Peter
Handke : "Un être
devenu rare", témoignage
L'écrivain autrichien a traduit deux romans de Patrick
Modiano.
«
La première fois que j'ai rencontré Patrick Modiano,
je crois que c'était sa femme (Dominique Zehrfuss, NDLR)
qui faisait la queue devant un cinéma à Paris, au
même moment que moi. C'était en 1990. Elle a « forcé » Patrick à nous
parler. Je suis ensuite allé chez lui au milieu de ses filles.
Je me rappelle d'un détail : elles pouvaient entrer dans
la pièce où il écrivait quand elles le voulaient.
Plus tard, nous avons dîné dans un restaurant italien,
boulevard Montparnasse, qui n'existe plus aujourd'hui ; il y avait
là une immense assiette avec des cèpes tout frais.
J'ai traduit deux de ses livres, Une jeunesse et La Petite Bijou,
car la traduction (René Char, Francis Ponge, Emmanuel Bove)
a été durant vingt ans de ma vie ma deuxième
roue. (Handke est le dédicataire de Du plus loin de l'oubli,
NDLR). J'ai traduit Modiano, peut-être parce que ses phrases
résonnaient en moi comme la musique d'Erik Satie (entre
Arcueil et le boulevard Montparnasse). Un salut à Patrick,
un écrivain authentique, un être devenu rare. » Le
Figaro, 27 septembre 2007
Françoise Hardy
: "Emmanuel Berl comme ami commun", témoignage
L'écrivain a écrit quatre chansons pour Françoise
Hardy, qui témoigne.
«
Hugues de Courson, qui était à l'époque
l'un des amis de Patrick Modiano, était venu me montrer
de nombreuses chansons, et la seule qui avait retenu mon attention était Étonnez-moi,
Benoît, dont Patrick avait écrit le texte, mais
pas à mon intention. Je crois que c'est à cette
occasion que je le rencontrai pour la première fois. Nous
avions par ailleurs Mireille et Emmanuel Berl comme amis communs.
Nous sommes souvent sortis ensemble à la fin des sixties
et avons par la suite toujours gardé le contact, via Dominique,
sa femme, qui est aussi mon amie. Nous nous connaissons depuis
une quarantaine d'années et j'ai toujours perçu
Patrick comme l'introverti type, plus ou moins distrait et farfelu,
qui a beaucoup de problèmes avec le monde matériel,
le monde des objets. Faire cuire des pâtes ou déboucher
une bouteille semble plus compliqué et plus dangereux
pour lui qu'écrire un roman.
Je me souviens de la façon stupéfiante dont, dans
sa jeunesse, il hélait un taxi : on aurait dit une ballerine
ou un ange sur le point de s'envoler. Comment j'ai lu ses livres
? Goulûment. À peine ai-je lu la première
phrase que je suis déjà envoûtée et
ne puis me détacher de ma lecture jusqu'à la fin
du livre. J'ai un faible pour Rue des Boutiques Obscures, que
je relis tous les trois ou quatre ans et dont les dernières
phrases me bouleversent : « Une petite fille rentre de
la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure
pour rien, parce qu'elle aurait voulu continuer de jouer. Elle
s'éloigne. Elle a déjà tourné le
coin de la rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se
dissiper dans le soir que ce chagrin d'enfant ? » Patrick
est un très grand écrivain, car il est polarisé sur
des thèmes aussi universels que ceux, entre autres, du
temps qui passe, de l'oubli, de la nostalgie, du déracinement,
du mystère, et en parle d'une façon qui n'appartient
qu'à lui. Reconnaissable entre tous, son style a un pouvoir
de suggestion et d'envoûtement exceptionnel.» Le
Figaro 27 septembre 2007.
Heureux
?
A la question écrite de Jean Paul Enthoven : "Êtes-vous
heureux ?" Il se défila en rétorquant :"C'est
une question qu'il ne faut pas aborder de front quand on est superstitieux."
Votre
métier vous rend-il heureux, tout simplement?
P.M. Bien... oui,
ça... Parce que, évidemment, si je n'avais pas ça, je ne vois
pas ce que je... Cela m'apporte une sorte d'équilibre... Oui,
je ne vois pas ce que je ferais...
Mais positivement?
P.M. Oui, cela donne
une espèce d'insatisfaction qui vous oblige à recommencer. C'est
quand même une sorte de colonne vertébrale. Entretien
avec Laurence Liban, Lire, octobre 2003.
Chester Himes
<< J’ai choisi une place au fond de la salle
du Tournon. L’année
précédente, ce café avait été pour
moi un refuge quand je fréquentais le lycée Henri
IV, la bibliothèque municipale du sixième arrondissement
et le cinéma Bonaparte. J’y observais un client
assidu, l’écrivain Chester Himes, toujours entouré de
musiciens de jazz et de très jolies femmes blondes. Patrick
Modiano, Un cirque passe, romand Gallimard, 1992.
Histoire
<< Deux périodes historiques marquent l'œuvre de
Patrick Modiano (l'Occupation et les années 50-60 sur fond de
guerre d'Algérie), deux questions existentielles la hantent tout
au long: les traumatismes de l'enfance et les troubles de l'identité.
Livre après livre, à mi-chemin entre autobiographie et fiction,
l'écrivain a exploré ces zones indécises de l'histoire française
et de l'histoire intime à travers des récits de vies cassées,
précaires ou même vaguement louches, toutes marquées au fer de
la mélancolie. En quête d'une identité perdue, d'une mémoire défaillante,
d'une image lointaine, ses personnages illustrent à la perfection
cette phrase de René Char, souvent citée par Modiano, et selon
laquelle «Vivre, c'est achever un souvenir.» >> Antoine
de Gaudemar, 26-04-2001, Libération
Histoire
et société
Ressources audiovisuelles et textuelles rassemblées par l'INA.
L'Histoire selon Paul Valéry
"L'histoire
justifie ce que l'on veut. Elle n'enseigne absolument rien, car
elle contient tout et donne des exemples de tout. Elle est le
produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré" Regards
sur le monde actuel.
Histoire
/ Roman /Adresses*
[dans Fleurs de ruines] << Pour un lecteur attentif aux signes
de Modiano, une inquiétante connotation est confirmé par l’examen
des adresses mentionnées : le restaurant d’Ansart est au 48 bis
rue des Belles Feuilles, qui fut aussi le domicile d’Eddy Pagnon, l’un
des membres de la rue Lauriston*, celui-là même qui libéra
le père de l’écrivain d’une rafle au cours de laquelle
il fut transporté quai d’Austerlitz en 1943, pour ensuite l’enliser
dans son monde de « marquis, chevaliers d’industrie, gentilshommes
de fortune, gibiers de correctionnelle ». Jacques de Bavière, quant à lui,
habite avec Ellen James au 22 rue de Washington : cette adresse est aussi celle
de Lebobe André, la première d’une liste exposée dans Fleurs
de ruines, tirée d’un journal de 1948, qui énumère
les noms et adresses des personnes recherchées pour « intelligence
avec l’ennemi ». On y trouve également le 1 rue Lord-Byron,
qui est la véritable adresse du bureau du père de l’auteur,
transféré dans le roman au 73 boulevard Haussmann.>> Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick
Modiano Mémoire de maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.
Historique
(fond)
" l'esprit
du milieu qui réunissait Gestapo et trafiquants. (...)
de façon plus frappante (...) que dans la plupart des
documents historiques, ce monde surgit dans toute sa bizarrerie
sordide et frivole, avec ses bars, ses boîtes et ses bordels,
ses voitures de luxe, ses modes vestimentaires et ses faux papiers,
ses chansons languissantes et ses gestes de tortionnaire. Ce monde
à base de spéculation et de mégalomanie, ce monde à la dérive
où la règle du jeu moral s'est dégradée en un jeu sans règles,
et où les pouvoirs les plus monstrueux sont tombés dans les mains
de criminels et d'épaves, ce monde qui a été occulté par les manuels,
oublié ou refoulé par ceux qui en avaient vécu les péripéties,
inconnu, tout simplement, de la jeune génération, Modiano le ramène
à la surface de la conscience collective avec une force choquante
qui pulvérise les idées reçues de l'Histoire officielle."
Colin Nettelbeck et Pénélope A. Hueston, Patrick Modiano, Pièces
d'identité. Ecrire l'entre-temps, Editions Minard, Collection
Archives des lettres modernes, N° 220, Paris 1986, p. 27.
Hongrie
(Juifs*
de) : tout un peuple en danger de mort
<< Selon les informations recueillies à Genève, près
de 12000 juifs seraient déportés chaque jour vers les camps d’extermination,
avec le silence consentant du régent Horthy. Churchill et Eisenhower peuvent-ils
arrêter cela?
Peut-on encore sauver les 800000juifs de Hongrie? Depuis un mois, à Berne
comme à Genève, la question s’impose à la communauté diplomatique.
Dans les couloirs du ministère des Affaires étrangères ou
du Comité international de la Croix-Rouge, dans les consulats des puissances
alliées ou neutres, on échange des informations chaque jour plus
terrifiantes, le plus souvent distillées sur le ton de la confidence.
Toutes confirmées par les dirigeants de l’Eglise protestante, les émissaires
du Vatican, et surtout par les représentants de la communauté juive
de Suisse, qui multiplient les appels au secours.
Ni l’avancée de l’Armée rouge sur le front de l’Est,
ni la percée des forces anglo-américaines à l’ouest
ne conduisent l’Allemagne nazie, dont la défaite paraît désormais
probable, à renoncer à l’objectif monstrueux qu’elle
s’est fixé: la destruction des juifs d’Europe. Bien au contraire.
Depuis l’invasion de la Hongrie le 19mars dernier, avec le silence consentant
du régent, l’amiral Horthy, et l’assistance des services de
sécurité et des gendarmes hongrois, la machine nazie à broyer
les juifs bat son plein. Un commando spécial a été envoyé à Budapest.
Composé de SS dirigés par un certain Eichmann, il est directement
placé sous les ordres de Himmler. Selon certains témoignages, il
serait en mesure de sévir en Hongrie à une vitesse record, comparé au
temps qu’il a fallu, en Pologne et ailleurs, pour «régler»,
comme ils disent, la «question juive».
Les juifs de Hongrie étaient jusqu’ici les seuls de l’Europe
occupée à échapper au pire. Bien qu’allié au
Reich, l’Etat hongrois s’était refusé à leur
appliquer les mesures de ségrégation exigées par l’Allemagne:
ni étoiles jaunes, ni rafles, ni déportations. Mais, depuis deux
mois, voici qu’à leur tour ils vivent l’enfer. Le port de
l’étoile est imposé et la liste des brimades ne cesse de
s’allonger: interdiction d’exercer une profession libérale,
de sortir la nuit, de quitter les villes, et même de posséder un
téléphone... Dans la capitale, Budapest, il n’y a pas de
ghetto; les autorités ont préféré regrouper les juifs
dans des immeubles proches des usines, des gares et de toutes les cibles potentielles
de l’aviation alliée, dans l’espoir que leur présence
gêne d’éventuels bombardements. Cinq jours après l’invasion
du 19mars, le président Roosevelt n’a-t-il pas publiquement menacé la
Hongrie de rétorsion «si elle s’associait à des exactions
contre les juifs»?
En province, en revanche, les juifs sont parqués dans des ghettos improvisés.
Des carrières, des fabriques, souvent en plein air, près des gares.
Entassés derrière des barbelés, gardés par les gendarmes
hongrois, ils s’entassent par milliers. Leurs rations quotidiennes se réduisent à 100grammes
de pain et 2 tasses de soupe. Les deux premiers trains spéciaux de déportés
sont partis fin avril, sans doute à destination des camps de Pologne.
Et, depuis la mi-mai, les déportations en masse se succèdent à raison
de quatre convois quotidiens. De Ruthénie, de Transylvanie puis du reste
du pays (mais pas, ou pas encore, de Budapest), près de 12000juifs sont
déportés par jour, selon un plan de «massacre scientifique»,
comme le qualifient certains rapports confidentiels.
Que vont-ils devenir? Ici à Genève, personne ne se fait plus la
moindre illusion sur leur sort: c’est la mort qui les attend. Dans les
discours officiels, on se garde bien de toute accusation qui risquerait de remettre
en cause la sacro-sainte neutralité suisse. Mais, sur le terrain, certains
n’hésitent plus à braver leur hiérarchie pour tenter
de sauver des vies. A la Croix-Rouge, où l’on sait tout depuis longtemps,
les responsables s’obstinent au silence pour éviter de compromettre
les visites et les missions d’assistance, notamment aux prisonniers de
guerre, que les Allemands tolèrent difficilement. Le délégué Maurice
Rossel, jeune médecin, vient d’ailleurs de recevoir l’autorisation
de visiter le camp de Theresienstadt, près de Prague, où il sera
le 27juin prochain, avant de se rendre au camp d’Auschwitz sans doute fin
septembre.
Mais, à Budapest, le délégué Friedrich Born et son équipe
outrepassent les directives du CICR, à la recherche de sauf-conduits et
de visas d’émigration pour tenter de soustraire les juifs à la
déportation. On murmure aussi que le vice-consul suisse à Budapest,
Carl Lutz, a des ennuis avec son ministère de tutelle: il a obtenu 8000visas
pour la Palestine et placé de nombreuses familles juives sous sa protection
dans des maisons ou des appartements de la capitale hongroise.
Ces hommes de courage ne sont pas les seuls: plusieurs autres diplomates de pays
neutres en poste à Budapest s’activent pour tenter de sauver des
juifs. Un homme d’affaires suédois, Raoul Wallenberg, s’apprête
aussi à rejoindre Budapest, porteur de nombreux sauf-conduits pour les
juifs..
Ces actes isolés suffiront-ils à enrayer le plan des nazis? On
en doute. Au cours du mois de mai, un Comité de Secours créé par
un groupe de juifs hongrois - de la tendance sioniste pour la plupart - a réussi à faire
parvenir ce message aux Alliés: bombardez au plus vite les noeuds ferroviaires
empruntés par les trains de déportés. Cette supplique se
heurte aux choix stratégiques des forces anglo-américaines. Pas
un avion ne doit être détourné de sa mission prioritaire:
vaincre l’Allemagne.
Pourtant, détenteurs de plusieurs rapports de leurs services secrets,
Londres et Washington ont en main les preuves de la liquidation systématique
des juifs déportés dans les camps, notamment dans celui d’Auschwitz-Birkenau,
en Pologne. Début avril, les pilotes de reconnaissance de la RAF seraient
parvenus, selon des sources proches du Congrès juif mondial, à prendre
des clichés très précis du camp, y compris des fours crématoires.
Au même moment, deux déportés slovaques, Rudolph Vrba et
Alfred Wetzler, sont parvenus à s’échapper d’Auschwitz.
Ils ont fait le récit détaillé des conditions de vie au
camp, des gazages et des meurtres auxquels ils ont assisté. Ils ont aussi
alerté sur les préparatifs des nazis en vue de l’anéantissement
des juifs de Hongrie. Maintes fois vérifiés avant d’être
diffusés, ces témoignages ont provoqué l’écoeurement
du chef de poste de l’OSS à Berne, l’Américain Allan
Dulles. Et l’accablement du Premier ministre Churchill lui-même,
qui s’est exclamé à sa lecture: «Que peut-on dire,
que peut-on faire?»
A Washington, l’influent rabbin Stephen Wise, du Congrès juif mondial,
a de nouveau plaidé auprès du président Roosevelt l’urgence
d’un bombardement des voies ferrées et du camp d’Auschwitz.
A Londres, Haim Weizmann, le président du Mouvement sioniste, relaie la
même demande auprès du Premier ministre, Churchill, qui a chargé Anthony
Eden du dossier. Sans résultat jusqu’ici. L’étude de
faisabilité commandée par le Foreign Office au ministère
de l’Air ne serait pas probante...
Harcelés par les nazis et leurs séides locaux, les responsables
de la communauté juive de Hongrie désespèrent. Tout le monde
sait, personne ne fait rien. Et parce que, mieux que quiconque, ils savent que
chaque minute de répit est une vie sauvée, certains tentent le
tout pour le tout. Quitte à remiser leurs scrupules. Il y a quelques jours,
deux émissaires du Comité de Secours juif de Budapest, dont un
certain Joël Brandt, ont été secrètement autorisés
par les nazis à se rendre à Istanbul pour y rencontrer des représentants
des Alliés et du leader sioniste de Palestine, David Ben Gourion. Ils
seraient porteurs d’un incroyable message: les SS accepteraient de laisser
la vie sauve aux juifs hongrois en échange de la livraison de marchandises,
parmi lesquelles 200 tonnes de thé, 200 tonnes de café, 2 millions
de caisses de savon et 10000 camions militaires. Etudiée au plus haut
niveau, cette offre est débattue par les Alliés. Ils y voient un
vulgaire chantage, doublé d’un piège politique: comment les
Russes pourraient-ils admettre qu’on livre à la SS des camions qui
seraient aussitôt utilisés contre eux, sur le front de l’Est?
A Budapest, on s’accroche pourtant à ce frêle espoir. L’homme
du Comité de Secours juif chargé de la négociation avec
les SS, Rezo Kasztner, exige des gages et finit contre toute attente par les
obtenir. Un train avec 1684 juifs à son bord a quitté Budapest
en direction de la Suisse, qui accepte de les accueillir malgré les dispositions
limitant l’afflux de réfugiés. Ces hommes, ces femmes, ces
enfants seront-ils parmi les rares survivants d’une Hongrie «Judenfrei»,
pour reprendre le vocable nazi? C’est hélas ce que l’on peut
craindre.>> Par Henri Guirchoun, Nouvel
Observateur, semaine, du 3 mai 2004. |