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1999-2017

 

DU PLUS LOIN DE L’OUBLI

Patrick Modiano

(premières pages)

 

Elle était de taille moyenne, et lui, Gérard Van Bever, légèrement plus petit. Le soir de notre première rencontre, cet hiver d'il y a trente ans, je les avais accompagnés jusqu'à un hôtel du quai de la Tournelle et je m'étais retrouvé dans leur chambre. Deux lits, l'un près de la porte, l'autre au bas de la fenêtre. Celle-ci ne donnait pas sur le quai et il me semble qu'elle était mansardée.
Je n'avais remarqué aucun désordre dans la chambre. Les lits étaient faits. Pas de valises. Pas de vêtements. Rien qu'un gros réveil, sur l'une des tables de nuit. Et, malgré ce réveil, on aurait dit qu'ils habitaient ici de manière clandestine en évitant de laisser des traces de leur présence. D'ailleurs, ce premier soir, nous n'étions restés qu'un bref moment dans la chambre juste le temps d'y déposer des ouvrages d'art que
j'étais fatigué de porter et que je n'avais pas réussi à vendre chez un libraire de la place Saint Michel.
Et c'était justement place Saint-Michel qu'ils m'avaient abordé en fin d'après-midi, au milieu du flot des gens qui s'engouffraient dans la bouche du métro et de ceux qui, en sens inverse, remontaient le boulevard. Ils m'avaient demandé où ils pourraient trouver une poste dans les environs. j'avais eu peur que mes explications ne fussent trop vagues car je n'ai jamais su indiquer le plus court trajet d'un point à un autre. Alors j'avais préféré les guider moi-même jusqu'à la poste de l'Odéon. Sur le chemin, elle s'était arrêtée dans un café-tabac et elle avait acheté trois timbres. Elle les avait collés sur l'enveloppe, de sorte que j'avais eu le temps d'y lire: Majorque.
Elle avait glissé la lettre dans l'une des boÎtes sans vérifier si c'était bien celle ou il était écrit: Étranger - Par avion. Nous avions fait demi-tour vers la place Saint-Michel et les quais. Elle s'était inquiétée de me voir porter les livres, parce qu'« ils devaient être lourds ». Puis elle avait dit d'une voix sèche à Gérard Van Bever:
- Tu pourrais l'aider.
Il m'avait souri et il avait pris l'un des livres – le plus grand - sous son bras.

Dans leur chambre, quai de la Tournelle, j'avais posé les livres au pied de la table de nuit, celle ou était le réveil. Je n'entendais pas son tic-tac. Les aiguilles marquaient trois heures. Une tache sur l'oreiller. En me penchant pour poser les livres, j'avais senti une odeur d'éther qui flottait sur cet oreiller et sur ce lit. Son bras m'avait frôlé et elle avait allumé la lampe de la table de nuit.
Nous avions dÎné dans un café, sur le quai, à côté de leur hôtel. Nous n'avions commandé que le plat principal du menu. C'était Van Bever qui avait réglé l'addition. Je n'avais pas d'argent, ce soir-là, et Van Bever croyait qu'il lui manquait cinq francs. Il avait fouillé dans les poches de son manteau et de sa veste et il avait fini par rassembler cette somme en menue monnaie. Elle le laissait faire et le fixait d'un regard
distrait en fumant une cigarette. Elle nous avait donné son plat à partager et s'était contentée de prendre quelques bouchées dans l'assiette de Van Bever. Elle s'était tournée vers moi et m'avait dit de sa voix un peu enrouée:
- La prochaine fois, nous irons dans un vrai restaurant...
Plus tard, nous étions restés tous les deux devant la porte de l'hôtel pendant que Van Bever allait chercher mes livres dans la chambre. j'avais rompu le silence en lui demandant s'ils habitaient ici depuis longtemps et s'ils venaient de province ou de l'étranger. Non, ils étaient originaires des environs de Paris. Ils habitaient ici depuis deux mois, déjà. Voilà tout ce qu'elle m'avait dit, ce soir-là. Et son prénom: Jacqueline.
Van Bever nous avait rejoints et m'avait rendu mes livres. Il voulait savoir si j'essayerais encore de les vendre le lendemain, et si ce genre de commerce était lucratif. Ils m'avaient dit que nous pouvions nous revoir. C'était difficile de me fixer rendez-vous à une heure précise, mais ils étaient souvent dans un café, au coin de la rue Dante.
J'y retourne quelquefois dans mes rêves. L'autre nuit, un soleil couchant de février m'éblouissait, le long de la rue Dante. Elle n'avait pas changé depuis tout ce temps.
Je me suis arrêté devant la terrasse vitrée, et j'ai regardé le zinc, le billard électrique et les quelques tables disposées comme au bord d'une piste de danse.
Quand je suis arrivé au milieu de la rue, le grand immeuble, en face, boulevard Saint-Germain, y projetait son ombre. Mais derrière moi, le trottoir était encore ensoleillé.
Au réveil, la période de ma vie ou j'avais connu Jacqueline m'est apparue sous le même contraste d'ombre et de lumière. Des rues blafardes, hivernales et aussi le soleil qui filtre à travers les fentes des persiennes.


© Gallimard, 1996

 

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