Magnétisme
des choses
" (...) trouver une sorte de surréalité à des
choses banales, à des décors. Comme une rue qui, objectivement,
n'a aucun intérêt. (...)
Pourquoi rechercher cette surréalité?
P.M. Parce que j'ai l'impression que la vraie réalité
de cette chose se trouve dans cette surréalité. Il y a une sorte
de phosphorescence qui ne vient pas forcément de moi mais qui
vient de la chose elle-même." Lire,
octobre 2003 à l'occasion de la publication de Accident nocturne,
roman, 2003
Manques
(impairs , passes)
Une force liée aux manques, aux blancs, à un "ne pas
tout dire parce que c'est impossible", là dans un endroit
intime où les lecteurs trouvent une place ou reconnaissent celles
qu'ils peuvent occuper de façon aléatoire. Les lecteurs de PM
comme ses personnages ont-ils besoin d'aides, de suivi tant
ils sont fragiles : absences, disparitions, trous de mémoire,
détours, modifications, interrogatoires... Aucun
rebondissement.
Un espace romanesque du puzzle, de la pièce manquante, présente,
désignée, supposée dans le livre manquant, dans le livre à venir,
dans Le Livre antérieur. Et puis, et puis, ces narrateurs
: "(...) des narrateurs sont tout encombrés d'eux-mêmes
et cherchent pourtant à se voir de plus loin : un incident,
un accident les réveille d'une tristesse nonchalante et date
une sorte de présent de référence pour le livre, un événement
qui sépare un avant et un après, que l'on pourra observer d'un
«plus tard», le moment de l'écriture." (Par
Jean-Baptiste HARANG,
Libération 02-10-03)
Marché noir
<< La locution « marché noir » est apparue pendant la Seconde Guerre mondiale (majuscules à Seconde, adjectif précédant le substantif, et au nom Guerre, mais pas à mondiale, parce que cet adjectif, lui, vient après le nom commun, devenu nom propre dans cette dénomination d'un événement
historique).
D'où vient ce surnom pour désigner un marché parallèle et clandestin ? Sans nul doute parce que noir évoque l'ombre, la nuit - même si les transactions ne se déroulaient pas forcément à des heures nocturnes, même si cette activité « souterraine » ne s'exerçait pas obligatoirement dans les caves ou les tunnels du métro... Cela est beaucoup plus plausible qu'une origine située outre-Manche, dès lors que l'on affirme que l'expression black market aurait été développée à partir de black money. Dans ce cas, le « marché noir » britannique aurait fait allusion non à un marché parallèle, mais à de la fausse monnaie, à des prétendues pièces en argent qui, en fait, étaient constituées d'étain argenté... et qui noircissaient réellement. Certes, il peut y avoir eu recoupement, dans la mesure où la monnaie imitée a pu servir à s'approvisionner « au noir », à payer à des prix prohibitifs la moindre denrée...
Le « marché noir » s'est installé en France en conséquence de la débâcle militaire et de l'occupation du pays. L'occupant accaparant la production nationale, les Français, en tous domaines - nourriture, vêtements, fournitures... - se retrouvèrent face à la pénurie et au rationnement. Ils se saignèrent pour se procurer si possible, et à un prix de plus en plus fort, même exorbitant, le nécessaire.
Le « marché noir » ne consista pas seulement en un marché parallèle où des citadins démunis, le plus souvent, cherchèrent à se procurer ce qui était rationné ou complètement absent des boutiques, il résidait dans une spirale inflationniste incontrôlée qui permit à certains producteurs ou intermédiaires,
en particulier des courtiers et grossistes, des ferrailleurs, d'amasser des profits
colossaux.
Dans Au bon beurre, Jean Dutourd dépeint quelques « joyeux profiteurs de guerre », des crémiers « petits artisans du marché noir », à leur échelon. Bien que ces commerçants se soient notablement enrichis, les profits de la famille Poissonard ne sont pas du niveau des fortunes engrangées, dans la réalité, par les rois du marché noir, souvent proches du pouvoir ou qui jouèrent
plusieurs cartes...
L'expression est passée dans le langage courant pour désigner le commerce illicite de biens et de marchandises qui, interdits ou soumis à un contrôle très strict, sont vendus... « au noir ».
Pour les Français, le souvenir des années très grises étant évidemment très présent, « marché noir » sous-entend indubitablement qu'il y a transaction à des prix abusifs (« le soir de la finale de la Coupe, des billets se vendaient au marché noir - dix fois le prix d'émission du billet - autour du Parc des Princes ») ; pour d'autres, « marché noir » désignera toute économie clandestine, sans qu'il y ait ipso facto des prix prohibitifs.>> Jean-Pierre
Colignon, Le Monde du 22 février 2004
Mélange
Réel, imaginaire glissent, s'échangent, se mêlent, se manifestent,
imprévisibles et inévitables tant les fils de l'autobiographie
se tissent avec l'ordre romanesque.
le Même livre
"- Est-ce que vous n'avez pas l'impression de faire chaque
fois le même livre ?
- Tout à fait ! Les choses se répètent,
les mêmes noms reviennent. Ce ne sont pas vraiment d'ailleurs
des répétitions, mais des ébauches sur
lesquelles je reviendrais sans cesse. Une surimpression...
C'est un peu comme si j'écrivais le même livre,
mais par à-coups : l'époque n'est plus aux cathédrales,
mais à l'effort discontinu." Entretien
avec Christophe Ono-dit-Biot , à l'occasion de la parution de
Dans le café de la jeunesse perdue, 27/09/2007,
- © Le
Point N°1828-
Matières
<< Modiano fait ainsi sa matière de ses propres
rêveries. Il lui suffit de regarder le monde tel qu'il se dessine
sous ses paupières closes pour lancer le manège à trois temps
de ses obsessions. Le lecteur reconnaît quelques points fixes
du décor, des boulevards ou des places aisément repérables sur
le plan de Paris (le boulevard Jourdan, la place de Clichy,
l'avenue Malakoff et le bois de Boulogne). Les circonstances
varient peu, nous sommes toujours dans l'après-guerre, même
si cette fois-ci, au fil des années qui passent, le souvenir
de l'Occupation semble s'estomper. Des personnages apparaissent,
qui tiennent des conversations banales, mais certaines expressions
(«pays natal») exercent un pouvoir magique sur leur volonté.
Ils sont tous plus ou moins sur le qui-vive, dans l'attente
de quelque chose ou de quelqu'un. Si la main invisible qui conduit
leurs actions semble incertaine, c'est parce que ces personnages
sont des créations non de l'Histoire, mais du songe. Leur statut
évanescent ne leur évite pas de tituber dans les décombres de
la vie. Les fantômes aussi ont du mal à vivre. >>
Daniel Rondeau, "Modiano, logique interne", l'Express
du 14 mai 2001
LA
MÉDITERRANÉE DE PATRICK MODIANO (NICE*
TUNIS* ALEXANDRIE*)
par Annie Demeyere
Mégève
« Que faisaient mon père et ma mère
en février 1944 à Megève ? Je le saurais
bientôt– pensais-je. » Le saura-t-il
jamais ? Tout porte à crorie que la mémoire va
être recouverte par d'autres couches fictionnelles et
que cet espoir, cette attente, ce désir (quoi
choisir ?) va durer tant qu'il composera ses livres à
la circonférence du réel et de la fiction. PM
est dans le savoir du passé et dans l'Insu, il écrit
pour mobiliser des forces, une énergie qui l'entraîne
et surtout le fait dériver. L"oeuvre entière
serait comme un immense habitacle en dérive qui décrit
des cercles concentriques autour d'un centre indéchiffrable.
Il dit : « Il est impossible d’être son
propre spectateur, d’entendre sa voix ou de se voir de
dos. Je n’écris pas pour meconnaître moi-même,
pour m’adonner à un jeu introspectif »,
Écrire revient à « injecter de la fiction
dans la réalité et à styliser des éléments
autobiographiques ». Et c'est dans un mouvement circulaire
que ces "éléments autobiographiques"
étayent et complexifient, à la faveur d'une étonnante
simplicité langagière,des strates fictionnelles
qui avancent et se rétractent.
Mélancolie,
Bonheur*
Jérôme Garcin –
Plusieurs fois dans ce livre [Accident nocturne] vous
dites avoir le goût du bonheur et ordonné votre vie, depuis
trente ans, à la manière d’un jardin à la française. Cela surprend
parce qu’on vous voit davantage du côté de la mélancolie et
des forêts impénétrables...
P. Modiano. – Vous savez, j’ai toujours eu
le sentiment que ma nature profonde était la faculté au bonheur,
mais qu’elle avait été détournée tout au long de ma vie par
des circonstances extérieures. C’est le hasard qui m’a fait
naître en 1945, qui m’a donné des origines troubles et qui m’a
privé d’un entourage familial. Je ne peux pas me sentir responsable
des idées noires, de l’angoisse, d’une certaine forme de morbidité
qui m’ont été imposées. Je n’ai jamais choisi le matériau de
mes livres. J’ai dû écrire non pas avec ce que je suis, c’est-à-dire
quelqu’un de banal et heureux, mais avec ce que le destin a
fait de moi. Comme je le dis à un moment dans ce livre, «à la
profondeur du tourment, je préfère la légèreté du bonheur».
Mais je me console en me disant que tout est programmé et que
si ça n’avait pas été moi, un autre aurait eu l’impression d’être
un clandestin. Moi, si j’étais né à la campagne, j’aurais été
un écrivain paysagiste. Cela m’aurait suffi.
Jérôme
Garçin – En somme, la phrase de Jacqueline Beausergent, à la
fin d’«Accident nocturne» – «la vie est beaucoup plus simple
que tu ne le crois», p. 147 –, résonne comme une morale...
P. Modiano. – Oui, c’est absurde de se faire
tant de mal quand la vie est si bien. Mais, lorsque j’écris,
je ne me maîtrise pas. Et plus je me promets de fuir le marécage,
plus j’y retourne. De même, je n’arrive pas à utiliser la troisième
personne du singulier, je suis prisonnier du je que j’utilise
dans mes romans depuis toujours.
Jérôme Garcin, Rencontre
avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003
Même
livre (écrire le)
<< Patrick Modiano n'écrit pas toujours le même
livre, il le continue.>> Jean-Baptiste
Harang (Libération, 02-10-03)
Et si cette évidence en forme de sentence prononcée seulement
en octobre 2003 (après 30 romans) pouvait désigner intimement
le travail de Modiano depuis 1968. A chaque publication, l'idée
que chaque livre répète le précédent perdure en une sorte de
"rien dire de plus" qui habille certains discours
journalistiques...
Oui, PM "continue le même livre" depuis toujours dans
une sorte de vaste "Comédie du Temps"
dont le personnage principal serait un narrateur à la fois
précis et indécis, un furet qui se porte là où ne le devine
pas toujours. Pourtant...
Mémoire
/ passé
Il aurait dit à Emmanuel
Berl en 1976 «Me créer un passé et une mémoire avec
le passé et la mémoire des autres.»
Mémoire
et lieux*
<<
Sa mémoire
est fragmentaire et associative : grâce à une
sorte de translation de repères, il mêle volontiers
souvenirs personnels, fantasmes, Histoire et littérature,
brouillant la ligne de démarcation entre la fiction
et la réalité.(...)
Les lieux, en plus de leur fonction narrative, ont un rôle
référentiel : ils sont des panneaux qui, en plus
de donner une cohérence chronologique au récit,
fournissent de précieuses indications sur la portée
personnelle et historique du texte. S’il ne cherche pas à livrer dans son œuvre
son autobiographie, les lieux sont cependant entourés
d’un réseau de connotations personnelles qui permettent
un déchiffrage de l’espace romanesque : en effet,
la topographie fait plus qu’esquisser un décor,
et les lieux, loin d’être des objets à décrire,
sont scrutés comme des sources dont le sens peut naître.
Il ne s’agit pas de voir dans le narrateur un reflet
exact de l’auteur, mais de démontrer que la fiction
devient autofiction dans la mesure où elle s’inscrit
dans une ville, Paris, au centre de la mémoire et de
l’imaginaire de Modiano, et sur laquelle il fait fonction
de deus ex machina.
Aussi les lieux renvoient-ils à une réalité extra-textuelle,
liée tantôt à l’expérience
de l’auteur, tantôt à l’Histoire,
assez consistante pour dessiner géographiquement sur
une carte l’univers personnel de l’auteur. « Son » Paris
est une ville divisée, et le narrateur est écartelé entre
la Rive Gauche et la Rive Droite, qui symbolisent l’enfance
face au monde adulte, (...) Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000.
Paris IV, Sorbone.
Mémoire de la résistance et de la déportation
Un portail qui propose plusieurs centaines de sites et de ressources historiques et contemporaines.
Mémorial
de la déportation
des Juifs de France, ( 1978) par Serge Klarsfeld.
<< A partir de la moitié des
années soixante-dix, l’orientation de l'oeuvre
commence à changer progressivement, jusqu’à aboutir à une
poétique tout à fait nouvelle. Deux événements
capitaux nous semblent liés à cette modification
profonde. La mort du père qui met fin à cette
sorte de bataille polémique que son fils ne cessait
de livrer à ce progéniteur obscur et troublant
et – surtout – le choc ressenti à la lecture
du Mémorial de la déportation des Juifs de France,
publié en 1978 par Serge Klarsfeld.
Profondément bouleversé par cette liste de quatre-vingts
mille
noms, prénoms et dates de naissance qui, simplement juxtaposés
sans aucun commentaire, agissent sur le lecteur avec une puissance qu’aucun
texte littéraire ne peut atteindre (...)>> La topographie
de la mort chez
Patrick Modiano par Eva Beránková (Prague) l’Association
Gallica, l’Institut Français de Prague et l’Institut de Langues
et Littératures Romanes de l’Université Masaryk de Brno

Memory
Lane, 1981, Première pages
Mère
1 (la)
Elle était comédienne, jouait au théâtre, au cinéma, faisait
des doublages. La mère avait un accent slave alors elle doublait
des actrices qui avait déjà un accent anglais comme Zsa Zsa
Gabor dans "Les Arpents verts".
Lorsque Modiano avait 12, 13 ans, il l'accompagnait dans
les studios de synchronisation, découvrait déjà comment ça fonctionnait,
le cinéma… La mère a joué dans la dernière pièce de Giraudoux,
"Pour Lucrèce" avec Anna Karina et Jean Luc Godard
y tenait un petit rôle. La mère a tourné une scène dans "Bande
à part" de Godard depuis la fenêtre de la chambre de Modiano,
il avait 18 ans. Pendant que ces scènes étaient tournées, peut-être
songeait-il à la construction de "La place de l'Etoile".
«
Ma mère est absente de mon œuvre, car je cherche
à la préserver de l’impureté. L’affaire
se situe entre mon père et moi. Mon père a pu
préserver sa vie grâce à une attitude trouble,
grâce à de multiples concessions. Ce qui alimente
mon obsession, ce n’est pas Auschwitz, mais le fait que
dans ce climat, pour sauver leur peau, certaines personnes ont
pactisé avec leurs bourreaux. Je ne réprouve pas
pour autant la conduite paternelle. Je la constate. »
(Interview accordée à La Croix,
9–10 novembre 1969; citée par Morris, p. 42)
«
C’était une jolie fille au cœur sec. Son fiancé
lui avait offert un chow-chow mais elle ne s’occupait
pas de lui et le confiait à différentes personnes,
comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s’était
suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure
sur deux ou trois photos et je dois avouer qu’il me touche
infiniment et que je me sens très proche de lui.»
« Jamais je n’ai pu me confier à elle ni
lui demander une aide quelconque. Parfois, comme un chien sans
pedigree et qui a été un peu trop livré
à lui-même, j’éprouve la tentation
puérile d’écrire noir sur blanc et en détail
ce qu’elle m’a fait subir, à cause de sa
dureté et de son inconséquence. Je me tais. Et
je lui pardonne. Tout cela est désormais si lointain…
» Un
Pedigree, roman, Gallimard, 2006
Métro
de Paris
http://www.paris-plan-net.com
1
2
3
4
Le
Mexique, L'Eldorado
<< En 1945, juste après ma naissance, mon père décide
de vivre au Mexique. Les passeports sont déjà prêts. Mais,
au dernier moment, il change d'avis. Il s'en est fallu de peu qu'il quitte l'Europe
après la guerre. Trente années plus tard, il est allé mourir
en Suisse, pays neutre. Entre-temps, il s'est beaucoup déplacé :
le Canada, la Guyane, l'Afrique équatoriale, la Colombie. Ce qu'il a cherché en
vain, c'était l'eldorado.>> Ephéméride, 2002, Mercure
de
France, ed.
Mondianien
?
- Plusieurs fois il a croisé cet adjectif dans des articles
de presse et s'est demandé la validité, mais aussi la nécessité
d'une telle appellation : "Mondianiens, Mondianistes,
Mondianismes, Modianesque (tiens, il y aurait comme une tranche
de romanesque
dans ce dernier), et d'autres encore qu'il faudrait inventer
lorsque que l'on veut tenter de dire. Mais la seule appellation
acceptable reste le nom, (le nom du père) : Patrick Modiano
avec le rythme et le coordonné de ce prénom et de ce nom qui
se répondent et sont comme tendus sur une ligne en l'air,
là-bas
très haut. Une flèche souple pointée vers les directions où
sont appelés à déambuler les personnages de l'œuvre. Dans un
espace langagier où les noms de lieux, les noms de personnages
ont un telle puissance évocatrice, inlassablement répétés
en variations infinies, le nom de l'auteur devient absolument
indispensable,
comme s'il trouvait une place entre les noms inventés ou rapportés.
"PM", la réduction du nom de l'auteur à ses initiales
est le seul raccourci admissible car il porte les deux extrémités
de la tension.
Modiano
Albert, le père
Albert Modiano était homme d’ »affaires »,
mais son fils, Patrick, reconnaît n’avoir jamais
su, ni compris de quelles "affaires". Un
père secret, énigmatique, juif d'origine oriental, né
en France en 1912 : "un grand brun au physique de danseur
argentin"(Paris
Tendresse, Brassai-Modiano, 1991, édition Hoëbeke).
Cette figure paternelle est au centre de l'œuvre : personnage
trouble, déambulant volontiers dans un monde interlope, et cela
même avant guerre.
"De 1939 à 1945, le père de l'écrivain séjourna à Paris,
en pleine zone occupée, sans jamais porter l'étoile jaune imposée
par les lois* "anti-juives" du gouvernement de Vichy.
Il a donc dissimulé ses origines et vécu d'expédients sous de
fausses identités. Dans Livret de famille, l'écrivain
raconte qu'Albert Modiano épousa Luisa Colpeyn le 24 février
1944 à Megève, sous le nom de "Guy Jaspaard de Jonghe".
Après la guerre, sa réussite dans le monde des affaires paraît
incontestable. Installé sur la rive droite, rue Lord-Byron,
Albert Modiano est alors amené à faire, comme l'évoque le narrateur
de Remise de peine, de fréquents et énigmatiques voyages
à Brazzaville. Albert Modiano quittera définitivement le foyer
familial au début des années soixante. Il mourra en 1978, sans
que son fils n'ait eu, réellement, l'occasion de le revoir."
Bruno Doucet, La Ronde de nuit, Profil Hatier, 1992.
"La rive droite c’est la rive du
père. Il
avait son bureau rue Lord Byron (... « Parfum de cuir,
pénombre, conciliabules interminables et des Noirs
très élégants
aux cheveux argentés. « (Villa triste) C’était
l’époque des mystérieux voyages à Brazzaville
et de la chimérique Société africaine
d’entreprise (...).
Albert Modiano était un juif dont la famille avait,
au fil des siècles, successivement émigré de
Modène à Trieste, Salonique puis Alexandrie.
Il était né en 1912 à Paris
IXéme. Livré très jeune à lui-même,
il a toujours eu un passé flou que l’Occupation
a rendu encore plus flou, fréquentant
des gens troubles ou invraisemblables. (... Albert Modiano
a réussi à vivre les années
d’Occupation dans l’illégalité totale
sans jamais quitter Paris. Ne s’étant pas fait
recenser comme juif ainsi que les lois Vichy l’y
contraignaient, il n’eut jamais à porter l’étoile
jaune. Patrick Modiano a réalisé que son père
avait vécu
sous une double identité en découvrant, un
jour, à la
porte de l’immeuble du 15, quai Conti, le nom de Henri
Lagroua en face de son étage, le quatrième.
Il interroge la concierge : « Mais Patrick, c’est
votre père ! « Depuis, il n’a cessé de
chercher pour comprendre : « un ami lui avait donné ses
papiers après
en avoir déclaré la perte. Ils étaient
deux à posséder la
même identité. Malgré cela, ils prenaient
souvent le risque d’être ensemble au même
endroit. Ils faisaient en sorte que l’un ou
l’autre n’ait pas ses papiers sur lui ».
(...Patrick Modiano a cessé de le voir à l’âge
de 17 ans. Ils se sont brouillés
quand le père a rempli d’office les papiers
militaires d’incorporation de son fils. Traité par
son fils de « sergent
recruteur », il a rompu les ponts avec lui. Patrick
Modiano a appris par la suite que La place de l’Etoile
l’avait beaucoup
choqué (...A l’occasion de vacances sur les
rives du lac Léman, le père et le fils allaient
enfin reprendre contact. C’est
alors qu’Albert Modiano est décédé,
dans des circonstances non élucidées : « J’ai été prévenu
tard. Je n’ai jamais reçu un quelconque papier
administratif. Je ne sais même pas où il est
enterré ». A force de le chercher,
Patrick Modiano est devenu lui-même un agent double.
"Modiano,
lieux de mémoire" D’après
Pierre Assouline (1994), Textes publié par FR3, Un siècle d'écrivains.
Monologue intérieur
<<A la lecture d’un roman de Modiano, on a l’impression
d’entrer littéralement dans une conscience, l’illusion
d’être à l’intérieur d’un
esprit : la technique du monologue intérieur lui permet
de passer d’un thème à un autre ou d’une époque à une
autre sans craindre les incohérences ou les anachronismes.
La superposition des strates temporelles, qui s’accentuent
en même temps qu’elles s’anéantissent,
la chanson de l’amour qui s’en va, les isotopies
de l’accident, de la disparition, des fuites et des fugues,
la ronde obsessionnelle des visages et des noms, les sensations
fugitives et les chocs d’une révélation,
tout rapproche ses récits de la transcription d’une
musique intérieure.>> Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000.
Paris IV, Sorbone.
Moins
"(...)
Je n'ai aucune facilité de plume, et écrire pour moi est un
travail un peu pénible, bien que le résultat donne une impression
de facilité. J'essaie de dire les choses avec le moins
de mots possible." Paris-Match,
13 mars 1981, p. 56.
Paul
MORAND (Poète
et romancier français (Paris, 1888 — id.,
1976)
<< Diplomate
de carrière (il fut ambassadeur à Bucarest
et à Berne de 1940 à 1944), écrivain cosmopolite
par vocation, il fut, dans ses romans et ses nouvelles, le
chroniqueur brillant et impertinent de l'Europe des années
20 (Ouvert la nuit, 1922; Fermé la nuit, 1923; Lewis
et Irène, 1924; l'Europe galante, 1926; Londres, 1933).
Il se révéla moraliste à travers des ouvrages
qui font plus de part à l'histoire et au passé (l'Homme
pressé, 1941; Hécate et ses chiens, 1954; Fin
de siècle, 1957; Fouquet ou le Soleil offusqué,
1961; le Nouveau Londres, 1963; Venises, 1971). [Académie
française, 1968].>> Hachette encyclopédie
2.
Notice de l'Académie française
Dans le Journal
inutile de Morand publié en 2001 (2 tomes), l'œuvre de Modiano
semble tout particulièrement
appréciée par cet écrivain ouvertement xénophobe et antisémite.
Il fut d'ailleurs l'un des ambassadeurs qui se rallia à la politique
de Vichy, ce que ne lui pardonnera pas le Général de Gaulle.
3. Paul
Morand (sur)
Entretien avec Phlippe Lançon.
<< (...) Ensuite, vous avez rencontré Paul Morand,
qui parle de vous dans son «Journal Inutile».
Morand, c'est lié à un truc très bizarre,
qui vient des moeurs littéraires de l'époque,
pas tellement différentes de celles des années
trente. Quand j'ai publié la Place de l'Etoile , j'ai
eu un prix donné par cette riche mécène
américaine, Florence Gould. Il y a eu un déjeuner
avec des gens très hétéroclites, de René Clair à Marcel
Jouhandeau. Et donc Morand. Evidemment, il avait été un
peu surpris par mon livre, où il y avait des choses
désagréables sur l'Occupation. Bizarrement, il était
très taciturne. Il ne m'a rien dit, pas un mot, mais
il m'a donné une lettre dans laquelle il avait écrit
ce qu'il pensait de mon livre. Ensuite, il m'a téléphoné à trois
ou quatre reprises pour me voir. C'était très
laconique : «Lundi prochain, 2 heures», puis il
raccrochait. Les gens de son époque pouvaient faire ça.
Vous avez cette difficulté à finir vos phrases
et lui, il était muet : de quoi et comment parliez-vous
?
Il pensait que des gens de ma génération ne savaient
même plus qui il était, donc il était surpris
parce que j'avais lu ses livres. Il me posait des questions,
par exemple : «Et Montherlant, vous le lisez ?» Il
essayait de tâter le terrain, de comprendre ma génération.
Il aurait peut-être aimé qu'il y ait plus de gens
comme moi, mais c'était fini. Il était claquemuré,
mais, brusquement, il pouvait vous prendre par le bras pour
marcher, d'un geste un peu rugueux... non, pas rugueux : un
geste d'avant 1914. Comme Montherlant, que je croisais dans
mon quartier, et qui marchait avec son manteau sous le bras
qui, main sur la hanche, faisait comme une boucle (Modiano
se lève et fait le geste).
Les livres de Morand vous ont marqué ?
Pas vraiment, en fait. Il n'avait pas de coeur. Il avait été trop
gâté dans son enfance et son amertume venait de
là, je crois. Ses livres ne me touchent pas. (...) >> Mais
qui est Dédé Sunbeam ?, Les premières
rencontres littéraires du jeune Modiano. Entretien
avec Phlippe Lançon, Libération du 4 octobre
2007
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