un soupir de soulagement.
- Je ne voudrais pour rien au monde revenir dans cet endroit, lui dis-je.
- Moi non plus.
Le garçon déposait le jus d'orange, la fine à l'eau et les verres sur la table. L'un et l'autre nous nous accrochions du regard au moindre de ses gestes, comme si nous voulions retarder le plus longtemps possible le moment de reprendre la conversation. C'est lui qui a fini par rompre le silence.
- Je voudrais mettre quelque chose au point avec vous...
Il me considérait d'un œil éteint.
- Voilà... Je n'étais pas marié avec Sylvia malgré les apparences... Ma mère ne voulait pas de ce mariage...
Pendant une fraction de seconde, la silhouette de Mme Villecourt m'est apparue, assise sur le ponton, au bord de la Marne.
- Vous vous rappelez ma mère... Ce n'était pas une femme facile... Il y avait des problèmes d'argent entre nous... Elle m'aurait coupé les vivres si je m'étais marié avec Sylvia...
- Vous m'étonnez beaucoup.
- Eh bien, c'est comme ça...
Je croyais rêver. Pourquoi Sylvia ne m'aurait-elle pas dit la vérité? Je me souvenais même qu'elle portait une alliance.
- Elle voulait faire croire que nous étions mariés... C'était pour elle une question d'amour-propre... Et moi, je me suis conduit comme un lâche... J'aurais dû me marier avec elle...
Il fallait bien que je me rende à l'évidence: cet homme ne ressemblait pas à celui d'il y a sept ans. Il ne manifestait plus cette confiance en lui-même et cette grossièreté qui me le rendaient odieux. Au contraire, il était empreint, maintenant, d'une douceur résignée. Ses mains même avaient changé. Il ne portait plus de gourmette.
- Si j'avais été marié avec elle, tout aurait été bien différent...
- Vous croyez?
Décidément, il parlait de quelqu'un d'autre que de Sylvia, et les choses, avec le recul, avaient un autre sens pour lui que pour moi.
- Elle ne m'a pas pardonné cette lâcheté... Elle m'aimait... J'étais le seul qu'elle aimait...
Son sourire triste était aussi surprenant que le sac qu'il portait en bandoulière. Non, je n'avais pas affaire au même homme que celui des bords de Marne. Peut-être avait-il oublié des pans entiers du passé ou fini par se persuader que certains évènements, aux conséquences si lourdes pour nous tous, n'avaient jamais eu lieu. J'éprouvais une envie irrésistible de le secouer.
- Et le projet de restaurant et de piscine dans cette petite île, du côté de Chennevières?
J'avais haussé la voix et rapproché mon visage du sien. Mais loin d'être embarrassé par ma question, il conservait son sourire triste.
- Je ne vois pas ce que vous voulez dire... Vous savez, je m'occupais surtout des chevaux de ma mère... Elle avait deux trotteurs qu'elle faisait courir à Vincennes...
Il paraissait de si bonne foi que je n'ai pas voulu le contredire.
- Vous avez vu tout à l'heure le type qui chargeait mes manteaux de cuir dans la camionnette? Eh bien, il joue aux courses... A mon avis, il ne peut y avoir qu'un malentendu entre les hommes et les chevaux...
Se moquait-il de moi? Non. Il avait toujours été dépourvu du moindre humour. Et la lumière du néon accentuait l'expression lasse et grave de son visage.
- Entre les chevaux et les hommes, ça ne colle que très rarement... J'ai beau lui dire qu'il a tort de jouer aux courses, il continue mais il ne gagne jamais... Et vous? Toujours photographe?
Il avait prononcé les derniers mots du timbre métallique qui était le sien, il y a sept ans.
- A l'époque, je n'avais pas très bien compris votre projet d'album photographique...
- Je voulais faire des photos sur les plages fluviales des environs de Paris, lui dis-je.
- Les plages fluviales? Et c'est pour cela que vous étiez installé à La Varenne?
- Oui.
- Pourtant, ce n'est pas vraiment une plage fluviale.
- Vous trouvez? Il Y a quand même le Beach...
- Et je suppose que vous n'avez pas eu le temps de prendre vos photos?
- Si, si... Je pourrais vous en montrer quelques-unes, si vous voulez...
Notre conversation devenait oiseuse. C'était étrange de s'exprimer ainsi, à demi-mot, ou par sous-entendus.
- En tout cas, je peux dire que j'ai appris des choses bien édifiantes... Et ça m'a servi de leçon...
Ma remarque le laissait de marbre. Et pourtant, je l'avais formulée d'un ton agressif. J'ai insisté:
- Vous aussi, je suppose, vous gardez un mauvais souvenir de tout cela?
Mais j'ai regretté aussitôt ma provocation. Elle avait glissé sur lui et il m'enveloppait de son sourire triste. - Je n'ai plus aucun souvenir, me dit-il.
Il a jeté un œil sur son bracelet-montre.
- On va bientôt venir me chercher... C'est dommage... J'aurais voulu rester plus longtemps avec vous...
Mais j'espère que nous allons nous revoir...
- Vous voulez vraiment me revoir?
Je ressentais un malaise. J'aurais été moins désemparé en présence du même homme qu'il y a sept ans.
- Oui. J'aimerais bien vous revoir de temps en temps pour que nous parlions de Sylvia.
- Vous croyez que c'est vraiment utile?
Comment pouvais-je lui parler de Sylvia? C'était à se demander si, après sept ans, il ne la confondait pas avec une autre. Il se rappelait que j'avais été photographe mais, chez les vieillards qui ont perdu la mémoire, il subsiste encore quelques lambeaux du passé: un goûter d'anniversaire de leur enfance, les paroles d'une berceuse qu'on leur chantait...
- Vous ne voulez plus parler de Sylvia? Mettez-vous bien ça dans la tête...
Il tapait du poing sur la table et je m'attendais aux menaces et aux chantages d'autrefois, dilués par le temps, bien sûr, comme les propos de ces criminels de guerre gâteux, que l'on traîne, quarante ans après leurs forfaits, devant un tribunal.
- Mettez-vous bien dans la tête que rien ne serait arrivé si je m'étais marié avec elle... Rien... Elle m'aimait... La seule chose qu'elle aurait voulue, c'est que je lui donne moi aussi une preuve d'amour... Et j'ai été incapable de la lui donner...
A le considérer, là, en face de moi, à écouter ces paroles d'un pécheur repenti, je me suis demandé si je n'étais pas injuste envers lui. Il divaguait mais il s'était plutôt amélioré avec le temps. Jamais, à l'époque, il n'aurait pu tenir ce genre de raisonnement.
- Je crois que vous vous trompez, lui dis-je. Mais cela n'a aucune importance. L'intention est bonne, en tout cas.
- Je ne me trompe pas du tout.
Et il frappait de nouveau du poing sur la table d'un geste d'ivrogne. J'ai craint qu'il ne retrouve sa brutalité et son mauvais naturel. Heureusement, à cet instant-là, l'homme de la camionnette est entré dans le café et lui a posé une main sur l'épaule. Il s'est retourné et l'a regardé fixement comme s'il ne le reconnaissait pas.
- Tout de suite... Je suis à toi tout de suite...
Nous nous sommes levés et je les ai raccompagnés jusqu'à la camionnette qui était garée devant le cinéma Le Forum. Il a fait glisser la portière, découvrant une rangée de manteaux de cuir, suspendus à des cintres.
- Vous pouvez vous servir...
Je restais immobile. Alors, il a examiné les manteaux de cuir un à un. Il décrochait leurs cintres et les raccrochait au fur et à mesure.
- Celui-ci doit être à votre taille...
Il me tendit le manteau de cuir, avec le cintre à l'intérieur.
- Je n'ai pas besoin de manteau, lui dis-je.
- Si... Si... Pour me faire plaisir...
L'autre attendait, assis sur le garde-boue de la camionnette.
- Essayez-le,
J'ai pris le manteau et je l'ai enfilé devant lui. Il me considérait du regard aigu d'un tailleur, pendant un essayage.
- Il ne vous gêne pas aux épaules?
- Non, mais je vous dis que je n'ai pas besoin de manteau.
- Prenez-le pour me faire plaisir. J'y tiens absolument.
Il le boutonnait lui-même. J'étais aussi raide qu'un mannequin de bois.
- Il vous va très bien... Et l'avantage avec moi, c'est que j'ai beaucoup de grandes tailles...
Je me laissais faire pour être plus vite débarrassé de lui. Je ne voulais pas discuter. J'avais hâte de le voir partir,
- S'il y a le moindre problème, vous venez l'échanger contre un autre.., Je serai à mon stand, boulevard Gambetta, demain après-midi... Et de toute façon, je vous donne mon adresse...
Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste et me tendit une carte de visite.
- Tenez... mon adresse et mon numéro de téléphone à Antibes... Je compte sur vous...
Il ouvrit la portière de devant, monta et s'assit sur la banquette. L'autre prit place, au volant. Il baissa la vitre et se pencha au-dehors.
- Je sais que vous n'aviez pas de sympathie pour moi, me dit-il. Mais je suis tout prêt à faire amende honorable... J'ai changé... J'ai compris quels étaient mes torts... Surtout envers Sylvia... Je suis le seul qu'elle ait vraiment aimé... Nous reparlerons ensemble de Sylvia, hein ?..
Il me toisait, des pieds à la tête.
- Le manteau vous va à merveille...
Il remonta la vitre sans me quitter des yeux. Mais brusquement, à l'instant où la camionnette démarrait, son visage se figea dans une expression de stupeur: je n'avais pas pu m'empêcher de lui faire - geste incompréhensible de la part d'un homme réservé comme je le suis - un bras d'honneur.


© Gallimard, 1986

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