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Au Temps
Dictionnaire Patrick Modiano

Bernard Obadia

Dernières entrées dans le Dictionnaire

 

B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z 

B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z

F

Faiblesse
Il aurait voulu pouvoir décrire des paysages, comme Tourgueniev ou Thomas Hardy. 

Faire dans la vie
<<Un soir, au cours de l'une de ses visites, mon père est assis en face de moi dans le salon de la maison de la rue du Docteur-Kurzenne, près du bow-window. Il me demande ce que je voudrais faire dans la vie. Je ne sais pas quoi lui répondre.>> Ephéméride, 2002, Mercure de France, ed.

Faits divers 

1. Pour déclencher l'écriture, il a besoin de choses très réelles tels les faits divers qui sont comme comme des départs d'écriture (R Barthes), alors il a entrepris de lire tous les grands faits divers des années 30 aux années 70. Quelque chose l'attire sans savoir quoi.
La rubrique des faits divers est le point de départ à deux romans de Modiano : Dora Bruder et Fleurs de ruine.

"Il y a huit ans, dans un vieux journal, Paris-Soir, qui datait du 30 septembre 1941, je suis tombé à la page trois sur une rubrique : «D'hier à aujourd'hui». Au bas de celle-ci, j'ai lu :"
«PARIS On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris.» 
A partir de cet avis de recherche le narrateur tente de s'imaginer la vie et de retrouver les traces de la jeune fille, 'essaie de trouver des indices, les plus lointains dans le temps'   

2.
"il faut trouver un nouvel angle de vue. C'est difficile parce que, depuis trente-cinq ans, j'ai toujours publié à des distances assez courtes. C'est comme quelqu'un qui prend des fragments, qui ne fait pas ça d'un seul coup, mais par morceaux... Chaque fois que j'ai senti que je pouvais donner le meilleur de moi-même, c'est quand j'avais... C'est pour ça que je suis obsédé par le fait de parler d'un fait divers, que je suis en phase directe avec la réalité. Prenez le cas de Violette Nozière qui avait tué son père, essayé d'empoisonner sa mère. Elle a été condamnée à mort, elle a fait de la prison, elle a été relâchée. Après, elle est devenue dans la vie courante une femme très... et elle a fini avec ses petits-enfants qui ignoraient tout d'elle. Ou encore cette femme que je croisais quand j'avais 17 ans et qui habitait rue du Dragon... Pauline Dubuisson... Ce qui me frappait, c'est qu'il y a des moments de votre vie qui sont complètement hermétiques par rapport au reste, qui vous semblent tellement former un bloc qui ne se rattache pas au reste, que, évidemment, d'un point de vue romanesque, vous avez tendance à..."  Entretien avec Laurence Liban, Lire, octobre 2003. 

3.
Pourquoi les faits divers vous passionnent-ils tant ?
Cela vient d'un souvenir de mes 10-11 ans, terrible : la photo, en Une de Paris Match, de Pauline Dubuisson, une femme accusée de crime passionnel, L'affaire a fait beaucoup de bruit à l'époque, car elle a failli être condamnée à mort. Le regard de cette femme m'avait beaucoup impressionné. Or quelques années plus tard, j'ai croisé par hasard Pauline Dubuisson, qui avait été libérée, rue du Dragon et je l'ai reconnue tout de suite. Mais les faits divers d'aujourd'hui avec leur côté pathologique m'intéressent moins que ceux d'hier, qui renvoyaient davantage à une sorte de fantastique social*...
" Entretien avec Marianne Payot, Delphine Peras, "Je suis devenu comme un bruit de fond", l’Express, 04/03/2010

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Famille juive
Dans Sylvia, en 1952,  son autobiographie fantasmée, Emmanuel Berl  écrivait « J'appartiens, à une de ces familles françaises, qui, à la fois, restent juives et ne le sont plus. (... ) Aussi, le mot juif, l'idée que je suis juif, si lourds de sens et de conséquences, n'ont-ils en moi, cependant, qu'une sonorité aiguë, mais grêle. Ce
fait si important, je suis resté assez longtemps sans le connaître. »
Et si l'œuvre entière de Modiano ne tentait pas d'approcher, un peu seulement, cette notion improbable de la judaïté, tant elle changeait selon les pays de la diaspora. Le son aigu et grêle d'un mot qu'il a décliné à travers de nombreux personnages mais presque -sans le nommer -, presque...

Fantastique social
Pourquoi les faits divers* vous passionnent-ils tant ?
Cela vient d'un souvenir de mes 10-11 ans, terrible : la photo, en Une de Paris Match, de Pauline Dubuisson, une femme accusée de crime passionnel, L'affaire a fait beaucoup de bruit à l'époque, car elle a failli être condamnée à mort. Le regard de cette femme m'avait beaucoup impressionné. Or quelques années plus tard, j'ai croisé par hasard Pauline Dubuisson, qui avait été libérée, rue du Dragon et je l'ai reconnue tout de suite. Mais les faits divers* d'aujourd'hui avec leur côté pathologique m'intéressent moins que ceux d'hier, qui renvoyaient davantage à une sorte de fantastique social*...
" Entretien avec Marianne Payot, Delphine Peras, "Je suis devenu comme un bruit de fond", l’Express, 04/03/2010

Faulkner
A un journaliste qui demandait à Faulkner pourquoi il reprenait toujours les mêmes histoires de folie et de violence, l'auteur de Sanctuaire, répondit, après un silence : "J'épuise un rêve".

Fausse route/ Découragement*
"Quand j'écris un roman, c'est comme si je conduisais une voiture sans visibilité. Il y a parfois du découragement. Je me demande si je n'ai pas fait fausse route". Entretien avec Myriam CHAPLAIN-RIOU, AFP, à l'occasion d la publication de l'Horizon, février 2010

Faux / Vrai*
<< Je crois que tout est vrai[...]. Peut-être tout est faux [...] C’est très difficile. Qu’est-ce qui est vrai ? A part [...] ma petite fille, ma petite fille, ma femme, ma mère, ça, j’en suis sûr... C’est vrai. Le reste...>> Paris-Match, 12 août 1977

Femme narratrice (Une)
Dans le roman "La Petite Bijou" (2001) le narrateur est une femme. Patrick Modiano a abandonné ce "Je" vague des anciens romans. et affirme même se sentir  plus à l'aise avec cette place d'énonciation. "C'est comme si je transcrivais les mots d'une autre personne." Mais alors, ce fameux "Je" repris de livre en livre dans cette sorte d'indécision où le lecteur est incapable de déterminer la place proprement autobiographique de l'invention fictionnelle, ce "Je" a-t-il un statut identique de livre en livre ou n'est-il pas aléatoire selon les épisodes écrits, retranscrits, réinventés, sublimés, reconstruits, etc.~

 

Une fiancée pour Choura

Fiancée pour Choura (une)  [1987], illustrations de Dominique Zehrfuss, Albums, Gallimard Jeunesse.
Résumé
de l'éditeur
<< Vacances de neige pour Choura, le célèbre labrador aux yeux bleus. Le voici à la montagne, dans un hôtel qui est un vrai palais, rempli de couloirs déserts parfaits pour les farces. C'est le temps des leçons de ski avec la baronne Orczy, des cours de patins à glace, des jus d'orange et des valses. C'est surtout pour notre héros le temps des rencontres, car voici la très douce et très belle Flor de Oro dont il tombe terriblement amoureux.
Une nouvelle aventure d'un chien romanesque et libre, où plane encore une fois l'ombre du Mou
ton Rouge.>>

Une fiancée* pour Choura* Une aventure de Choura
" En 1986 et 1987, Patrick Modiano, épaulé par l’illustratrice qui le connaît le mieux, Dominique Zehrfuss, publiait chez Gallimard deux albums pour enfants : Une aventure de Choura et Une fiancée pour Choura. Ce sont des albums paradoxaux comme l’album de Marguerite Duras évoqué déjà ici. Patrick Modiano n’eût-il été Patrick Modiano, aucun éditeur sensé n’aurait édité ces deux livres. Non qu’ils fussent mauvais ou simplement sans intérêt, mais ils ne s’adressent assurément pas à qui ils semblent être destinés.
Choura est un labrador aux yeux bleus, avec des grains de beauté sur le visage. Il vit chez M. et Mme Vervekken, ses maîtres, à Massy-Palaiseau. Ce sont de bons bourgeois, modernes (à la Jacques Tati). Chez eux, il écoute l’adagio d’Albinoni (sans se demander, comme un récent ministre désarmé, qui en est le compositeur), et lit Le Mouron rouge. Subjugué par ce livre, il écrit à la baronne Orczy pour lui dire son admiration ; en retour elle l’invite à Monte-Carlo, où elle réside, pour en faire son secrétaire particulier. Ses nouvelles fonctions consistent pour l’essentiel à lézarder dans la piscine, à faire du ski nautique et à danser lors de soirées pendant lesquelles la baronne et Porfirio Rubirosa papotent.

Dans le deuxième album, la baronne emmène son secrétaire particulier, Choura, aux sports d’hiver. A la patinoire, Choura fait la connaissance de Flor de Oro, une jeune chienne en vacances avec son maître. Les deux chiens se plaisent et le maître de Flor de Oro propose à la baronne de les fiancer. Il les embarque tous pour Santo-Rosario, l’île dont il est président. Choura se prend à rêver d’un jour lui succéder, pendant que la baronne écrit un nouveau roman d’aventures.
"Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree." écrit Modiano dans Un Pedigree. L’image vient de loin. Choura, le héros des ces deux aventures bien antérieures est un chien anthropomorphe. Il marche sur les pattes arrières, valse et s’initie au ski nautique. Il est allé à l’école, fréquente seul les cinémas, lit la baronne Orczy et apprend à taper à la machine. De là à l’imaginer substitut de l’auteur… Incontestablement la mythologie personnelle de Modiano affleure dans ces petits textes. Rubirosa qu’on a croisé aussi dans La place de l’étoile, Rue des boutiques obscures, et Quartier perdu est la figure centrale des deux récits. Dans le premier, il évoque les souvenirs de leur jeunesse avec la baronne (au mépris de toute vraisemblance, 44 ans les séparaient). Dans le second, la jolie fiancée de Choura se prénomme Flor de Oro, comme la fille du dictateur Trujillo, qu’épousa le séduisant Porfirio. Rubirosa précédé d’une réputation flatteuse (les maîtres d'hotel désigneraient de son nom les moulins à poivre king size) épousa ensuite Danielle Darrieux et on lui attribue des liaisons plus ou moins longues avec Eva Peron, Ava Gardner, Rita Hayworth, Kim Novak, Dolorès del Rio, Veronica Lake et Zsa Zsa Gabor. Une telle conjonction d’actrices de cinéma de l’âge d’or hollywoodien ne pouvait que fasciner Modiano, dont la mère elle-même connut une petite carrière cinématographique.
On voit que rien dans les thèmes ni dans les références ne destine Une aventure de Choura et Une fiancée pour Choura à de jeunes lecteurs. Néanmoins, ils demeurent, à les relire vingt ans plus tard, pleins de charme. Et si Dominique Zehrfuss n’égale pas Pierre Le Tan dans la fusion avec le texte, son travail (qui rappelle un peu celui de Régis Franc) convient tout à fait à l’atmosphère déréalisée des deux récits de Modiano." Blog in girus imun nocte et consomimur igni (http://ingirum.blogspirit.com/modiano_patrick/)

 

Fichier
<< Le 27 septembre 1940, l'administration militaire allemande en France occupée ordonnait : " Toute personne juive devra se présenter jusqu'au 20 octobre 1940 auprès du sous-préfet de son arrondissement dans lequel elle a son domicile ou sa résidence habituelle pour se faire inscrire sur un registre spécial. " L'ordonnance ajoutait : " La déclaration du chef de famille sera valable pour toute la famille. " C'est là un point d'histoire non contesté.
Il n'est pas davantage contesté que l'autorité allemande fut obéie, que dans le département de la Seine 149 734 personnes vinrent se faire recenser, que les fiches les concernant furent établies par des fonctionnaires français de la préfecture de police et, enfin, que ces fiches dûment classées, répertoriées, servirent ensuite aux rafles et aux arrestations. Ainsi furent peuplés en France les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, puis ceux de Compiègne et de Drancy. Ainsi furent bientôt formés les convois à destination de Birkenau et d'Auschwitz.>> Jean Marc Théollyere, Le monde, du 5 février 1993

 

Fiction (ligne de)
<< « Au lieu du sujet, nous trouvons une figure : “je” n’est jamais au point du réel où il se pense et où on le pense. Il n’est peut-être que la fiction de ce point. »(Louis Marin le souligne dans La Voix excommuniée). C’est aussi ce que dit Lacan dans ses Écrits : tout sujet s’appréhende dans une « ligne de fiction ». Cette fiction est bien la seule vérité possible que le sujet puisse produire de lui-même. Aussi l’autofiction en dit-elle sans doute plus long, y compris dans les interstices du non-dit et de l’implicite, que le plus soigné et le plus sincère des récits rétrospectifs de soi.>> Dominique VIART in, "Un genre impossible", Université de Lille CEREN-CNDP, http://www.cndp.fr/revueTDC/884-73409.htm

Fiction et Annecy *
<< Je suis incapable d'écrire un livre de pure fiction. Alors, j'ai mélangé mes propres souvenirs et ceux des filles que j'ai croisées dans les années 60. Comme l'héroïne du deuxième récit, j'ai souffert de vivre dans un pensionnat près d'Annecy, le collège Saint-Joseph de Thônes, et, comme elle, je m'en suis évadé pour rentrer à Paris en train. Comme celle du premier récit, j'ai vécu dans cette atmosphère trouble de la fin de la guerre d'Algérie. Les très rares fois où j'ai vu mon père, c'était à Genève. J'avais 16 ans, on venait me chercher dans mon pensionnat, je traversais la frontière, et j'arrivais dans le hall de l'Hôtel du Rhône où j'assistais à un mystérieux ballet de diplomates, de dirigeants du FLN, d'hommes cravatés à l'air sombre, c'était une ambiance très étrange, très secrète. Enfin, comme la jeune femme du troisième récit, j'ai connu, toujours près d'Annecy, des disciples de Gurdjieff, et j'étais frappé de constater qu'ils étaient toujours recrutés chez des intellectuels se trouvant dans un état physique désespéré.>>

Titre de l'article, Une Jeunesse, à propos du livre "Des inconnues", Nouvel Observateur, 28-01-1999.

Fiction / Vie*
<< Bizarrement, j'ai eu l'impression de m'approcher plus de ma propre vie dans la fiction >>
. Entretien avec Maryline Heck, Magazine Littéraire, n° 490, octobre 2009

Filmer
"Seize ans, j'ai rêvé, comme beaucoup d'autres, d'une caméra légère et même invisible qui permettrait de filmer les rues de Paris, de jour comme de nuit, et qui capterait les visages et les paroles des passants, et les suivrait dans leurs aventures quotidiennes sans qu'ils s'en aperçoivent. Le film que je voyais se projeter sur l'écran aurait été à la fois un film de fiction et un documentaire : des histoires d'inconnus se déroulant dans une lumière naturelle."

"Le terme "prise de vue" n'aurait plus eu de sens. La caméra aurait été si légère que l'on n'aurait pas senti son poids sur l'épaule et qu'elle aurait saisi les regards, les sourires, le mouvement des feuilles et des nuages, sans les geler sur la pellicule – une pellicule si sensible qu'elle se serait laissée tout simplement imprégner par la vie."

"Mais combien d'efforts, d'énergie et de sang-froid pour vaincre toutes les lois de la pesanteur liées à l'art cinématographique... Il m'est vite apparu que, malheureusement, la caméra ne pourrait jamais avoir la légèreté du stylo. Chaque image qui m'émouvait dans un film en me donnant la sensation de la fragilité, de l'éphémère et du naturel – ces images qui vous font dire : oui, la vie, c'est comme ça – avait été le résultat d'un bricolage, parce que les instruments mis à votre disposition étaient insuffisants."

Fiction (la)par Laurent Jenny (2003).
Cours en ligne, Université de Genève

figés
«Je ne crois pas que mes romans soient figés dans une époque — les années 60 ou 40. C'est une rêverie* tout à fait subjective sur les années 60 ou 40… »,
Gérard de Cortanze citant PM, "La Biographie de Patrick Modiano", revue Bon-à-tirer, n°81, 1er avril 2008.

Figuration de soi* (la) par Laurent Jenny (2003).
Cours en ligne, Université de Genève

Filmographie
- Bon voyage* de Jean-Paul Rappeneau (2003), co-scénariste du film

" En juin 1940, à l'hôtel Splendid de Bordeaux sont réunis ministres, journalistes, grands bourgeois, demi-mondaines et espions de tous bords. Là, un jeune homme devra choisir entre une célèbre actrice et une étudiante passionnée, entre les politiques et les voyous, entre l'insouciance et l'âge adulte."

- Le Fils de Gascogne* de Pascal Aubier (1995). co-écriture du scénario avec le réalisateur.
"Immersion dans le milieu du cinema des annees soixante-dix marques par la Nouvelle Vague a travers les aventures de Harvey, jeune provincial et guide a l'occasion, qui accueille a Paris une troupe de chanteurs georgiens venus pour quelques jours donner des concerts. Au cours d'un repas dans un restaurant, un client, affirme reconnaitre en Harvey le fils de Gascogne, figure centrale et seduisante du cinema et de la vie parisienne des annees soixante."

- Généalogies d'un crime* de Raoul Ruiz (1997). Patrick Modiano y a tenu un petit rôle (celui de Bob)
"A Vienne quelque temps avant la guerre, Hermine Helmut von Hug, psychanalyste pour enfants, est persuadee que son neveu age de cinq ans a des tendances homicides. Elle decide donc d'etudier l'evolution inexorable des penchants criminels de son neveu. Celui-ci commet finalement le crime tant attendu: il tue sa tante."

- Une jeunesse* de Moshé Misrahi (1981). Adaptation du roman de Modiano. A noter la présence de Jacques Dutronc et de Charles Aznavour.

- Lacombe Lucien* de Louis Malle (1973). PM a co-écrit le scénario du film avec Louis Malle et le texte a fait l'objet d'une publication. Cf la Bibliographie.

- Le Parfum d'Yvonne* de Patrice Leconte (1994). Libre adaptation de Villa triste*.

- Te quiero* de Manuel Poirier (1997). Libre adaptationdu roman Dimanches d'août*.
"Jean et Sylvia ont quitté la France pour refaire leur vie en Amérique du Sud. Ils débarquent à Lima, au Pérou, le pays natal de Jean, pour y vivre leur passion. Ils ont en leur possession un diamant que Sylvia a volé à son mari et qu'ils espèrent revendre à un prix intéressant. Dans un bar de Lima, ils font la rencontre d'un couple de Français à qui ils proposent d'acheter leur unique bien. Les relations vont alors devenir étranges et ambiguës laissant peu à peu place à des jeux de pouvoir et de séduction."

<< C’est un beau film. Il a pris son autonomie par rapport au livre. Pour des raisons qui lui tenaient à cœur, Manuel Poirier a voulu que tout se passe à Lima. Il a su créer, par des images et des sensations très fortes, une osmose entre les personnages et la ville. Je peux dire que le Lima de Manuel Poirier me rend brusquement concret, sensible et tactile ce qui n’était jusqu’à présent pour moi qu’un paysage intérieur.>> Texte publié sur le site Diaphana.


Fils (un bon)
Jérôme Garcin -  A la question: «Vous jugez-vous comme un bon fils?», vous répondez: «Je n’ai jamais été un fils.» Et vous ajoutez même: «Pas d’études, pas de parents.» C’est terrible...
P. Modiano. – C’est surtout péremptoire. Mais j’ai toujours été troublé de constater que beaucoup d’écrivains, y compris Baudelaire et de nombreux poètes maudits, exprimaient dans leur œuvre la conscience très forte d’être un fils. Moi, c’est un sentiment que, à l’adolescence comme à l’âge adulte, je n’ai jamais éprouvé et qui sans doute m’a manqué, me manque.
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

 

Le Fils de Gascogne de Pascal Aubier (1995). co-écriture du scénario avec le réalisateur.
"Immersion dans le milieu du cinema des annees soixante-dix marques par la Nouvelle Vague a travers les aventures de Harvey, jeune provincial et guide a l'occasion, qui accueille a Paris une troupe de chanteurs georgiens venus pour quelques jours donner des concerts. Au cours d'un repas dans un restaurant, un client, affirme reconnaitre en Harvey le fils de Gascogne, figure centrale et seduisante du cinema et de la vie parisienne des annees soixante."

 

Finir
"Je n'ai jamais eu l'impression, chaque fois que j'ai écrit un livre, d'avoir écrit quelque chose de fini, de clos sur lui-même, comme un roman de Simenon, par exemple. J'ai toujours eu l'impression que j'essayais au fur et à mesure de mes livres de déblayer quelque chose pour enfin arriver à écrire un vrai livre. Mais ce n'est jamais fini, c'est comme une fuite en avant, très désordonnée, comme quelqu'un qui n'a pas assez de souffle, qui est obligé de faire des pauses. Dans mon enfance, il y avait une course de vélo qui s'appelait les Six jours. Pendant six jours, les coureurs tournaient sur une piste. Parfois, ils s'arrêtaient, ils faisaient du surplace. C'est pareil quand j'écris. Dans cette succession de livres, il y a plein de moments inutiles, il ne faudrait garder que les bons et les rassembler, comme des morceaux choisis. Je me dis toujours: je vais me débarrasser de ça, et après j'aurai le champ libre. Mais c'est impossible, c'est une illusion. Le vrai livre n'arrive jamais. Et je n'arrive jamais à écrire un livre complètement autonome des autres. J'ai toujours l'impression que je pourrais prendre tel truc dans tel livre et le raccrocher à tel morceau d'un autre, que ça ne ferait pas vraiment de différence. Tout ces déblayages vers un livre principal donnent une direction mais pas une architecture, ce qui fait qu'on continue d'écrire. On reprend sous un autre angle, c'est comme un contrechamp. Dans «Des inconnues», un des trois récits est un contrepoint, bien noir, de «Villa triste». "

 

Fitzgerald
Dans La Place de l'Etoile(1968) on peut lire à la page 20 del'éd. Folio Gallimard, 1997.
"Je franchis un portail, traverse un parc qui descend en pente douce jusqu’au Léman et gare ma voiture devant le perron d’une villa illuminée. Quelques jeunes filles en robes claires m’attendent sur la pelouse. Scott Fitzgerald a parlé mieux que je ne saurais le faire de ces “parties ” où le crépuscule est trop tendre, trop vifs les éclats de rire et le scintillement des lumières pour présager rien de bon. Je vous recommande de lire cet écrivain et vous aurez une idée exacte des fêtes de mon adolescence. A la rigueur, lisez Fermina Marquez de Larbaud."

<< Comme Fitzgerald, Modiano subit cette attirance répulsion pour l’inépuisable diversité de la vie, qu’il trouve dans les rues de Paris, où il laisse errer son labile narrateur « pour le meilleur et pour le pire ». Mais si Scott Fitzgerald nous décrit le monde de l’entre-deux-guerres, ses personnages déambulant parfois dans un Paris qui baigne dans la fête et le Jazz, Modiano, conscient de son inspiration fitzgeraldienne, nous pose à travers ses romans une autre question : qu’en est-il de Paris après 1939 ? Nostalgique des années trente, des années folles, il se rappelle que cette décennie en son déclin voit la musique autrichienne remplacer le Jazz américain et les marches militaires la valse créole. Aussi Modiano déclare-t-il, dans un ouvrage consacré à Brassaï : « La guerre a cassé la romance de Paris. » (Modiano-Brassaï, Paris Tendresse, éd. Hoëbeke-Paris, 1990, p. 12.) La guerre 1939-1945 a laissé une brèche dans l’Histoire. Que devient ce monde nocturne de fête, et « ces grands et petits escrocs des années trente (…) mélange trouble de mystère et de sentimentalité »[30] ? Qui hantent encore les music-halls d’antan, que sont devenus les patrons des boîtes de nuit de Pigalle et les starlettes de Montmartre ?>>

 

FLEURS DE RUINE

Fleurs de ruine [1991]
Quatrième de couverture (édition brochée)
<< Je m'étais assis a la terrasse de l'un des cafés, vis-à-vis du stade Charlety. J'échafaudais toutes les hypothèses concernant Philippe de Pacheco dont je ne connaissais même pas le visage. Je prenais des notes. Sans en avoir clairement conscience, je commençais mon premier livre. Ce n'était pas une vocation ni un don particuliers qui me poussaient a écrire, mais tout simplement l'énigme que me posait un homme que je n'avais aucune chance de retrouver, et toutes ces questions qui n'auraient jamais de réponse. Derrière moi, le juke-box diffusait une chanson italienne. Une odeur de pneus brûlés flottait dans l'air. Une fille s'avançait sous les feuillages des arbres du boulevard Jourdan. Sa frange blonde, ses pommettes et sa robe verte étaient la seule note de fraÎCheur dans ce début d'après-midi d'août. A quoi bon tâcher de résoudre des mystères insolubles et poursuivre des fantômes, quand la vie était la, toute simple, sous le soleil ?
>>

Fleurs de ruine [1991]
Quatrième de couverture (édition Points, 1995)
<<24 avril 1933. Deux jeunes époux se suicident dans leur appartement parisien pour de mystèrieuses raisons. Cette nuit-là ils auraient fait la connaissance de deux femmes, de deux hommes, fréquenté un dancing, pénétré dans une maison pourvue d'un ascenseur rouge.
Trente ans se sont écoulés. Le narrateur s'interroge sur leur histoire dont certains protagonistes semblent avoir croisé la sienne. Interrogation qui, en écho, en suscite d'autres. Fantômes entrevus, explications jamais venues. Silhouettes, prénoms aspirés par le temps. Paris, aussi, surtout. Perdu, poursuivi, redessiné.>>

Fleurs de ruine PERSONNAGES
    Jacqueline, amie du narrateur, ils habitaient un hôtel au bout de la rue Pierre-Nicole. Ils vivaient d'expédients, "avec l'argent procuré par la vente de son manteau de fourrure."

Fleurs de ruine La scène du suicide. Une scène inaugurale ?
    << M Urbain T
., jeune ingénieur, sorti premier de l'Ecole de chimie, épousait il y a trois ans Mlle Giselle S. âgée de vingt-six ans, son ainée d'un an. Mme T. était une jolie blonde, grande et fine. Quant à son mari, il avait le type du beau garçon brun. Le couple était installé en juillet dernier au rez-de-chaussée du 26, rue des Fossés-Saint-Jacques, dans un atelier transformé par eux en studio. Les jeunes époux étaient très unis.
Aucun souci ne semblait ternir leur bonheur.
Samedi soir, Urbain T. décida de sortir en compagnie de sa femme pour dîner. Tous deux quittèrent leur domicile vers dix-neuf heures. Ils ne devaient y rentrer que vers deux heures du matin, en compagnie de deux couples de rencontre. Menant un tapage inusité, ils tinrent évéillés leurs voisins peu habitués à de si bruyantes manifestations de la part de locataires ordinairement fort discrets. La fête eut sans doute des péripéties inattendues.

Vers quatre heures du matin, les invités partirent. Au cours de la demi-heure qui sécoula ensuite dans le silence, deux coups sourds retentirent. A neuf heures, une voisine, sortant de chez elle, passa devant la porte des T. Elle entendit des gémissements. Se rappelant tout à coup les détonations de la nuit, elle s'inquiéta et frappa à la porte. Celle-ci s'ouvrit et Gisèle S parut. Du sang coulait doucement d'uen blessure apparente au sein gauche. Elle murmura : "Mon mari ! Mon mari ! Mort." Quelques instants après arrivait M Magnan, commissaire de police. Gisèle T. gémissait, allongée sur un divan. Dans la pièce voisine, on découvrit le cadavre de son mari. Celui-ci tenait encore un révolver dans sa main crispèée. Il s'était suicidé d'une balle en plein coeur.
A ses côtés une lettre griffonnée : "Ma femme s'est tuée. Nous étions ivres. Je me tue. Ne cherchez pas...>>

     Fleurs de ruine Personnages << Jacques Henley : " Parle anglais, allemand sans accent." Un visage très britanique : moustache blonde, yeux très clairs. Son adresse est indiquée : Jacques Henley, "Les Raquettes", Iles des Loups, Nogent-sur-Marne (Seine), Tremblay 12.00. Mais au même numéro de téléphone, il est mentionné dans l'annuaire sous le nom de E.J. Dothée.>>

     Jacqueline, compagne du narrateur.

    La figure de Violette Nozière* est évoquée comme personnage de référence dans l'histoire des criminelles célèbres et comme un personnage de roman qui, dans la mesure où elle a peut-être croisé des figures de Fleurs de ruine, accède à un autre statut, le temps d'une évocation.
Violette Nozière (1915-1966) fut accusée d'avoir empoisonné ses parents (seul son père fut tué), elle comparut devant les assises de la Seine en 1934. Les surréalistes a qui ellel inspira plusieurs poèmes et peintures exaltant la résistance à l'autorité parentale, contribuèrent à sa célébrité. Condamnée à mort, elle fut gracièe puis libérée après 10 ans d'internement et enfin réhabilitée en 1963.
Dans Fleurs de ruine, Patrick Modiano l'évoque à sa manière : << Elle donnait ses rendez-vous dans un hôtel de la rue Victor-Cousin, près de la Sorbonne, et au Palais du Café, boulevard Saint-Michel. Violette était une brune au teint pâle que les journaux de l'époque comparait à une fleur vénéneuse et qu'ils appelaient "la fille aux poisons" Elle liait connaissance au Palais du Café avec de faux étudiants aux vestons trop cintrès et aux lunettes d'écaille. Elle leur faisait croire qu'elle attendait un héritage et leur promettait monts et merveilles : des voyages, des Bugatti... Sans doute avait-elle croisé, sur le boulevard, le couple T. qui venait de s'installer dans le petit appartement de la rue des Fossés-Saint-Jacques."
Dans de nombreux romans, Patrick Modiano mêle des personnages inventés et des figures de l'histoire* qui ont attisé l'imagination de la presse comme du public. Ce frottement du réel et de la fiction lui permet de donner encore plus consistance à des personnages "inventés" qui accèdent au statut du "pour de vrai" que les enfants confèrent à leur invention dans des jeux tantôt improvisés, tantôt savants. Ce procédé inscrit les personnages dans l'Histoire et brouille les pistes entre fiction et réalité. C'est un jeu, un jeu infini.

    Sylvianne, celle qui a peut-être croisé le couple T. rencontre Eddy Pagnon* . Il transporte des vins en fraude, de Bordeaux à Paris pour le compte d'un hôtelier qui possède un entrepôt, au quai Saint-Bernard, à la Halle aux vins. Faisait-il partie de la bande de la rue Lauriston ( le siège de la Gestapo française) ? Ce personnage est-il intervenu pour faire sortir le père du narrateur du camp d'internement de Drancy ? << J'ai tenté de découvrir le garage où Pagnon travaillait avant-guerre et, parmi les nouvelles bribes de renseignements que je viens de rassembler sur lui, il y a ceci : arrêté en novembre 1941 par les Allemands pour les avoir doublés dans une affaire de marché noir d'imperméables. Détenu à la Santé. Libéré par Chamberlin alias "Henri". Entre à son service, rue Lauriston. Quitte la bande de la rue Lauriston trois mois avant la libération. Se retire à Barbizon avec sa maîtresse, la marquise d'A. Il était possesseur d'un cheval de course et d'une auto. SE TROUVE UNE PLACE DE CHAUFFEUR SUR UN CAMION POUR LE TRANSPORT DE VINS DE BORDEAUX A PARIS.>>

    Pacheco* Un personnage clé dans Fleurs de ruine qui va occuper de nombreuses pages dans la roman, tant sa figure va être au centre d'un réseau de relations entre plusieurs personnages.
<< J'avais croisé à plusieurs reprises, boulevard Jourdan un homme d'une cinquantaine d'années vêtu d'un manteau marron déteint et aux manches trop longues, d'un pantalon de velours noir et d'après-skis. Ses cheveux étaient bruns et ramenés en arrière, ses joues mal rasées. Il marchait avec circonspection, comme s'il avait peur, à chacun de ses pas de glisser sur la neige.
Au mois de juin suivant, il n'était plus le même. Son complet de toile beige, sa chemise bleu ciel et ses chaussures de daim paraissaient flambant neufs. Ses cheveux coupès plus courts et ses joues lisses lui donnaient un air de jeunesse.>> Toute l'ambiguité du personnage que PM va décliner durant de longues pages est comprise dans cette description, car à ses deux états correspondent des vies différentes : une vie "d'avant", une vie "d'après". Pacheco porte une valise noire (que contient-elle?), il travaille à Air France, ( au sol ou dans les airs ?), il vit à la Cité universitaire, détient une carte universitaire qui spécifie son inscription à la faculté des sciences de la Halle aux vins, (étudiant à son âge ?) Il ne peut suivre les cours à cause de son travail. Mais quel travail ?
<< - Disons... un travail de steward. Parfois sur des avions, ou dans un bureau d'Orly... ou à l'aérogare des Invalides... Trois jours par semaine...>>

Pacheco rencontre des Marocains, des Cubains, des blondes Scandinaves et distribue des cadeaux de pacotilles venus des zones "hors-taxes". Est-il d'origine espagnole ou portugaise, "Péruvien", répond-il. La question de l'origine encore va être au centre du mystère qui plane sur ce personnage énigmatique. Moitié français et moitié belge par sa mère, il se dit descendant du maréchal Victor, du nom de ce boulevard du côté de la porte de Versailles. Le maréchal Victor, maréchal du Premier Empire avait été fait duc de Bellune par Napoléon.
<< C'était la première fois qu'il me parlait de choses personnelles. Jusque-là, je n'avais aucun point de repère : cet homme était aussi fuyant et aussi lisse que son regard. Son âge lui-même était incertain : entre trente-cinq et cinquante ans.>>
Le narrateur veut savoir à quel moment il a renoncé à se faire appeler "Philippe de Bellune", mais il n'aura en guise de réponse qu'une autre question : "Ca vous intéresse vraiment ?"

Le narrateur et sa compagne, Jacqueline observe Pacheco qui fait semblant d'habiter au pavillon des Provinces françaises, mais dès qu'il est sûr de ne pas être vu, il quitte l'endroit avec sa valise noire, pour une destination inconnue.
<< Nous avons attendu qu'il soit à une cinquantaine de mètres devant nous pour lui emboîter le pas. A la sortie de la Cité universitaire, il s'est dirigé vers la gauche en direction de la porte d'Orléans et sa silhouette a disparu dans la nuit. Où pouvait-il aller ? Quel était son vrai domicile ? Je l'imaginais marchant tout droit devant lui, jusqu'à la porte de vesailles et atteignant enfin ce boulevard désolé qui portait le nom de son ancêtre. Il le suivait à pas lents, sa valise à la main, comme un somnambule, et à cette heure tardive, il était le seul piéton.>>
Les fins de chapitre des romans de PM portent souvent les effluves de l'énigme que l'histoire contée dégage. Le sens doit travailler loin derrière les derniers mots, les dernières évocations prononcées à l'oreille du lecteur, là, tout près, pour qu'aucun importun, entende...
Le narrateur s'engage dans des recherches généalogiques, il veut confondre "le personnage" en lui livrant des indices mais Pacheco feint de ne pas comprendre même s'il accuse le coup. Des autres résidents, il est inconnu au pavillon des Provinces françaises, plus on s'enfonce dans le récit, plus grande est la confusion sur le personnage de Pacheco. Sur de vieux journaux datant de 1946, le narrateur débusque cette information : << Philippe de Bellune, dit "de Pacheco", serait mort l'année dernière des suites de son internement à Dachau. Mais on exprimait des doutes sur cette mort.>> Deux ans plus tard, une autre information contredit le décés. Ce personnage renvoi le narrateur aux doutes et questionnements qui subsistent autour de son père. PM n'est jamais sorti de ces questions et la publication en 2005 du récit autobiographique intitulé Pedigré* confirme tous les indices autofictionnels/autobiographiques qu'il a livrés au cours de l'oeuvre.
<< Je pensais à mon père qui avait vécu toutes les incohérences de la période de l'Occupation et qui ne m'en avait presque rien dit avant que nous nous quittions pour toujours. Et voilà qu'à peine entrevu, Pacheco lui aussi s'éclipsait sans m'avoir donné des explications.>>
Obsédé par la question des origines, le narrateur ne cesse de reconstituer le passé de Pacheco à partir d'indices glanés çà et là : les rues, les lieux, les habitations, tout sert l'imagination du narrateur qui installe son personnage dans des décors disparus ou reconstitués. Au fur et mesure que le récit se déroule, le narrateur brouille les pistes, installe le propre désordre de la vie de Pacheco dans l'histoire et il finit par perdre le lecteur qui se laisse, à l'instar d'un personnage de Modiano, dans les méandres de tous ces possibles...
Pacheco part pour le Maroc, laisse au narrateur sa petite valise noire, un dossier d'inscription en tant qu'auditeur libre pour la faculté des sciences mais ne revient pas. En définitive, le narrateur ouvre la valise et découvre plusieurs documents.


Fleurs de ruine, premières pages

Fleurs de ruine, Le piéton de Paris, par Michel Braudeau
<< BIEN sûr, il doit en énerver quelques-uns dans la profession, ce grand adolescent timide de quarante-six ans, avec son bégaiement, son air de ne pas y toucher, ses déjà douze romans, dont un Goncourt, cette chance qui ne le quitte pas, et toute la critique qui s'attendrit à chacun de ses livres, qui ne sont jamais bien gros, ne sentent pas l'effort. C'est normal, la grâce a toujours fait des jaloux. Ces lignes leur sont dédiées.
On reproche à Patrick Modiano d'écrire sans fin le même livre depuis la Place de l'Etoile, de ne pas évoluer. Et alors, vous auriez voulu qu'il évolue, Charles Trenet ? Quand la chanson est bonne... Avec le temps, ses romans légers, impalpables, se répondent et s'emboîtent comme autant de chapitres d'un livre plus vaste, composé de promenades, d'esquisses, d'aller et retour, de tentatives exploratoires, d'expéditions secrètes autour du seul grand sujet romanesque auquel on n'échappe jamais, le temps et son passage en nous. Ses personnages ne s'y trompent pas, du reste, et se retrouvent d'un titre à l'autre, le frère mort, Rudy, les parents lointains, le père, silhouette fuyante et suspecte, les " braves garçons " de la pension de la Croix-de-Berny, les adultes louches, demi-mondaines, vrais collabos, faux nobles, dans le brouillard de l'Occupation qui baigne l'enfance d'un climat équivoque, ambigu à jamais. Le narrateur, qui n'est peut-être pas toujours l'auteur, mais respire et sent comme lui, en reste marqué pour la vie, tatoué d'inquiétude, jamais certain de l'identité des autres.
On ne sait exactement ce qui pousse le narrateur à s'intéresser à un fait divers ancien, le double suicide, le 24 avril 1933, d'un couple de jeunes mariés au numéro 26 de la rue des Fossés-Saint-Jacques. Urbain T., ingénieur chimiste, et son épouse, Gisèle, se sont donné la mort tard dans la nuit après une fête bruyante en compagnie de deux couples, sans doute des rencontres de hasard lors d'un dîner dans un restaurant du Perreux, sur l'île aux Loups. On ignore encore davantage les raisons de ce suicide. Il est question d'une maison avec un ascenseur rouge. Le narrateur a connu un bouquiniste, Claude Bernard, qui avait une maison dans cette île, avec un ascenseur rouge, un chalet avec des bow-windows et une véranda. Maison rasée probablement, ami disparu. Il se souvient aussi, chemin faisant _ il marche beaucoup et le passé remonte en digressions capricieuses, suscitées par les lieux qu'il traverse _ des Magasins généraux, près du pont de Bercy, une annexe du camp de Drancy pendant la guerre, où son père avait été interné et d'où l'avait délivré bizarrement Eddy Pagnon, un membre de la bande de la rue Lauriston.
QUAND il était jeune, le narrateur bricolait dans les vieux papiers, les livres d'occasion, et vivait avec Jacqueline. Il avait remarqué près de la Cité universitaire un clochard familier et loqueteux qui s'était mué en l'espace de quelques mois en homme élégant, propre et rajeuni, avec lequel ils avaient noué une vague amitié. On l'appelait Pacheco mais son vrai nom était peut-être Philippe de Bellune, un descendant du maréchal Victor, comme le boulevard Victor.
Pacheco travaillait à Orly ou à Air France, il disparaissait de temps à autre pour un voyage, revenait avec des cigarettes, des produits hors taxes. En fouillant dans de vieux annuaires et aussi dans la valise que Pacheco lui avait un jour confiée, le narrateur avait découvert que ce Bellune, recherché après la guerre pour ses activités pendant l'Occupation, était supposé être mort au camp de Dachau sans qu'on en eût la preuve ; d'ailleurs, ce n'était peut-être qu'un imposteur, un faux Pacheco, en réalité un certain Charles Lombard, ancien garçon de café au restaurant-dancing du Perreux, photographié en compagnie du jeune couple quelques heures avant le drame de 1933. Les chassés-croisés de l'espace et du temps sont vertigineux comme souvent chez Modiano, les personnages se passent parfois le même masque les uns aux autres, on dirait une gigantesque conspiration tramée d'autrefois, dont les acteurs survivants ont perdu le fil et qui se révèle par lambeaux, au hasard, à mesure que le roman s'écrit.
Et une fois de plus le Paris dans lequel Modiano se promène et fait son enquête prend le premier rôle. Peu d'écrivains ont décrit Paris avec un amour aussi intelligent, une mélancolie aussi puissante, presque hallucinée. " Comme les Ursulines, le quartier du Montparnasse m'a évoqué le château de la Belle au bois dormant. J'avais éprouvé la même impression, à vingt ans, lorsque je logeais pour quelques nuits dans un hôtel de la rue Delambre : Montparnasse m'avait déjà semblé un quartier qui se survivait à lui-même et qui pourrissait doucement loin de Paris. Quand il pleuvait rue d'Odessa ou rue du Départ, je me sentais dans un port breton, sous le crachin. De la gare, qui n'était pas encore détruite, s'échappaient des bouffées de Brest ou de Lorient. "
C'est aussi le Quartier latin, où il ne reste rien des événements de Mai 68, que des images d'actualités en noir et blanc, " presque aussi lointaines que celles filmées pendant la Libération de Paris " ; les magasins du port d'Austerlitz (" A l'odeur de vin et de charbon se mêle maintenant celle des feuillages du Jardin des plantes et j'entends le cri d'un paon et les rugissements du jaguar et du tigre. Les platanes et le silence de la Halle aux vins. Une fraîcheur de cave m'enveloppe ") ; le parc Montsouris, l'immeuble aux grandes baies vitrées où avait habité l'aviateur Jean Mermoz ; la Cité universitaire, " un endroit de villégiature, ou l'une de ces concessions internationales comme il en existait à Shanghai. Cette zone neutre, à la lisière de Paris, assurait à ses résidents l'immunité diplomatique. Quand nous en franchissions la frontière _ avec nos fausses cartes d'identité, _ nous étions à l'abri de tout " ; l'aquarium du Trocadéro ; Montmartre et le décor du restaurant San Cristobal, comme une île caraïbe en pleine ville ; Saint-Germain-des-Prés, qui ressurgit de l'enfance par un après-midi d'été au tournant de la rue Cardinale, du temps où il ressemblait à la vieille ville de Saint-Tropez, sans les touristes, " de la place de l'église, la rue Bonaparte descendait vers la mer ".
CETTE nostalgie n'est pas frivole, mais politique. Cette fascination pour le décor de Paris est celle d'un enfant pour un monde admiré et monstrueusement suspect ; ce n'est pas un caprice de touriste qui lui fait longtemps préférer la rive droite à la rive gauche, c'est la mémoire du trajet suivi par son père en s'évadant dans une luxueuse voiture de la collaboration, ce père énigmatique, champion de la disparition subite, au point que son fils n'est jamais sûr qu'il ait existé, comme tous les adultes de cette période imprégnée par le mensonge absolu. Et ce travail proustien de résurrection du passé est une façon suprêmement élégante de montrer comme l'étoffe la plus fragile et légère de nos vies, celle des sensations fugitives, est toujours cousue au fil de l'Histoire.>>
MICHEL BRAUDEAU Le Monde 5 Avril 1991

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Les Francs-tireurs partisans (FTP)
groupe armé créé en 1942 par le Front national, mouvement de lutte pour l'indépendance de la France, constitués en grande partie de communistes, sont des maquis faisant partie de l'Armée secrète de la résistance. Beaucoup ont eu une existence souterraine depuis 1939. Rompus à la clandestinité et au maniement des armes, prônant l'action directe, ils infligent des pertes importantes à l'occupant et aux collaborateurs.

Benjamin Fondane (un poème testament de 1942)

Sur les fleuves de Babylone"
C’est à vous que je parle, homme des antipodes,
je parle d’homme à homme
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier;
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il,
ne pas crier vengeance (...)
Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds;
alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous, une bouche qui priait comme vous.
(...) Tout comme vous, j’étais méchant et angoissé,
solide dans la paix, ivre dans la victoire
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec...
Et pourtant, non.
Je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encore sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres, à l’aube
les wagons à bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusé d’un délit que vous n’avez pas fait,
du crime d’exister,
changeant de nom et de visage
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué,
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir!
Un jour viendra sans doute, quand ce poème lu
se trouvera devant vos yeux.
Il ne demande rien! Oubliez-le, oubliez-le! (...)
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous semblera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,
un visage d’homme, tout simplement.

 

Fragments de souvenirs
« Ces fragments de souvenirs correspondaient aux années où votre vie est semée de carrefours, et tant d'allées s'ouvrent devant vous que vous avez l'embarras du choix. Les mots dont il remplissait son carnet évoquaient pour lui l'article concernant la « matière sombre » qu'il avait envoyé à une revue d'astronomie. Derrière les événements, précis et les visages familiers, il sentait bien tout ce qui était devenu une matière sombre : brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés, et celles et ceux que vous avez croisés sans même le savoir. Comme en astronomie, cette matière sombre était plus vaste que la partie visible de votre vie. Elle était infinie. Et lui, il répertoriait dans son carnet quelques faibles scintillements au fond de cette obscurité. Si faibles, ces scintillements, qu'il fermait les yeux et se concentrait, à la recherche d'un détail évocateur lui permettant de reconstituer l'ensemble, mais il n'y avait pas d'ensemble, rien que des fragments, des poussières d'étoiles. » L'horizon, Gallimard, 2010.

 

fragments / Traces
<< Au fond, j’ai toujours douté qu’on puisse ressusciter le passé – enfin comme la madeleine de Proust—la seule chose, c’est qu’il y a par-ci, par-la, des zones mélangées par l’oubli --- restent des fragments --- des traces --- des trognons dans des tonalités un peu glauques. >>
L’événement du jeudi, 4-10 janvier 1996

France antisémite du régime de Vichy (la)
"En 1940, la France comprend une population juive installée depuis des siècles. A cela il faut ajouter des populations juives arrivées récemment d' Europe centrale et orientale qui pour la plupart n'ont pas la nationalité française.
De 1940 à 1944, l'État français va pratiquer une politique d'exclusion et de persécution des Juifs en devançant les demandes des autorités allemandes.
La politique antisémite du gouvernement de Vichy se caractérise par trois points:
Premièrement, la définition, le classement et l'isolement des Juifs au sein de la population française. Ainsi le 3 octobre 1940 est promulguée la loi portant statut des Juifs. Ce texte exclut des citoyens français juifs de la fonction publique, de l'enseignement, de l'armée... Les Juifs se voient définis par des critères raciaux (article 1er). Une loi* du 4 octobre à la fois antisémite et xénophobe s'en prend aux Juifs étrangers et donne aux préfets les pouvoirs d'interner « les étrangers de race juive ».(document en fin d'article).
Deuxièmement, le régime de Vichy encourage l'antisémitisme par une propagande raciste et xénophobe. Ainsi en mars 1941 un Commissariat Général aux questions juives est créé afin de coordonner la politique antisémite, son premier commissaire est Xavier VALLAT , remplacé en 1942 par DARQUIER de PELLEPOIX encore plus fanatique que le précédent.
Troisièmement, à partir de 1942, l'appareil d'État (administration et police) participe aux opérations commanditées par les nazis visant à la déportation et à la mise en application de la « Solution Finale ». C'est dans ce cadre qu'en mars 1942, le premier convoi juif quitte Drancy, qu'en juillet 1942 est déclenchée la grande rafle du « VEL'D'HIV ». L'occupation de la Zone Sud par les Allemands, en novembre 1942, ne fait qu'aggraver le sort des populations juives.
Quel bilan peut-on faire de cette politique ? Selon Serge Klarsfeld, entre le printemps 1942 et l'été 1944, 76 000 juifs ont été déportés de France dont 2 500 ont survécu.
Les deux tiers des déportés étaient des Juifs étrangers :Polonais (26 000 ), Allemands (7 000), Russes (4 500), Roumains (3 300)...
Même si l'élimination des Juifs n'entrait pas dans les objectifs du gouvernement de Vichy, celui-ci a été un instrument efficace dans la première étape de « la solution finale », à savoir l'exclusion et la déportation.
Que dire de l'attitude de la population française ? Les mesures antisémites de Vichy et de l'occupant ont été reçues souvent avec passivité par une population qui n'en voyait pas l'étendue des conséquences. Mais quand la persécution devient plus importante, de plus en plus de citoyens français s'y opposent et tentent de sauver des Juifs. Comme l'écrit l'historienne Annette Wieviorka : » et pourtant si trois Juifs sur quatre réussissent à survivre en France pendant ces années terribles, c'est que Vichy n'a pas pu effacer au pays des Droits de l'Homme trois quarts de siècle de culture républicaine. »
Il n'est pas inutile de relire les propos de Mgr SALIEGE, cardinal archevêque de Toulouse qui, dans sa pastorale du 20 Août 1942, écrivait: « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n'est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et ces mères de famille. Ils font partie du genre humain ; ils sont nos frères comme tant d'autres... ».Une voix isolée pendant ces années sombres ?"
Pierre CHEVALERIAS


Varian FRY ( - 1967)
<< Un jeune Américain envoyé à Marseille en août 1940 par l'Emergency Rescue Committee (ERC), fondé à New York deux mois auparavant. Il a pour tâche d'organiser la fuite hors d'Europe d'artistes et d'intellectuels. ARRIVÉ à Marseille avec une liste de deux cents noms, Varian Fry sauvera environ deux mille personnes. Jusqu'au 2 juin 1942, quand l'administration française décide de fermer son « Comité américain de secours ». Parmi les célébrités dont il organisa le départ figurent, outre Victor Serge et son fils Vlady, les surréalistes André Breton, André Masson, Max Ernst accompagné de Peggy Guggenheim, puis Marcel Duchamp et Jean Hélion.

Le 4 décembre 1940, Marseille en délire : Pétain y vient en voyage officiel. La ville est sur les trottoirs et aux balcons. Le portrait du maréchal sur la Canebière mesure 8 mètres de haut. L'archevêque, le préfet, le maire et l'académie locale reçoivent avec émotion le visiteur. Il les salue. Il salue la foule derrière les barrières, sur le Vieux-Port. Il salue le chien de la Légion. Il ne cesse de saluer, et les photographes de le photographier.

Les seuls qu'il ne salue pas, ce sont les indésirables, les « internés administratifs suspects de pouvoir troubler l'ordre public ». Il y en a vingt mille, pas moins. Ils sont retenus par la police quatre jours partout où ils peuvent être enfermés, par exemple sur un bateau dans le port. Sur le Sinaïa sont incarcérés André Breton et Victor Serge, agitateurs politiques notoires, l'un poète, l'autre romancier, tous deux révolutionnaires. Ils y retrouvent un citoyen américain, Varian Fry. Il vient de New York pour les sauver du pétainisme et des nazis. (...) Que la région fut, de 1940 à 1942, le dernier refuge des artistes et des intellectuels avant l'exil ou la persécution, que les surréalistes y reformèrent brièvement leur groupe, on le savait de longue date. Ce que fit Varian Fry, dans quelles conditions, avec quelles difficultés, il fallait ces recherches pour l'établir plus précisément. Fry arrive à Marseille, en train, au matin du 14 août 1940. Il a sur lui 3 000 dollars, une liste de deux cents noms, une lettre de recommandation de l'épouse du président des Etats-Unis, Eleanor Roosevelt, et une attestation qui certifie qu'il se livre en Europe à une enquête sur les réfugiés et leurs besoins. Fry a trente-deux ans, une formation en philologie classique, un emploi dans l'édition new-yorkaise, des opinions politiques libérales. Il a aussi des souvenirs : en 1935, il a voyagé en Allemagne.

Deux mois auparavant a été fondé à New York l'Emergency Rescue Committee (ERC). Après l'effondrement de l'armée française, Reinhold Niebuhr, président des American Friends for German Freedom, provoque une réunion sur la situation des réfugiés. Elle est réglée par l'article 19 de la convention d'armistice signée par Pétain le 22 juin : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants allemands désignés par le gouvernement du Reich et qui se trouvent en France, de même que dans les possessions françaises, les colonies, les territoires sous protectorat et sous mandat. » Par exemple Walter Benjamin, Max Ernst ou Hans Hartung, anti-nazis déclarés.

L'assemblée crée l'ERC, qui collecte les premiers fonds et intéresse à la cause Eleanor Roosevelt, laquelle se fait fort d'obtenir du président des visas d'entrée aux Etats-Unis. Deuxième étape : dresser la liste de ceux qu'il faut sauver absolument. A cette entreprise contribuent des émigrés, dont Thomas Mann, et des Américains, dont le fils d'Alfred Barr, directeur du Museum of Modern Art de New York. Arp, Chagall, Ernst, Kandinsky, Matisse et Picasso sont dans ce répertoire - celui qu'emporte Varian Fry, chargé d'organiser leur départ.

BUREAUCRATIE ET FILIÈRES Ses alliés ? Ceux qui forment les services du CAS, installés à l'Hôtel Splendide, puis rue Grignan : des émigrés allemands en danger et Daniel Bénédite, militant SFIO, ancien secrétaire à la préfecture de police de Paris, spécialiste du style administratif. Autres secours : des fonctionnaires qui « ferment les yeux » et les consuls de pays restés au poste malgré l'occupation de leurs pays - Lituanie, Pologne, Tchécoslovaquie - et qui fournissent des passeports, jusqu'à leur arrestation. (...)

Il y a aussi ceux qui financent, ceux qui logent, ceux qui patronnent. Les collectes aux Etats-Unis sont financées par Peggy Guggenheim - qui se trouve alors à Grenoble -, Mary Jane Gold, milliardaire américaine restée à Marseille pour aider Fry, et des émigrants riches qui, en partant, prêtent de l'argent. Les patronages sont ceux de Françoise Rosay, Pablo Casals, André Gide, Georges Duhamel, Emmanuel Mounier, Wladimir d'Ormesson. La comtesse Lily Pastré, dans sa propriété de Montredon, recueille Joséphine Baker, Georges Auric, Darius Milhaud, Clara Haskill, André Masson, successivement ou simultanément. La comtesse, qui doit sa fortune à un apéritif, fonde l'association Pour que l'esprit vive, organise des fêtes et abrite ses pensionnaires en attente d'un bateau. Les surréalistes locataires de la villa Air-Bel ont les mêmes angoisses.

Varian Fry s'épuise à duper la bureaucratie et à inventer des filières. Il verse des subsides hebdomadaires à plus de cinq cents réfugiés. Son efficacité est remarquable. Le 25 mars 1941, Breton et sa famille, Victor Serge et son fils Vlady embarquent sur le Capitaine-Paul-Lemerle, où monte aussi un ethnologue inconnu, Claude Levi-Straus. Le 31 mars, André Masson, sa femme et ses fils montent à bord du Carimare, direction la Martinique. Le 13 juillet, Peggy Guggenheim et Max Ernst quittent Lisbonne en avion. Dans les mois qui suivent et jusqu'à l'occupation, en novembre 1942, par les nazis de la « zone libre », d'autres parviennent à partir, Marcel Duchamp ou Jean Hélion, évadé d'un camp de prisonniers en Poméranie.

Fry ne réussit pas à faire partir tous ceux qui sont en péril. Victor Brauner et Hans Bellmer se cachent durant toute la guerre, et survivent. D'autres sont pris. Louise Straus, peintre et historienne d'art, a été entre 1919 et 1922 la première femme d'Ernst. Réfugiée en France, elle fait appel au CAS, et son fils, Jimmy Ernst, intervient en sa faveur auprès de Barr, en vain. Elle trouve abri un moment à Manosque, chez Jean Giono. Arrêtée par les nazis, elle disparaît dans un camp d'extermination, comme le sculpteur Otto Freundlich, déporté à Maïdanek.

Le 6 septembre 1941, Fry est expulsé. Il quitte la France par Perpignan et Port-Bou, là où Walter Benjamin s'est suicidé un an auparavant. Grâce à Bénédite, le cas survit jusqu'au 2 juin 1942. Ce jour-là, il est fermé par la police française, à la demande de l'administration française.>> (...) Philippe DAGEN, Le Monde 16-01-99

Les forces militaires allemandes
ont à leur tête, le général von Choltitz, commandant du Grand Paris. Il est nommé le 7 août 1944 par Hitler qui renouvelle son Etat-major après la tentative d'attentat contre lui, le 20 juillet. Disposées en anneau défensif au sud-ouest de Paris, ses troupes sont constituées de quatre régiments (environ 20 000 hommes) que viennent renforcer dix-sept chars Panzerlehr, un bataillon de choc et des batteries de la 1 re brigade de DCA.

Les Forces françaises de l'intérieur (FFI)
rassemblent, à partir du 1 er février 1944, tous les groupes armés de la résistance clandestine. Sous la direction du général Kœnig, les FFI jouent un rôle-clé dans la libération de la France. Souvent jeunes et mal armés, parfois mobilisés de la dernière heure, ils apportent une aide précieuse aux troupes alliées. Leur commandant, pour la région parisienne, est le colonel Henri Rol-Tanguy.

Fugue
<< Je me souviens de l’impression forte que j’ai éprouvée lors de ma fugue de janvier 1960 –si forte que je crois en avoir connu rarement de semblables. C’était l’ivresse de trancher, d’un seul coup, tous les liens : rupture brutale et volontaire avec la discipline qu’on vous impose, le pensionnat, vos maîtres, vos camarades de classe. Désormais, vous n’aurez plus rien à faire avec ces gens-là ; rupture avec vos parents qui n’ont pas su vous aimer et dont vous vous dites qu’il n’y a aucun recours à espérer d’eux ; sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d’apesanteur. Sans doute l’une des rares occasions de ma vie où j’ai été vraiment moi-même et où j’ai marché à mon pas.
Cette extase ne peut durer longtemps. Elle n’a aucun avenir. Vous êtes très vite brisé net dans votre élan.
La fugue –paraît-il- est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. Vous éprouvez quand même un bref sentiment d’éternité. Vous n’avez pas seulement tranché les liens avec le monde, mais aussi avec le temps. Et il arrive qu’à la fin d’une matinée, le ciel soit d’un bleu léger et que rien ne pèse plus sur vous. Les aiguilles de l’horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours. Une fourmi n’en finit pas de traverser la tache de soleil.
Je pense à Dora Bruder. Je me dis que sa fugue n’était pas aussi simple que la mienne une vingtaine d’années plus tard, dans un monde redevenu inoffensif. Cette ville de décembre 1941, son couvre-feu, ses soldats, sa police, tout lui était hostile et voulait sa perte. A seize ans, elle avait les monde entier contre elle, sans qu’elle sache pourquoi.
D’autres rebelles, dans le Paris de ces années-là, et dans la même solitude que Dora Bruder, lançaient des grenades sur les Allemands, sur leurs convois et leurs lieux de réunion. Ils avaient le même âge qu’elle. Les visages de certains d’entre eux figurent sur l’Affiche Rouge et je ne peux m’empêcher de les associer, dans mes pensées, à Dora.>> (Dora Bruber, 1997, NRF, pages 77 – 79)

La Fuite
<< Tous les personnages de Modiano semblent sur le qui-vive, prêts à fuir au moindre danger. En effet, leur vie paraît toujours compromise, que ce soit à cause de leurs origines ou de leurs activités. (...) de nombreux personnages sont acculés à fuir, que ce soit en province, à l’étranger ou dans les quartiers protégés de la capitale, comme les boulevards de ceinture ou la périphérie, parce qu’ils sont en danger. (...) Le désir de fuite estl une invariante de l’œuvre, corollaire de la sensation d’enfermement réel, dû à la persécution, ou virtuel, dans un passé obsédant. Face aux menaces et aux angoisses que représentent la capitale, l’idée d’un refuge loin de Paris, à proximité ou au-delà des frontières, devient l’unique pensée. Le lieu désiré est à l’écart du monde, réservé aux êtres traqués, et où ils peuvent reconquérir une identité, toute relative qu’elle soit. Le narrateur modianien vit dans l’obsession de trouver ce lieu rêvé, ce havre hors du monde réservé à un petit nombre d’élus, loin du tumulte et de l’agitation de la ville.
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Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

"Pourquoi, vers dix-huit ans, ai-je quitté le centre de Paris et rejoint ces régions périphériques ? Je me sentais bien dans ces quartiers, j’y respirais. Ils étaient un refuge, loin de l’agitation du centre, et un tremplin vers l’aventure et l’inconnu. Il suffisait de traverser une place ou de suivre une avenue et Paris était derrière soi. J’éprouvais une volupté à me sentir à la lisière de la ville, avec toutes ces lignes de fuite… La nuit, quand les lampadaires s’allumaient place de la porte de Champerret, l’avenir me faisait signe." Voyage de noces.



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