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1999-2017

 

Patrick Modiano

Dans le café de la jeunesse perdue

Gallimard, 2007

 

Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre. Elle choisissait la même table au fond de la petite salle. Les premiers temps, elle ne parlait à personne, puis elle a fait connaissance avec les habitués du Condé dont la plupart avaient notre âge, je dirais entre dix-neuf et vingt-cinq ans. Elle s'asseyait parfois à leurs tables, mais, le plus souvent, elle était fidèle à sa place, tout au fond.
Elle ne venait pas à une heure régulière. Vous la trouviez assise là très tôt le matin. Ou alors, elle apparaissait vers minuit et restait jusqu'au moment de la fermeture. C'était le café qui fermait le plus tard dans le quartier avec Le Bouquet et La Pergola, et celui dont la clientèle était la plus étrange. Je me demande, avec le temps, si ce n'était pas sa seule présence qui donnait à ce lieu et à ces gens leur étrangeté, comme si elle les avait imprégnés tous de son parfum.
Supposons que l'on vous ait transporté là les yeux bandés, que l'on vous ait installé à une table, enlevé le bandeau et laissé quelques minutes pour répondre à la question: Dans quel quartier de Paris êtes-vous? Il vous aurait suffi d'observer vos voisins et d'écouter leurs propos et vous auriez peut-être deviné: Dans les parages du carrefour de l'Odéon que j'imagine toujours aussi morne sous la pluie.
Un photographe était entré un jour au Condé. Rien dans son allure ne le distinguait des clients. Le même âge, la même tenue vestimentaire négligée. Il portait une veste trop longue pour lui, un pantalon de toile et de grosses chaussures militaires. Il avait pris de nombreuses photos de ceux qui fréquentaient Le Condé. Il en était devenu un habitué lui aussi et, pour les autres, c'était comme s'il prenait des photos de famille. Bien plus tard, elles ont paru dans un album consacré à Paris avec pour légende les simples prénoms des clients ou leurs surnoms. Et elle figure sur plusieurs de ces photos. Elle accrochait mieux que les autres la lumière, comme on dit au cinéma. De tous, c'est elle que l'on remarque d'abord. En bas de page, dans les légendes, elle est mentionnée sous le prénom de «Louki». «De gauche à droite: Zacharias, Louki, Tarzan, Jean-Michel, Fred et Ali Cherif...» «Au premier plan, assise au comptoir: Louki. Derrière elle, Annet, Don Carlos, Mireille, Adamov et le docteur Vala.» Elle se tient très droite, alors que les autres ont des postures relâchées, celui qui s'appelle Fred, par exemple, s'est endormi la tête appuyée contre la banquette de moleskine et, visiblement, il ne s'est pas rasé depuis plusieurs jours. Il faut préciser ceci: le prénom de Louki lui a été donné à partir du moment où elle a fréquenté Le Condé. J'étais là, un soir où elle est entrée vers minuit et où il ne restait plus que Tarzan, Fred, Zacharias et Mireille, assis à la même table. C'est Tarzan qui a crié: «Tiens, voilà Louki...» Elle a paru d'abord effrayée, puis elle a souri. Zacharias s'est levé et, sur un ton de fausse gravité: «Cette nuit, je te baptise. Désormais, tu t'appelleras Louki.» Et à mesure que l'heure passait et que chacun d'eux l'appelait Louki, je crois bien qu'elle se sentait soulagée de porter ce nouveau prénom. Oui, soulagée. En effet, plus j'y réfléchis, plus je retrouve mon impression du début: elle se réfugiait ici, au Condé, comme si elle voulait fuir quelque chose, échapper à un danger. Cette pensée m'était venue en la voyant seule, tout au fond, dans cet endroit où personne ne pouvait la remarquer. Et quand elle se mêlait aux autres, elle n'attirait pas non plus l'attention. Elle demeurait silencieuse et réservée et se contentait d'écouter. Et je m'étais même dit que pour plus de sécurité elle préférait les groupes bruyants, les «grandes gueules», sinon elle n'aurait pas été presque toujours assise à la table de Zacharias, de Jean-Michel, de Fred, de Tarzan et de la Houpa... Avec eux, elle se fondait dans le décor, elle n'était plus qu'une comparse anonyme, de celles que l'on nomme dans les légendes des photos: «Personne non identifiée» ou, plus simplement, «X». Oui, les premiers temps, au Condé, je ne l'ai jamais vue en tête à tête avec quelqu'un. Et puis, il n'y avait aucun inconvénient à ce que l'une des grandes gueules l'appelle Louki à la cantonade puisque ce n'était pas son vrai prénom.
Pourtant, à bien l'observer, on remarquait certains détails qui la différenciaient des autres. Elle mettait à sa tenue vestimentaire un soin inhabituel chez les clients du Condé. Un soir, à la table de Tarzan, d'Ali Cherif et de la Houpa, elle allumait une cigarette et j'avais été frappé par la finesse de ses mains. Et surtout, ses ongles brillaient. Ils étaient recouverts de vernis incolore. Ce détail risque de paraître futile. Alors soyons plus graves. Il faut pour cela donner quelques précisions sur les habitués du Condé. Ils avaient donc entre dix-neuf et vingt-cinq ans, sauf quelques clients comme Babilée, Adamov ou le docteur Vala qui atteignaient peu à peu la cinquantaine, mais on oubliait leur âge. Babilée, Adamov et le docteur Vala étaient fidèles à leur jeunesse, à ce que l'on pourrait appeler du beau nom mélodieux et désuet de «bohème». Je cherche dans le dictionnaire «bohème»: Personne qui mène une vie vagabonde, sans règles ni souci du lendemain. Voilà une définition qui s'appliquait bien à celles et à ceux qui fréquentaient Le Condé. Certains comme Tarzan, Jean-Michel et Fred prétendaient avoir eu affaire de nombreuses fois à la police depuis leur adolescence et la Houpa s'était échappée à seize ans de la maison de correction du Bon-Pasteur. Mais on était sur la Rive gauche et la plupart d'entre eux vivaient à l'ombre de la littérature et des arts. Moi-même, je faisais des études. Je n'osais pas le leur dire et je ne me mêlais pas vraiment à leur groupe.
J'avais bien senti qu'elle était différente des autres. D'où venait-elle avant qu'on lui ait donné son prénom? Souvent, les habitués du Condé avaient un livre à la main qu'ils posaient négligemment sur la table et dont la couverture était tachée de vin. Les Chants de Maldoror. Les Illuminations. Les Barricades mystérieuses. Mais elle, au début, elle avait toujours les mains vides. Et puis, elle a voulu sans doute faire comme les autres et un jour, au Condé, je l'ai surprise, seule, qui lisait. Depuis, son livre ne la quittait pas. Elle le plaçait bien en évidence sur la table, quand elle se trouvait en compagnie d'Adamov et des autres, comme si ce livre était son passeport ou une carte de séjour qui légitimait sa présence à leurs côtés. Mais personne n'y prêtait attention, ni Adamov, ni Babilée, ni Tarzan, ni la Houpa. C'était un livre de poche, à la couverture salie, de ceux que l'on achète d'occasion sur les quais et dont le titre était imprimé en grands caractères rouges: Horizons perdus. A l'époque, cela ne m'évoquait rien. J'aurais dû lui demander le sujet du livre, mais je m'étais dit bêtement qu'Horizons perdus n'était pour elle qu'un accessoire et qu'elle faisait semblant de le lire pour se mettre au diapason de la clientèle du Condé. Cette clientèle, un passant qui aurait jeté un regard furtif de l'extérieur - et même appuyé un instant son front contre la vitre - l'aurait prise pour une simple clientèle d'étudiants. Mais il aurait bientôt changé d'avis en remarquant la quantité d'alcool que l'on buvait à la table de Tarzan, de Mireille, de Fred et de la Houpa. Dans les paisibles cafés du Quartier latin, on n'aurait jamais bu comme ça. Bien sûr, aux heures creuses de l'après-midi, Le Condé pouvait faire illusion. Mais à mesure que le jour tombait, il devenait le rendez-vous de ce qu'un philosophe sentimental appelait «la jeunesse perdue». Pourquoi ce café plutôt qu'un autre? A cause de la patronne, une Mme Chadly qui ne semblait s'étonner de rien et qui manifestait même une certaine indulgence pour ses clients. Bien des années plus tard, alors que les rues du quartier n'offraient plus que des vitrines de boutiques de luxe et qu'une maroquinerie occupait l'emplacement du Condé, j'ai rencontré Mme Chadly sur l'autre rive de la Seine, dans la montée de la rue Blanche. Elle ne m'a pas tout de suite reconnu. Nous avons marché un long moment côte à côte en parlant du Condé. Son mari, un Algérien, avait acheté le fonds après la guerre. Elle se souvenait des prénoms de nous tous. Elle se demandait souvent ce que nous étions devenus, mais elle ne se faisait guère d'illusions. Elle avait su, dès le début, que cela tournerait très mal pour nous. Des chiens perdus, m'a-t-elle dit. Et au moment de nous quitter devant la pharmacie de la place Blanche, elle m'a confié, en me regardant droit dans les yeux: «Moi, celle que je préférais, c'était Louki.»
Quand elle était à la table de Tarzan, de Fred et de la Houpa, buvait-elle autant qu'eux ou faisait-elle semblant, pour ne pas les fâcher? En tout cas, le buste droit, les gestes lents et gracieux, et le sourire presque imperceptible, elle tenait rudement bien l'alcool. Au comptoir, il est plus facile de tricher. Vous profitez d'un moment d'inattention de vos amis ivrognes pour vider votre verre dans l'évier. Mais là, à l'une des tables du Condé, c'était plus difficile. Ils vous forçaient à les suivre dans leurs beuveries. Ils se montraient, là-dessus, d'une extrême susceptibilité et vous considéraient comme indignes de leur groupe si vous ne les accompagniez pas jusqu'au bout de ce qu'ils appelaient leurs «voyages». Quant aux autres substances toxiques, j'avais cru comprendre sans en être sûr que Louki en usait, avec certains membres du groupe. Pourtant, rien dans son regard et son attitude ne laissait supposer qu'elle visitait les paradis artificiels.
Je me suis souvent demandé si l'une de ses connaissances lui avait parlé du Condé avant qu'elle y entre pour la première fois. Ou si quelqu'un lui avait donné rendez-vous dans ce café et n'était pas venu. Alors, elle se serait postée, jour après jour, soir après soir, à sa table, en espérant le retrouver dans cet endroit qui était le seul point de repère entre elle et cet inconnu. Aucun autre moyen de le joindre. Ni adresse. Ni numéro de téléphone. Juste un prénom. Mais peut-être avait-elle échoué là par hasard, comme moi. Elle se trouvait dans le quartier et elle voulait s'abriter de la pluie. J'ai toujours cru que certains endroits sont des aimants et que vous êtes attiré vers eux si vous marchez dans leurs parages. Et cela de manière imperceptible, sans même vous en douter. Il suffit d'une rue en pente, d'un trottoir ensoleillé ou bien d'un trottoir à l'ombre. Ou bien d'une averse. Et cela vous amène là, au point précis où vous deviez échouer. Il me semble que Le Condé, par son emplacement, avait ce pouvoir magnétique et que si l'on faisait un calcul de probabilités le résultat l'aurait confirmé: dans un périmètre assez étendu, il était inévitable de dériver vers lui. J'en sais quelque chose.
L'un des membres du groupe, Bowing, celui que nous appelions «le Capitaine», s'était lancé dans une entreprise que les autres avaient approuvée. Il notait depuis bientôt trois ans les noms des clients du Condé, au fur et à mesure de leur arrivée, avec, chaque fois, la date et l'heure exacte. Il avait chargé deux de ses amis de la même tâche au Bouquet et à La Pergola, qui restaient ouverts toute la nuit. Malheureusement, dans ces deux cafés, les clients ne voulaient pas toujours dire leur nom. Au fond, Bowing cherchait à sauver de l'oubli les papillons qui tournent quelques instants autour d'une lampe. Il rêvait, disait-il, d'un immense registre où auraient été consignés les noms des clients de tous les cafés de Paris depuis cent ans, avec mention de leur arrivée et de leur départ successifs. Il était hanté par ce qu'il appelait «les points fixes».
Dans ce flot ininterrompu de femmes, d'hommes, d'enfants, de chiens, qui passent et qui finissent par se perdre au long des rues, on aimerait retenir un visage, de temps en temps. Oui, selon Bowing, il fallait au milieu du maelström des grandes villes trouver quelques points fixes. Avant de partir pour l'étranger, il m'avait donné le cahier où sont répertoriés, jour par jour, pendant trois ans, les clients du Condé. Elle n'y figure que sous son prénom d'emprunt, Louki, et elle est mentionnée pour la première fois un 23 janvier. L'hiver de cette année-là était particulièrement rigoureux, et certains de nous ne quittaient pas Le Condé de toute la journée pour se protéger du froid. Le Capitaine notait aussi nos adresses de sorte que l'on pouvait imaginer le trajet habituel qui nous menait, chacun, jusqu'au Condé. C'était encore une manière, pour Bowing, d'établir des points fixes. Il ne mentionne pas tout de suite son adresse à elle. C'est seulement un 18 mars que nous lisons: «14 heures. Louki, 16, rue Fermat, XIVe arrondissement.» Mais le 5 septembre de la même année, elle a changé d'adresse: «23 h 40. Louki, 8, rue Cels, XIVe arrondissement.» Je suppose que Bowing, sur de grands plans de Paris, dessinait nos trajets jusqu'au Condé et que pour cela le Capitaine se servait de stylos bille d'encres différentes. Peut-être voulait-il savoir si nous avions une chance de nous croiser les uns les autres avant même d'arriver au but.
Justement, je me souviens d'avoir rencontré Louki un jour dans un quartier que je ne connaissais pas et où j'avais rendu visite à un cousin lointain de mes parents. En sortant de chez lui, je marchais vers la station de métro Porte-Maillot, et nous nous sommes croisés tout au bout de l'avenue de la Grande-Armée. Je l'ai dévisagée et elle aussi m'a fixé d'un regard inquiet, comme si je l'avais surprise dans une situation embarrassante. Je lui ai tendu la main: «On s'est déjà vus au Condé», lui ai-je dit, et ce café m'a semblé brusquement à l'autre bout du monde. Elle a eu un sourire gêné: «Mais oui... au Condé...» C'était peu de temps après qu'elle y avait fait sa première apparition. Elle ne s'était pas encore mêlée aux autres et Zacharias ne l'avait pas encore baptisée Louki. «Drôle de café, hein, Le Condé...» Elle a eu un hochement de tête pour m'approuver. Nous avons fait quelques pas ensemble et elle m'a dit qu'elle habitait par ici, mais qu'elle n'aimait pas du tout ce quartier. C'est idiot, j'aurais pu savoir ce jour-là son vrai prénom. Puis nous nous sommes quittés à la porte Maillot, devant l'entrée du métro, et je l'ai regardée qui s'éloignait vers Neuilly et le bois de Boulogne, d'une démarche de plus en plus lente, comme pour laisser à quelqu'un l'occasion de la retenir. J'ai pensé qu'elle ne reviendrait plus au Condé et que je n'aurais plus jamais de ses nouvelles. Elle disparaîtrait dans ce que Bowing appelait «l'anonymat de la grande ville», contre quoi il prétendait lutter en remplissant de noms les pages de son cahier. Un Clairefontaine à couverture rouge plastifiée de cent quatre-vingt-dix pages. Pour être franc, cela n'avance pas à grand-chose. Si l'on feuillette le cahier, à part des noms et des adresses fugitives, on ne sait rien de toutes ces personnes ni de moi. Sans doute le Capitaine jugeait-il que c'était déjà beaucoup de nous avoir nommés et «fixés» quelque part. Pour le reste...


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