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Au Temps
Dictionnaire Patrick Modiano

Bernard Obadia

Dernières entrées dans le Dictionnaire

 

B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z 

B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z

P


Eddy Pagnon (Fleurs de ruine*, Personnage)
Sylvianne
, celle qui a peut-être croisé le couple T. rencontre Eddy Pagnon. Il transporte des vins en fraude, de Bordeaux à Paris pour le compte d'un hôtelier qui possède un entrepôt, au quai Saint-Bernard, à la Halle aux vins. Faisait-il partie de la bande de la rue Lauriston ( le siège de la Gestapo française) ? Ce personnage est-il intervenu pour faire sortir le père du narrateur du camp d'internement de Drancy ? << J'ai tenté de découvrir le garage où Pagnon travaillait avant-guerre et, parmi les nouvelles bribes de renseignements que je viens de rassembler sur lui, il y a ceci : arrêté en novembre 1941 par les Allemands pour les avoir doublés dans une affaire de marché noir d'imperméables. Détenu à la Santé. Libéré par Chamberlin alias "Henri". Entre à son service, rue Lauriston. Quitte la bande de la rue Lauriston trois mois avant la libération. Se retire à Barbizon avec sa maîtresse, la marquise d'A. Il était possesseur d'un cheval de course et d'une auto. SE TROUVE UNE PLACE DE CHAUFFEUR SUR UN CAMION POUR LE TRANSPORT DE VINS DE BORDEAUX A PARIS.>>

Papillons
<<Je ne suis moi-même qu’un papillon affolé allant d’une lampe à l’autre et se brûlant chaque fois un plus les ailes. >> La Ronde de nuit, p.72
<< Drôles de gens. Drôle d'époque entre chien et loup. Et mes parents se rencontrent à cette époque-là, parmi ces gens qui leur ressemblent. Deux papillons égarés et inconscients au milieu d’une ville sans regard. Die Stadt ohne Blick.Mais. Mais je n'y peux rien, c'est le terreau - ou le fumier - d'où je suis issu .>> Un pedigree, p.20.
<< Au fond, Bowing cherchait à sauver de l’oubli les papillons qui tournent quelques instants autour d’une lampe.>> Dans le café de la jeunesse perdue, p. 19
<< Comme si l’on pouvait fixer par une définition bien précise un André Poutrel, de la même manière qu’un collectionneur épingle un papillon dans une boite... >> L’Horizon, p.154

 

Parents

Parents absents
Une mère comédienne, prise entre les répétitions, les représentations théâtrales et les tournages, un père aux activités louches qui doit effectuer de fréquents et mystérieux voyages à l'étranger. Il n'en faut  pas plus pour que PM vive son enfance et son adolescence dans un profond désarroi évoqué dans Remise de Peine
[1987] et Vestiaire de l'enfance [1989].   

Des parents très occupés par Michel Grisolia
"Le couple qui a donné naissance à Patrick M., le 30 juillet 1945, ignore l'austérité puritaine de la famille Simenon; il évolue, lui, entre demi-monde et haute pègre. Dans Un pedigree, l'écrivain considère ses géniteurs «comme deux papillons égarés et inconscients au milieu d'une ville sans regard». Les parents Modiano, pour l'état civil: la mère, Louisa Colpeyn, comédienne sans avenir, née à Anvers en 1918. On l'a vue dans des tournées de seconde zone, un lever de rideau de Sagan, Bande à part de Godard, dans La mort de Belle, qu'Edouard Molinaro et Jean Anouilh adaptèrent de Simenon. Le père, né en 1912 à Paris, entre IXe et Xe arrondissement; capital, cet entre-deux, chez le futur auteur de Quartier perdu. Il se prénomme Aldo ou Alberto, selon ses adresses et ses fidélités successives, boulevard Malesherbes, rue Frédéric Bastiat, rue des Saussaies; un père qui, parmi ses fréquentations féminines, comptait une Mauricienne, une danseuse finlandaise, habituée de la rue Lauriston, mais aussi une jeune juive allemande autrefois fiancée à Billy Wilder; et qui, on l'avait subodoré dès La ronde de nuit, oubliait sa judéité à la faveur de trafics louches, de minables affaires d'espionnage; c'est dans sa propre Ford, réquisitionnée par la Milice, que Georges Mandel sera conduit au supplice, lit-on dans Un pedigree... (Lire, février 2005)

Pardessus (le)
"Dans « Accident nocturne », (...) il y a donc, et encore, la trace d'un père pressé et évanescent. Le narrateur le rencontrait, autrefois, dans des cafés du Trocadéro ou de la rue de Rivoli. Puis les rendez-vous se sont déplacés vers la porte d'Orléans, vers Montrouge, à mesure que le père en question semblait plus furtif et à mesure que ses mystérieuses affaires, sans doute, l'obligeaient à fuir quelque chose. Bientôt, il n'y eut plus de rendez-vous, et le narrateur se mit à errer, sans but précis, dans les quartiers où, peut-être, il apercevrait le « pardessus » ou le chapeau de cet homme qui aurait pu le renseigner sur son propre destin. C'est au cours de ces errances qu'il sera, une nuit, renversé par une « Fiat vert d'eau », place des Pyramides. Il est blessé à la jambe, la conductrice et son compagnon - un homme vêtu, lui aussi, d'un « pardessus », ce masque d'adulte - le déposent dans une clinique avant de s'évaporer comme toutes les réalités qui entrent en contact avec les héros de ce romancier de la disparition. Pendant cent cinquante pages, le narrateur va tenter de retrouver la conductrice. Mais ce qu'il cherche, on le devine, scrute l'en deçà de cet « Accident nocturne ». Il guette la trace d'un passé incontestable, la cause d'une blessure, la preuve de quelque chose qui a eu lieu et qui le concerne. Modiano et son double accidenté boitent tout au long du livre. Comme Jacob après son combat avec l'Ange. Leurs corps portent la cicatrice d'une épreuve qui, comme dans la Bible, signale qu'ils ont désormais le droit et le devoir de se souvenir. On a l'impression que Modiano veut nous signifier qu'il achève un cycle. Qu'il solde ses obsessions d'amnésique. Qu'il accepte la disparition définitive de son père. Il était temps : ce romancier adolescent sera bientôt sexagénaire."
Jean-Paul Enthoven, Accident Nocturne, Le Point, 3-10-2003.

Parents 1
« Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m'efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s'efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d'état-civil ou un questionnaire administratif » Un Pedigree, roman, Gallimard, 2006

Parents 2
<< Je m’éloignais de mes parents. Mon père me donnait rendez-vous dans les arrière-salles de café, des halls d’hôtels ou des buffets des gares, comme s’il choisissait des endroits de passage pour se débarrasser de moi et s’enfuir avec ses secrets [...] Ma mère, elle, me parlait de plus en plus fort, je le devinais aux mouvements saccadés de ses lèvres, car il y avait entre nous une vitre qui étouffait sa voix. >> D.P.O., p.137

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Le Parfum d'Yvonne de Patrice Leconte, FILM (1994). Libre adaptation de Villa triste*.

Panier à salade
Jérôme Garcin – Vous racontez, p. 76, que votre père, pour se débarrasser de vous, vous a fait embarquer dans un panier à salade. Est-ce vrai?
P. Modiano. – Oui. Cet épisode, qui a eu lieu en 1963, j’avais donc 18 ans, m’a beaucoup marqué. Mais je le raconte sans aucun ressentiment. J’étais à un moment vraiment critique. J’avais besoin d’argent pour survivre. Ma mère, qui vivotait au théâtre, ne pouvait rien pour moi, et de manière très calme, sans aucune agressivité, j’avais demandé à mon père de m’aider et il avait aussitôt appelé la police, qui nous a embarqués tous les deux. C’est une impression très étrange que de se retrouver avec son père dans un panier à salade. Au commissariat, mon père m’a chargé et m’a traité de voyou. Après quoi les flics l’ont laissé repartir et m’ont gardé. Pas longtemps, mais ça a été un choc symbolique.
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

 

Paris

1. Paris,le personnage principal ?
Un espace commun à de nombreux ouvrages et sans doute le personnage principal de l'oeuvre de PM. La ville représente un espace romanesque où un personnage, le plus souvent un narrateur part en quête, traversant les rues, les avenues ou les arrondissements, ou rêvant dans un parc, un square, un café. Arpentant la ville, dans les dédales de laquelle il laisse errer sa mémoire, il cherche à dégager le passé de l’oubli. L’intrigue est souvent mince, prétexte parfois à l’errance, et le narrateur nous promène à travers la ville et sa mémoire pour reconstituer un certain passé et les fragiles fragments qui le composent.
Selon Carine Duvillé, "si Paris apparaît comme l’unique espace français où l’apatride est habilité à exister, c’est aussi un lieu d’oppression physique et morale, et l’espace urbain du romancier, mentalement géométrisé et cadastré, retranscrit les obsessions du personnage sur le plan géographique. Prisonniers de leurs traumatismes, les narrateurs entretiennent une mystérieuse correspondance entre les méandres de leur esprit et l’espace qu’ils se trouvent contraints d’arpenter. Que ce sentiment d’oppression soit légitimé par l’Histoire ou non, il représente l’une des constantes de l’œuvre, parfaitement incarnée par la topographie."
Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoire de maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

2. Paris fantasmagorique (un)
<<Paris prend parfois des allures fantasmagoriques d’une extraordinaire poésie fantastique, et peut devenir, au sens propre, cette « ville à la dérive »[14] où le narrateur, en se promenant, projette ses visions et son angoisse. Ainsi, à de nombreuses reprises, la ville se transforme en navire, en « Titanic »[15], symbole d’un monde englouti, et la métaphore du naufrage, filée dans tout le roman, atteint à de certains moments, au comble de l’étouffement et du désarroi du héros, son apogée.>>
(...)
<< Mêlant passé et présent, la ville apparaît comme cet espace horizontal où les strates temporelles se superposent[39]. Ainsi, les références à l’Histoire sont brouillées, car elles naissent simultanément dans les impressions que la ville exerce sur le narrateur.>>
Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

3. Paris (la destruction programmée de)
<<
En août 1944, la capitale de la France aurait pu connaître le sort tragique d'un grand nombre de villes d'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, qu'il s'agisse des villes normandes, telles que Caen, pilonnées par l'aviation alliée lors du Débarquement, des villes russes ou polonaises – Varsovie en tête – détruites par l'armée allemande, ou des villes allemandes, parmi lesquelles Hambourg, Dresde, Berlin et Cologne, anéanties sous les bombes. Sans oublier, à l'autre bout du monde, Tokyo, capitale de bois et de papier, brûlant comme une torche sous l'effet du phosphore tombé du ciel, avant que les premières bombes atomiques de l'histoire ne réduisent en paysage lunaire Hiroshima et Nagasaki.
La destruction de Paris avait en effet été programmée par Hitler qui, alors que les fusées V 1 commençaient à pleuvoir sur Londres, voulait transformer la capitale française en champ de ruines dans l'hypothèse où l'armée allemande serait contrainte de s'en retirer. Pour accomplir cette tâche, il avait choisi un officier énergique, le général Dietrich von Choltitz, qui avait fait ses preuves sur le front de l'Est puis en Normandie. Le risque de voir cet officier accomplir scrupuleusement les ordres du Führer était d'autant plus réel qu'à l'intérieur de Paris les Forces françaises de l'intérieur, fortement noyautées par les communistes et considérées par les Allemands comme des «terroristes», étaient décidées à en découdre. A tous risques.
Les hommes et les événements allaient permettre d'éviter la tragédie. Pressés par le général de Gaulle, chef de la France libre et du gouvernement provisoire de la République française, les Alliés, résolus initialement à contourner Paris afin de poursuivre leur percée vers l'Est, acceptaient en fin de compte de voler au secours de la capitale en confiant cette mission à la 2e division blindée du général Leclerc. Soumis aux sollicitations pressantes de Pierre Taittinger, président du conseil municipal de Paris, et de Raoul Nordling, consul de Suède, le général von Sholtitz, sans doute convaincu intérieurement de l'absurdité criminelle de l'ordre donné par son chef suprême, acceptait d'épargner la ville.
Suivirent quelques jours de combats ponctués par une trêve, combats qui n'évitèrent ni les pertes de part et d'autre, ni des règlements de comptes sommaires, mais qui se soldèrent par la reddition de l'état-major allemand. Ainsi fut évité l'irréparable.
>> Claude Jacquemart, le Figaro, 25 août 2004.

4. Un Paris imaginaire
Faut-il avoir connu ce Paris perdu pour bien vous lire ?
Ceux qui partagent les mêmes souvenirs et la même expérience du temps perdu retrouveront certains itinéraires et mots de passe. Mais le Paris que j'évoque est devenu avec le temps totalement imaginaire, onirique et intemporel.

5.
Paris et les Parents loin et proches
   
Jérôme Garcin – Est-ce que le plus perturbant n’était pas, en allant de ville en ville, d’être chaque fois plus éloigné de vos parents?
    P. Modiano. – Ce qui est terrible, vous voyez, c’est que je n’avais pas pensé à ça. Et c’est parce que vous venez de le formuler et de le synthétiser, ce dont je suis absolument incapable, que j’en prends conscience. J’envie chez un Michel Leiris la faculté d’introspection. J’ai toujours pensé que ceux qui me lisent me connaissent mieux que je ne me comprends. Ces séjours en province, où les gens s’occupaient de moi par substitution, je les vivais en effet comme des rejets successifs. C’est la raison pour laquelle, quand j’ai atteint la majorité, Paris m’a paru comme le refuge où débarque un permissionnaire. Et encore! Car j’ai été pensionnaire au lycée Henri-IV, c’est-à-dire enfermé dans la ville où vivaient pourtant mes parents, et cela m’a semblé encore plus dur à vivre. Je voyais mes copains rentrer chez eux à 16 h 30, et, moi, je restais cloîtré dans le dortoir du lycée avec des veilleurs de nuit. C’était lugubre et absurde. Aujourd’hui, je ne pourrais plus vivre ailleurs qu’à Paris. 
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

6. Paris. N.O.- D'«Horizons perdus», votre héroïne, Louki, dit que «c'est l'histoire de gens qui gravissent les montagnes du Tibet vers le monastère de Shangri-La pour apprendre les secrets de la vie et de la sagesse.» Et elle ajoute aussitôt: «Ce n'est pas la peine d'aller si loin. Pour moi, Montmartre, c'est le Tibet.» Il me semble que cette phrase, vous pourriez la reprendre à votre compte, vous qui voyagez si peu dans le monde et tellement à Paris.

P. Modiano.- Le Paris où j'ai vécu et que j'arpente dans mes livres n'existe plus. Je n'écris que pour le retrouver. Ce n'est pas de la nostalgie, je ne regrette pas du tout ce qui était avant. C'est simplement que j'ai fait de Paris ma ville intérieure, une cité onirique, intemporelle où les époques se superposent et où s'incarne ce que Nietzsche appelait «l'éternel retour.» Il m'est très difficile maintenant de la quitter. C'est ce qui me donne si souvent l'impression, que je n'aime pas, de me répéter, de tourner en rond.
N.O.- Est-ce que fuguer sans cesse, comme le fait Louki, n'est pas la seule manière de bien connaître une ville et ses frontières, invisibles à l'œil nu?
P. Modiano.- C'est comme ça, du moins, que j'ai découvert Paris. J'avais entre douze et quinze ans, mes parents s'entendaient mal, j'étais livré à moi-même, j'avais l'impression de dériver au fil de promenades interdites, de vivre de grandes aventures qui n'étaient pas de mon âge, d'être confronté au fantastique social, certains quartiers m'effrayaient, c'était un choc violent, que j'exprime dans ce livre mais aussi dans tous les autres. Peut-être ne m'en suis-je jamais remis de cette errance*-là et de cette solitude-là.
Entretien avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur", 27 septembre 2007

Paris à l'heure allemande, de Jean Pierre Azéma, article paru dans Le Monde du 22 août 1989

Paris (libération de) La Bataille et le mythe de André Kaspi, article paru dans Le Monde © du 25-08-1994

Paris sera toujours Paris
Chanson de C.Oberfeld et A.Willemetz chantée par Maurice Chevalier, 1939.


Par précaution on a beau mettre,
Des croisillons à nos fenêtres,
Passer au bleu nos devantures,
Et jusqu'aux pneus de nos voitures,
Désentoiler tous nos musées,
Chambouler les Champs-Elysées,
Emmailloter de terre battue,
Toutes les beautés de nos statues,
Voiler le soir les réverbères,
Plonger dans le noir la ville lumière.

Paris sera toujours Paris, la plus belle ville monde.
Malgré l'obscurité profonde,
Son éclat ne peut être assombri.
Paris sera toujours Paris, plus on réduit son éclairage
Plus on voit briller son courage,
Sa bonne humeur et son esprit.
Paris sera toujours Paris

Pour qu'à ce bruit
Chacun s'entraîne,
On fait la nuit
Jouer de la sirène.
Nous contraindre à faire le zouave
En pyjama dans notre cave.
On aura beau par des oukases,
Nous couper l'veau et même le jazz,
Nous imposer le masque à gaz,
Les mots croisés à quatre cases,
Nous obliger dans nos demeures,
A nous coucher tous à neuf, dix, onze heuresŠ

Refrain

Bien que ma foi depuis octobre,
Les robes soient beaucoup plus sobres,
Qu'il y ait moins de fleurs et moins d'aigrettes,
Que les couleurs soient plus discrètes,
Bien qu'au gala on élimine les chinchillas et les hermines,
Que les bijoux pleins de décence,
Brillent surtout par leur absence.
Que la beauté soit moins voyante,
Moins effrontée, moins froufroutante

Paris sera toujours Paris, la plus belle fille monde.
Paris sera toujours Paris, on peut limiter ses dépenses,
Sa distinction, son élégance,
N'en ont alors que plus de prix,
Paris sera toujours Paris !

PARIS Manet Van MONTFRANS*, Dante chez Modiano : une divine comédie à Paris*.
http://www.revue-relief.org ; Igitur, Utrecht Publishing & Archiving Services
© The author keeps the copyright of this article

Paris (Mon)
"Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé, composé d'expressions vécues et incorporées à la fiction. Ces expressions sont devenues intemporelles. C'est le cas des vieux numéros de téléphone, Trinité 14-28 ou Jasmin 34-21, qui figurent dans mes romans : pour les jeunes qui ne les ont pas connus, ces numéros relèvent de l'imaginaire plus que de la tentative de restituer le passé. C'est de la littérature. Le passé devient intemporel. Et l'intemporel, c'est la littérature." "Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé" entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010 Passage
"En pensant à ce personnage [Louki], je pensais un peu à moi. Jeune, je songeais à tous ces gens qu’on croise dans des lieux de passage, des gares ou des cafés, et je me disais trouvais dommage de ne pas pouvoir les répertorier, pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça aussi que j’ai toujours été fasciné par les annuaires*, par exemple : les gens y figurent et puis, l’année d’après, ils disparaissent. La seule trace qui reste d’eux, finalement, c’est cet annuaire."
[Rencontre] Patrick Modiano à l'occasion de la sortie de Dans le café de la jeunesse perdue, MK2 diffusion, 24/01/2008

 

PARIS LIBERE Escampette et escopette dans les Belles Lettres par Bertrand Poirot Delpech
Exit Céline, Rebatet, Brasillach ou Drieu la Rochelle.Les autres écrivains, résistants de plus ou moins fraîche date, préparent l'épuration

" De toutes les passions, la peur est celle qui affaiblit le plus le jugement ", Cardinal de Retz.

LA masse des Parisiens, fin août 44, pensez s'ils s'en moquent, des arts et des lettres ! Ils n'ont plus d'yeux que pour leurs cartes murales où les drapeaux alliés partis de Normandie forment autour de la capitale la corolle tant espérée. Ils n'ont d'oreilles que pour les tirs qui s'espacent et s'éloignent, les coups de téléphone d'amis banlieusards annonçant les premiers blindés libérateurs. La voilà, la vraie culture, celle qui aide à revivre !
Bronzés et penauds, les boches de la DCA descendent des toits où ils s'étaient ménagé des cabanes de vacances en Forêt-Noire. De vieux réservistes sortent de leurs planques, mains sur la tête, veste ouverte, toute morgue bue. Des attelages flapis ont remplacé les fringantes machines de juin 40. La défaite, de quelque camp qu'elle soit, sent toujours la pisse et le chou tiède. La Libération est une question d'heures, de minutes. A condition d'éviter les balles perdues (ce serait trop bête si près du but), la joie de la délivrance et des retrouvailles va carillonner dans les clochers, dans les coeurs. Alors, la culture : cadet des soucis ! Pourtant, ils ont rendu bien des services, ces arts et lettres, depuis quatre ans : pour tromper la faim et l'attente, pour choisir son camp, s'y maintenir, en changer, accompagner des amours, soulager des deuils, le tout-venant de l'existence. La gêne matérielle est propice à la consommation de symbolique. Alertes et couvre-feux favorisent la lecture. Le nombre des Français lisant plus d'un livre par mois a triplé entre 1938 et 1944. Les prêts des bibliothèques municipales ont doublé. Les librairies prospèrent. Les bouquinistes des quais vident leurs boîtes.
Plus qu'on ne découvre, on relit : les classiques, les best-sellers d'avant-guerre, la tuberculose selon Van der Meersch (Corps et âmes), l'eugénisme selon Carrel (l'Homme, cet inconnu), la déchristianisation des ouvriers selon l'abbé Godin (France, pays de mission). Les nouveautés se font rares. Non que les écrivains patriotes choisissent le silence : ils seront une poignée à le faire ou à le suggérer, Chamson, Guéhenno, Prévost, Vercors (avec le fameux Silence de la mer). Tous plutôt de gauche, autant le noter. Une liste dite " Otto ", établie par l'occupant avec l'aide empressée de certains éditeurs, a interdit de publication, en vue d'" assainir les relations franco-allemandes ", les auteurs gaullistes, communistes, juifs et francs-maçons. Cela fait du monde. Aléas de la purification : des écrivains proches de la collaboration subissent la même quarantaine que Kessel ou Maurois. On retiendra qu'aucun des futurs dénonciateurs de l'épuration de 1945 n'a protesté contre cette censure de la liste " Otto ".
Les " bons de papier " qui réduisent des deux tiers la consommation des éditeurs sont répartis de manière à favoriser les titres qui pensent " bien ". Le succès des Décombres de Rebatet _ 100 000 exemplaires, un record _, et celui des pamphlets de Céline s'expliquent par ce coup de pouce, même s'il est vrai que la classe lisante se délecte à l'évocation de la décadence des démocraties " judéo-maçonnes ", entre deux bols d'air frais : le Petit Prince, de Saint-Exupéry, ou Premier de cordée, de Frison-Roche.
Des auteurs qui s'engageront peu ou prou contre le nazisme passent entre les gouttes. Desnos vient de publier Etat de veille ; Bataille : le Coupable ; Sartre : l'Etre et le Néant ; Simone de Beauvoir : l'Invitée ; Char : Seuls demeurent. Aragon sort Aurélien, Triolet : le Premier Accroc. On n'a pas oublié qu'avant de diriger le Combat clandestin, Camus a fait paraître l'Etranger, le Mythe de Sisyphe, et qu'il a fait jouer le Malentendu.
Historiens et polémistes ont plus souvent évoqué les paradoxes de la vie théâtrale que ceux de la librairie. C'est que la scène représente alors l'occasion unique de se retrouver à plusieurs, en l'absence de droit de réunion, et de communier par allusions dans des opinions qu'on aimerait subversives. Le film de François Truffaut, le Dernier Métro, a immortalisé ce moment rare dans l'histoire théâtrale. L'Antigone d'Anouilh semble passer en fraude un message de rébellion contre l'ordre. La presse du mois d'août montre que la pièce reste à l'affiche tout l'été, au coeur des combats, ainsi que le Voyageur sans bagages, du même Anouilh. A 19 heures, à cause des restrictions d'électricité, les rideaux parisiens se lèvent, à la lueur des verrières de coulisses et de quinquets, sur la Danse de mort, de Strindberg, tandis que les duos Sourza-Souplex et Charpini-Brancato tentent d'arracher aux publics du Casino de Paris et du Moulin-Rouge des rires dont on regrette qu'ils n'aient pas été enregistrés, tant on les imagine jaunes... ou vert-de-gris.
J'oubliais, ou plutôt je gardais pour la bonne bouche, le Huis clos que Sartre vient de donner au Vieux-Colombier, après les Mouches, jouées en 1943 au Sarah-Bernhardt, débaptisé pour cause de lois raciales. Pour ce faire, il a fallu que l'auteur sollicite l'autorisation de l'occupant, ni plus ni moins qu'Anouilh, Montherlant ou Claudel. Seulement voilà : c'était Sartre, c'est-à-dire celui qui allait siéger au comité d'épuration des écrivains et prôner la lutte, notamment antifasciste ; d'où les sarcasmes de ses détracteurs, encore aujourd'hui.
En plein mois d'août 44, dans la clarté d'une fin de jour, il faut imaginer Michel Vitold, feutre mou sur l'arrière de la tête, expliquant à Gaby Sylvia, de sa voix métallique comme celle de l'auteur, que les bonnes intentions n'excusent rien, que la mort fige nos actes, que le jugement posthume ne retiendra qu'eux, que " les conséquences de nos actions nous saisissent aux cheveux, indifférentes à ce que, dans l'intervalle, nous soyons devenus meilleurs " (le mot est de Nietzsche) ; on imagine ce texte fondateur de l'engagement, proféré à la veille des combats décisifs, alors même que Sartre, après des velléités de résistance en 1941, et avant son reportage de choses vues, dans Combat, sur le Quartier latin insurgé, s'est surtout soucié d'écrire, quand il n'animait pas des fiestas chez Picasso ou autres, faisant dire à Simone de Beauvoir que l'Occupation n'allait pas, ma foi, sans une certaine sensation de liberté...
La chronique des littérateurs en ces heures où tout bascule ne sera connue qu'après coup. Sur le moment, ce petit monde se téléphone les nouvelles du front et s'interroge sur les conduites à tenir selon les risques pris la veille dans un camp ou dans l'autre.
Côté collabos, c'est la solution escampette qui prévaut. Peu de jours avant l'insurrection de Paris, Céline, Rebatet, Paquis et quelques autres grimpent dans les camions ou les wagons de la Wehrmacht en partance pour Baden et Sigmaringen. Les sanctions à venir vérifieront que les absents, quand vient le temps des comptes, ont toujours raison. Il suffisait d'attendre un peu. En bravant le peloton, Brasillach deviendra le symbole d'une épuration réputée sans merci. C'est oublier quelques autres pro-nazis moins affichés, comme le capitaine de vaisseau et romancier maritime Paul Chack, égaré par une anglophobie en vogue dans la Royale. Drieu la Rochelle ne laissera à personne le lugubre honneur de le punir d'un choix plus névrotique que délibéré. Le 11 août, ayant refusé de filer en Espagne ou en Suisse, il tente ce qu'il s'est " toujours dit " qu'il ferait. Suicide manqué. La seconde fois, début 1945, sera la bonne. Prévost est mort dans le Vercors, Saint Ex' en plein ciel, Max Jacob en déportation. Quelques vies s'achèvent dans la cohérence admirable ou vont se poursuivre dans des gloires discutées. Le gros de la troupe (au sens de cirque) bricole dans ce qui est justifiable et ce qui ne l'est pas. Les anciens admirateurs de l'Allemagne aryenne aux torses bombés s'esbignent vers des couvents toscans ou des haciendas sud-américaines. Les pèlerins de Weimar et les commensaux des kommandanturs se procurent en vitesse des certificats de double jeu et d'aide à un " bon " juif.
Dès le 15 août, le gouvernement provisoire établit des listes de journalistes, éditeurs et écrivains à appréhender. Des résistants de plus ou moins fraîche date sortent l'escopette anti-collabo et suggèrent des ajouts aux listes de traîtres. D'autres rebelles plus chevronnés interviennent en faveur d'auteurs maison, de voisins de palier. La France pensante pousse à l'extrême le don connu de tout le pays pour la délation, la vengeance envieuse, la protection bien placée, la justice à la tête du client, et le passe-droit. Les naïfs seront les grands perdants ; à eux les lourdes peines sans remise. Les rusés, eux, se retrouveront du côté qui leur a toujours convenu, celui du manche. Vite taxés de jalousie pour le talent des proscrits, les écrivains résistants ne tarderont pas à lever des sanctions mal réparties.
Tandis que les occupants de marque comme Jünger et le lieutenant Heller retrouveront la vie civile avec des souvenirs de roseraies à Bagatelle et de causeurs giralduciens, la guéguerre franco-française sur le thème " Que faisait-il dans les années 40 ? " va durer un demi-siècle, avec un regain d'âpreté en fin de période, comme si le temps rebroussait chemin. La querelle pourrait bien ne jamais s'éteindre, tels les souvenirs de malentendus. C'est une aubaine pour un milieu qui ne dispose plus de grandes causes idéologiques ou esthétiques pour pratiquer son sport favori, l'entre-déchirement.
Nous sommes le 25 août au soir. L'histoire chavire à la vitesse du jour chassant la nuit. Les chars de Leclerc ont fait trembler les bitumes et les coeurs de la capitale. On remet à demain le bilan des têtes à couper, des honneurs resplendissants ou salis, des talents fourvoyés, des combines piètres, des oeuvres que la défaite et ses suites auront produites. Le temps est aux soulagements vécus, plus forts que toutes les émotions de l'art. On ne sait pas encore, mais on sent que, dans quelques mois, on se jettera sur les rééditions, sur les livres et les films américains, le jazz, avec la même voracité que sur la bouffe revenue. Déjà, Saint-Germain-des-Prés danse dans les anciens abris et théorise l'éternelle révolte du jeune âge.
De ce magma de douleurs et d'exaltations, de ces vies privées bousculées entre l'attente des disparus, les quais de gare sans espoir et les petits bonheurs aux airs de larcins, retenons deux nouvelles connues le même jour, et bien à l'image de l'heure.
Arrêté le 23 août, Sacha Guitry, qui avait un peu trop dîné avec l'élite occupante, pour le plaisir de la conversation, restera à Drancy jusqu'en octobre, date à laquelle la France le rendra à son activité toute nationale : le charme.
Sur une barricade parisienne, s'est fait flinguer cet escogriffe d'Aimos, comédien de la débrouillardise populaire, avec casquette et bretelles, le clochard de Quai des brumes qui rêvait de coucher, enfin, dans des draps blancs. © Le Monde, 25 Août 1994

 

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parler (laisser les enfants)
« Et puis j’appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s’ils en demandaient la permission. Mais on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. Voilà ce qui explique la difficulté d’élocution de certains d’entre nous, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme s’ils craignaient à chaque instant d’être interrompus. D’où, sans doute, ce désir d’écrire qui m’a pris, comme beaucoup d’autres, au sortir de l’enfance. Vous espérez que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le coeur. » 7 décembre 2014. Discours de stockholm, prononcé 3 jours avant la remise du prix Nobel de Littérature.

Parler pour écrire 
"lorsque l'on fait appel à lui [à un écrivain] pour écrire un scénario, ce sont des discussions interminables soit avec un metteur en scène soit avec un autre scénariste. Il faut parler sans arrêt, après on écrit le scénario, mais on ne peut écrire qu'après avoir beaucoup parlé. Il y a une énorme masse d'énergie qui est dilapidée dans des conversations, dans des digressions. En même temps, on y est obligé parce que c'est ce qui va nourrir le scénario. Mais c'est un truc que j'ai toujours trouvé épuisant. C'est une chose terrible pour un romancier, parce que quand on écrit un roman, c'est le contraire. C'est une sorte de rêverie silencieuse, et on n'est pas toujours obligé de parler."
Synopsis 10, entretien avec Judith Louis à propos de l'adaptation de Dimanches d'Août

Passé / mémoire
Il aurait dit à Emmanuel Berl en 1976 «Me créer un passé et une mémoire avec le passé et la mémoire des autres.» 

 

Passage
"En pensant à ce personnage [Louki], je pensais un peu à moi. Jeune, je songeais à tous ces gens qu’on croise dans des lieux de passage, des gares ou des cafés, et je trouvais dommage de ne pas pouvoir les répertorier, pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça aussi que j’ai toujours été fasciné par les annuaires*, par exemple : les gens y figurent et puis, l’année d’après, ils disparaissent. La seule trace qui reste d’eux, finalement, c’est cet annuaire."
[Rencontre] Patrick Modiano à l'occasion de la sortie de Dans le café de la jeunesse perdue, MK2 diffusion, 24/01/2008

 

Darquier de PELLEPOIX
<< Louis Darquier de Pellepoix nait à Cahors le 19 décembre 1897. Engagé volontaire à dix-sept ans, en 1914, c'est un brillant combattant. Il vit ensuite de petits emplois dans les affaires et milite à l'extrême droite. Le 6 février 1934, au cours des manifestations organisées par les Ligues, il est gravement blessé. Il préside l'Association des blessés du 6 février 1934 et devient, la même année, secrétaire général adjoint du quotidien le Jour.L'année suivante, il se fait élire conseiller municipal de Paris sur un programme " national antijuif ".
En mai 1937, il prend la présidence du Comité antijuif de France, qui fédère les principaux organes de combat contre les juifs et les francs-maçons. " Il faut, s'écrie-t-il au cours d'une réunion publique à la salle Wagram, de toute urgence résoudre la question juive. Que les juifs soient expulsés ou qu'ils soient massacrés. " En 1939, mobilisé, il se bat à nouveau brillamment et est fait prisonnier. Libéré de l'Oflag II D, il fonde, en novembre 1940, l'Union française pour la défense de la race.
Une première fois, en 1941, il est proposé par les Allemands comme responsable de la question juive en France, sur une liste où figure notamment Céline. Ses protecteurs réussissent à l'imposer _ après le retour au pouvoir de Laval, le 6 mai 1942 _ au poste de commissaire général aux questions juives, où il succède à Xavier Vallat. Il exerce ses fonctions jusqu'en février 1944, date à laquelle il sera chassé officiellement pour malversations dans la gestion des biens juifs. " Le Petit Parisien " du 1er février 1943.
A la Libération, Darquier de Pellepoix passe en Espagne, où il jouit de vives sympathies dans les milieux du gouvernement franquiste.
Il a été condamné à mort par contumace, par la Haute Cour de justice, le 19 juin 1947, pour " intelligence avec une puissance étrangère ".
En 1978, le journaliste Philippe Ganier-Raymond le retrouve, paralysé, en Andalousie et s'entretient avec lui. Darquier de Pellepoix lui déclare notamment : " Je vais vous dire, moi, ce qui s'est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c'est vrai. Mais on a gazé les poux... Pendant ce temps-là, on désinfectait leurs vêtements...Mais que voulez-vous, ils sont comme ça, les juifs, il faut qu'ils mentent. "
Cet entretien, publié dans l'Express du 28 octobre 1978, provoque une vague de protestations. L'extradition de Darquier est réclamée mais ne peut être obtenue, car l'ancien commissaire aux questions juives n'a pas été condamné comme criminel de guerre.
Darquier de Pellepoix est mort le 29 août 1980 près de Malaga. Sa mort ne fut connue en France que deux ans plus tard. (le Monde, 22 février 1983.) * Informations tirées notamment de la France antisémite de Darquier de Pellepoix, Jean Laloum. Éditions Syros, 1979.>> Le Monde 17 mai 1987

 

Un Pedigree [2005]


Quatième de couverture : " J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence — ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie."

Un Pedigree, Premières pages.

Un Pedigree. Entretien publié par les éditions Gallimard lors de la publication de l'ouvrage
<< Pourquoi, aujourd'hui, cette envie de prendre la parole, de rendre publics ces faits réels, ces données personnelles ?

Patrick Modiano — Parce que plus de quarante ans ont passé et que tout cela appartient à une autre vie — et, comme je l'écris dans ce livre, à « une vie qui n'était pas la mienne ». Je n'éprouve aucune impression de trahison et d'indécence. Le seul événement qui m'a vraiment concerné pendant toutes ces années, c'est la mort de mon frère. Le reste ne méritait pas le secret et ce que Henri Michaux appelle « la discrétion de l'intime ».

Plus on entre dans la lecture de ces souvenirs, plus la frontière entre réalité et fiction semble s'abolir…

Patrick Modiano — Presque chaque paragraphe de ce livre peut se retrouver dispersé dans mes autres livres, et « transposé » dans l'imaginaire. Il suffit d'appuyer sur un bouton, comme sur un tableau de commande.

Tout ce petit monde évoque une troupe de mauvais comédiens : le passage où votre mère joue dans une pièce calamiteuse, écrite par un amateur fortuné et représentée uniquement pour ses amis, n'est-il pas emblématique de tout le livre ?

Patrick Modiano — Oui, on a l'impression de voir évoluer une troupe de comédiens sans grand talent qui jouent souvent faux. Mais malheureusement, je ne crois pas qu'ils éprouvent un grand plaisir à le faire. Ils font partie de ces gens qui meurent sans avoir appris sur eux-mêmes un grain de vérité. Ils ne savent pas qui ils sont en réalité. Ce sont des fantoches. Et, à cet égard, le passage auquel vous faites allusion est bien emblématique.

Il n'y a aucune rupture de ton entre ce livre et vos romans précédents, à l'exception notable d'un humour discret mais plutôt noir et décapant, comme si vous vous sentiez plus libre à l'égard des personnes réelles que des personnages de fiction…

Patrick Modiano — Je ne peux pas trop employer dans la fiction cet « humour discret, plutôt noir et décapant », parce que, à trop forte dose, cela orienterait la fiction vers la satire, et j'ai besoin que les personnages de fiction me fassent rêver.

Vous semblez finalement éprouver de la tendresse pour la plupart des protagonistes…

Patrick Modiano — Peut-être une certaine tendresse, mais qui se confond avec la pitié.>>

 

Pedigree et autobiographie 1
"La parution et le succès d'Un pedigree ont-ils changé beaucoup de choses en vous ?
P.M. On pouvait classer ce livre du côté des autobiographies - c'est d'ailleurs ce que l'on a fait - mais j'ai toujours eu l'impression que ce livre se rattachait aux romans. En fait, la perspective de l'autobiographie m'a toujours perturbé. Dans Un pedigree, je ne racontais pas une vie, la mienne. Je parlais de choses qui m'avaient été imposées. Ce n'est pas la même perspective, vous comprenez. Je parlais de choses qui m'avaient fait souffrir mais qui m'étaient étrangères, qui ne m'étaient pas intimes. Bien sûr, il s'agissait de mes parents. Mais ces choses m'avaient été imposées par eux et étaient presque comme des corps étrangers. J'ai écrit ce livre pour me débarrasser de ces éléments étrangers, pas pour raconter ma vie. Le pedigree, comme pour les chiens ou les chevaux, renvoie aux choses dont nous ne sommes pas responsables : nos parents, par exemple. Mais ce livre ne relevait absolument pas d'une démarche pour essayer de me comprendre moi-même. J'ai toujours trouvé qu'il y avait quelque chose d'un peu faux dans l'autobiographie. Un ton qui est toujours faux. On se met toujours en valeur. Ou bien on oublie beaucoup de choses, ou on les cache... L'autobiographie m'a toujours paru bizarre. Suspecte. On pourrait d'ailleurs faire un pastiche des différentes formes d'autobiographie. J'ai aimé en lire mais il y a toujours une forme de mensonge. Il y a là une sorte d'impudeur. On ment parfois par omission, ou en présentant les choses sous un angle qui n'est pas celui de la vérité mais de la trahison. Tout cela est un peu bizarre. Un pedigree n'était pas une autobiographie mais le récit de choses qui m'avaient fait souffrir tout en m'étant étrangères. Ce qui m'émeut, dans les grandes autobiographies, celles des Russes ou des Anglais, c'est qu'ils parlent tous de leur enfance comme d'un Eden perdu ; or, pour moi, l'enfance fut tout à fait autre..." "Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé" entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010

Pedigree et autobiographie 2
- Dans votre oeuvre, seul Un Pedigree relève strictement de l'autobioraphie ?
PM - "Oui, on peut considérer les choses ainsi. Pourtant, bizarrement, c'est un livre où je ne parle pas de choses ou de gens très intimes. En fait, j'ai écrit livre pour me délester de ce qui m'avait été imposé dans la vie : mes parents, les personnes qu'on a autour de soi lorsqu'on est enfant ou adolescent, qu'on n'a pas choisies mais qui sont là et vous contraignent ou vous pèsent. Je voulais vraiment m'en débarrasser, comme on le fait d'un corps étranger. Je l'avais écrit après avoir lu un ouvrage où il était question de moi, qui comportait beaucoup d'inexactitudes. J'avais décidé à titre documentaire et à mon seul usage, de dresser une sorte de memorandum, très factuel et très précis, de mon enfance et de mon adolescence. Au bout de dix ans, je l'ai retravaillé pour qu'il soit publié. Ca a donné ce livre lapidaire, sommaire, Un pedigree, qu'un temps j'ai regretté d'avoir publié, justement à cause de ce côté factuel et autobiographique. Puis il s'est passé un phénomène bizarre : ce livre a été comme aspiré par mes autres livres, il ne s'en dissociait pas, il était comme un squelette de mes autres livres." Télérama Entretien avec Nathalie Crom, 01-10-2014.

Pedigree et autobiographie 3*
- Pour beaucoup, Un pedigree a marqué un tournant dans votre oeuvre : vous publiiez pour la première fois un livre strictement autobiographique, dans lequel vous révéliez frontalement certains éléments de votre vie qui n'apparaissaient que de façon détournée dans vos romans... On aurait pu penser que ce texte marquerait la fin de ces travaux de déblaiement que vous évoquiez au début de notre entretien, qu'enfin le champ serait libre...
PM - J'aurais pu croire que la boucle était bouclée, que je m'étais débarrassé de certaines choses, mais l'idée qu'on pourrait passer à autre chose est un peu une illusion. On est prisonnier de son imaginaire, comme on est prisonnier de sa voix. C'est ça qui est terrible. J'ai toujours l'impression d'écrire le même livre. Un pedigree lui-même se réfracte sur les autres ; et il n'a d'ailleurs d'intérêt selon moi que par renvoi aux autres livres. Ce que j'évoque dans Un pedigree, ce sont des choses qui m'ont pesé mais qui ne me concernaient pas en profondeur. J'ai regretté de ne pas avoir pu écrire un livre dans lequel j'aurais parlé d'une enfance harmonieuse, comme je l'avais aimé chez certains écrivains russes. Ainsi Autres rivages de Nabokov, où l'enfance est une sorte de paradis perdu. C'est dommage. J'aurais aimé écrire quelque chose d'élégiaque, d'émouvant...
- Est-ce que ce livre marque pour vous la fin de l'écriture autobiographique ?
PM - Oui, parce que l'écriture autobiographique m'a toujours embêté. Si vous voulez vraiment parler de choses intimes qui vous concernent, c'est un peu délicat... Il y a pour moi un ton autobiographique qui n'est jamais tout à fait juste. Pour Un pedigree, c'était facile car je parlais de choses dont je voulais me débarrasser. Mais, si on veut vraiment entrer dans le vif du sujet, on est obligé de parler de choses très intimes, de gens qui ont été mêlés à votre vie... Vous n'êtes pas sûr que vous dites des choses vraiment justes sur eux. C'est très périlleux, il y a toujours des oublis, volontaires ou involontaires. Certaines autobiographies m'ont plu, comme Autres rivages, ou Le Bruit du temps de Mandelstam. Mais ça m'a toujours fait un peu sourire, quelque part. Il y a un côté presque ridicule, chez les hommes surtout... une manière de se donner le beau rôle. Je pense que je n'arriverais pas à trouver le ton juste si j'écrivais une autobiographie. Bizarrement, j'ai eu l'impression de m'approcher plus de ma propre vie dans la fiction.
Entretien avec Maryline Heck, Magazine Littéraire, n° 490, octobre 2009

 

Un Pedigree (articles, extraits d'articles)

Le dépôt de bilan de Patrick Modiano Le Soir, Bruxelles 7 janvier 2005
<< Bribes et fragments. Moments qu'il aurait préféré oublier et qui le hantent. À tel point que, si ce livre est parfois insupportable tant s'y trouve consigné le dégoût de ce qu'il était, il est aussi très précieux, au moins pour ceux qui ont aimé ses romans. Pensez un instant à ces pages, si nombreuses depuis 1968, où traînent un père ambigu et sans cesse en voie de disparition, une mère souvent absente, un jeune homme presque transparent à force de vouloir passer inaperçu... « Un pedigree » en est la clef, souvent évoquée par morceaux dans les nombreux entretiens qu'à force de succès, l'auteur a donnés comme des aveux. Avec un curieux mélange de timidité et de bravade.
Cette fois, il y va. De plein gré, sans que personne ne lui demande rien. Mais avec une réticence perceptible : Je vais continuer d'égrener ces années, sans nostalgie mais d'une voix précipitée. Ce n'est pas ma faute si les mots se bousculent. Il faut faire vite, ou alors je n'en aurai plus du courage.
Le courage de revivre, en accéléré, ces années dont il ne veut plus. Qu'il jette à toute allure sur le papier, afin peut-être qu'elles cessent de résonner en lui. Qu'il jette, au sens premier.>>

Modiano, mode d'emploi, par Pierre Assouline, Blog La République des Lettres, 4 janvier 2005
<< Ce récit bouleversant tant il est crépusculaire, sans fioritures mais non sans humour, tourne apparemment autour de deux personnages : son père, un homme d'affaires trouble comme les époques de marché noir en produisent ; et sa mère, une actrice ratée courant le cachet. Au milieu, ce fils à la silhouette interminable, fuyant sa mélancolie par d'incessantes traversées de Paris, fugueur sur les bords, mal dans sa peau, voleur à l'occasion, progéniture écrasée par une misère familiale qui ne dit pas son nom, interne malheureux errant de pensionnat en pensionnat.
C'est ce qu'on voit, ce qu'on lit, à la fois terreau et fumier de sa vingtaine de romans et récits. Mais l'essentiel est ailleurs. Car ces 122 pages ont été écrites pour mieux en dissimuler une seule. La seule qui compte. La plus difficile à écrire. A tel point qu'il ne pouvait en dire plus alors que l'homme et l'écrivain sont nés là, c'est leur matrice. Cette page 44 où l'on peut lire :
" En février 1957, j'ai perdu mon frère (...) A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur".
Voilà. Le reste n'est que littérature, mais c'est déjà beaucoup. >>

Patrick Modiano Lieu de naissance par Jean Claude Lebrun, L'humanité, 6 janvier 2005
<< On l’aura compris, c’est un texte majeur, venant se poser en clef de voûte de son imposant édifice littéraire, que nous livre aujourd’hui l’écrivain. Celui-ci aborde donc ici, de manière enfin frontale, cette période qui a fait souche et donné naissance à l’oeuvre que l’on sait. Ces années encore dans l’ombre portée de la Seconde Guerre mondiale qui furent celles de son enfance et de son adolescence. La couleur fade et trouble, quasi désespérée, en a déteint sur tous ses livres. Une jeunesse d’après-guerre, où l’on allait le dimanche au cirque Médrano, où l’on venait humer l’odeur musquée et légèrement sure de la baleine Jonas exposée sur l’esplanade des Invalides, où l’on avait la larme à l’oeil quand passait au Rex le mélo de Cecil B. De Mille Sous le plus grand chapiteau du monde. Tout cela que purent vivre, émerveillés, les petits Parisiens contemporains de Patrick Modiano. Et que lui-même, à l’inverse, traversa dans une complète absence d’émotion, un absolu désert du sentiment. Parce qu’il y avait ces parents, davantage figures romanesques troubles qu’êtres de chair. Cette mère flamande, comédienne vouée aux itinérances et aux seconds rôles, qui jamais ne daigna s’occuper de lui et de son frère cadet Rudy. Et plus encore ce père, d’une famille juive de Toscane, qui dut sans doute sa survie pendant la guerre à ses trafics divers et à ses fréquentations peu ragoûtantes. Par la force des choses, chargé de l’enfant, il s’était systématiquement appliqué à l’humilier et à le tenir en lisière de sa vie. Jusqu’à ce 9 août 1966 où il lui fit tenir une lettre de congédiement dans le plus détaché style notarial. Scène ultime d’un desséchant roman familial, en lequel l’écriture naissante avait déjà localisé son terreau nourricier. En même temps, scène première d’un sauvetage par la littérature. À la manière d’un greffier, « J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae », Patrick Modiano tient en effet le récit en forme d’inventaire de ces années maudites. Il accumule jusqu’à saturation les dates, les noms de personnes et de lieux. Donnant ainsi une impression d’appartenance au monde (« Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree »), alors même que celui-ci se présente tel un mur infranchissable face à lui. Il ne se trouve nulle part chez lui, surtout pas dans le logement, qu’on imagine à peu près vide, du quai de Conti, où le père habite à l’étage du dessus : la domination et la répudiation en quelque sorte déjà symboliquement signifiées. Le texte est méthodique et sec, délibérément terne, presque atone. C’est d’une partie depuis longtemps morte de soi que l’écrivain aujourd’hui se déleste. L’écriture n’ayant eu de cesse de circonscrire ce vide et de lentement venir l’occuper, sinon le compenser. Le faisant véritablement naître, au bout de vingt et une années pendant lesquelles son père l’avait étouffé et tenu captif. L’avait en fait obligé à payer avec lui les dettes de son douteux passé. On découvre maintenant dans leur réalité des visages, des lieux, des situations qui depuis 1968 font régulièrement retour dans l’oeuvre et en forment le tissu. On subodore de possibles scènes primitives de tel ou tel roman. Lorsque, par exemple, dans l’un de ses rares jours de confidence, le père avait évoqué le souvenir d’une jeune inconnue venue s’asseoir en face de lui dans un autobus, un soir de 1942 ou de 1943.Et dont le fils avait « beaucoup plus tard » vainement essayé de retrouver la trace. Comment ne pas songer là à la véritable source cachée de Dora Bruder, bien antérieure à la lecture du nom au mémorial de la rue Geoffroy-Lasnier ? À moins que ce ne soit le drame de l’hiver 1957, énoncé dans une phrase d’apparence trop impassible : « À part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur » ? Patrick Modiano ne nous fait à aucun moment entrer dans son atelier d’écrivain, mais il nous en délivre des clés. Il ne nous dit rien de sa démarche, mais il rapproche comme jamais l’oeuvre romanesque et la vie. Suggérant dans le même temps, en creux, leur impossible superposition, leur disjonction de fond. Car s’il donne incontestablement à voir, il donne plus encore à imaginer et à réfléchir. Un pedigree vient d’une certaine manière parachever l’oeuvre. Mais n’en épuise certainement pas la lecture et la glose. Bien au contraire, les relance.>>

Modiano, délivré de famille Par Jean-Baptiste Harang, Libération jeudi 06 janvier 2005
<< Vous qui avez lu les livres de Patrick Modiano, vous surtout qui avez lu tous les livres de Patrick Modiano, vous recevrez celui-ci comme un aveu, une catharsis, une douleur, une douleur apaisée, un cadeau, un trousseau de clés inutiles pour une oeuvre aux portes grandes ouvertes, comme la poignée de hasard des petits cailloux noirs qu'il aurait semés sous lui, enfouis, sous la terre et le goudron, dans l'espoir de ne jamais revenir, de ne jamais se retourner sur son fantôme, ces cailloux ont germé comme des cives sous les pas abusés et désabusés de ce chaland nonchalant des rues de Paris : vingt romans imparables. Vous qui avez lu tous ses livres, vous recevrez celui-ci comme un viatique, le bagage et les gages nécessaires pour reprendre tout le voyage, de la Place de l'Etoile à Accident nocturne. Vous saurez mettre des noms propres sur des visages aux noms d'emprunt, vous saurez que les vrais noms s'empruntent autant que les faux, que les passeports s'échangent comme au bonneteau, vous saurez rectifier de peu quelques noms de lieu, vous saurez pourquoi tout a commencé bien avant de naître, que la guerre qui précède notre venue au monde est notre propre guerre, vous saurez pourquoi un enfant meurt (vous ne saurez pas de quoi), pourquoi une automobile peut renverser un chien, un homme, pourquoi les cafés sont tristes à la Porte d'Orléans, et les silhouettes solubles dans le brouillard, pourquoi ne pas trop compter sur ses parents, et ne pas leur en vouloir. Et vous serez bien avancés.

Car tous ces détails donnés, accumulés, ces bribes de vraie vie, brutes, parfois pointées au seul titre d'un élément dans une liste forcément incomplète, tous ces efforts à vider les poches de sa mémoire, en vrac, d'un geste preste, pour s'en débarrasser, pour n'avoir pas le temps de le regretter, comme déposés sur la table de métal du douanier. Tous ces points de vague lumière piqués comme des étoiles dans le ciel d'une oeuvre que vous avez si bien lue ne l'éclairent pas : comme dans ces allées de pénombre qui conduisent la nuit vers des gares de province, les halos chiches de lumière ne font qu'assombrir l'obscurité qui sépare les réverbères.

Vous qui avez lu tous ses livres et nous autres qui ne les avons pas tous lus, et peut-être même, à tort, pas tous aimés, nous serons bouleversés par Un pedigree. Pas tant parce que les choses qui y sont dites (la vie de Patrick Modiano jusqu'à 21 ans) y sont données pour vraies, mais parce que le fait qu'elles soient vraies commande un geste d'écrire différent de celui du romancier. Pas le style, non, vraiment le geste. Bien des romans de Modiano sont ainsi construits sur une instruction, l'assemblage de bribes, l'acharnement à rechercher des éléments manquants, le renoncement à les trouver, et la triste jubilation à se résigner à leur absence. La langue pour les lier est la même, concise, directe, tendant vers sa propre simplicité, modeste comme la limpidité. Sauf que, dans les romans, ce travail est entrepris pour construire, pour rassembler, et donner à croire à un effet de réel, même s'il s'agit d'un réel mystérieux, d'un réel qu'on feint de ne pas maîtriser, qui fait appel à la bonne volonté du lecteur pour qu'il rejoigne l'auteur sur le chantier. Ici, ces mêmes moyens sont au service d'un effet inverse : il ne s'agit pas de rassembler mais d'éloigner de soi, pas de faire croire mais de ne pas croire que cela fut, non de fixer des images mais de s'en débarrasser, de vidanger sa mémoire dans un texte qui ne saurait vous réclamer des comptes, il ne s'agit pas de faire vivre un personnage, mais d'exposer un être qui ne se reconnaît guère comme existant, en tout cas pas comme ayant vécu cette vraie vie qu'il rapporte pourtant en détails déliés, indiscutables. Alors le geste est de ceux qui brûlent leurs vaisseaux, de ceux qui jettent des bonnets par-dessus les moulins. Le geste est celui d'un type qui ne se retournera pas, c'est un geste d'adieu à ce jeune homme qu'il fut et ne reconnaît pas, et sans rancune pour ces père et mère de dureté, c'est le geste d'un auteur à ses lecteurs, l'air de dire : oui, c'est à partir de moi que j'ai écrit mes livres, voici les preuves, mais vous le saviez, alors n'en parlons plus. Lorsqu'on entre en prison, on laisse au greffe tout ce qu'on a en poche, ici, c'est le contraire on vide son sac pour recouvrer un peu de liberté.

Pedigree, en français, est un mot anglais qui désigne un extrait du livre généalogique d'un animal de pure race. Georges Simenon avait titré ainsi, sans article, un récit autobiographique. Le livre de Modiano s'appelle Un pedigree, l'article indéfini en porte autant la dérision, puisqu'il s'agit là d'un jeune homme indéfini, que le mot même, démenti dès les premières phrases : «Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation. J'écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu'il était mentionné, à l'époque, sur les cartes d'identité. Les périodes de hautes turbulences provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier.» On devrait commencer ici un article de presse qui rendrait compte des histoires que raconte le livre de Patrick Modiano, les résumerait, ferait en petit et en moins bien le portrait de ses parents en aventuriers sans succès, et des autres qu'on réduirait maladroitement à leur pittoresque quand ils tiennent parfois tout entiers dans leur nom, on devrait citer d'autres phrases parmi les dizaines qu'on a cochées, mais le bas de la page nous guette comme le butoir au bout des rails. Pas la peine, on sait que vous le lirez, en entier, et le relirez. L'auteur, lui, l'a écrit pour ne pas le relire. Comme on dit dans les tribunaux, il le tient pour lu. Sur la quatrième page de couverture, on a reproduit un paragraphe du livre qui en dit bien l'objet, il y est allégé de cette phrase qui pourtant ne l'alourdit pas : «Je n'ai rien à confesser ni à élucider et je n'éprouve aucun goût pour les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l'intérêt. Et même, j'essayais de trouver du mystère à ce qui n'en avait aucun», page 45. Patrick Modiano a préféré ne pas rencontrer de journaliste pour parler d'Un pedigree, il a bien fait, ces gens-là sont, dit-on, avides d'éclaircissements, il leur répond page 112 : «Malheureusement, on ne vous pose jamais les bonnes questions.» >>

Un Pedigree. Chronique de Vincent Josse, France Inter Janvier 2005
<< On retrouve dans "Un pedigree" ce que Modiano avait entrepris dans "Ephéméride", petit livre de notes sur son enfance, avec comme figure centrale le père, si énigmatique. Dans un livre autobiographique qui ressemble à ses romans d'ailleurs et qui permet de mieux comprendre son univers, ses obessions, Modiano pose des questions superbes sur l'héritage : que doit-on à ses parents? Grandir, est-ce grandir contre eux? Et quand commence t-on à vivre vraiment? Modiano est formel : tant qu'il a dépendu de sa mère et son père, il était "passager clandestin" de sa vie. Il est né non pas en 45, mais une fois adulte seulement, quand il s'est mis à l'écriture, en 68. C'est donc cette "non vie" qu'il entreprend de peindre. En traquant ses souvenirs, comme à son habitude. Le romancier n'envisage l'écriture qu'avec la précision d'un lieu, d'un visage ou d'une date. Son oeil d'entomologiste cherche à ce que rien ne lui échappe, comme si tout consigner permettait d'évacuer à jamais la douleur du passé. "J'écris comme on rédige un constat, à titre documentaire, pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne". Modiano raconte le père, aux activités troubles (un gangster?), la mère, actrice de second plan, son frère, mort jeune et lui. Il repense aux moments récurrents ou son père l'éloignait systématiquement de lui : la pension à Annecy, l'internat à Paris, l'hypokhâgne à Bordeaux d'où l'adolescent s'échappe car il fuit, souvent, aimanté par Paris, comme un oisillon voulant retrouver son nid. Hélas, le nid n'existe pas. Les parents divorcent et la mère comédienne passe toujours "en coup de vent". Jamais de "geste de tendresse", elle lui envoie des lettres que Modiano cite avec précision. L'amour reçu est sec, mais Modiano n'écrit pas sec. Derrière ses mots qui hurlent le manque d'amour, on devine le petit garçon qu'il est resté et qui éprouve pour ses géniteurs une tendresse, malgré tout, mêlée de pitié. Cet amour entre les lignes d'ailleurs fait la beauté de ce témoignage. Il se souvient d'un livre sur la table de chevet du père, avec un titre qui lui fait comprendre la solitude de cet homme. Le titre : "Comment se faire des amis?". Modiano n'est pas dans la rancoeur, il éprouve l'envie vitale de dire cette enfance en noir et blanc vécue avec le sentiment d'être transparent, la dire pour en finir. Avec cette conclusion, superbe : "J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule. Il était temps". >>

 

La quête de l'origine, par Olympia Alberti, revue du crdp de nice.
<< On a déjà constaté combien Patrick Modiano, depuis ses premiers romans, était à la recherche d’une mémoire des traces, de la source, de cette généalogie de l’histoire familiale qui nous constitue. « Nous dressions des arbres généalogiques, mon frère et moi. » Puis le frère meurt, très jeune, et il y a cette phrase, définitive, qui rejoint une forme d’absolu, serait-il en creux et en manque : « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. »
A la fin de Pedigree, quand le père lui dit « j’ai réuni un conseil de famille », pour annoncer sa décision de ne plus se sentir responsable de son fils, ce dernier s’interroge : « quelle famille ? » Tout est là : cette vie, qui n’était pas la sienne, a collé à son âme jusqu’à bientôt soixante ans, au point qu’il faut aujourd’hui « en finir avec »… Avec l’attention scrupuleuse de ceux qui, assoiffés de cette absolue présence, qui n’a cessé de leur manquer – l’amour – ne cessent de s’accrocher au moindre détail qui donne du corps aux choses et aux êtres, Patrick Modiano recense les rencontres, les fréquentations, les amis de son père, de sa mère, parents par inadvertance, à qui il n’en veut pas, mais de qui l’indifférence, ou l’incapacité d’aimer, de l’aimer, l’a fait tant souffrir – au point que la moindre douceur dans la voix d’une femme médecin le met au bord des larmes.
Adolescent et jeune adulte confronté au manque d’argent d’un père affairiste, un peu trafiqueur plus que trafiquant, d’une mère comédienne de théâtre, durcie, sèche – « je ne me souviens pas d’un geste de vraie tendresse ou de protection de sa part » – et juste deux mots retracent toute sa vie d’écrivain, à propos d’un tampon d’éther qu’on lui applique sur le visage, parce qu’il est renversé, enfant, en traversant la rue, seul : « Mémoire et oubli ».
Qu’on relise La Place de l’Etoile, Villa triste, Livret de Famille, Rue des boutiques obscures, Du plus loin de l’oubli, Dora Bruder – qui retrace la recherche des traces d’une jeune juive déportée, qui, comme par hasard, est nommée « Bruder » (frère, en allemand), tous ces livres forment cette manière de fredonnement de l’âme en quête d’une certitude, d’une pierre angulaire, d’une stabilité où trouver refuge. Les grandes œuvres se bâtissent sur des manques inconsolables – Flaubert ne dit-il pas qu’il a jetée « la clef de la chambre royale » ? Peut-être, avant de commencer, faut-il savoir, justement de manière très sûre et parfaitement désespérée, que l’on ne trouvera jamais consolation… et s’adonner à ce comblement impossible, avec les ressources limitées mais enthousiasmantes d’ici bas. Il faut sans doute être devenu enfin « léger », libre de cette vie qui n’est pas reconnue comme sienne, pour pouvoir en parler, l’évoquer avec cette lucidité, et écrire qu’à cette école, où il se retrouve, avec d’autres, Patrick Modiano est un enfant parmi « des enfants mal-aimés, des bâtards, des enfants perdus. » Olympia Alberti,© revue du crdp de nice


Patrick Modiano s’invente ’un pedigree’ par Jean-Claude Lamy, Le Midi Libre, 10 janvier 2005
<< En publiant Un pedigree, Patrick Modiano fournit des éclaircissements sur les nuits et brouillards de son oeuvre. Il est le narrateur de sa propre histoire familiale sans l’aborder de biais par la fiction.
Un des textes essentiels de Georges Simenon est un roman autobiographique et d’atmosphère liégeoise : Pedigree paru en 1948. Avec ce livre il donnait les clés des grands thèmes qui ont alimenté son oeuvre, y compris la série des Maigret. En publiant Un pedigree, Patrick Modiano fournit à son tour des éclaircissements sur les nuits et brouillards de son oeuvre. Mais contrairement à Simenon, il est le narrateur de sa propre histoire familiale sans l’aborder de biais par la fiction. C’est aussi une façon de nous démontrer que ses romans depuis La Place de l’étoile, publié en 1968, sont tous des exercices de style à partir de cette grande ambition qui est de rêver sa vie.
« J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. Il ne s’agit que d’une simple pellicule de faits et gestes. Je n’ai rien à confesser ni à élucider et je n’éprouve aucun goût pour l’introspection et les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l’intérêt ». Modiano qui a toujours eu l’impression d’être un passager clandestin, se comparant à un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree à cause de parents aux origines cosmopolites, n’eut, en effet, qu’à reconstituer le puzzle imaginaire de sa vie à partir de réalités complexes.
« Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connu à Paris sous l’Occupation. » Dès la première phrase d’Un pedigree, l’auteur nous met dans une situation d’attente. Des personnages vont surgir et l’on sait déjà qu’ils se comporteront de façon mystérieuse. D’abord la mère de Patrick Modiano qui a passé son enfance dans un faubourg d’Anvers. Après avoir suivi des cours d’art dramatique, elle embrassera la carrière de comédienne, travaillant à Paris pendant la guerre pour la maison de production Continental, au service du "doublage". Quant à Albert Modiano, le père de l’écrivain, il a vu le jour dans la capitale, square Pétrelle, à la lisière du IXe et du Xe arrondissement. C’était sa destinée d’être assis entre deux chaises.
« Son père à lui, souligne Modiano, était originaire de Salonique et appartenait à une famille juive de Toscane établie dans l’Empire ottoman. Cousins à Londres, à Alexandrie, à Milan, à Budapest. Quatre cousins de mon père, Carlo, Grazia, Giacomo et sa femme Mary, seront assassinés par les SS en Italie, à Arona, sur le lac Majeur, en septembre 1943. » Cet événement tragique n’est pas sans conséquence sur les hantises du romancier déclarant : « Moi, mon coeur bat pour ceux dont on voyait les visages sur l’Affiche rouge. » L’itinéraire d’Albert Modiano qui échappa à la Gestapo et a vécu d’expédients dans le monde interlope du marché noir, ne pouvait qu’exciter l’imagination d’un fils à la recherche de vérité dans une période trouble mais également en quête d’affection.
Car le jeune Patrick a connu l’exil du pensionnaire. Envoyé dans différents collèges, il se sentait hors circuit. Dans la peau du garçon mal aimé, il avait l’impression d’être devenu définitivement un étranger vis-à-vis d’une mère indifférente et souvent absente et d’un père marginal qui l’écartait de son existence en lui donnant des leçons de morale. D’autre part, la mort prématurée de son frère Rudy, en 1957, une douleur si profonde sur laquelle il restera muet, viendra s’ajouter à l’angoisse ambiante de ces années d’un gris de plomb. Dernière lettre d’Albert Modiano datée du 9 août 1966. « Ta mauvaise foi et ton hypocrisie n’ont pas de limites (...) Ton persiflage est abject. » Patrick Modiano n’a plus revu son père. Il avait rejoint la liste des fantômes en train de se métamorphoser en héros incertains d’une épopée future. >>

Un pedigree, par Virginie Clément , Le Pélérin, Jeudi 6 janvier 2005
<< Voici trente ans que Modiano fascine ses lecteurs avec sa « petite musique » empreinte de nostalgie, de souvenirs flous, de mystères. Dès les premières phrases de ses romans, on le reconnaît. Une trentaine de romans courts, qui décryptent la recherche de soi qui obsède Modiano depuis ses débuts, en 1968. Ses détracteurs lui reprochent de toujours écrire le même roman. Celui d’un jeune homme qui erre dans un Paris nocturne, peuplé de personnages louches, embarqué dans un fourgon cellulaire en compagnie d’un père aux activités nébuleuses. L’œuvre crépusculaire de Patrick Modiano serait donc un vaste puzzle, un labyrinthe infini de motifs récurrents qui font son estampille, mâtiné des thèmes qui le hantent : le père absent, la double identité, la traversée de Paris, le poids de l’enfance, le tout éclairé par deux époques troubles : l’Occupation et les années 1950 et 1960, sur fond de guerre d’Algérie. Alors qu’apprend-on de plus sur lui dans Un pedigree ? On sait déjà qu’il est un gourmand de faits divers, qu’il collectionne des vieux journaux. On sait aussi qu’il n’aime pas les interviews, qu’il ne finit jamais ses phrases et que ses apparitions télévisuelles sont souvent ponctuées d’un silence éloquent. On sait, enfin, que l’écrivain a reçu le prix Goncourt en 1978 et le Grand prix national des lettres, en 1996, pour l’ensemble de son travail. Un pedigree ressemble à s’y méprendre à un nouveau roman. Sauf qu’ici et là, Modiano nous donne les clefs de chacun de ses livres « phares ». On mesure les blessures de l’abandon du père, de la mort du frère, Rudy, qui marque chaque œuvre au fer rouge. « J’écris ces pages comme on rédige un constat », précise Modiano. En refermant ce récit, le mystère reste entier. Mais n’est-ce pas là tout le charme et tout le talent de l’un de nos plus grands romanciers contemporains ?
>>

Un Pedigree Livret de famille , Le Nouvel Observateur, janvier 2005
<< Où l’on comprend que Patrick Modiano n’est pas né le 30 juillet 1945 mais en 1968, lorsque son premier roman a paru
Le ton est laconique, parfois exténué. Jamais Patrick Modiano ne hausse le ton, jamais non plus il ne cède à la nostalgie. Simplement, il met les choses au clair. Une fois pour toutes. Il n’y reviendra pas. On a tellement interrogé ce romancier, né en 1945, sur l’origine de ses obsessions circulaires qu’il lui fallait bien, un jour ou l’autre, passer aux aveux. «J’écris ces pages, explique-t-il, comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne.»
En 122 pages aussi compactes et méticuleuses qu’un rapport de police, Patrick Modiano accumule donc les dates, les faits, les adresses, les preuves. Par un paradoxe troublant, plus il est précis, plus il est trouble. C’est, d’une certaine manière, le miracle de la littérature: si «Un pedigree» contient, page après page, toutes les clés de l’œuvre romanesque de Modiano, elles ne sauraient ouvrir la porte vert-de-gris de son imaginaire. La biographie du sexagénaire est enfin dévoilée, mais le mystère de l’écrivain demeure. On le savait déjà, la vérité, c’est le style.
La figure centrale de cette confession lapidaire est, évidemment, paternelle. Albert Modiano a vécu du marché noir pendant l’Occupation, changé plusieurs fois d’identité et, après la guerre, il est devenu un homme d’affaires aux activités douteuses. Il n’a cessé d’éloigner son fils dans des pensions et des collèges de province, de le repousser pour mieux le malmener, de le traiter comme un délinquant, un «voyou», et d’exiger de lui, dans des lettres comminatoires, qu’il fasse de brillantes études. «Il aurait souhaité que je sois ingénieur agronome. Il pensait que c’était un métier d’avenir. S’il attachait tant d’importance aux études, c’est que lui n’en avait pas fait et qu’il était un peu comme ces gangsters qui veulent que leurs filles soient éduquées au pensionnat par les "frangines".» Plus les années passent, plus les rapports entre le père et le fils sont violents. La mère, elle, ne fait que passer. C’est une comédienne fantôme, détachée de la réalité, indifférente au sort des siens. Toujours sans le sou, elle court les cachets et, au théâtre, les emplois sans gloire. Patrick dit aujourd’hui n’avoir jamais réussi «à désarmer l’agressivité et le manque de bienveillance qu’elle [lui] aura toujours témoignés».
Lorsqu’il atteint enfin sa majorité, Modiano vit dans la misère. Son père lui coupe les vivres, sa mère se traîne au mont-de-piété, quand elle ne vole pas des articles à la Belle Jardinière. Il a l’impression d’être un passager clandestin, un fraudeur. Il dérobe des livres chez les particuliers et dans des bibliothèques afin de s’acheter de quoi manger. Peut-être aurait-il reproduit le modèle paternel ou serait-il devenu fou si, dans une chambre de bonne, il n’avait écrit son premier roman, «la Place de l’étoile». Modiano sort de l’enfer et entre en littérature. «Il était temps.» La véritable existence de l’auteur d’«Un pedigree» commence à 23 ans.
Du relevé cadastral de son passé – «une simple pellicule de faits et gestes» –, de la reconstitution méthodique d’une enfance et d’une adolescence gâchées, Patrick Modiano ne tire aucune conclusion, encore moins une morale. Il fait penser à ces témoins d’un drame ancien qu’on appelle trop tard à la barre et sur l’impénétrable visage desquels, malgré les rides et les cheveux blancs, on ne lit ni rancune ni émotion rétrospective. Une seule phrase tremblée lui échappe. Elle est cachée page 44. «A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur.» En février 1957, il a en effet perdu son frère avec lequel, le dimanche précédent, il avait rangé une collection de timbres. Patrick Modiano a enterré sa jeunesse, mais jamais il n’a fait le deuil de son double. Un ange dans la nuit.>>

Un Pedigree, De l'envoûtement des voix singulières par Marie-Stéphane Devaud
<< « Pedigree : extrait du livre généalogique d’un animal de race pure ». Telle est la définition donnée par Le Petit Robert au terme choisi par Patrick Modiano comme titre pour son autobiographie peu ordinaire, tant on le sent pressé d’en finir avec ses vingt et une premières années sur un mode excluant l’introspection propre au genre, et surtout, ce qui est plus inattendu, la nébulosité si singulière de sa prose épurée. Même si Accident nocturne, paru en 2003, aurait dû nous mettre la puce à l’oreille en mettant en scène un personnage qui se trouve à un moment charnière de son existence, à la soixantaine venue, Modiano, ce maître de l’équivoque, des atmosphères troubles, entre chien et loup, décide en effet de suspendre la petite musique ensorcelante, reconnaissable entre toutes, de ses fictions, pour nous plonger dans le « sable mouvant [de son enfance], comme on s’efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d’état civil ou un questionnaire administratif ».
Car un pedigree, c’est précisément ce qui manque à Patrick Modiano. La page d’ouverture est pour le moins explicite : « Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation. J’écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu’il était mentionné, à l ‘époque, sur les cartes d’identité. Les périodes haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier. » Et de confirmer en page 13 : « Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini .» De ce flou identitaire, accentué par la judéité du père contraint, pendant l’Occupation, à vivre sous des noms d’emprunt, le petit garçon ne souffre pas. Au contraire, il attise son intérêt pour les choses obscures au point de trouver du mystère même à ce qui en est dépourvu, germe d’écrivain oblige. Non, si ce travail de mémoire est rédigé avec la froideur et la concision d’un « constat » ou d’un « curriculum vitae », cela tient au fait qu’excepté la mort de son frère Rudy, Modiano, enfant, a toujours vécu les événements « en transparence – ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. »
Et de fait, Un Pedigree ressemble à un film sépia truffé de fantômes louches qui nous fait revisiter les coulisses glauques de l’Occupation puis de l’après-guerre, avec pour protagonistes deux « papillons égarés et inconscients au milieu d’une ville sans regard » – un juif passé à travers les mailles du filet des rafles et une actrice de seconde zone – et leur fils, balloté de pensionnats en collèges quand il n’est pas confié à des amis, pareil à un chien encombrant que l’on place en fourrière. Livré à sa solitude âpre de spectateur, l’adolescent respire dans les livres qui nourrissent son attrait pour le fantastique des rues jusqu’au jour où, pour la première fois, en automne 1959, il « frôle les mystères de Paris » et « commence, sans bien s’en rendre compte, à rêver sa vraie vie .» Dès lors, il faudra presque dix ans pour que l’étincelle devienne flamme et que le jeune Modiano prenne la tangente « avant que le pont vermoulu ne s’écroule », et plus de quarante pour qu’il vienne à bout de ce passé dont ses romans nous ont si bien caché la dure réalité. (…)
>> par Marie-Stéphane Devaud in le Blog Kritiks, http://kritiks.blogspirit.com/archive/2005/08/15/valeurs-sures.html

PEDIGREE Une jeunesse... par Annie Coppermann, Les Echos, janvier 2005
« Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m'efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s'efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d'état-civil ou un questionnaire administratif »... C'est la surprise de ce début d'année littéraire. Patrick Modiano parle... de lui. Dans un tout petit récit (122 pages) écrit comme un document administratif, énumérant lieux, personnes, rencontres, sans jamais les romancer. Mais où pourtant, dans les interstices, se glisse cette brume de mystère tremblé, qui, toujours, est la marque du style, immédiatement reconnaissable, de l'auteur... Et qui, dans cette confession à la fois sèche et émouvante, se trouve, étrangement, à la fois dissipée et comme épaissie...
Car l'on découvre ici que c'est, directement, dans sa propre jeunesse, et dans celle de ses parents, que le romancier a puisé l'univers, la matière, la part d'ombre de ses romans. Ces personnages interlopes, ces hôtels d'où on déménage sans cesse, ces cafés où l'on se donne rendez-vous dans l'arrière-salle, ces garages à odeurs d'essence, ces villas tristes, ces boutiques obscures, le petit Patrick les a connus, et pas toujours aimés...
Le chien se suicide
Ses parents ? « Deux papillons égarés et inconscients au milieu d'une ville sans regard ». Une mère flamande, née à Anvers en 1918. Comédienne, arrivée en juin 1942 à Paris, où elle est d'abord employée à la Continental, et devient l'amie d'un des adjoints de son directeur allemand, Greven. « C'était une jolie fille au coeur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow, mais elle ne s'occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s'était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui... » Tout est dit sur la carence affective du petit Patrick ! Un père né en 1912 à Paris, fils d'un juif de Salonique au passeport espagnol, sans diplômes, impliqué dès l'adolescence dans de louches trafics, vivant de marché noir sous de faux noms, « sans existence légale », pendant la guerre où, deux fois arrêté, il échappe à la police et à la Gestapo. Tous deux, qui se sont rencontrés un soir d'octobre 1942, naviguaient parmi de « drôles de gens », dans une « drôle d'époque entre chien et loup ». Un appartement quai Conti (près de chez Arletty, qui prendra un temps la mère de Patrick sous sa protection), une voiture, Ford, réquisitionnée par la Milice et dans laquelle Georges Mandel fut assassiné, et des proches, hommes et femmes, aux identités changeantes, Russes, Chiliens, Australiens, une ancienne maîtresse de Luciano, une danseuse finlandaise, un antiquaire belge, un banquier italien, un gros Lucien P. amoureux de Simone Simon... « Demi-monde ? Haute pègre ? » « Mais je n'y peux rien, c'est le terreau - ou le fumier - d'où je suis issu... »
La confession, chronologique (appuyée sur quelques recherches et surtout sur les récits de sa mère), se poursuit avec les souvenirs personnels d'un enfant systématiquement placé loin de ses parents, chez de vagues relations (à Jouy-en-Josas) ou dans de stricts pensionnats (à Annecy) d'où, parfois, il fugue... De rares entrevues, dans des cafés souvent, avec un père autoritaire, distant, des séjours épisodiques avec une mère tout occupée de sa carrière et de ses amis, mais qu'il accompagne parfois dans les coulisses des théâtres où elle joue et où il croise, entre autres, Suzy Prim... Presque orphelin, pauvre, délaissé, il lit, et parfois... vole quelques ouvrages qu'il revend. Après le lycée, rompant avec les études, refusant, contre l'avis de son père, de devancer l'appel, le jeune homme va au cinéma, se promène dans Paris et, dans une chambre du boulevard Kellermann, ou dans un café, commence d'écrire un roman. Au printemps 1967, il apprend qu'il sera édité. C'est « La Place de l'Etoile ». Patrick Modiano a vingt-deux ans. « La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s'était dissipée dans l'air de Paris. J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule. Il était temps. » C'est le début de la liberté. Et d'une oeuvre, singulière, que ce tout petit récit éclaire et rend, encore, plus attachante. >>


Modiano avant Modiano par Jean-Paul Enthoven, Le Point 6 janvier 2005
Autobiographie ? Tas de secrets ? Réquisitoire contre quelques ombres ? Pour la première fois, Patrick Modiano, romancier du clair-obscur, passe de la fiction à la réalité. Cela s'appelle « Un pedigree ». Et c'est sublime...
Depuis longtemps - presque trente livres, déjà... - Patrick Modiano a vaporisé tant de brouillard sur sa vraie vie et ajouté tant de fausses pistes à son vrai passé que ses plus fervents exégètes étaient en droit de s'interroger : cet écrivain désormais sexagénaire a-t-il traversé une véritable existence ? Est-il pétri de souvenirs ou d'illusions ? A-t-il rêvé sa biographie ou réellement vécu ses obsessions ? Et sa mémoire, cette usine à bizarre, se nourrit-elle de fiable ou de flou ? J'étais de ceux qui, jusque-là, avaient renoncé à en savoir davantage : Modiano, artiste du vague, n'avait pas intérêt à préciser les choses ; et son style de brume n'exigeait aucune mise au point puisqu'il tenait, magiquement, à un don (peu commun) de la déréalisation.
Or, contre toute attente, le romancier de « La petite Bijou » et de « Rue des Boutiques Obscures » revendique sa part d'aveux. En ce début d'année, il troque l'indistinct contre l'explicite. Il traque le sfumato au profit du constat. On a même l'impression qu'un certain Modiano Patrick, convoqué par erreur dans un commissariat de quartier, rédige et signe son propre procès-verbal (nom, prénom, date de naissance...) afin de semer les fantômes qui l'escortent. Ce n'est pas un roman mais un « état civil » (façon Drieu la Rochelle). Ou un plan-séquence couvrant les vingt et une premières années de sa vraie vie. Pourquoi vingt et une ? On va comprendre. Disons d'abord que ce chef-d'oeuvre est « Un pedigree » - l'étymologie suggère d'ailleurs que le mot vient de « pied de grue » et désigne les pointillés qui, dans un arbre généalogique, relient l'ancêtre au rejeton -, qui, par enchantement, propose du Modiano concentré, de l'élixir modianesque, du jus de passé réduit à son essence. Aucune métaphore dans ce texte. Rien que des faits, des dates, des lieux. Et un son de mélancolie obstinée...
Au fond, Modiano a dû se dire : je vais, pour une fois, jouer cartes sur table. Et mettre des visages derrière les masques. Et de vrais noms sur ces visages. Et les convoquer, tous, « comme on fait l'appel dans une caserne vide ». L'incipit dece « Pedigree » surprendra alors les amateurs de fiction : « Je suis né le 30 juillet 1945 [...] d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus sous l'Occupation. » Suivent à peine plus de cent pages qui se concluent sur la seconde naissance duModiano qui, à 21 ans, va publier « La place de l'Etoile » : « J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule. Ilétait temps. » Ce récit, c'est donc l'histoire du juif, de la Flamande, de l'Occupation, du ponton vermoulu et du jeune homme qui, dans ce décor, va oser faire son salut en devenant un écrivain. Minimalisme garanti. Devant chaque page, on pense au Stendhal qui priait son lecteur de rajouter à des phrases trop laconiques « les quelques mots qui leur manquent »...
Les premiers rôles, donc : le père ? un Toscan en provenance de Salonique, avec ses costards défraîchis et ses officines au parfum de cuir pourri. On apprend que cet individu naviguait entre la haute pègre et le demi-monde ; qu'il s'enrichit et se ruina dans toutes sortes de trafic sous l'Occupation ; qu'il était indifférent, humain, fourbe, délateur, pressé. Ce drôle de type, toujours entre la Guyane, la Colombie, la Suisse ou les cafés de la porte d'Orléans, ne savait pas trop quoi faire de son fils - qui l'observait. La mère ? « Une jolie fille au coeur sec », actrice très « Dernier métro », fauchée, captivée par ses amants de passage - dont Jean Cau, l'ancien secrétaire de Sartre, auquel le jeune Modiano (qui s'exerce au mentir-vrai) fait croire qu'il connaît « le fils de Stavisky ». Dans cette atmosphère louche, on n'en finit pas de croiser des patronymes - Ismaïloff, Didi, Safirstein, Grundwald, Morawski... - qui, le jour venu, injecteront leur dose de mystère dans les romans qui germent. Le petit Patrick encombre ces adultes ; on l'exile dans des pensionnats ; il flotte entre quelques faits divers - de l'affaire Ben Barka à l'assassinat de Jean deBroglie - qui, soudain, coagulent une réalité vaporeuse.Tout cela, dit-il, a été vécu « en transparence » - par allusion à ce procédé cinématographique qui consiste à faire défiler des paysages tandis que les acteurs sont immobiles. Mais, au détour d'une page, l'essentiel : « A part mon frèreRudy, sa mort, rien de ce que je rapporte ici ne me concerne en profondeur. » Il y a ainsi, dans la solitude Modiano,un double à jamais perdu. On aurait aimé mieux connaître Rudy. De lui on ne saura seulement que ceci : il classait des timbres, avec Patrick, un dimanche de février 1957, avant de disparaître...

Maintenant, il écrit à l'os

Le reste ? C'est la lente remontée vers les mots, vers le roman, vers cette littérature où Modiano va creuser son domicile fixe et qui peut transfigurer n'importe quel paquet de boue ambiguë. Des lectures : Jules Verne, Conan Doyle, puis Hemingway, puis Larbaud, puis Kafka. Des lieux : rue Fontaine ou de Châteaudun, quai de Conti, un village de Haute-Savoie, la plaine Monceau. Des émois : un soir, à Pigalle, tandis que sa mère reçoit dans la coulisse d'un théâtre, il commence « à rêver sa vie ». On n'en saura pas davantage. Un ennui implacable et fécond plane sur cette jeunesse enfuie. C'est un ennui d'encre. Un gisement de désespérance qui, « avant que tout ne se perde dans la nuit froide de l'oubli » (prototype du phrasé modianesque), va irriguer l'oeuvre à venir. Bientôt, vers ses 20 ans, il s'installera dans la chambre d'un hôtel de La Garde-Freinet. Il y commencera son premier livre. Queneau le lit, en rit (ce rire « moitié geyser, moitié crécelle »), le publie. Modiano peut enfin exister. Il est sauvé. Est-ce ainsi que les écrivains naissent ?

Ce « Pedigree » fera date pour les théoriciens de la littérature qui ne savent pas encore s'il convient d'être pour ou contre Sainte-Beuve. Ni si l'oeuvre d'un romancier est une variable indépendante de sa biographie. Ni si l'on écrit pour montrer, ou pour escamoter, un secret. Modiano tranche dans le vif - lui-même - et s'extasie devant le miracle de sa survie. Il lui a fallu quatre dizaines d'années pour passer de la fiction au réel. Pour dégrader son imaginaire au rang de curriculum vitae. Maintenant, il écrit à l'os. Il n'a plus peur. Jusqu'où le mènera ce jeu ? Car, pour un romancier, fût-il aussi puissant que Modiano, le goût de la vérité peut devenir le plus redoutable des pièges. >>

(Un Pedigree) Boucler la boucle ? par François Gandon
« Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt». Ce condensé d'état civil est quasiment la seule information biographique donnée par l'auteur sur la jaquette de ses livres. C'est une petite phrase anodine que ses familiers connaissent pourtant par cœur. Car dans l'apparente neutralité de sa concision, elle contient l'essence même de l'œuvre modianesque. Il y a ce point de départ, ce point d'ancrage devrait-on dire : une date ; un lieu. Et puis plus grand-chose. Seulement le doute, ce doute fondateur, ontologique presque, qui motive la quête inassouvie de l'identité, obsession récurrente de l'écrivain.

Patrick Modiano, donc, est né en 1945. On a l'impression de l'avoir toujours su, au point que l'information avait fini par perdre sa valeur de repère. A chaque nouveau livre, elle devenait un peu moins réelle. Et pourtant, cette année, l'écrivain fêtera ses 61 ans, dont presque quarante d'une carrière littéraire entamée avec la Place de l'Etoile.

Un pedigree, ressemble à une esquisse de bilan. On y retrouve tous les ingrédients habituels de l'œuvre - noms, dates, lieux - qui défilent comme dans un théâtre d'ombres ou en arrière-plan d'un décor de cinéma. Les brouillards de l'Occupation flottent plus que jamais sur ce décor. La bande de la rue Lauriston. Les trafics interlopes et les demi-mondaines. Mais cette fois, on sent une forme d'urgence et de précipitation que les premiers romans ne contenaient pas. Patrick Modiano donne l'impression de vouloir se débarrasser d'un poids, comme si, les années le rattrapant, il craignait de manquer de temps pour épuiser sa quête de soi. Alors il évoque, il nomme, il inventorie. Il récapitule. «J'écris ces pages, avoue-t-il en page 45, comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Il ne s'agit que d'une simple pellicule de faits et de gestes.».

Dans le fourmillement cosmopolite de leurs patronymes, et le mystère parfois peu reluisant de leurs origines, on croise au détour des pages des noms qui résonnent familièrement, évoquant des souvenirs d'autres livres. Cet acteur japonais au nom soyeux comme une étoffe : Sessue Hayakawa. La fameuse Galina Orloff, qui apparaît sous le nom de Gay Orlow dans un précédent roman. Sylviane Quimfe (Quimphe) - l'amie de Lucien P. - lascive femme rousse qu'on avait aperçue dans les Boulevards de ceinture, courant «les seins hors de son décolleté» au détour des couloirs d'une villa de banlieue. Un pedigree serait-il alors plus autobiographique que les autres livres parce que Patrick Modiano y raconte ouvertement les premières années de Patrick Modiano ? On peut se le demander. Et se demander d'ailleurs si la question elle-même vaut seulement d'être posée. Aucun livre de Modiano ne l'est vraiment. Tous, par le collage subtil de souvenirs vécus ou inventés, fabriquent la nostalgie d'une enfance, une jeunesse mi-figue mi-raisin qui devient au moins aussi réelle que la vraie.

«Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree», reconnaît d'ailleurs l'écrivain. Faire semblant. Se rattacher aux apparences ou aux inventions qui permettent de donner un peu de sens à la vie. Il y a plus de trente ans déjà, en préambule à ses Boulevards de ceinture, il croyait bon de prévenir : «Les personnages et les situations contenus dans ce livre n'ont aucun rapport avec la réalité». Alors, pour la énième fois, on finira par laisser l'analyse de côté pour se laisser bercer par une musique nostalgique au pouvoir unique. On s'attardera sur sa seule et profonde concession à l'intime, cette émouvante confession au détour d'une page : «A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur.» Et l'on se délectera d'un Modiano passé maître dans l'art de la chute. Ou comment faire se refermer un livre en plongeant le lecteur dans une rêverie mélancolique : «Ce soir-là, je m'étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s'était dissipée dans l'air de Paris. J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule. Il était temps.» François Gandon, Parutions.coml ( Mis en ligne le 12/05/2006

(Un Pedigree) Modiano, autoportrait en chien perdu par Isabelle Martin, Samedi 15 janvier 2005

<< C'est la littérature qui a, sans aucun doute, sauvé le jeune paumé qu'était l'écrivain à vingt ans. Dans l'espace de constat apparemment dépourvu d'émotion qu'est «Un Pedigree», il décrit le vide de son enfance et de son adolescence.
Guérit-on jamais d'une enfance négligée et d'une adolescence solitaire? Patrick Modiano a beau y avoir fait déjà de nombreuses allusions dans ses livres jusque dans le plus explicite, Remise de peine (1988), il y revient encore dans Un Pedigree comme à la source même de son écriture. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'espèce de constat, apparemment dépourvu d'émotion, qu'il dresse de ses débuts dans la vie, jusqu'à ses 21 ans. La majorité sera pour lui une double délivrance, en le libérant de la tutelle paternelle et en lui offrant une nouvelle naissance grâce à l'acceptation par Gallimard du manuscrit de son premier roman, La Place de l'étoile.

Pedigree, titre à la Simenon (auteur que le jeune Modiano a beaucoup lu avec Proust, Hemingway, Fitzgerald et bien d'autres), renvoie à la généalogie d'un chien de race. L'article indéfini qui le banalise fait penser à ce fichier central auquel rêve un personnage de Livret de famille, où tous les chiens seraient répertoriés à leur naissance. Si l'écrivain fait ici «semblant d'avoir un pedigree», c'est pour «trouver quelques empreintes et quelques balises» dans le sable mouvant de son passé familial. Quant à être un chien, pourquoi pas? Comme celui que sa mère, «jolie fille au cœur sec», négligeait et qui s'est jeté par la fenêtre: «Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui.» Presque à la fin du livre, Modiano réunit dans l'amour des chiens son frère Rudy (sa seule vraie famille) et son maître Raymond Queneau.

Venue d'Anvers à Paris pour travailler dans la compagnie de cinéma allemande Continental, sa mère rencontre son père un soir d'octobre 1942. Né d'un père juif toscan établi à Salonique puis au Venezuela et enfin à Paris, Albert Modiano est livré à lui-même dès son adolescence et vit de petits trafics. Pris dans une rafle, il s'échappe grâce à une panne de minuterie et mène ensuite une existence semi-clandestine, même après la guerre. D'où l'immense effort de mémoire de son fils pour établir, sinon sa généalogie, du moins des vestiges de celle-ci en citant des noms de lieux et surtout de nombreuses personnes, plus ou moins louches, qui apparaissent comme autant de fantômes d'un passé incertain.

Très vite, ses parents se séparent tout en continuant d'habiter à la même adresse, au 15, quai de Conti. Une mère en tournée, un père qui se désintéresse d'eux: Patrick et son petit frère Rudy sont mis en pension à Biarritz, où ils sont baptisés tardivement en l'absence de leurs parents, puis à Jouy-en-Josas. En 1957, Rudy meurt et ce deuil poursuit l'écrivain qui lui dédiera ses huit premiers livres. Quand son père, remarié avec une fausse Mylène Demongeot qui le déteste, fait démolir l'escalier intérieur reliant les deux étages de l'appartement du quai de Conti, Patrick retrouve dans les gravats leurs livres d'enfants et des cartes postales adressées à Rudy depuis le sinistre internat d'Annecy où son père l'a exilé.

S'il ne dit rien des blessures affectives que lui a infligées sa mère, Modiano ne peut oublier le mutisme (à «décourager dix juges d'instruction») ni la dureté de son père, qui l'a dénoncé comme voyou à la police et a voulu se débarrasser de lui en le faisant incorporer dans l'armée contre son gré. Pourquoi redire tout cela, près de trente ans après la mort d'Alberto Modiano, volatilisé en Suisse au moment où paraissait son premier livre? L'écrivain, qui aura 60 ans en juillet prochain, ne renie pas ce passé délétère dont il est issu: c'est sur «ce terreau – ou ce fumier» – qu'il a fait pousser tant de fleurs fraternelles, à l'image de Dora Bruder (récemment réédité en poche dans La Bibliothèque de Gallimard, avec une lecture de Bruno Doucey). Comme pour combler un vide par la fiction, donner une sépulture et un nom à d'autres que lui.>> par Isabelle Martin, Le Temps,15 janvier 2005


Un Pedigree : le mystère Modiano, par Louis-Bernard Robitaille
<< À 60 ans, l'«anachorète» de Saint-Germain-des-Prés raconte son enfance et ses parents dans un récit de 122 pages. Ironie, sécheresse et détachement: un chef d'œuvre!

Depuis trois ou quatre décennies, Patrick Modiano a un fan club fidèle, pour ne pas dire des sectateurs, qui n'en finissent pas de s'extasier sur l'atmosphère indéfinissable, vénéneuse et ambiguë, qui se dégage de ses livres. C'est un écrivain «grand public» et à grand tirage, mais que l'intelligentsia parisienne ne parvient pas à traiter de haut: car il y a indéniablement un style Modiano. Et, à travers ce style allusif, tout en faux-fuyant et en clair-obscur, dans ces récits peuplés d'agents doubles, d'escrocs et de fantômes, un irréfutable fond de vérité.

À près de 60 ans, qu'il aura en juillet prochain, Modiano le personnage est en quelque sorte la preuve ambulante de l'authenticité de son œuvre. Et ce minuscule récit autobiographique de son enfance tout juste publié, Un Pedigree, en est pour ainsi dire le constat. Précisons tout de suite que c'est un véritable bijou, écrit comme on ferait une déposition à la police: «Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation.» Et un peu plus loin: «Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree.»

Ainsi que l'écrit Libération, ce Pedigree est comme «un viatique» permettant de faire ou de refaire le voyage à travers l'œuvre de Modiano. Parents plus qu'incertains, eux-mêmes sortant de cette période incertaine des années 40-44 à Paris: «La nuit de l'Occupation, c'est la nuit originelle dont je suis sorti», a-t-il déjà expliqué.

Au milieu de cette nuit, son père, né à Paris dans une famille juive de Salonique, de lointaine origine toscane: il change de nom, de papiers, de domicile, frôle l'arrestation, s'en tire. Il a l'air de se livrer à de mystérieux trafics, ou à des commerces douteux, dont on ne connaîtra jamais le fin mot. Sa mère, artiste de théâtre et de music-hall à la carrière modeste et en dent de scie: «C'était une jolie fille au cœur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow mais elle ne s'occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec lui. Le chow-chow s'était suicidé en se jetant par la fenêtre.»

Modiano raconte une enfance grise et incertaine, qui se passe entre les querelles et le divorce des parents, quelques déménagements, les allées et venues d'un père qui paraît toujours à l'affût d'un coup d'argent et qui est toujours à court d'argent, les crises et les fantaisies d'une mère en quête de travail ou d'un fiancé. Les deux se mettent d'accord pour le placer pendant des années dans des pensionnats-prisons.

Sans doute Patrick Modiano, beau jeune homme très grand et longiligne plaisant énormément aux dames, avait-il également ce grain de bizarrerie qui a fait la différence: car après tout, d'autres que lui ont été mis dans d'horribles pensions et ont eu des parents volages et divorcés. Ceux-là sont devenus des adultes bien normaux et banals. Modiano, lui, est resté un authentique bizarre.

Pour la sortie de ce dernier opuscule, le brillant scénariste de Lacombe Lucien et de Bon Voyage (de Rappeneau) a décidé de suivre jusqu'au bout sa pente naturelle: plus une seule interview, pas le moindre quart de rendez-vous avec des journalistes ou quelque professionnel que ce soit du milieu littéraire. «C'est peut-être mieux comme ça, dit Hélène de Saint-Hippolyte, chef du service de presse chez Gallimard. Pour ses livres précédents, on parvenait de temps à autre à lui arracher un rendez-vous ici ou là. Le plus souvent, il annulait à la dernière minute, ou alors il y allait, mais c'était une vraie torture, pour lui et pour le journaliste d'ailleurs.» Beaucoup se souviennent des rares et angoissantes prestations de Modiano chez Bernard Pivot, où les phrases, à peine commencées, butaient aussitôt sur des mots qui devenaient des onomatopées progressivement inaudibles. «Je pourrais essayer de vous arranger un rendez-vous avec lui, m'avait dit il y a quelques années un autre attaché de presse, mais je vous le déconseille: son malaise est communicatif, et très dérangeant.»

Par le plus grand des hasards, l'écrivain et journaliste Pierre Assouline avait un temps fréquenté le romancier muet: «En fait, je lui avais demandé par courrier un renseignement sur Emmanuel Berl et je n'avais jamais eu de réponse. Un an et demi plus tard, je le retrouve sur le plateau d'Apostrophes, et il me dit, mais justement, j'ai le renseignement que vous avez demandé. On a sympathisé, on s'est revus, et on a même pris des vacances familiales, un été, à Évian. C'était il y a près de 20 ans. Mais son côté solitaire s'est aggravé. Il fallait, pour le voir, non pas téléphoner, mais envoyer un fax pour lequel on n'avait pas de réponse. J'ai fini par lui dire: tu me téléphones quand tu veux me voir. Modiano vit toujours rue Bonaparte, près du Luxembourg, avec femme et enfants. Il va dans les bibliothèques, lit, ne voit personne. Et personne ne l'embête: c'est la preuve qu'on peut vivre comme un anachorète en plein Saint-Germain-des-Prés. »

Chez Gallimard, il arrive qu'on lui parle au téléphone, à l'occasion d'une sortie. Il termine toujours en disant: «On se voit la semaine prochaine?» Simple formule de politesse jamais suivie des faits. Mais chez Gallimard, au rayon des bizarres, on a beaucoup plus fort en magasin: un certain Réjean Ducharme, à qui son éditeur Roger Grenier n'a jamais parlé, fût-ce au téléphone. En comparaison, Patrick Modiano n'est qu'un éternel jeune homme juste un peu timide.>> Louis-Bernard Robitaille,cyberpresse.ca, 16 déc 2005

Un Pedigree de Patrick Modiano (anonyme)
<< Patrick Modiano revient sur sa jeunesse confuse dans un récit autobiographique. Chef-d’œuvre d’épure et de distance, Un pedigree est le constat clinique d’un écrivain face à la vie qui a cessé d’être sienne, quarante ans plus tôt.
Ecrivain de l’errance, de l’égarement, de la quête de l’identité, Modiano n’avait jamais évoqué sa jeunesse. Sur ses débuts de romancier, son mariage, dont Raymond Queneau fut le témoin, la naissance de son premier enfant, il avait rédigé un irréprochable Livret de famille. Les années antérieures demeuraient dans l’ombre. Seule se devinait en creux, dans une suite de romans singuliers, obsédants, cette période opaque de l’enfance où se sont succédés des lieux, des événements, des portraits en décomposition. Car qui fut-il au juste, ce narrateur arpentant sans relâche sa mémoire, comme une rue aux boutiques obscures où l’on trébuche à chaque souvenir, et dont on cherche à s’extraire comme d’une impasse, du fond de l’amnésie ? Longtemps, l’écrivain a préféré à l’exactitude des noms les pseudos improbables, les enseignes floues. Avec Un pedigree, les figures s’ancrent dans la réalité, se gravent sur les murs, deviennent un temps repères, pour mieux retourner à l’oubli. Dans l’intervalle, plaques et patronymes auront suffi à l’auteur pour cerner son objet, en désigner la réalité jusqu’alors innommable.
Né en août 1945 à Boulogne-Billancourt, Patrick Modiano fut négligé par ses parents dès ses premières années. Son père, Albert, personnage effacé, énigmatique, avare de tendresse et d’argent, mène ses affaires dans le plus grand secret. Sa mère comédienne d’origine flamande, abonnée aux petits rôles sans avenir, brille essentiellement par son absence et le désintérêt que lui inspirent ses rejetons. Patrick et son frère Rudy seront refourgués dès que l’occasion s’en présentera, à des relations douteuses, à des pensions austères aux senteurs d’orphelinats. De cette ascendance de prête-nom, de cette parenté usurpée, presque malhonnête, Modiano narre la résurgence. Son constat, semblable à un curriculum vitae, comme il le stipule lui-même, laisse poindre de l’enfance les résidus infimes et les menus détails, enfin parvenus à la maturité du dicible - ou à sa saturation.
Méthodiquement, le narrateur d’Un pedigree rapporte les faits, décline les identités. De leur passé sous l’Occupation, où Albert Modiano, juif originaire de Toscane, travaillait sous une double identité dans le marché noir, fuyant au gré des rafles et des dénonciations, ses parents ont conservé quelques relations louches, inquiétantes. Fantômes de la grande époque où escrocs en costumes rayés, amateurs de petits trafics et déclassés en tout genre se croisaient Quai de Conti, dans leur appartement. Patrick n’y fut jamais plus qu’un visiteur : ses années de scolarité sont partagées entre l’internat de Jouy-en-Josas et le collège Saint-Joseph de Thônes, vacances comprises. Quelques fugues viendront rompre ce quotidien de pensionnaire délaissé : échappées belles à Paris, plongées dans les livres, évasions des premières amours.
La vie familiale - ou prétendument telle -, n’est qu’une succession de convocations fallacieuses, de renvois autoritaires, de rendez-vous manqués. Ceux d’un père ne recevant jamais son propre fils à domicile, toujours dans des cafés, pour de violentes mises en demeure, des sommations de départ immédiat, au nom des études, ne serait-ce que pour l’internat situé au bout de la rue. Autant de réminiscences exposées avec la froideur et la distance qu’inspire à l’adulte le sentiment du révolu. Patrick enfant n’est plus qu’un double disparu dont Modiano tente de se souvenir, de parachever le deuil. L’exercice est pénible et le ton, monotone, semble parfois à la limite de l’épuisement. Sous son allure de procès verbal, dénué d’émotion et de nostalgie - à l’exception des passages évoquant la mort soudaine de Rudy, toujours dans l’indifférence parentale -, Un pedigree est l’œuvre d’un labeur intime, sensible, éreintant. L’universelle et talentueuse tentative d’un homme sondant la pénombre, en mal de lumière.>> (anonyme) 11 mai 2005, site Culturofil,

 

Un Pedigree Patrick Modiano ôte le masque par Anna Bitton
Voilà presque quarante ans que Patrick Modiano traque, à travers ses romans, les spectres des années noires. Dans Un pedigree, publié en janvier, il a pour la première fois dévidé son curriculum vitae. Pour L’Histoire exclusivement, l’écrivain a accepté d’en parler. Portrait exceptionnel.

La longue porte de bois s’ouvre lentement. L’homme se cache derrière, immense silhouette hésitante (1,98 m) qui se recroqueville comme pour ne pas être cinglée par les vents de la vie. Patrick Modiano. Le voici, enfin, en chair et en os, en maturité, en maladresse, en paroles, aussi, cet écrivain si secret. « Qui es-tu, toi, voyeur d’ombres ? » se retient-on de l’apostropher en empruntant les mots de Dylan Thomas que Modiano a lui-même placés en épigraphe à Villa triste, son quatrième roman, paru en 1975. Trente ans et presque autant de livres plus tard, le romancier de la NRF célèbre pour ses circonvolutions vespérales parmi les spectres de l’Occupation tente de répondre. « M. le Modi » vient de « déposer » sa vie, au sens policier, dans son dernier ouvrage, Un pedigree. Pour la première fois, son « je » n’est pas un autre. Parce qu’il juge trop « débraillée » l’autobiographie, la sienne a la sobriété cruelle d’un relevé cadastral et patronymique de 122 pages. Sans pathos, sans introspection, sans complaisance. De-ci, de-là, la prose est entrecoupée de précipités poignants, où pointe une pitié, où s’esquisse une tendresse.
Certes, le livre ne révèle rien de sa vie qui n’ait précédemment été éparpillé, romancé. Mais il en donne les clés. Et si d’ordinaire ce romancier qui déteste autant être interprété que jouer les exégètes de son œuvre se forçait à donner quelques interviews, cette fois, rien. Une exception, une seule, pour L’Histoire, que l’écrivain a reçu chez lui, dans le VIe arrondissement de Paris.
« Ce livre restitue quelque chose comme une ligne mélodique. En parler, c’est briser la ligne », nous confie-t-il pour justifier ce silence médiatique, comme s’il commentait une prose qui lui serait étrangère. Le grand homme ébauche un sourire, puis un autre. Il rit, même. Se prend au « je ». Et parle !
É videmment, les phrases s’interrompent, les mains forment des entrelacs tortueux, le sourcil se soulève d’un air désolé : « C’est difficile à dire… » Pour peu qu’on le laisse errer dans ses silences, la parole se délie. On comprend mieux pourquoi sa femme, Dominique, pourfend la légende qui voudrait que son époux fût bègue : « Il recherche toujours la pensée la plus précise, comme un type qui ajuste sans arrêt un microscope. »
Mais plus l’écrivain parle de lui, moins il en dit. Est-ce si différent quand il écrit ? « Dans Un pedigree, affirme-t-il, l’épure permet de créer un sentiment de non-dit, de blanc. Pour donner cette impression d’absence, que j’ai tellement connue. » Ce manque de mots, d’amour, sourd dans le procès-verbal que Patrick Modiano dresse de ses vingt et une premières années, vécues « en transparence » jusqu’à l’écriture de La Place de l’Étoile, son premier livre, sa deuxième naissance.
Dès la parution, en 1968, de ce pamphlet fantasmatique, très vite couronné de prix, Patrick Modiano polarise ses obsessions sur sa « préhistoire », la période qui précède sa naissance, le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt : l’Occupation. Il n’a jamais écrit « Vichy ». On se demande même si ce n’est pas lui qui a commencé de mettre un O majuscule. « Les lumières crépusculaires de cette époque sont pour moi ce que devait être la Gironde pour Mauriac ou la Normandie pour La Varende : c’est de là que je suis issu. »

La langue lui permet « d’être bien sûr de sa nationalité »

Le jeune Modiano, beau comme un dieu diaphane et mélancolique, ne se reconnaît pas dans la génération de ses pairs soixante-huitards. Il se voit, sinon en étranger, du moins en « Français de hasard ». Un hasard qui n’eût jamais été, pense-t-il, sans l’Occupation : la rencontre d’Albert Modiano, un affairiste juif opérant pour des officines affiliées à la Gestapo, contraint à la clandestinité, avec une jeune première flamande, Louisa Colpeyn, réfugiée à Paris. Le fruit de cette union a priori « inconcevable » sera l’écrivain de cette souillure originelle, matricielle.
Moitié juif moitié flamand, il est baptisé. La loi talmudique ne le fait pas juif, mais juif il est aux yeux des antisémites. Il est l’écrivain étoilé. Celui qui, si on lui demandait, comme au jeune homme de son premier roman, où se trouvait la place de l’Étoile, pourrait encore hésiter à montrer le côté gauche de sa poitrine. Celui qui écrit pour savoir où elle est, son étoile. Dans un français classique. La langue est son ancrage, son amarre, qui lui permet « d’être bien sûr de sa nationalité ».
Déraciné. Ainsi se vit l’écrivain. De tradition, il n’a point. De famille, pas davantage. Le père a cherché à expédier son fils le plus loin possible, chez des amis, dans des pensionnats, puis il a disparu de sa vie en 1966, après avoir tenté de l’enrôler de force dans l’armée. Il meurt sans que Patrick ne l’ait revu, en 1977, un an avant la parution de Rue des boutiques obscures, le premier livre dédicacé au père, l’année du Goncourt, aussi. Entre-temps, Modiano fils lui a écrit. En vain. Il l’a cherché des heures durant à la Salpêtrière. En vain.
Il ne cherchera pas sa mère. Elle n’a jamais été là. Il la sait vivante, mais « ce n’est pas quelqu’un de gentil. » On aimerait en savoir plus. Il ne trouve pas les mots.
Des décennies, un mariage et deux superbes filles n’y ont rien fait, la douleur de Patrick Modiano est encore à vif : « Je n’ai jamais été un fils », assène-t-il dans Accident nocturne. La vie ne lui a pas donné le loisir d’être un frère longtemps. Rudy, son cadet de deux ans, est mort en 1957. La seule chose qui, certifie-t-il, le « concerne en profondeur ».

Une culpabilité sourde vis-à-vis du passé

Il n’en parle quasiment jamais, « pour ne pas le trahir » ; les années de plomb, en revanche, il les hante et les arpente. Passé les romans de jeunesse, il traque le mystère de ses origines dans un style de plus en plus dépouillé. Les arrestations du père font figure de scènes centrales, presque primitives, de l’œuvre. Albert Modiano fut raflé un soir de février 1942 dans un restaurant, il s’échappa en profitant d’une minuterie éteinte. Dénoncé par « quelqu’un », il fut arrêté une deuxième fois, en 1943, puis libéré par « quelqu’un ». L’écrivain assure aujourd’hui qu’« il y eut six ou sept arrestations ». Il n’a de cesse, à force de spéculations, d’enquête, de poursuivre ce père fantomatique qui incarne l’Occupation.
« Comme s’il voulait reprendre à son compte un passé trouble d’où il tire ses origines » (Les Boulevards de ceinture). Un passé vis-à-vis duquel il éprouve une culpabilité sourde. Comme s’il avait participé à un crime « en qualité de complice ou de témoin, je ne pourrais pas vraiment le dire ». Parce que le roman familial croise l’histoire nationale, la quête du père est une quête de l’histoire de la France des années 1940. Patrick Modiano écrit l’histoire, la sienne, au passé décomposé, puis recomposé. Il se recompose un passé antérieur, un passé intérieur. Il n’est pas historien, mais fut « une des lanternes » d’un des spécialistes de la période, Henry Rousso, qui assure que, s’il n’avait pas lu Patrick Modiano, il n’aurait pas diagnostiqué « le syndrome de Vichy ».
Maniaque de la recension, Patrick Modiano est un romancier qui a du détail, notamment topographique, un soin policier. Un sourcier de l’Occupation qui possède une connaissance stupéfiante de la « petite histoire » des faits et méfaits des acteurs de la collaboration. Après le choc qu’a constitué pour lui, en 1978, le Mémorial de Serge Klarsfeld, il est parti sur les traces de victimes anonymes auxquelles il donne, sous sa plume, une sépulture digne, comme la jeune Dora Bruder. Il découvre l’avis de recherche en 1988. Le livre éponyme, majeur et inclassable, paraît en 1997. Entre-temps, neuf ans de quête, de fichiers administratifs, comme un historien, tandis que s’élabore, à l’échelle nationale, le concept de « devoir de mémoire », dont il fut l’un des promoteurs avant la lettre. Chez Patrick Modiano, toutefois, comme l’explique Henry Rousso, « l’Occupation a perdu tout statut historique ». Elle est mythique. L’intéressé s’en est expliqué : « La condition humaine est condensée dans des périodes comme celle-là. Le point de vue métaphysique me trouble plus que le point de vue historique. »
Si le cinéphile qui n’a pas fait d’études, l’angoissé qui redoute la psychanalyse a réussi à devenir un grand écrivain français bardé d’honneurs, s’il est aimé des Français, donc, c’est précisément parce qu’il restitue au pays son malaise, son trou noir, son « syndrome de Vichy ». Mieux, il l’incarne. Étranger à sa beauté, il n’est pas plus sensuel qu’épicurien. « Un écrivain est quelqu’un qui n’existe pas », proclamait-il en 1978 (Elle du 23 octobre.) A force d’être floutée, l’image prend la forme qu’on lui donne. « Méfiez-vous, vous devenez le reflet de ce qu’on voudrait que vous soyez », lui a un jour lancé Philippe Sollers sur le plateau d’« Apostrophes ». Avec Un pedigree, Patrick Modiano s’est confronté à l’original. Voilà longtemps qu’à chaque roman il prétendait espérer que c’était le dernier de la série, « pour solde de tout compte », qu’il allait, enfin, pouvoir commencer une autre vie, la sienne. Un pedigree pourrait signer cette troisième naissance, après la naissance civile, en 1945, et la naissance littéraire, en 1968. Après quarante ans passés à se construire une identité avec celles des autres, peut-être l’écrivain est-il revenu du voyage au bout de ses nuits. A soixante ans, il serait temps. De ne plus ressembler à un vieux jeune homme dont les gens, mi-fascinés, mi-compatissants, parlent comme d’un « garçon ». Patrick Modiano est un monsieur. Et il aime rire. Puisse-t-il s’en convaincre tout à fait. Anna Bitton
, in Histoire-Presse, n° 299.


Modiano sur les traces de Patrick, par Bernard Pivot, Journal du Dimanche, (02 janvier 2005)

<< Flamande, la mère de Patrick Modiano, est arrivée à Paris, en juin 1942, dans les bagages des Allemands. Elle espérait que le cinéma lui offrirait de beaux rôles. Toute sa vie, elle ne sera qu'une comédienne de complément, principalement au théâtre. « C'est une jolie fille au cœur sec », écrit son fils, soixante ans plus tard. Elle ne s'est pas plus occupée de lui que de son chow-chow, offert par son fiancé de l'époque. Le chien s'est suicidé en se jetant par la fenêtre. N'espérons pas de Patrick Modiano qu'il nous dise s'il fut tenté par la même extrémité. On va voir qu'il y avait de quoi. Il se contente d'écrire qu'il se sent très proche du chow-chow et qu'il est très touché de le voir sur des photos.
Juif né à Paris, le père de Patrick Modiano vivait déjà d'expédients et de trafics quand la guerre a éclaté. Il a continué dans le marché noir. Sous un autre nom pour cacher ses origines à l'occupant nazi. Arrêté deux fois, deux fois il a recouvré la liberté, d'abord par l'évasion, ensuite grâce à une protection de choix. Il était habile et il avait de la chance. Sans pour autant jamais parvenir à décrocher l'eldorado. A la Libération, la police l'a recherché, non plus pour ses opinions, mais pour ses activités. Patrick Modiano a dû être conçu pendant cette nouvelle période de camouflage. Il est né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt.
Les lecteurs de Modiano, fascinés par ses romans qui sont autant de plongées dans un passé trouble et jamais totalement déchiffrable, se posent tous et toujours la même question : pourquoi ces personnages louches, ces intermittents de l'Histoire, ces victimes dont on perd la trace, ces enquêtes sur des destins bizarres, ces filatures dans les rues de Paris, ces voyages d'incertitude et d'oubli, ces feuilletons qui tournent court ? Pourquoi l'amour comme une énigme dans le mystère général ?
Bien des réponses sont dans ce petit livre, Un pedigree. Modiano y raconte ses vingt et une premières années. Dans un livre portant presque le même titre, Georges Simenon relatait son enfance jusqu'à l'âge de 16 ans mais, pour décourager les chicaneurs, il avait rangé son Pedigree parmi ses romans. Rien de tel avec le Pedigree de Patrick Modiano, dont le caractère autobiographique est revendiqué. Quels fantômes, porteurs des noms des amants, maîtresses, amis, clients, rencontres, etc, de ses géniteurs, viendraient le poursuivre en justice ? D'ailleurs, quelque-fois, rarement, il ne donne que la première lettre du nom. La seconde épouse de son père, il l'appelle « la fausse Mylène Demongeot ». Elle hait Patrick et pousse son père à se débarrasser de lui. Souvent, il fait précéder le nom d'un comparse de l'adjectif « certain », qui exprime l'étrangeté ou le dédain. Un certain Moranski, une certaine Suzy Prim...
Car on retrouve l'enquêteur professionnel Patrick Modiano, celui qui interroge les registres, les archives, qui fouille les journaux, qui questionne l'air du temps. Sauf que, pour ce livre-ci, c'est sans nostalgie, sans regret. Mais non sans émotion, même s'il la cache derrière des phrases rapides, sèches. La mémoire ne lui restitue qu'une enfance solitaire, blessée, privée d'attention, plus encore d'amour. Sa mère l'ignore, son père l'expédie le plus loin possible. Mais qui étaient donc cette femme dure, coléreuse, toujours dans la dèche, et cet homme « qui aurait découragé dix juges d'instruction » et qui veut toujours l'enfermer dans des pensionnats, au commissariat de police, à l'armée ? Ce n'est pas l'écrivain qui mène ici l'enquête, mais le fils, le rejeté, le banni. Il ne leur en veut pas. Il s'efforce de les comprendre.
On découvre un Patrick Modiano insoupçonné. Qui, pour les revendre, vole des livres rares dans des bibliothèques ou chez des particuliers. Qui, à 15 ans, plaque ses camarades en stage d'anglais à Bornemouth pour fuguer à Londres. Qui fait le mur d'un collège parce qu'il est amoureux « d'une certaine Kiki Daragane ». Qui, rebelle, fuit le lycée de Bordeaux où son père, une nouvelle fois, a voulu l'exiler.
Il y avait matière à écrire un gros livre de souvenirs. Tout autre que Modiano se serait étendu avec complaisance sur une jeunesse triste, ballottée ; aurait écrit des morceaux de bravoure sur les querelles et scandales de personnages toujours en sursis, dans une « drôle d'époque entre chien et loup » ; aurait rempli avec efficacité les trous de la mémoire et de l'enquête. Modiano, lui, se contente de dire le plus simplement possible ce dont il se souvient et ce qu'il a découvert après recherches. Pas de fioritures ou de digressions. Pas de commentaires, par exemple, sur ses lectures. La liste des ouvrages qu'il a lus à tel ou tel âge, c'est tout.
De ce livre-constat, de cette relation implacable, d'où toute littérature est exclue, mais dont toute la littérature de Modiano s'est inspirée, ¬ livre capital, donc ¬ émane un charme étrange, délictueux. La musique de jazz des films des années cinquante et soixante. C'est noir, c'est tendu, c'est risqué.
Mais, à 21 ans, Patrick Modiano écrit La Place de l'Etoile. Il avait eu l'impression jusqu'alors de vivre la vie d'un autre. Il chasse enfin son passager clandestin. L'écriture lui procure une autre identité. Il devient le Modiano dont nous aimons lire les livres depuis bientôt quarante ans.>> Patrick Pivot © Journal du dimanche.



Modiano, l'homme sans pedigree, par Georges Guitton
Sa vraie vie commence à 21 ans, après l'enfance et l'adolescence racontées dans ce livre, quand il se met à écrire son premier roman
Récit. Dans un livre autobiographique, le romancier évoque
son enfance et son adolescence.
« Je suis né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, 11, allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connu à Paris sous l'Occupation. » Dans Un pedigree, Modiano, l'homme aux vingt romans, raconte sa vie pour la première fois. Depuis La place de l'Étoile en passant par La rue des boutiques obscures, le romancier avait constitué un univers flou, poétique, semé d'énigmes, revisitant sans cesse les rues de Paris, les acteurs de l'Occupation et les troubles de la filiation.
On devinait tout ce que ces histoires avaient à voir avec la vie même de l'auteur. Un pedigree confirme. Le livre étale ses 21 premières années. Étale n'est pas le bon terme, car ici on ne trouve ni étalage ni étalement. D'une pointe sèche et sans larme, l'auteur énumère les noms des lieux et des personnes qui ont marqué son enfance : André Gabison, Gordine Sacha, Jacques Chatillon, Adonis Delfosse... « Que l'on me pardonne tous ces noms et d'autres qui suivront, avertit l'auteur. Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. »
Les parents de Modiano - elle, actrice de seconde zone, lui, homme d'affaire véreux - sont des monstres d'égoïsme et d'inconséquence. Ce que nous raconte l'écrivain est évidemment une « enfance malheureuse », partagée entre la dèche intégrale et la frime grand'bourgeoise. Il raconte sans cri ni pathos, en se cantonnant à la surface des souvenirs. « Rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. »
Sa vraie vie, après les rigueurs du pensionnat, la délinquance passagère, la rupture avec les parents, commence à 21 ans quand il se met à écrire son premier roman. Ce qu'au fond, il ne cesse de faire depuis quarante ans. Il aura fallu aussi tout ce chemin pour qu'avec Un pedigree, il finisse par revenir aux sources. Et le plus étonnant, dans ce livre qui, pour la première fois prétend raconter le vrai, c'est qu'il se lit comme un vrai roman de Modiano. C'est-à-dire délicieusement.
Georges GUITTON.

Un filigrane de souffrance par Jean-Jacques Nuel

"Encore un Modiano ? Oui, mais pas le énième et même roman (qui me séduit d’ailleurs chaque fois, me happant dans son mystère). Un pedigree est un morceau d'autobiographie sans fioritures, un relevé de souvenirs que le seul fil chronologique permet d’ordonner. Modiano met à jour, par un constat net et sobre, le filigrane de souffrance présent dans chacun de ses romans. Cette souffrance, c’est l’enfance, l’adolescence, cette immense période qui va jusqu’à sa majorité, les vingt-et-un ans d’alors - et qui se clôt, se résout dans l’écriture et la publication de son premier ouvrage. Devant ce gâchis, on pense à un autre auteur, Michel Houellebecq, dont Les particules élémentaires sont, à travers les vies des deux demi-frères Bruno et Michel, le récit à peine transposé d’une enfance malheureuse, loin de parents sans amour, détruite par une mère d’un égoïsme féroce.
De la figure centrale de la mère, actrice sans gloire (quelques petits rôles au théâtre et au cinéma, la misère quotidienne entre échecs et désillusions), Modiano dresse un terrible portrait : « C’était une jolie fille au cœur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow mais elle ne s’occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s’était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu’il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui. »
Entre la mère et le fils, aucune relation d’amour ou de confiance ne pouvait s’établir (« Je me sentais toujours un peu sur le qui-vive en sa présence »), l’auteur ne se rappelle aucun geste de tendresse ni de protection, et n’a jamais réussi à désarmer l’agressivité et le manque de bienveillance qu’elle lui aura toujours témoignés. « Jamais je n’ai pu me confier à elle ni lui demander une aide quelconque. Parfois, comme un chien sans pedigree et qui a été un peu trop livré à lui-même, j’éprouve la tentation puérile d’écrire noir sur blanc et en détail ce qu’elle m’a fait subir, à cause de sa dureté et de son inconséquence. Je me tais. Et je lui pardonne. Tout cela est désormais si lointain… »
Le pardon à ses parents, le seul moyen d’avancer dans sa propre histoire, de se libérer du poids amer du passé. Les relations avec le père, toujours en fuite, entre deux affaires, comme en cavale, sont aussi difficiles. « Je ne lui en voulais pas et, d’ailleurs, je ne lui en ai jamais voulu. » Dans une autre vie, ou s’ils s’étaient connus plus tard, les choses auraient pu être différentes : « Il aurait été ravi que je lui parle de littérature, et moi je lui aurais posé des questions sur ses projets de haute finance et sur son passé mystérieux. Ainsi, dans une autre vie, nous marchons bras dessus, bras dessous, sans plus jamais cacher à personne nos rendez-vous. ». Dans le souvenir du romancier âgé, l’image du père est moins altérée, moins négative que celle de la mère - Patrick Modiano ayant même le regret de lui avoir envoyé une lettre ironique qui a précipité leur rupture définitive - comme si l’absence du géniteur, due en partie à une vie clandestine et aventureuse, à une vie somme toute assez romanesque, était moins violemment ressentie que la cruelle indifférence de la mère, pour laquelle il n’est qu’une chose gênante, dont elle se débarrasse chez des amis ou dans les pensionnats. Et cette famille si imparfaite n’existe pas longtemps, puisque après la naissance de leurs deux enfants, les parents se séparent, chacun vivant de son côté, entre amants et maîtresses.
« Mon père et ma mère ne se rattachent à aucun milieu bien défini. » Modiano cherche ses origines (le titre est une référence à Pedigree, l’autobiographie de Simenon), une généalogie qui a des racines dans toute l’Europe et même dans d’autres continents (la mère, Flamande, venant de Belgique ; le père, originaire de Salonique, d’une famille juive de Toscane établie dans l’empire ottoman, dispersée à Londres, Alexandrie, Milan, Budapest, Paris, le Vénézuela) ; il cherche aussi l’origine de son trouble, cette douloureuse incertitude qui est sa source d’inspiration.
Le lecteur fidèle de Modiano retrouvera le fameux épisode du 8 avril 1965, déjà évoqué dans Dora Bruder : sa mère le force à aller réclamer de l’argent à son père, qui habite dans le même immeuble, un étage au-dessus. La nouvelle femme de son père, « la fausse Mylène Demongeot », téléphone à la police. Patrick est embarqué dans le panier à salade jusqu’au commissariat, où son père l’accuse de faire du scandale et le traite de « voyou ». D’autres évènements figuraient dans les derniers romans, La petite bijou et Accident nocturne. Le séjour à Jouy-en-Josas, ou à Biarritz l’accident du garçon renversé à la sortie de l’école par une camionnette et qui se voit transporté chez les sœurs, où il découvre le vertige de l’éther qu’on applique pour l’endormir, l’éther qui aura cette propriété de lui rappeler une souffrance et de l’effacer aussitôt, sensation mêlée à jamais de la mémoire et de l’oubli. La mort du frère cadet, à peine notée car la douleur est plus forte que les mots, les longues années de pensionnat (un voisin de dortoir « sans nouvelles de ses parents depuis deux ans, comme s’ils l’avaient mis à la consigne d’une gare oubliée »), ces pensionnats religieux, d’une rigidité militaire, où il est interdit de lire Le blé en herbe de Colette ou Mme Bovary, lectures subversives, les premiers livres découverts, le désir d’écrire…
On se croirait souvent dans un roman de Modiano… l’incertitude sur les identités (le père ayant plusieurs noms et pièces d’identité, en partie pour échapper aux contrôles policiers sous l’Occupation et dissimuler sa qualité de juif, en partie pour se livrer à des trafics douteux, marché noir puis combinaisons hasardeuses avec des comparses louches, « demi-monde ou haute pègre »), litanie de noms de personnes disparues, litanie de noms de rues, individus ballottés par les courants de l’histoire et de l’émigration, incertains, troubles, rencontres de hasard comme celle de ses parents « deux papillons égarés et inconscients au milieu d’une ville sans regard », époque entre chien et loup, les rendez-vous dans les cafés au petit matin, dans la lumière crue des néons. « Les périodes de haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier. »
On a beaucoup parlé du style de Modiano, dont la grande sobriété, le retrait (une autre parenté avec Simenon) permet à l’histoire (trouée) et au décor (brumeux) de s’installer sans entrave, de prendre possession lentement mais sûrement du lecteur. Dans Un pedigree, le style est encore plus dépouillé qu’à l’ordinaire, comme pour épouser les faits, les réduire à un procès-verbal – et retenir l’émotion, la tenir à distance pour parvenir à extirper le passé douloureux, des bribes de réel. Parfois, l’auteur veut aller vite, ne pas s’arrêter, la voix se fait précipitée, car il craint de ne pas avoir le courage d’aller jusqu’au bout. Cette vie, lui semble-t-il, n’était pas la sienne. Modiano réussit à traduire cette impression, que nous avons tous connue, de vivre une vie en restant immobile, sans y avoir la moindre part de volonté, de la subir, comme si le décor et le temps défilaient derrière nous, acteurs figés devant un écran d’images en mouvement.
« A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. Je n’ai rien à confesser ni à élucider et je n’éprouve aucun goût pour l’introspection et les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l’intérêt. Et même, j’essayais de trouver du mystère à ce qui n’en avait aucun. » La démarche du créateur n’a rien à voir avec celle de l’analyste. Ce livre n’est pas une cure psychanalytique, une vérité dévoilée à l’auteur qui pourrait désormais – le passé véritablement décrypté et dépassé - écrire autre chose ou ne plus écrire, repartir sur d’autres bases. Modiano ne cherche pas à guérir, après 40 ans d’écriture. Il jette les mots d’une chose inépuisable, le souvenir revient, se renouvelle comme un niveau d’eau dans le sable. Ce dernier livre projette une lumière plus crue, sans l’artifice de la fiction, sur une douleur que l’écrivain n’a pas fini de vivre et d’épuiser, de transfigurer dans de nouvelles sommes romanesques. Le génie de Modiano, c’est, tout en ressassant cette histoire personnelle, ce drame du manque d’amour, cette quête angoissée et impossible des origines, d’en faire une image de l’humanité entière, d’une condition humaine où rien n’est sûr, où rien n’est assuré". (
http://nuel.hautetfort.com/archive/2005/05/20/un_filigrane_de_souffrance.html)


La disparition, par Pierre Lepape
"Hier ist kein Warum » : Ici, il n'y a pas de pourquoi. Primo Levi raconte qu'un gardien SS, dès son arrivée à Auschwitz, lui enseigna ainsi la loi du camp. Il n'y a pas davantage de « pourquoi » pensable, rappelle Claude Lanzmann, l'auteur de Shoah, à la destruction de six millions de juifs. Il y a des explications multiples, sociologiques, économiques, psychanalytiques, religieuses qui, séparément ou croisées, ne suffisent jamais à déduire le fait de l'extermination. La raison bute. Il arrive même qu'elle se fasse une raison de son incapacité à comprendre : elle affirme alors que le génocide est aberration pure, anomalie historique, instant de démence unique dans le déroulement explicable du temps. Ce qui a entre autres avantages celui de débarrasser les bourreaux et leurs complices du poids de leur responsabilité. Entre les deux écueils, la rationalisation et l'irrationalisation, la voie est étroite.
Les Temps Modernes, la revue fondée par Sartre et que dirige aujourd'hui Lanzmann, s'efforce de l'emprunter en analysant le succès remporté partout dans le monde et notamment en Allemagne par le (mauvais) livre de Daniel Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler (1). On y rappelle la formule de Raul Hilberg qui résume de manière terrible la logique historique de l'antisémitisme occidental : « Les missionnaires de la Chrétienté avaient dit : vous n'avez pas le droit de vivre parmi nous en tant que Juifs. Les chefs séculiers qui suivirent avaient proclamé : Vous n'avez pas le droit de vivre parmi nous. Les Nazis allemands à la fin décrétèrent : Vous n'avez pas le droit de vivre (2). » Lanzmann y souligne aussi que la compassion et l'anathème, si largement pratiqués aujourd'hui, ne sont peut-être encore qu'une ruse de l'histoire pour brouiller les pistes et les enfouir sous l'émotion.
Mais comment écrire sur l'extermination en faisant l'économie de la colère et de la pitié, ces mauvaises conseillères ? C'est la question qui hante toute l'oeuvre de Georges Perec, ce mur fragile de signes édifié autour de l'absence. Perec, en 1963, écrivait, à propos de Robert Antelme : « Dans tous les cas, monotone ou spectaculaire, l'horreur anesthésiait. Les témoignages étaient inefficaces ; l'hébétude, la stupeur ou la colère devenaient les modes normaux de lecture. Mais ce n'était pas cela qu'il s'agissait d'atteindre. Nul ne désirait, en écrivant, susciter la pitié, la tendresse ou la révolte. Il s'agissait de faire comprendre ce que l'on ne pouvait pas comprendre ; il s'agissait d'exprimer ce qui était inexprimable. » Ce « programme » d'écriture est aussi celui de Patrick Modiano.
On a trop écrit sur le charme des livres de Modiano, sur sa trop fameuse « petite musique », sur son art du flou et du trompe-l'oeil et sur les fausses perspectives savamment tracées par ses errances et ses déambulations. Non que ces qualités ornementales et rêveuses, ces délicieux et troublants entrelacs de la fiction soient négligeables, mais parce qu'ils sont l'expression manifeste, l'effet de surface d'un projet beaucoup plus ambitieux : dire l'absence, la rendre présente. Il est nécessaire d'inverser les termes du « cas Modiano ». Il n'a pas choisi pour époque privilégiée de nombre de ses livres la période de l'occupation allemande qu'il n'a pas connue en raison du caractère trouble, ambigu, romanesque de ces temps mêlés. C'est au contraire à cause du trou noir creusé par ce morceau d'histoire que tout, ensuite, devient mystérieux, incomplet, irréel, inexplicable, absurde, insaisissable, fictif. Comme si une pièce de la machine avait disparu et que le monde continuait à tourner, de travers, en s'efforçant de l'oublier.
Dans certains de ses romans, Modiano décrit ce monde d'après. Ses mensonges qui en sont à peine, faute de vérité ; sa mémoire toujours trompeuse, son identité trouée, sa morale à géométrie variable. Il peut même entrer de l'humour et de l'indulgence dans ce tableau : un amnésique n'est jamais complètement responsable de ses actes, et il est permis de sourire de certains de ses comportements. Plus à plaindre qu'à blâmer. Dans d'autres, La Place de l'étoile, La Ronde de nuit, Les Boulevards de ceinture, mais aussi dans Emmanuel Berl, interrogatoire ou dans le scénario et les dialogues de Lacombe Lucien, Modiano retourne au centre du mystère, au coeur même de ce qu'on pourrait appeler, avec beaucoup de légèreté, son obsession et qui est sa raison d'être écrivain : à ces années qui précédèrent immédiatement sa naissance en 1945.
Jamais il ne l'a fait de manière aussi explicite que dans Dora Bruder ; sans doute parce qu'il ose se défaire des maquillages de la fiction. Dora Bruder est le récit d'une enquête ; Modiano s'y revendique pour ce qu'il est : un gardien de la mémoire . « Si je n'étais pas là pour l'écrire, il n'y aurait plus aucune trace de cette inconnue », dit-il d'une jeune femme dont l'identité reste incertaine mais dont il sait qu'elle fut raflée le 18 février 1942 et internée aux Tourelles. Elle était une ombre ; elle devient, par lui, une trace, une inscription, le début d'une présence.
Pour réussir, le gardien de la mémoire se doit de vaincre un colosse collectif : les gardiens de l'oubli. Dora Bruder est aussi le récit, parfois hallucinant, d'un combat inégal : celui d'un homme seul, d'un écrivain, contre la bureaucratie de l'amnésie. Il y eut, bien sûr, les policiers des Questions juives qui détruisirent leurs fichiers et les procès-verbaux de leurs interpellations au cours des rafles ou lors des arrestations individuelles, dans la rue. Il y eut ceux qui ne se souvenaient de rien ou qui n'avaient rien vu, rien su et qui désiraient qu'après la mort de l'homme la vie continue, comme si de rien n'était. Mais il y a encore, aujourd'hui, une cohorte de sentinelles chargées d'interdire l'accès de la mémoire à ceux qui la cherchent enfouie dans la poussière des documents et des registres, enfermée dans des caves dont les clefs semblent inaccessibles ou égarées.
Par bribes, morceau après morceau, Modiano leur a arraché des fragments d'existence d'une jeune fille. Elle s'appelle Dora Bruder. Elle est née dans le douzième arrondissement de Paris le 25 février 1926. Modiano a fait sa connaissance il y a huit ans par une petite annonce de Paris-Soir datée du 31 décembre 1941 : « On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1,55 m, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. » Dora avait fait une fugue ; ses parents s'inquiétaient. Ils étaient allés signaler la disparition de leur enfant à la police. Le dernier jour de 1941, des étrangers, des juifs pouvaient encore demander à la police française de les aider à retrouver leur fille. Mais Ernest Bruder, le père, est arrêté, sans motif connu, le 19 mars 1942 ; Dora le sera le 19 juin. Tous deux se retrouveront à Drancy avant d'être expédiés à Auschwitz le 18 septembre de la même année. Cécile, la mère partira pour le camp de la mort cinq mois après son mari et sa fille. Personne n'en reviendra.
Une histoire simple, comme il en existe des milliers d'autres. Une histoire française, avec des fonctionnaires français pleins de zèle qui, au contraire de l'écrivain, ne recherchent les jeunes filles que pour mieux les faire disparaître. Modiano leur vole cet effacement : Dora Bruder désormais existe. la petite fugueuse parisienne du 41, boulevard d'Ornano, l'interne de l'institution Saint-Coeur-de-Marie du 62, rue Picpus ont une vie et des secrets que « les bourreaux, les autorités dites d'occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l'Histoire, le temps tout ce qui vous souille et vous détruit n'auront pas pu lui voler ». Mais ce sentiment d'une dérisoire et essentielle victoire accompagne celui d'une insurmontable défaite : « Oui, malheureusement, je venais trop tard. » Même si des lecteurs répondent à l'appel de Modiano et lui permettent d'ajouter quelques touches au portrait de Dora Bruder, il ne s'agira encore que de « signaux de phare dont je doute malheureusement qu'ils puissent éclairer la nuit. Mais j'espère toujours ». Pour combler les trous, Modiano offre à Dora Bruder des fragments de sa propre jeunesse, en mesurant la distance infinie qui les sépare.De ces disparitions, tout désormais porte la marque, comme si l'absence, d'être refoulée, oubliée, était devenue notre mode d'être ; comme si l'on ne pouvait plus marcher dans les rues sans avoir l'impression de le faire sur les traces de quelqu'un. L'urbanisation elle-même devient une opération de nettoyage de la mémoire. Il y a dans Dora Bruder des pages simples et magnifiques sur le Paris d'aujourd'hui qui essaie d'effacer jusqu'aux dernières traces du Paris d'hier pour gommer de son paysage jusqu'à l'écho des voix de ces enfants aux noms polonais « et qui étaient si parisiens qu'ils se confondaient avec les façades des immeubles ». Qu'on n'aille plus après ce beau et grand livre entonner la rengaine de Modiano le nostalgique, de Modiano l'illusionniste de l'incertitude. C'est un écrivain d'aujourd'hui qui tente l'impossible et l'indispensable : tenir le lien avec l'horreur de notre proche origine. « Beaucoup d'amis que je n'ai pas connus ont disparu en 1945, l'année de ma naissance. Ils avaient épuisé toutes les peines pour nous permettre de n'éprouver que de petits chagrins. » (Le 04 Avril 1997)



Un Pedigree lu par Edouard Baer
A l'occasion d'un entretien avec le comédien,et François Dufay, PM a évoqué la lecture réalisée :
PM : "Edouard a trouvé le ton juste, avec beaucoup de naturel. Sa lecture coïncide pleinement avec mon texte. Il joue d'une manière un peu distanciée, comme quelqu'un qui tâtonne, qui cherche, qui rassemble ses souvenirs. Ce n'est pas du tout oratoire, écueil que n'éviteraient pas beaucoup de comédiens. Il est amené à accentuer son côté un peu lunaire - non, ce n'est pas le bon terme... Il y a chez lui une sorte de somnambulisme, pour dire des choses assez douloureuses. Comme si, pour ne pas être complètement submergé, on voyait les choses défiler en transparence, sur un écran, tandis que soi-même on reste immobile à l'avant-scène. Edouard dit le texte avec des ruptures, des décalages, un peu par à-coups. Comme quelqu'un qui se dépêche, qui veut se débarrasser. Exactement comme moi j'ai dû raconter cette histoire, qui au fond n'était pas la mienne, puisqu'on ne choisit pas ses parents."
François Dufay : Coïncidence très modianesque, le texte se termine précisément, en 1967, devant le théâtre de l'Atelier...
P. M.: "Cette scène finale coïncide avec une impression de soulagement, de liberté, que j'ai ressentie alors. C'était un lieu où je me réfugiais entre 17 et 22 ans, comme un antidote. Je n'habitais pas très loin, j'avais un ami régisseur... Quand je hantais les coulisses, j'imaginais que j'écrirais un jour une pièce qui serait jouée dans ce théâtre. ça me fait un drôle d'effet, aujourd'hui, qu'Edouard y lise Un pedigree. C'est vraiment bizarre."
Modiano-Baer: un air de famille" Par François Dufay (L'Express), publié le 01/05/2008

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Pellicule
«J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Il ne s'agit que d'une simple pellicule de faits et de gestes.». Un Pedigree, Gallimard, 2005, page 45

Le Père 


Albert Modiano avait pu échapper aux rafles des Allemands grâce à une fausse identité qui lui épargnait le port de l'étoile jaune. De sa jeunesse passée, on ne sait pas grand' chose sinon que la connaissance du milieu lui permettra de développer quelques trafics, pendant la guerre, des affaires dont le fils  ne saura jamais la nature exacte. Toujours est-il que l'adolescent finira par rompre avec son père à 17 ans et à la veille de se revoir, il apprendra sa mort, une mort  jamais élucidée. Il ne saura même jamais où est son corps…
Dans Un cique passe, en 1992, PM écrit : "Le seul livre qu’il avait emporté pour ce voyage, s’appelait La chasse à courre. Il me l’avait recommandé à plusieurs reprises, car l’auteur y faisait allusion à notre appartement où il avait habité vingt ans auparavant. Quelle drôle de coïncidence… La vie de mon père, à certaines périodes, n’avait-elle pas ressemblé à une chasse à courre dont il aurait été le gibier ? Mais jusque là, il avait réussi à semer les chasseurs."

« Ma mère est absente de mon œuvre, car je cherche à la préserver de l’impureté. L’affaire se situe entre mon père et moi. Mon père a pu préserver sa vie grâce à une attitude trouble, grâce à de multiples concessions. Ce qui alimente mon obsession, ce n’est pas Auschwitz, mais le fait que dans ce climat, pour sauver leur peau, certaines personnes ont pactisé avec leurs bourreaux. Je ne réprouve pas pour autant la conduite paternelle. Je la constate. » (Interview accordée à La Croix, 9–10 novembre 1969; citée par Morris, p. 42)
"Mes parents à moi étaient gentils. Ils étaient des aventuriers, assez mystérieux."
Entretien avec Sébastien le Fol, à propos de La Petite Bijou, Le Figaro, 17-04-01

« Il aurait été ravi que je lui parle de littérature, et moi je lui aurais posé des questions sur ses projets de haute finance et sur son passé mystérieux. Ainsi, dans une autre vie, nous marchons bras dessus, bras dessous, sans plus jamais cacher à personne nos rendez-vous. » Un Pedigree, roman, Gallimard, 2006

Le Père d'après Pierre ASSOULINE (Pierre Assouline, Modiano, Lieux de mémoire.)
<< Pierre Assouline nous livre dans son article de précieuses indications biographiques : Juif dont la famille a émigré au cours des siècles de Modène à Trieste, Salonique puis Alexandrie, Albert Modiano est né en 1912, Paris IXè. Son passé est flou : jeune homme livré à lui-même, vivant de vagues combines et de projets chimériques, ses activités deviendront encore plus floues au temps de l’Occupation, où il vivra d’expédients et fréquentera des gens troubles ou invraisemblables. Avant guerre, il évoluera un certain temps dans le milieu du cinéma, celui de producteurs originaires d’Europe centrale, cruellement caricaturés par Paul Morand dans France la doulce (1934). Pendant la guerre, il vit sans l’étoile dans l’illégalité totale, et sans jamais quitter Paris, pour mieux se fondre dans la masse, sous la fausse identité de Henri Lagroux. Pris dans une rafle et transporté gare d’Austerlitz pour un convoi funèbre, il sera libéré par un ami haut placé, probablement l’un des membres de la bande de la rue Lauriston, autrement dit par la Gestapo.
On ne sait trop dans quelles circonstances il rencontra Luiza, probablement grâce à leur commun intérêt pour le cinéma. Peut-être se marient-ils pour échapper à la persécution, puisqu’il s’agit d’un mariage religieux sous un faux nom français. Après guerre, ils restent à Paris, où ils ont deux fils : Patrick et Rudy. Albert sera un père absent, toujours préoccupé par de mystérieuses affaires. Le futur écrivain que Modiano est alors le rencontre rarement, dans des halls d’hôtel ou des gares, dans ces royaumes paternelles de « caravansérails cosmopolites ». Parfois il le rencontre aussi dans son bureau de la rue Lord Byron où se traitent de mystérieuses affaires : « immeuble ocre rouge, grandes baies vitrées 1930 aux teintes orangées, double issue qui permet de sortir aux Champs-Élysées à la hauteur du cinéma Normandie ». « Parfum de cuir, pénombre, conciliabule interminables de mon père et de Noirs très élégants aux cheveux argentés », dira Chmara dans Villa triste.
Cité par : Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoire de maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

Père et puzzle (image du)
   
Jérôme Garcin
– Pourquoi éparpillez-vous dans vos romans, comme les pièces d’un puzzle, différents portraits de ce père plutôt que de lui consacrer un livre?
    P. Modiano. – J’ai retracé son histoire dans des cahiers, et de manière très précise. Mais je ne pourrais pas en faire un roman, je veux dire que je ne pourrais pas transformer cela en littérature. Ça ressemblerait trop à un rapport de police. La scène du panier à salade passerait pour banale dans un livre de souvenirs, c’est la fiction qui lui donne son sens. Et puis si mon père est présent ici et là, c’est que je ne cesse de recoller des morceaux de réalité et que sans doute je n’arrive toujours pas à l’aborder de face, frontalement. Je tourne autour de lui. J’écris en rond.
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

Père (Arrestation* du)
« Ce mois de février, le soir de l’entrée en vigueur de l’ordonnance allemande, mon père avait été pris dans une rafle, aux Champs-Elysées. Des inspecteurs de la Police des questions juives avaient bloqué les accès d’un restaurant de la rue de Marignan où il dînait avec une amie. Ils avaient demandé leurs papiers à tous les clients. Mon père n’en avait pas sur lui. Ils l’avaient embarqué. Dans le panier à salade qui l’emmenait des Champs-Elysées à la rue Greffulhe, siège de la Police des questions juives, il avait remarqué, parmi d’autres ombres, une jeune fille d’environ dix-huit ans [...] Je l’avais presque oubliée, jusqu’au jour où j’ai appris l’existence de Dora Bruder. Alors, la présence de cette jeune fille dans le panier à salade avec mon père et d’autres inconnus, cette nuit de février, m’est remontée à la mémoire et bientôt je me suis demandé si elle n’était pas Dora Bruder, que l’on venait d’arrêter elle aussi, avant de l’envoyer aux Tourelles. Peut-être ai-je voulu qu’ils se croisent, mon père et elle, en cet hiver 1942. Si différents qu’ils aient été, l’un et l’autre, on les avait classés, cet hiver-là, dans la même catégorie de réprouvés.» Dora Bruder, 1997

Père et Collaboration
<< Mon père aussi, en 1942, avec des complices, avait pillé les stocks de roulement à billes de la société SKF avenue de la Grande-Armée, et ils avaient chargé la marchandise sur des camions, pour l’apporter jusqu’à leur officine de marché noir, avenue Hoche. Les ordonnances allemandes, les lois de Vichy, les articles de journaux ne leur accordaient qu’un statut de pestiférés et de droit commun alors il était légitime qu’ils se conduisent comme des hors-la-loi afin de survivre. >> Dora Bruder, p.119.

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PEREC Georges
<< - Perec est un écrivain que vous appréciez ?
PM - Oui. J'avais été très frappé par Les Choses, que j'ai lues à leur sortie en 1965. Ça tranchait sur ce qui se produisait à l'époque. Perec se détachait vraiment dans le paysage littéraire, après la guerre. Les gens qui étaient nés dans les années 1920 n'avaient pas vraiment pu prendre le relais de la grande génération active dans les années 1930. Il y avait bien les gens du Nouveau Roman, nés dans les années 1920, comme Robbe-Grillet, mais après je ne voyais que Perec. Beaucoup de gens autour de moi l'avaient connu, comme le sociologue Henri Lefebvre, Queneau, qui m'avait parlé de lui. Perec m'avait envoyé Un cabinet d'amateur, on devait se voir, mais cela ne s'est jamais fait, malheureusement.
>> Entretien avec Maryline Heck, Magazine Littéraire, n° 490, octobre 2009

LES PERSONNAGES

1. Personnages (Les)
<< Des noms, réels ou inventés (russes en exil, juif de la diaspora, latino-américains, etc.) , mais bien souvent aucun n'est vrai, car les à-coup de l'Hstoire ("avec sa grande Hache" Perec) ont fait perdre leur état-civil. Ainsi, pour les personnages de Modiano, tout ce passe comme s'ils n'avaient pas de nom. Des noms composés de deux prénoms (Guy Rolland), patronymes à consonnance de pays de l'Europe de l'Est (Blunt) ou quelquefois des êtres affublés de prénoms dérisoires ( Pimpin Lavorel, Tintin Carpentieri). Ces noms semblent artificiels, cosmopolites et par là-même drapés de mystère (Pedro Jeanschmidt ou Baby Da Sylva, Bob Mc Fowles ou Daniel Desoto) tantôt sinistres ou ternes , au point d'être insipides et presque inexitants (Sylvestre, Marcheret, Muraille...)
Les femmes ont souvent des noms de starlettes : Sylvia, Ghita, Yvonne... des noms que l'Histoire ou leur histoire a recouvert. Ces personnages peuvent médecins, acteurs, garagistes... Ils habitent de vieux palaces déserts, des appartements sans meubles, de simples chambres. Ils ne sont pas à proprement parler, des "personnes", et le reconnaissent : "Je ne suis rien", affirme le narrateur de Rue des boutiques obscures. Et c'est ce qu'ils pourraient tous dire. Ils ne font rien, non plus (c'est ce qui ressort de leur emploi du temps) ,sinon hanter les endroits les pluis vagues : villes d'eau hors saison, plages fluviales, littoraux des années soixantes. (...) D'où viennent ces ombres ? En vérité, un rien les fait naître, et lon pourrait même dire qu'elles sourdent de l'espace ambiant ou de la limière, à moins que ce ne soient les lieux ou les objets qui les engendrent. A d'autres moments, en d'autres lieux, elles se perdront sous la pluie ou dans les murs : "Peu à peu, cet homme se fondait dans le mur. Ou bien la pluie, à force de tomber sur lui, l'effaçait comme l'eau dilue une peinture qui n'a pas eu le temps de se fixer. ( Fleurs de ruine, p. 138-139)
De quoi peuvent donc parler ces personnages évanescents, surgis de rien et prêts à retourner au néant ? De quoi parlent les romans de Modiano ? L'inconsistance est la règle. ("J'ai failli, tout à coup, le toucher et m'assurer qu'il ne s'agissait pas d'un mirage") Boulevard de ceinture, p 48. Le fantomatique est l'objet même de la réflexion de l'écrivain.
>>


2. Sur le quivive
Tous les personnages de Modiano semblent sur le qui-vive, prêts à fuir au moindre danger. En effet, leur vie paraît toujours compromise, que ce soit à cause de leurs origines ou de leurs activités.

3. Personnages inventés et figures de l'histoire
La figure de Violette Nozière* est évoquée comme personnage de référence dans l'histoire des criminelles célèbres et comme un personnage de roman qui, dans la mesure où elle a peut-être croisé des figures de Fleurs de ruine*, accède à un autre statut, le temps d'une évocation.
Violette Nozière (1915-1966) fut accusée d'avoir empoisonné ses parents (seul son père fut tué), elle comparut devant les assises de la Seine en 1934. Les surréalistes a qui ellel inspira plusieurs poèmes et peintures exaltant la résistance à l'autorité parentale, contribuèrent à sa célébrité. Condamnée à mort, elle fut gracièe puis libérée après 10 ans d'internement et enfin réhabilitée en 1963.
Dans Fleurs de ruine*, Patrick Modiano l'évoque à sa manière : << Elle donnait ses rendez-vous dans un hôtel de la rue Victor-Cousin, près de la Sorbonne, et au Palais du Café, boulevard Saint-Michel. Violette était une brune au teint pâle que les journaux de l'époque comparait à une fleur vénéneuse et qu'ils appelaient "la fille aux poisons" Elle liait connaissance au Palais du Café avec de faux étudiants aux vestons trop cintrès et aux lunettes d'écaille. Elle leur faisait croire qu'elle attendait un héritage et leur promettait monts et merveilles : des voyages, des Bugatti... Sans doute avait-elle croisé, sur le boulevard, le couple T. qui venait de s'installer dans le petit appartement de la rue des Fossés-Saint-Jacques."
Dans de nombreux romans, Patrick Modiano mêle des personnages inventés et des figures de l'histoire qui ont attisé l'imagination de la presse comme du public. Ce frottement du réel et de la fiction lui permet de donner encore plus consistance à des personnages "inventés" qui accèdent au statut du "pour de vrai" que les enfants confèrent à leur invention dans des jeux tantôt improvisés, tantôt savants. Ce procédé inscrit les personnages dans l'Histoire et brouille les pistes entre fiction et réalité. C'est un jeu, un jeu infini.

5. Personnes réelles et personnages de fiction.
" Dans quel but mêlez-vous des personnes réelles à des personnages de fiction ?
Ces personnes réelles apparaissent toujours en second plan, et quelquefois ne sont que des silhouettes. Je le fais toujours spontanément ; quand j'y réfléchis, c'est peut-être une manière pour moi de rendre la fiction plus troublante, plus magnétique, et de brouiller les perspectives."
Entretien à l'occasion de la sortie de : Dans le café de la jeunesse perdue, roman Gallimard, 2007, Le Monde, 4 octobre 2007.

Personnes (le Cahier*, retrouver des )
(...) un jour, dans un cahier, j'ai essayé de récapituler des gens que j'avais croisés dans ma vie mais dont je n'ai jamais su ce qu'ils étaient devenus. Il y a un côté énigmatique dans tout cela qui m'a toujours fasciné. Je me demande quelles vies sont devenues les leurs. C'est une situation un peu étrange qui ne trouve pas de conclusion. Parfois, il s'agit de situations dans lesquelles on était trente ou quarante ans plus tôt et qui n'ont jamais eu d'avenir. Ou des lieux que l'on n'arrive plus à retrouver, une rue, un immeuble, un appartement. Ou encore une chose sur laquelle on n'a jamais eu d'explication. Ça peut remonter à l'enfance, parfois. Tout cela forme l'arrière-fond de toute une vie. On a l'impression que le destin hésitait.
Trouve-t-on un jour les réponses ?
P.M. Non, je ne crois pas. Je crois que ces bribes restent toujours énigmatiques. Il m'est souvent arrivé d'essayer de retrouver certaines personnes, ou de trouver une explication à certaines énigmes dupassé, mais à chaque fois je me suis heurté à une résistance. Peut-être me suis-je mis moi-même cette résistance dans la tête... Mais ces choses-là résistent toujours aux explications. Même si on se livre à une enquête policière, on n'arrive jamais à savoir.
"Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé" entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010

Les personnages qui font rêver *
<< - Il n’y a aucune rupture de ton entre ce livre [Un Pedigree] et les précédents, à l’exception d’un humour discret mais plutôt noir, comme si vous vous sentiez plus libre à l’égard des personnes réelles que fictives.
- Je ne peux pas trop employer dans la fiction cet "humour discret et plutôt noir", parce que, à trop forte dose, cela orienterait la fiction vers la satire, et j’ai besoin que les personnages de fiction me fassent rêver.
>>

Personnes réelles
"(...) j’ai toujours incorporé des silhouettes de personnes réelles, anonymes ou célèbres, qui étaient comme une greffe sur la fiction. Je trouve que cela renforce la fiction, que cela lui donne une profondeur de champ plus intéressante. J’ai besoin de m’appuyer là-dessus. C’est peut-être dû à l’influence du cinéma, quand une scène se passe en extérieur, et que les personnages du film se mélangent aux gens qui passent pour de vrai dans la rue."
[Rencontre] Patrick Modiano à l'occasion de la sortie de Dans le café de la jeunesse perdue, MK2 diffusion, 24/01/2008

Personnage 
«La Petite Bijou» vous a-t-elle été inspirée par un personnage de votre enfance?
C'est un truc bizarre... C'était une drôle de période, au début des années cinquante. J'avais 7 ans, j'habitais une maison aux environs de Paris, à Jouy-en-Josas. A deux ou trois reprises, une fille un peu plus âgée que moi est venue, elle avait 12 ou 13 ans. Il y avait comme une aura autour d'elle... Ça venait du fait qu'elle avait joué comme figurante dans un film. Elle avait ce côté des enfants qui ont grandi trop vite et ont des vêtements trop petits, elle était un peu comme la petite Fadette. Elle avait l'air d'être livrée à elle-même, de ne pas avoir de famille. C'était un mélange bizarre de contexte campagnard et de cinéma. Son rôle exact dans le film restait un mystère. Je n'arrivais pas à savoir ce qu'elle avait fait exactement. Comme si elle avait vécu quelque chose de très... de très...

Personnages (les)
Il y a de l'intranquillité* dans les personnages, un fort sentiment d'insécurité. Il ne sont sûr de rien, ni de leurs origines, ni de leur histoire, ni de leur mémoire, ni de leurs sentiments. Ils survivent comme ils peuvent dans un univers romanesque cosmopolite et flou.

Personnages de La Place de l'Etoile
<< Ainsi voyons-nous défiler des personnages réels ou fictifs qui appartiennent à la mythologie personnelle de l’auteur : Maurice Sachs et Otto Abetz, Lévi-Vendôme et le docteur Louis Ferdinand Bardamu, Brasillach et Drieu la Rochelle, Marcel Proust et les tueurs de la Gestapo française, le capitaine Dreyfus et les amiraux pétainistes, Freud, Rebecca, Hitler, Eva Braun et tant d’autres, comparables à des figures de carrousels tournant follement dans l’espace et le temps. >> Résumé deLa Place de l'Etoile, p 5

Personnages dans Rue des Boutiques obscures
<< Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu'une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d'entre eux, même de leur vivant, n'avaient pas plus de consistance qu'une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu'il appelait l' « homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l'arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu'un jour il avait disparu des photographies. Je n'osais pas le dire à Hutte mais j'ai cru que l' « homme des plages » c'était moi. D'ailleurs je ne l'aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu'au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable - je cite ses propres termes - ne garde que quelques secondes l'empreinte de nos pas.>> R.B.O., p.60

Perte (la)
<< D’une manière générale, la perte avive la mémoire à cause du manque ou du sentiment d’absence qu’elle provoque. Bien sûr, la perte d’un être que vous aimiez. Mais quelquefois la perte d’un objet anodin qui vous était familier dans le passé : soldat de plomb, porte-bonheur, lettre que vous aviez reçue, vieux carnet d’adresses… Cette perte et cette absence vous ouvrent une brèche dans le temps.>> Entretien réalisé avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" Bulletin Gallimard, (octobre 2014).

 

Maréchal Pétain

Pétain ( L'appel aux Français du Maréchal) - 17 juin 1940
<<
Français! J'ai demandé à nos adversaires de mettre fin aux hostilités. Le gouvernement a désigné mercredi les plénipotentiaires chargé de recueillir leurs conditions.
J'ai pris cette décision, dure au coeur d'un soldat, parce que la situation militaire l'imposait. Nous espérions résister sur la ligne de la Somme et de l'Aisne. Le général Weygand avait regroupé nos forces. Son seul nom présageait la victoire. Pourtant la ligne a cédé et la pression ennemie a constraint nos forces à la retraite.
Dès le 13 juin, la demande d'armistice était inévitable. Cet échec vous a surpris. Vous souvenant de 1914 et de 1918, vous en cherchez les raisons. Je vais vous les dire.
Le 1er mai 1917, nous avions encore 3 280 000 hommes aux armées, malgré trois ans de combats meurtriers. A la veille de la bataille actuelle, nous en avions 500 000 de moins. En mai 1918, nous avions 85 divisions britanniques: en mai 1940, il n'y en avait que 10. En 1918, nous avions avec nous les 58 divisions italiennes et les 42 divisions américaines.
L'infériorité de notre matériel a été plus grande encore que celles de nos effectifs. L'aviation française a livré à un contre six ses combats. Moins forts qu'il y a vingt-deux ans, nous avions aussi moins d'amis. Trop peu d'enfants, trop peu d'armes, trop peu d'alliés: voilà notre défaite.
Le Peuple français ne conteste pas ses échecs. Tous les peuples ont connu tour à tour des succès et des revers. C'est par la manière dont ils réagissent qu'ils se montrent faibles ou grands.
Nous tirerons la leçon des batailles perdues. Depuis la victoire, l'esprit de jouissance l'a emporté sur l'esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu'on a servi. On a voulu épargner l'effort: on rencontre aujourd'hui le malheur. J'ai été avec vous dans les jours glorieux. Chef du gouvernement, je suis et resterai avec vous dans les jours sombres. Soyez à mes côtés. Le combat reste le même. Il s'agit de la France, de son sol, de ses fils.>>

Pétain à Paris
<< Le 26 avril 1944, à 9 h 25, cinq automobiles franchissent la porte Dorée. A leur bord, le maréchal Pétain, le docteur Bernard Ménétrel, Jean Tracou, le directeur du cabinet civil, des inspecteurs de police et un policier allemand. Ils sont accompagnés par huit motocyclistes de la Garde. Quelques passants ont reconnu le Maréchal et le saluent, bras tendu. Le cortège emprunte l'avenue Daumesnil, tourne dans la rue de Lyon, traverse la place de la Bastille, s'engouffre dans la rue Saint-Antoine et la rue de Rivoli. " Vive Pétain ! ", entend-on de temps à autre. Des applaudissements éclatent.
A 9 h 35, le Maréchal entre dans l'Hôtel de Ville. La rumeur commence à circuler dans la capitale. Pétain est à Paris. Certains croient au canular. Le chef de l'Etat français n'est pas revenu dans la capitale depuis 1940. Pourquoi soudainement y ferait-il une apparition ? Que signifie cette visite qui n'a pas été annoncée ? A 10 heures, Pétain quitte l'Hôtel de Ville dans une voiture découverte avec, à ses côtés, le préfet de la Seine et le préfet de police. Il se rend à Notre-Dame où le cardinal Suhard le reçoit. Les caciques du régime sont présents : Laval, Scapini, Déat, Cathala, Gabolde, Bonnard, Philippe Henriot, Victor Constant qui préside le conseil départemental de la Seine, Pierre Taittinger qui préside le conseil municipal de Paris. Les membres du corps diplomatique ont également fait le déplacement. A leur tête, Otto Abetz, l'ambassadeur d'Allemagne à Paris. Le général SS Oberg arrive en trombe.
Paris touché par les bombardements alliés
L'archevêque de Paris célèbre la messe des morts à la mémoire des victimes des bombardements. Puis, Pétain retourne à l'Hôtel de Ville. Sur la place, trois mille personnes environ crient " Vive Pétain ! Vive le Maréchal ! Pétain à Paris ! ", et chantent tantôt la Marseillaise, tantôt Maréchal nous voilà... A 14 h 55, le Maréchal apparaît au balcon. " Le vent disperse ses paroles, raconte Tracou. Les hauts-parleurs ne fonctionnent pas. Mais sa courte allocution est enregistrée et rien n'en sera perdu : " C'est une première visite que je vous fais aujourd'hui. J'espère bien revenir plus tard ; et alors, je n'aurai pas besoin de prévenir mes gardiens. Je serai sans eux et nous serons tout à l'aise. A bientôt, j'espère. (1) " De nouveau, la Marseillaise. Emu, les larmes aux yeux, le Maréchal salue la foule avec son képi.
Il quitte alors l'Hôtel de Ville et gagne l'hôpital Bichat pour rendre visite aux blessés. A sa sortie, une femme lui offre un bouquet de roses. Après une courte escale dans son appartement du square de la Tour-Maubourg, il franchit de nouveau la porte Dorée à 17 h 45 et retrouvera " Vichy, le triste Hôtel du Parc, nos cellules et nos soucis ".
Ce n'est pas une visite ordinaire, un déplacement officiel parmi d'autres. Paris vient d'être touché par les bombardements alliés. Le 3 mars, les 10, 18 et 21 avril 1944, les aviateurs anglais et américains ont attaqué les points sensibles de l'agglomération, notamment Villeneuve-Saint-Georges, Juvisy, Noisy-le-Sec et la gare de La Chapelle. Les quatre bombardements font mille cent treize morts et plusieurs milliers de blessés. Si aux morts de la région parisienne on ajoute ceux de Lille, de Toulon et de Rouen, le total dépasse les trois mille pour la période du 10 au 25 avril.
Certes, les attaques aériennes ne datent pas de 1944. Elles ont commencé en mars l942. De plus en plus fréquentes maintenant, elles frappent les villes, les noeuds ferroviaires, les sites industriels. L'opinion publique est désorientée. Bien sûr, on ne peut plus douter que le débarquement tant annoncé, très souvent espéré, soit désormais proche. Mais que restera-t-il de la France, redevenue théâtre d'opérations, et des Français, victimes des bombardements approximatifs ? Faut-il applaudir les aviateurs alliés qui préparent la Libération ou bien crier sa douleur, protester avec force contre ces attaques imprécises et meurtrières ? " Frais, solide, bien campé "
Le préfet de la Seine parle de " résignation " ; d'autres rapports, d'une véritable révolte : " Si vous voulez détruire du matériel roulant, il n'est peut-être pas nécessaire de venir le chercher au coeur de l'agglomération parisienne où la densité de population vous condamne de faire à chaque erreur de nombreuses victimes. Des bombes sont tombées boulevard Barbès, rue de La Chapelle, rue Championnet, rue Doudeauville. Si ces actions sont suivies, et rapidement, de la grande invasion libératrice, elles trouveront alors leur justification. Sinon, vous perdrez ici de nombreux partisans (2) ".Derrière son micro, le secrétaire d'Etat à l'information et à la propagande, Philippe Henriot, l'un des symboles de l'Etat milicien, s'en donne à coeur joie. Deux fois par jour, il dénonce " les Anglo-Saxons ", soumis à l'internationale judéo-bolchevique, qui tuent, sans états d'âme, de bons Français.>> André KASPI, Le Monde du 17 avril 1944.

 

 

LA PETITE BIJOU (2001)

Petite Bijou  (la) [2001] Collection blanche, Gallimard 
Quatrième de couverture : <<  "Quand j'avais sept ans, on m'appelait la Petite Bijou"Il a souri. Il trouvait certainement cela charmant et tendre pour une petite fille. Lui aussi, j'en étais sûre, sa maman lui avait donné  un surnom qu'elle lui murmurait à l'oreille, le soir, avant de l'embrasser. Patoche. Pinky. Poulou. Ce n'est pas ce que vous croyez, lui ai-je dit. Moi, c'était mon nom d'artiste. >>

La Petite bijou, premières pages

Petite Bijou, l'histoire ?  (la)
" L'histoire est celle d'une jeune fille d'une vingtaine d'années qui vit seule à Paris. Un soir, dans le métro, elle est attirée par la vision d'un manteau jaune et remontant du manteau au visage, croit reconnaître sa mère qu'on lui a dit morte des années auparavant au Maroc. Une mère qui l'avait abandonnée avant de partir en voyage. La jeune fille qui n'a pas de prénom au présent de l'histoire mais qui rappelle sans cesse l'époque où elle s'appelait la petite Bijou, suit ce manteau jaune, découvre le lieu où habite sa mère, parle avec sa concierge, apprend des bribes sur elle comme jadis auprès des amies de celle-ci qui l'avait recueillie. Elle rencontre aussi un homme, être singulier, dont le métier consiste à écouter la nuit des émissions du bout du monde, dans les langues les plus improbables (il en parle une vingtaine dont le merveilleux "persan des prairies") et à les traduire pour une agence de presse ; Et puis elle garde une petite fille triste, qui petit à petit se dessine dans le récit comme une sorte de double contemporain de la petite Bijou d'hier. Mêmes douleurs, même appartement immense et désert, même mystère autour des parents, mêmes suspicions de choses plus ou moins louches. " Flote, Zazieweb, 13-06-2003

Petite bijou 2  (la) 
<< Dans De si braves garçons, un roman paru en 1982 - près de vingt ans déjà ! —, un narrateur (qui pourrait être Modiano lui-même) recompose la vie du collège de Valvert, un pensionnat pour garçons riches et abandonnés, telle qu'elle se déroulait une vingtaine d'années auparavant. Il y raconte notamment les séances de cinéma qui s'y déroulaient un samedi sur deux.
Un jour, alors que le film Le Carrefour des archers est au programme, un ancien de Valvert dont le nom demeurera inconnu assiste à la séance et évoque comment, autrefois (il y a une vingtaine d'années, pendant l'Occupation), sa vie a été mêlée à celle de deux actrices du film, Sonia O'Dauyé - de son vrai nom Odette Blache, semble-t-il - et surtout la fille de celle-ci, une gamine "de six ou sept ans" qu'on appelait "la Petite Bijou". "Oui, déclare le visiteur anonyme, je peux dire que ma vie, jusqu'à présent n'a été qu'une quête longue et vaine de la Petite Bijou." Et il relate - c'est le chapitre V de De si braves garçons -, la triste et troublante histoire de cette petite fille, abandonnée à elle-même, traitée comme un objet décoratif et que sa mère, "si influençable, si évanescente", avait décidé de transformer en enfant prodige de l'écran, en chien de cirque, en réplique de Shirley Temple à l'usage de la France de la collaboration et du marché noir.
Le présent roman de Modiano commence ainsi : "Une douzaine d'années avait passé depuis que l'on ne m'appelait plus "la Petite Bijou" et je me trouvais à la station de métro Châtelet à l'heure de pointe." Voilà donc un pont lancé à travers le temps pour relier deux îles de l'archipel Modiano. Lui-même commente le très court texte : " Cela fait donc vingt ans, et beaucoup plus longtemps d'ailleurs, que cette histoire me hante. J'ai l'impression depuis plus de trente ans d'écrire le même livre - c'est-à-dire l'impression que les vingt livres publiés séparément ne forment en fait qu'un seul livre. Alors, un thème qui n'a été qu'esquissé reparaît de manière plus développée, et il y a une sorte de logique interne là-dedans."
Une "sorte" de logique interne en effet, mais dont tous les éléments concourraient à désorganiser l'ensemble, à rompre les chaînes logiques - à commencer par les chronologies -, à introduire le règne de l'incertain, de la rupture, du vide, de l'oubli, du trou de mémoire, de l'effacement, de l'abandon. Et de l'imaginaire comme seul recours susceptible de combler les lacunes, de nouer les fils et de donner forme à la vérité. Pierre Lepape (Le Monde du 03/05/01)  

 

La Petite Bijou (propos)
"L'histoire de la Petite Bijou apparaît dans De si braves garçons, et cela fait donc vingt ans, et beaucoup plus longtemps d'ailleurs, que cette histoire me hante. J'ai l'impression depuis plus de trente ans d'écrire le même livre — c'est-à-dire l'impression que les vingt livres publiés séparément ne forment, en fait, qu'un seul livre. Alors, un thème qui n'a été qu'esquissé, reparaît de manière plus développée, et il y a une sorte de logique interne là-dedans." (...)

"C'est après avoir achevé le livre que je me suis rendu compte que les personnages ont des noms d'emprunt, ou alors pas de prénoms, ou une identité flottante. Je l'ai fait presque inconsciemment, en me mettant dans la peau de la Petite Bijou, c'est-à-dire de quelqu'un dont les souvenirs sont incohérents et énigmatiques. C'est le cas de tous les souvenirs d'enfance, mais l'on ne s'en aperçoit pas quand l'enfance a été heureuse. Alors, ils ont une certaine cohésion apparente. Mais, si l'on y réfléchit bien, les souvenirs d'enfance sont toujours étranges et fragmentaires, à plus forte raison pour la Petite Bijou." (...)
"les histoires de la Petite Bijou et de la « petite », du chien perdu de l'une et du chien refusé de l'autre, sont symétriques. C'est comme si la Petite Bijou se trouvait entre deux glaces opposées qui projetteraient son image jusqu'à l'infini. Il s'agit bien de l'enfance malheureuse. Pendant que j'écrivais ce livre, je suis tombé sur une phrase de l'écrivain Friedrich Glauser : « J'en ai vécu, des nuits : pendant la guerre, à monter la garde ou faire des patrouilles, et ensuite, là-bas, chez les Français, dans la Légion… Toutes sortes de nuits… Mais les pires, ce sont les nuits de l'enfance… »

(...) "Je voulais donner cette impression de voix à la radio, qui sont très claires par moments, mais qui risquent de s'éloigner ou d'être brouillées par des grésillements de parasites. La Petite Bijou n'est qu'une voix. Comme pour Des inconnues, on ne sait pas très bien d'où elle nous parle, quel âge elle a exactement quand elle nous parle, et on ne saura rien de la « deuxième partie » de sa vie."
(...)"Il s'agit bien d'un rêve éveillé, qui tourne quelquefois au cauchemar. La ville elle-même, les rues où se trouve la Petite Bijou sont « surréelles ». C'est aussi parce que le personnage principal est en état de « crise », du début à la fin du livre."

Rencontre avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de La Petite Bijou, éditions Gallimard. 2001.

La Petite Bijou
Le mariage du flou et du net, par Jean-Claude Lebrun
<< Patrick Modiano est né en 1945. Une année de bascule historique dont la prégnance s’étend à toute son ouvre. Comme s’il ne pouvait décidément se remettre d’être venu au monde dans un entre-deux. Alors on le voit, au fil de ses livres, arpenter Paris en tous sens ou s’aventurer dans la banlieue proche. Et toujours manifester une incroyable boulimie de repères : stations de métro, numéros d’immeubles, noms de rues, de lieux publics, de commerces... Façon pour lui, à travers ses personnages, de s’accrocher à un espace rigoureusement corroyé, faute de pouvoir tabler sur d’autres certitudes.
Il s’est ainsi affirmé comme notre plus grand artiste du flou et du net. En même temps capable de mises au point maniaques et de vertigineux flottements. À l’exacte image de la narratrice de la Petite Bijou, dont le regard ne semble accommoder sur des personnes ou des lieux que pour davantage encore renforcer le halo alentour. C’était vers 1956 ou 1957. Les stations de métro ne possédaient pas encore leurs portillons automatiques. Les postes de radio s’ornaient d’un " oil magique " vert glauque. Des figures improbables paraissaient continuer les trafics des années d’occupation. On allait en bandes écouter un jazzman célèbre, au Slow Club, rue de Rivoli... Patrick Modiano multiplie les notations d’époque comme autant de signes d’orientation, autour de cette figure elle-même en train de rassembler ses souvenirs d’un épisode crucial. Elle avait alors dix-neuf ans. Elle restait seule. Sa mère l’avait abandonnée à la fin de la guerre sur un quai de la gare d’Austerlitz, un petit écriteau autour du cou. De son père, elle ignorait tout. Depuis lors elle tenait dans une boîte à chaussures quelques papiers et photos. Et un acte de naissance. Autant dire rien. Des pièces disparates, qu’elle ne parviendrait jamais à faire tenir ensemble, d’une histoire qui lui avait échappé. Mais le présent ne lui offrait pas davantage de prises. Des relations inexistantes, pas d’amis, mis à part un vieil homme qui écoutait la nuit, crayon en main, des émissions en langues étrangères à la radio. Pour quelle cause ou quel discret service ? Une pharmacienne aussi, qui s’était occupée d’elle un soir de grande déprime, et avait paru pouvoir jouer le rôle de la mère disparue, d’ailleurs entre-temps annoncée morte quelque part au Maroc. La jeune fille semblait tout autant absente au monde extérieur, dont aucun écho ne parvenait jusqu’à elle. Pas une remarque en passant, ni même une allusion, alors que tant d’événements capitaux survenaient dans le pays et au dehors. Parce que ses regards étaient tout entier aimantés vers un vide ravageur en elle.
Celle qui prend aujourd’hui la parole ne sort cependant pas tout à fait de nulle part. Les lecteurs de Patrick Modiano l’ont en effet une première fois aperçue il y a presque vingt ans, au détour d’un autre livre, De si braves garçons. Elle y apparaissait, dans un film datant de l’occupation. Elle avait alors six ou sept ans et portait déjà un nom de scène, " la petite Bijou ". Sa mère, qui y tenait aussi un bout de rôle, avait manifestement voulu faire d’elle une vedette enfantine. Une manière de revanche contre sa propre destinée d’artiste ratée, en même temps sans doute qu’une façon de ravaler la fillette au rang d’un petit animal de salon. Malgré les premières apparences, la figure de jeune fille en perdition des années cinquante s’inscrit bel et bien dans une histoire. Même s’il lui faut en imaginer l’essentiel. Faute d’éléments tangibles. Mais probablement aussi à cause d’un refus de savoir, en lequel se laisse deviner une stratégie de survie. Ce que suggère très exactement l’épisode autour duquel le roman se construit.
Un jour de sa dix-neuvième année, au métro Châtelet, la narratrice avait en effet aperçu une femme portant un manteau jaune défraîchi, en qui elle avait cru reconnaître sa mère. " J’ai pensé que c’était elle ", annonce-t-elle au début du roman. Elle l’avait prise en filature, s’était renseignée, avait presque acquis la certitude qu’il s’agissait bien de la génitrice envolée, mais n’avait surtout pas tenté de l’approcher. Comme si elle avait craint de se brûler à quelque vérité. Ou comme si elle n’avait pas voulu hypothéquer une autre possibilité de vie, délestée des sombres histoires qu’elle ne cessait de pressentir. Le marché noir, la collaboration...
Troublante coïncidence, telle qu’en regorgent les romans de Patrick Modiano : elle avait à la même époque répondu à l’annonce d’un couple qui cherchait une garde pour sa petite fille. Et elle avait cru revivre un cauchemar ancien, avec l’enfant le plus souvent seule, dans une maison sans meubles, en lisière du bois de Boulogne. Elle-même avait habité non loin de là, dans des conditions similaires, laissée à l’abandon par la mère en continuelles virées. Elle avait incidemment entendu des grandes personnes désigner celle-ci comme " la Boche " : " Certains mots se gravent dans la mémoire des enfants et, s’ils ne les comprennent pas sur le moment, ils les comprennent vingt ans plus tard. " C’est aussi l’un des leitmotive de l’ouvre de Patrick Modiano. Sa narratrice avait fait une tentative de suicide. À son réveil, elle avait eu l’impression de reposer au fond d’un aquarium : faute de place, on l’avait casée chez les bébés prématurés. Comme pour une autre naissance, une fois effectuée sa randonnée autour du vide. Cela même que Patrick Modiano, depuis son premier roman, la Place de l’Étoile, en 1968, n’a pas un instant cessé d’entreprendre.>> © Journal l'Humanité, 17 mai 2001

La Petite Bijou
Modiano, souvenir écrin (...) un noir bijou par Antoine de Gaudemard
Si deux périodes historiques marquent l'œuvre de Patrick Modiano (l'Occupation et les années 50-60 sur fond de guerre d'Algérie), deux questions existentielles la hantent tout au long: les traumatismes de l'enfance et les troubles de l'identité. Livre après livre, à mi-chemin entre autobiographie et fiction, l'écrivain a exploré ces zones indécises de l'histoire française et de l'histoire intime à travers des récits de vies cassées, précaires ou même vaguement louches, toutes marquées au fer de la mélancolie. En quête d'une identité perdue, d'une mémoire défaillante, d'une image lointaine, ses personnages illustrent à la perfection cette phrase de René Char, souvent citée par Modiano, et selon laquelle «Vivre, c'est achever un souvenir.»
La Petite Bijou n'échappe pas à la règle: la jeune et poignante héroïne du roman éponyme achève, à sa manière, un souvenir. Perdue sans collier dans le Paris du mitan du XXe siècle, elle croise dans le métro une femme au manteau jaune en qui elle croit reconnaître sa mère, dont elle n'a plus de nouvelles depuis une douzaine d'années. Une vieille femme, à moitié folle, surnommée dans son gourbi de Vincennes «Trompe la Mort», comme autrefois on appelait «la Boche» la mère de la Petite Bijou. Celle-ci se met à suivre ce fantôme, et de filature en filature, remonte en elle son propre passé, jusque-là bloqué comme par un invisible couvercle. Son enfance de gamine abandonnée, son père inconnu, sa mère artiste mineure mais toujours absente et partie un beau jour sans retour pour le Maroc, les pensions sinistres et le grand appartement désert: tout le «pays natal» ressurgit, mais plus cauchemardesque encore qu'il ne l'a jamais été.
«Enfant du froid» qui tente de «voir plus clair» dans sa propre vie, la Petite Bijou ne tire aucun bénéfice de son enquête. Juste des bribes, des lambeaux, accrochés à une photo conservée, à une adresse, à un nom. Un désespoir plus grand s'abat même sur elle. Un jour pourtant, prenant son courage à deux mains, elle décide de monter frapper à la porte de l'inconnue qu'elle pense être sa mère. Un effort démesuré: «J'ai eu l'impression non pas d'avoir gravi un escalier, constate-t-elle, mais d'être descendue au fond d'un puits.» Elle renonce et a l'impression d'avoir échappé à un «danger». Le retour sur soi et l'élucidation de son passé seraient-ils donc inutiles, voire porteurs du pire? Faut-il vraiment «aller jusqu'au bout» d'un souvenir? Ne vaudrait-il pas mieux «couper les ponts», comme la jeune femme le pense un jour de déprime ordinaire ?
Paradoxalement, Modiano, cet obsessionnel de la mémoire, pourrait le laisser croire, tant le passé est ici vécu comme un «marécage» sans fond, où on s'embourbe et on se noie, et tant la Petite Bijou endure. Le jour, elle s'occupe d'une petite fille, à demi-abandonnée par un couple des beaux quartiers, riche mais paumé. Une complicité de victimes unit bientôt les deux délaissées, et la Petite Bijou comprend qu'elle n'est pas seule dans son malheur. Parfois, on a de la compassion pour elle. Un homme, dont le travail est de traduire des émissions de radio du monde entier, l'emmène au café le Babel, où l'on entend parler toutes les langues du monde, et l'écoute, lui posant les questions qu'elle-même se pose secrètement. Une pharmacienne l'aide à surmonter les cafards sans nom, les nuits de solitude qu'elle passe dans sa chambre d'hôtel de la place Blanche, en face du cabaret Le Néant. Mais ces médecins de hasard suffiront-ils pour qu'elle survive, même «de justesse» ?
La Petite Bijou est sans aucun doute l'un des romans les plus noirs de Modiano. Penserait-il désormais qu'il n'y a plus de rédemption par la lutte contre l'oubli? Les blessures de l'enfance seraient-elles décidément inguérissables? Cette question est au centre de l'œuvre de Modiano, dont la propre enfance, entre pensionnats et fugues, a été traumatisée par la disparition de son frère Rudy, de deux ans son cadet, mort à l'âge de 10 ans en 1957. Sans avoir lu tout Freud, on sait qu'un tel événement, dans une vie, peut engendrer une culpabilité sourde, la quête névrotique de quelque chose d'irrémédiablement perdu. Dans ce bref roman, épuré jusqu'à l'os, Modiano broie du noir, même si une faible lueur d'espoir clôt le récit, comme si nous étions des esclaves de la mémoire, incapables d'oublier, mais incapables de s'affranchir. Sciant les barreaux de l'oubli pour se retrouver dans une prison plus froide encore.©
Libération le 26/4/2001.

La Petite bijou. Modiano, logique interne par Daniel Rondeau (Express 14-05-2001)
<< La lumière d'une vie qui se dérobe, c'est d'abord des mots pour la dire. «Une douzaine d'années avait passé depuis que l'on ne m'appelait plus "la Petite Bijou" et je me trouvais à la station du métro Châtelet à l'heure de pointe.» Le dernier roman de Patrick Modiano, La Petite Bijou , nous ramène dans un monde au contexte flou. Pas d'histoire, mais une succession de petites aventures, liées par une main trop molle pour être celle du destin, et des personnages au visage de brouillard, garçons et filles du même âge, qui restent dans le flou et l'inachevé et ont besoin de «contacts humains»; c'est l'éternel côté Françoise Hardy de Modiano. Tous semblent flotter dans les vêtements trop grands, et toujours un peu démaillés, de leur existence: une jeune fille à la recherche de sa mère, une pharmacienne en manteau de fourrure, un couple mystérieux, suspect et déboussolé, une petite fille à l'abandon, une femme en jaune suivie dans un couloir du métro, un garçon brun en veste de cuir qui capte des émissions de radios étrangères.
Il y a longtemps que Patrick Modiano a décidé ce qu'il voulait faire de sa vie d'écrivain: «Me créer un passé et une mémoire avec le passé et la mémoire des autres.» En 1976, il avait confié son projet à Emmanuel Berl, qui l'avait encouragé. Berl, lui, n'avait pas tellement besoin de la mémoire des autres. La sienne était chatoyante, chargée de mille souvenirs. Il avait dirigé un journal, tutoyé des ministres, été l'ami de Drieu et de Malraux, servi de nègre à Pétain et épousé Mireille. Comme l'écrivait Modiano dans Interrogatoire , «il avait été dans le coup».
C'est pourtant le Berl «seconde manière» qu'aimait Modiano. Celui qui n'était plus dans aucun coup et qui écrivait Sylvia ou encore Présence des morts , calfeutré dans son appartement du Palais-Royal, en regardant au mur de sa chambre une lettre de Proust sur l'amitié, arrachée à la boue des tranchées. Je n'ai aucune idée de ce que peut être la vie de Patrick Modiano, mais je sais, à le lire, qu'il écrit ses livres comme s'il n'avait jamais été «dans le coup» et était resté calfeutré dans sa chambre de jeune homme. Il n'y a jamais eu de Modiano première manière. L'auteur de La Place de l'Etoile a brûlé les étapes. Il s'est installé à 20 ans dans la peau de celui qui se souvient et n'en finit pas de remuer dans son encre un passé qui ne lui appartient pas.
Modiano fait ainsi sa matière de ses propres rêveries. Il lui suffit de regarder le monde tel qu'il se dessine sous ses paupières closes pour lancer le manège à trois temps de ses obsessions. Le lecteur reconnaît quelques points fixes du décor, des boulevards ou des places aisément repérables sur le plan de Paris (le boulevard Jourdan, la place de Clichy, l'avenue Malakoff et le bois de Boulogne). Les circonstances varient peu, nous sommes toujours dans l'après-guerre, même si cette fois-ci, au fil des années qui passent, le souvenir de l'Occupation semble s'estomper. Des personnages apparaissent, qui tiennent des conversations banales, mais certaines expressions («pays natal») exercent un pouvoir magique sur leur volonté. Ils sont tous plus ou moins sur le qui-vive, dans l'attente de quelque chose ou de quelqu'un. Si la main invisible qui conduit leurs actions semble incertaine, c'est parce que ces personnages sont des créations non de l'Histoire, mais du songe. Leur statut évanescent ne leur évite pas de tituber dans les décombres de la vie. Les fantômes aussi ont du mal à vivre.
Les livres de Modiano se ressemblent, s'interpellent, se répondent, se poursuivent. L'histoire de La Petite Bijou apparaissait déjà dans De si braves garçons et l'auteur a raison de dire que tous ses livres ne forment en réalité qu'un seul - et grand - roman, celui d'un temps retrouvé et inventé dans la mémoire des autres, et marqué du sceau de la répétition des destins (ce que Modiano appelle sa «logique interne»). Il y aura toujours une femme qui hantera les couloirs du métro avec un manteau jaune. Les personnages de Modiano ne l'oublient jamais. Leurs mains tremblent.
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La Petite Bijou
La consigne des enfants perdus Propos reccueillis par Antoine de Gaudemard. Libération, le 26/4/2001

«La Petite Bijou» vous a-t-elle été inspirée par un personnage de votre enfance ?
C'est un truc bizarre... C'était une drôle de période, au début des années cinquante. J'avais 7 ans, j'habitais une maison aux environs de Paris, à Jouy-en-Josas. A deux ou trois reprises, une fille un peu plus âgée que moi est venue, elle avait 12 ou 13 ans. Il y avait comme une aura autour d'elle... Ça venait du fait qu'elle avait joué comme figurante dans un film. Elle avait ce côté des enfants qui ont grandi trop vite et ont des vêtements trop petits, elle était un peu comme la petite Fadette. Elle avait l'air d'être livrée à elle-même, de ne pas avoir de famille. C'était un mélange bizarre de contexte campagnard et de cinéma. Son rôle exact dans le film restait un mystère. Je n'arrivais pas à savoir ce qu'elle avait fait exactement. Comme si elle avait vécu quelque chose de très... de très...

Par la suite, avez-vous su ?
Non, je préférais ne pas trop savoir. Je préférais qu'elle reste comme ça, avec son mystère. Elle était plus vivante.

La Petite Bijou, c'est un peu vous ?
C'est une enfant un peu spéciale. C'est une manière de parler de mon enfance et de l'enfance en général, mais en beaucoup plus sombre.

Pourquoi assombrissez-vous si souvent le trait ?
Les choses pénibles de l'enfance reviennent toujours, dix ans après, vingt ans après, comme une espèce de boomerang... de bombe à retardement... Comme si les fondations étaient pourries au départ et finissaient par s'effondrer. La Petite Bijou est dans une situation lugubre, qui débouche sur une sorte de suicide, qui heureusement échoue.... En même temps, à la fin, on peut supposer qu'elle est libérée, libérée de son passé.

Tout le livre est comme un cauchemar.
Oui, comme un cauchemar. Elle est dans un état second, elle vit les choses de manière déformée, tout se dérobe, c'est un mauvais rêve. Dans ces états de crise, de dépression, on fait appel à des inconnus, on croit qu'ils peuvent vous aider. On pense que les gens de son entourage ne peuvent pas comprendre.

Vous faisiez souvent des cauchemars, enfant ?
Oui. Quand on est enfant, on reçoit les choses de manière un peu... On les voit démesurément grandes, et en même temps de manière très parcellaire. Quelquefois des détails prennent une très grande importance, alors qu'ils n'en ont aucune. Alors, ça ressurgit dans les cauchemars. Les souvenirs d'enfance sont complètement fragmentaires, il y a des détails hypertrophiés. Tout prend une dimension bizarre, les lieux les plus banals, ne serait-ce qu'un garage, un ascenseur, deviennent brusquement inquiétantes, étranges... Peut-être c'est pareil maintenant pour les enfants, avec d'autres lieux, d'autres objets.

A propos de l'enfance, il y a dans vos livres une angoisse de l'abandon.
Oui... C'est une manière d'exorciser une peur de l'enfance, c'est un poids dont on essaie de se débarrasser. En pension, j'ai connu beaucoup de garçons comme ça, abandonnés. Comme s'ils avaient été oubliés à la consigne. Je me souviens d'un garçon brésilien. Il était là depuis un an et jamais personne ne venait le voir. Il n'avait aucune nouvelle de qui que ce soit, le collège était obligé de le garder. Comme si ses parents avaient perdu le ticket de la consigne. La petite dont je parle avait vécu dans des appartements immenses et vides, livrée à elle-même. Et la plupart de ces parents étaient complètement déculpabilisés, c'était horrible.

La Petite Bijou apparaissait déjà dans «De si braves garçons» et on dit souvent que vous écrivez le même livre depuis trente ans. C'est vrai ?
C'est compliqué à expliquer. Je n'ai jamais eu l'impression, chaque fois que j'ai écrit un livre, d'avoir écrit quelque chose de fini, de clos sur lui-même, comme un roman de Simenon, par exemple. J'ai toujours eu l'impression que j'essayais au fur et à mesure de mes livres de déblayer quelque chose pour enfin arriver à écrire un vrai livre. Mais ce n'est jamais fini, c'est comme une fuite en avant, très désordonnée, comme quelqu'un qui n'a pas assez de souffle, qui est obligé de faire des pauses. Dans mon enfance, il y avait une course de vélo qui s'appelait les Six jours. Pendant six jours, les coureurs tournaient sur une piste. Parfois, ils s'arrêtaient, ils faisaient du surplace. C'est pareil quand j'écris. Dans cette succession de livres, il y a plein de moments inutiles, il ne faudrait garder que les bons et les rassembler, comme des morceaux choisis. Je me dis toujours: je vais me débarrasser de ça, et après j'aurai le champ libre. Mais c'est impossible, c'est une illusion. Le vrai livre n'arrive jamais. Et je n'arrive jamais à écrire un livre complètement autonome des autres. J'ai toujours l'impression que je pourrais prendre tel truc dans tel livre et le raccrocher à tel morceau d'un autre, que ça ne ferait pas vraiment de différence. Tout ces déblayages vers un livre principal donnent une direction mais pas une architecture, ce qui fait qu'on continue d'écrire. On reprend sous un autre angle, c'est comme un contrechamp. Dans «Des inconnues», un des trois récits est un contrepoint, bien noir, de «Villa triste».

En peinture, on parle de repentir.
Oui, c'est tout à fait ça. Le mot est fort, presque moral, mais c'est ce que je ressens. D'un livre à l'autre, je rafistole des choses entre elles, je bricole. C'est une sorte de patchwork, mais j'oublie des éléments en cours de route, et j'essaie ensuite de les rattraper. Je reprends des choses trop superficielles, pour les approfondir, comme si quelque chose avait germé. C'est bizarre, mais il y a une sorte de logique interne... Pendant le premier mois, on ne sait pas où on va, c'est pénible. Quand c'est fini, ça ne correspond plus du tout à ce qu'on imaginait. C'est pareil depuis trente ans. Au début, on s'embarque, on cafouille, on va à l'aveuglette. Puis ça se met en place, mais jusqu'à la fin, on bifurque, on croit que c'est fichu, mais il suffit de revenir en arrière pour s'apercevoir où on s'est fourvoyé. Parfois c'est décourageant. Godard disait, je crois, qu'il avait coupé au hasard dans la pellicule de son premier film. C'est vrai. Il suffit quelquefois de taillader, pas vraiment au hasard, il y a toujours des intermèdes qu'on peut couper. Le texte est souvent comme une masse molle qui vous paralyse, mais vous taillez dans le vif, vous enlevez les doublons, les répétitions. Et vous repartez. Ecrire, c'est comme un lent travail d'accommodation, comme un regard qui divergerait et qu'on redresserait peu à peu. Je ne trouve jamais le bon angle d'emblée. A l'origine, Moreau-Bardaev, par exemple, c'était deux personnages mais je me suis rendu compte qu'un seul suffisait. Alors je lui ai donné les deux noms. Au départ, on louche, on voit tout en double. Puis la mise en place, l'accommodation, se fait.

«La Petite Bijou», comme votre roman précédent «Des Inconnues», est écrit au féminin. Pourquoi ?

Le «je» de mes autres romans a toujours été un peu vague, c'est moi et pas moi. Mais utiliser le je me concentre mieux, c'est comme si j'entendais une voix, comme si je transcrivais une voix qui me parlait et qui me disait je. Ce n'est pas Jeanne d'Arc, mais plutôt comme quand on capte une voix à la radio, qui de emps en temps s'échappe, devient inaudible, et revient. Ce je d'un autre qui me parle et que j'écoute me donne de la distance par rapport à l'autobiographie, même si je m'incorpore parfois au récit.

La radio est souvent présente dans vos livres..
Elle a un vrai pouvoir suggestif, toutes ces voix qui se chevauchent, qui se brouillent. Il y avait autrefois aussi ce qu'on appelait le réseau, des gens qui se cherchaient et qui se parlaient sans se connaître sur des lignes téléphoniques hors service. Parfois c'étaient des numéros qui n'étaient plus attribués depuis vingt ou trente ans, je me suis renseigné, c'est bizarre qu'ils aient laissé ces lignes marcher si longtemps. J'imaginais que des téléphones sonnaient pendant des heures dans des appartements vides, des maisons abandonnées.

Pratiquez-vous ce qu'on appelle depuis quelque temps l'autofiction ?
Oui, si on veut. Je mets dans mes livres des éléments de ma vie, je suis toujours mal à l'aise dans le roman proprement dit. C'est une sorte de carcan. J'essaye toujours de trouver une façon plus directe d'écrire, plus intime. Pas l'autobiographie car c'est toujours un peu artificiel, il y a toujours un effet littéraire. L'autobiographie interdit à l'imaginaire de se développer, elle condamne à des poses paralysantes. Il faut trouver la bonne distance. L'autofiction est une sorte de compromis, plus proche de la vérité, plus honnête finalement, sans l'illusion autobiographique. >>

La Petite Bijou, c'est moi... » par Jérôme Garcin.
<< Saura-t-on jamais de quel secret désarroi, de quelle lointaine et obscure blessure d'enfance Patrick Modiano, romancier passé avec le temps de la confusion à la compassion, tire la faculté d'être ému jusqu'aux larmes par les jeunes femmes à l'abandon, les orphelines un peu butées, les provinciales esseulées et timides que l'on croise dans la rue sans les voir, mais que lui, doué d'un sixième sens, prend le temps de regarder, d'écouter et d'accompagner avec une infinie délicatesse ? En 1998, il avait reconstitué les trois monologues de jeunes femmes opaques et désespérées. « Des inconnues » était écrit ¬ sans faute de goût et sans que jamais l'on sente l'exercice de style ¬ à la première personne du féminin singulier. Thérèse, alias « la Petite Bijou », à laquelle l'écrivain prête aujourd'hui sa plume, est la soeur de ces oubliées du bonheur. Elle ne vit pas, elle traîne sa vie. Pas de travail, pas de famille, pas d'avenir. Identité improbable. Une ombre, dans le métro. Sa confession, qui ressemble à la relation d'un rêve, voire au récit d'une dépression, commence d'ailleurs dans les longs couloirs de la station Châtelet, où déambulent « des égarés » dont elle tient qu'ils « ne remonteront plus jamais à la surface ». Il suffit alors qu'elle aperçoive, dans la foule compacte de l'heure de pointe, une femme portant un manteau jaune élimé pour que Thérèse se fasse, au sens propre, tout un roman. Elle veut croire en effet que cette inconnue est sa mère, dont on lui avait pourtant assuré qu'elle était morte, quinze ans auparavant, au Maroc. Mais, pense-t-elle, « on ne meurt pas au Maroc. On continue de vivre une vie clandestine, après sa vie ». Au lieu de l'aborder, comme par crainte de rompre la magie de ces retrouvailles imaginaires, elle la prend en filature, la suit jusqu'à Vincennes, repère la cabine d'où elle téléphone, le café où elle boit un kir, et l'immeuble triste où elle habite, escalier A, 4e étage. Thérèse ne savait plus à quoi s'occuper, voici qu'elle a trouvé une raison de vivre. Elle se consacre à percer l'énigme irrésolue de cette mère fantasque et mythomane qui s'était inventé un titre de noblesse irlandaise, trichait sur son âge, falsifiait ses papiers d'identité, se faisait appeler comtesse Sonia O'Dauvé, et dont elle conserve, en guise de testament, une boîte à biscuits métallique contenant un agenda, un carnet d'adresses, et quelques photos jaunies. C'est une enquête vaine, pathétique, et d'autant plus émouvante que dès la première page on sait bien que, menée par une fabulatrice neurasthénique, elle ne peut aboutir à rien. Plus l'investigation semble méticuleuse, plus elle est nébuleuse. Quel est ce film, « le Carrefour des archers », dans lequel, enfant, elle aurait joué un petit rôle aux côtés de sa mère ? Et quel est ce livre, « les Enfants du froid », qu'on lui lisait autrefois pour l'endormir ? Chez Modiano, les numéros de téléphone (le Passy 13-89 ou le 225 à Bar-sur-Aube), les adresses (le 11 de la rue Coustou ou le 129 avenue de Malakoff), les noms (Moreau-Badmaev, Valadier), n'éclairent jamais l'intrigue, ils ne font au contraire qu'ajouter au mystère et à son charme désuet. Du plus loin de l'oubli... Comme dans son livre précédent, « Des inconnues », Patrick Modiano feint de n'être ici qu'un greffier, chargé d'enregistrer la déposition divagante d'une jeune femme inconsolée qui « recherche des contacts humains » et murmure : « Il faut trouver un point fixe pour que la vie cesse d'être ce flottement perpétuel. » Elle raconte ses insomnies et ses errances dans Paris ¬ une fleur de ruine dans les quartiers perdus. Elle rencontre dans une librairie un homme qui traduit et résume les émissions de radio en langues étrangères. Elle garde la petite fille, également prénommée « Petite Bijou », d'un couple inquiétant, dans une grande maison vide, sise près du bois de Boulogne. Et elle finit par s'évanouir dans une pharmacie de l'avenue Ledru-Rollin, avant d'être raccompagnée jusque chez elle, à Pigalle, près du cabaret le Néant, dont un panneau vante à la fois « les filles » et « le train fantôme ». On a l'impression d'être à bord de ce dernier depuis la première page du livre. Jamais Patrick Modiano n'a mieux exprimé que dans ce roman somnambulique la quintessence de son art, où il excelle depuis trente-trois ans. Plus rien, ici, ne rattache l'écrivain et son orpheline à la réalité. Même l'obsession de l'Occupation est absente. A côté, Dora Bruder, jeune juive disparue en 1941 dont il s'est appliqué à retrouver la trace, passe pour un personnage naturaliste. « La Petite Bijou », elle, n'existe que par ses fantasmes. C'est une image floue, une figure de style, une métaphore de la littérature, un prétexte à déambuler au gré du hasard, à poser des questions sans réponses, à provoquer, grâce à la magie des mots, une intemporelle rêverie. Flaubert, on le sait, rêvait d'écrire un livre ex nihilo, qui tienne par la seule force du style, réponde aux lois de la rhétorique pure, ne puisse être réduit à la vie de l'auteur et lui soit finalement supérieur.>> Le Nouvel Observateur le 26/04/2001.

 

Un joyau signé Modiano, par Marc Lambron
Roman - Fidèle à lui-même, l'écrivain traque, dans « La Petite Bijou », un monde qui ne veut pas mourir. Un charme sans pareil.

L'auteur s'appelle Modiano, Patrick, Jean, né à Boulogne-sur-Seine le 30 juillet 1945. Fils d'Albert Modiano, administrateur de sociétés, et de Mme née Luisa Colpeyn, comédienne. De ces quelques lignes sèches dans le « Who's Who » est sortie une oeuvre, jamais frontalement autobiographique, mais hantée par l'impossible transmission du passé. Les 154 pages de « La Petite Bijou » n'éclairciront pas l'énigme. Mais c'est, comme l'on dit, le nouveau Modiano. Donc un événement de principe et une lecture de plaisir.
Il suffit de quelques pages pour retrouver, insinuante et familière, la tonalité de toujours. On reconnaît le style de Modiano comme la voix de Pierre Fresnay ou le toucher de Stéphane Grappelli. Personne ne saurait dire pourquoi, mais tout ce qu'écrit l'auteur de « Villa triste » est merveilleusement signé. Voyez l'ouverture du livre : une jeune femme, Thérèse, suit dans le métro une passante quinquagénaire. Elle a cru reconnaître le visage de sa mère disparue, « comme si un projecteur l'avait fait surgir de la nuit ». La mystérieuse passante - un sosie ? - descend à la station Porte-de-Vincennes et téléphone d'une cabine publique. Puis elle se dirige vers un immeuble en brique rouge, l'une de ces vieilles HBM de la périphérie parisienne. La jeune fille la suit toujours.
En quelques traits, tout est installé : la filature, la filiation, le dernier métro, le vertige des doubles, les boulevards de ceinture, l'énigme des vies. Il semble que l'on soit à Paris dans les années 60. Des fragments de mémoire flottent au milieu du brouillard. Comme dans les trois nouvelles du précédent livre de Modiano, « Des inconnues », c'est une jeune femme qui parle à la première personne. Thérèse, 19 ans, a vécu son enfance de pensionnat en pensionnat. De sa mère elle a conservé un portrait peint par un certain Tola Soungouroff, l'adresse d'un hôtel qui figure sur son acte de naissance, des notes transmises par une cartomancienne. Elle se souvient d'avoir tourné à l'âge de 7 ans dans un film, « Le carrefour des archers », sous le nom de « la Petite Bijou ». Thérèse vit de menus métiers, vendeuse, réceptionniste, baby-sitter dans une étrange famille de Neuilly. Du côté du boulevard Maurice-Barrès, elle a soudain un sentiment de déjà-vu. Elle aussi a connu dans sa première enfance un grand appartement près du bois de Boulogne. Des phrases lui reviennent en mémoire : « Ta mère aussi, on l'appelait la Boche. » Qu'est devenue cette mère, née Suzanne Candères pour l'état civil, mais dont la carte de visite portait le nom de comtesse Sonia O'Dauyé ? A-t-elle vraiment disparu au Maroc après avoir précipitamment quitté Paris ? Et quel rapport existe-t-il entre un visage de 1942 et une inconnue croisée dans le métro ?
On trouvera dans « La Petite Bijou », parfois jusqu'à l'autopastiche, tous les charmes qui font la griffe Modiano - et d'abord cette fascination cotonneuse pour les étrangers que Paris a un jour avalés, Russes blancs, rescapés de l'Egypte khédiviale, officiers de la Wehrmacht. Mais on aura rarement ressenti autant qu'ici son art particulier de la découpe : focaliser sous une lumière de studio des objets nimbés d'une inquiétante étrangeté. La moquette pelucheuse et les barres de cuivre d'un escalier de banlieue. L'enseigne lumineuse d'un garage. Une boîte de biscuits Lefèvre-Utile. Une affiche d'autrefois dans le métro : « Pupier, le chocolat des familles ». Il en émane une inquiétude urbaine, noire et blanche, qui serre le coeur et fait peur. Car il y a des aspects Hitchcock chez Modiano, un côté romancier des spectres. Faut-il que le miroitement des adolescences estompées, que l'effroi de l'invisible l'habite pour qu'il s'entête et succombe à cette résonance clandestine des choses, entre les villes balnéaires et la place Blanche, la plaine Monceau et la rue Lauriston ? Autant de personnages qui promènent leur désarroi d'orphelins dévoyés, leur charme éteint par la nuit.
Une même énigme plus dérobée
La grande blancheur des années 60, semble dire ici Modiano, n'était que l'écho trouble d'un monde qui ne veut pas mourir : monde que ressuscitent les brownings dans leurs étuis de daim gris, quelques plaques sur les façades, les voix de speakers lointains. « Ta mère aussi, on l'appelait la Boche. » Chacun des livres de Modiano apparaît ainsi comme la même photographie jaunissante d'une même énigme toujours plus dérobée. C'est pourquoi ses romans vont du même jet vers leur épuisement en même temps qu'ils peuvent, à l'infini, se répéter. Est-ce que 1965 ressemblait encore à 1942 ? Oui, non, peut-être ? Un tel miroitement d'époques ne porte qu'un même regret et une seule leçon : tout entêtement généalogique est hantise de l'illégitime. C'est par là, je crois, que Modiano pince une corde chez ses lecteurs. On ne voudrait pas vivre la vie de ses personnages. Mais ils expriment la guigne, le malaise, le flottement doucereux, le vacillement d'identité, la part maudite et quotidienne qui émane de nos mauvais rêves.
Un roman de Modiano en 2001, c'est aussi une certaine situation de l'auteur. Cinquante-six ans cette année et trente-trois ans de carrière. Ce dernier mot convient-il à un écrivain qui paraît médiumniquement poussé à vivre entre ses miroirs de papier ? Le « Who's Who », toujours très factuel, lui dessine pourtant un destin de poète lauréat : prix Fénéon et Nimier, grand prix du roman de l'Académie française, prix Goncourt, prix des Libraires, prix Pierre-de-Monaco, grand prix du roman de la ville de Paris, etc. Dans son « Journal inutile », Paul Morand le cite dix-huit fois, toujours avec estime. Patrick Modiano entrera donc à l'Académie malgré lui, au terme d'une rafle verte où le panier à salade s'arrêtera sur le lieu de son enfance, quai de Conti. Une autre façon de saisir le profil consisterait à recenser les collaborations auxquelles Modiano s'est prêté au fil des années : un livre d'entretiens avec Emmanuel Berl, un film avec Louis Malle, des textes illustrés par Sempé, Pierre Le-Tan ou Dominique Zehrfuss (son épouse), des préfaces pour Brassaï ou Jean-Marie Périer, un livre sur Françoise Dorléac cosigné avec Catherine Deneuve. Cela dessine une famille de préférences, pessimistes élégants et graphistes subtils, photographes de l'air de Paris et actrices inoubliables. Des gens qui pourraient trouver leur bonheur dans l'annuaire du téléphone, pourvu qu'il date de 1937 ou de 1967.
Il y a enfin une autre raison d'aimer Modiano, et même de le placer sous protection écologique. C'est sa fidélité à lui-même, son indifférence aux tendances. Les écrivains français viennent de traverser - s'en est-on rendu compte ? - l'une des pires périodes dans les annales plombées du diktat littéraire. Point de salut en dehors de la dérive obligatoire, des maux de ventre, de l'aveu tripal. On était sommé de déférer au règne de l'endoscopie, du cri primal, de l'ulcère duodénal érigé en épopée du moi. Modiano, lui, a tenu sa note, indifférent aux rebelles officiels, narguant par sa musique les stridences de l'amnésie. Sous cette Occupation-là, il aura résisté. Cela donne pour l'heure « La Petite Bijou », un joli joyau . © le point 27/04/01 - N°1493

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"Petite musique"
Depuis combien d'années cette expression revient sous la plume de critiques littéraires qui n'ont rien à dire de nouveau, ou appliquent à la manière des frères Ripolin, les couches succesives d'une même partition avec des notes distendues et, finalement inaudibles... Comme on ne sait plus évoquer la notion (le concept ?) de style à cause d'exemples écrasants (Proust, Céline, Barthes, Foucault, etc.,) on livre ces propos qui n'informent sur rien.

"On ne dira jamais assez combien la prétendue " petite musique ", avec ce qui peut s’y entendre de légèreté, se trouve en fait arrimée dans le temps historique. Ni combien elle interroge et dérange."
Jean-Claude Lebrun, l'Hummanité, 5 mars 1999.

 

Docteur PETIOT
<< Petiot : où est passé le docteur Satan ?
Détenu cinq mois sur ordre de la Gestapo l’an dernier, l’étrange médecin est recherché depuis la découverte d’un charnier dans son hôtel particulier, rue Lesueur à Paris
Les Alliés ont débarqué sans se soucier des impératifs de bouclage imposés aux quotidiens de la presse collaborationniste parisienne. Hier matin 6 juin 44, le lecteur inquiet qui parcourt «l’Oeuvre», le journal de Marcel Déat, leader du national-socialisme à la française, n’apprend rien sur l’invasion de l’Europe par les forces ploutocratiques. Il est en revanche tranquillisé par l’article d’un expert en stratégie qui l’assure que la chute de Rome n’est pas un événement décisif. Son attention est brièvement attirée par un entrefilet sur l’affaire Petiot. Ce nom lui dit quelque chose. Ah oui, c’est ce médecin marron et assassin dont on parle depuis quelques mois et qui est sans doute à la solde de Londres.
Une illusion partagée par le lieutenant Richard L’Héritier détenu à Fresnes. Cet authentique résistant est persuadé que le docteur Petiot est un compagnon d’armes. Il y a un an, il a partagé la même cellule que lui pendant cinq mois. Il n’a aucun doute: fondateur du réseau Fly-Tox, le docteur Petiot est un patriote. Le juge Berry, chargé du dossier, et le commissaire Massu, qui mène l’enquête, en sont moins sûrs. Ils recherchent sans grande conviction l’énigmatique docteur qui s’est évaporé depuis mars. Ils ont d’autres soucis. Ils observent la prudence de rigueur chez les magistrats et les fonctionnaires d’autorité en ces temps incertains.
La dernière fois qu’on a vu le docteur Petiot, c’est dans la soirée du 11 mars 1944. Ce médecin de quartier apparemment sans histoire est chez lui, 66 rue Caumartin, en compagnie de sa femme et de son fils. Il est 19 heures. Il attend dans son salon le moment de passer à table. Bon père, bon époux, Marcel Petiot est d’une nature casanière, il sort peu et ne boit jamais. Cette quiétude familiale est soudain troublée par un coup de téléphone. Ce sont les pompiers. Ils l’informent qu’une fumée épaisse et nauséabonde s’échappe de l’hôtel particulier qu’il a acheté, 21 rue Lesueur, à des fins connues de lui seul. Très calme, le docteur répond qu’il arrive. Il prend son vélo et traverse Paris déjà plongé dans l’obscurité du black-out. Rue Lesueur, une rue résidentielle et secrète qui était restée jusque-là à l’abri de la guerre, il a une mauvaise surprise: son hôtel particulier est cerné par la police.
Les pompiers ne l’ont pas attendu. Ils ont cassé une vitre et sont descendus au sous-sol. Ce qu’ils y ont trouvé les a épouvantés. Un bras mal consumé sort d’un calorifère. Des cadavres entiers ou en morceaux gisent sur le sol. Ils sont à demi rongés par de la chaux vive et en état de putréfaction. Le commissaire Massu s’affaire, un mouchoir sous le nez. Le seul à garder son sang-froid est le docteur Petiot. Il range posément son vélo et aborde un brigadier: «Je suis le frère du docteur Petiot. Etes-vous un bon Français?» Le brigadier bredouille que oui. Comme tous ceux qui ont affaire au bon docteur, il est hypnotisé par cet homme aux sourcils broussailleux, au regard sombre et perçant, à la voix prenante. «Nous sommes de la Résistance, poursuit Petiot. Nous avons éliminé des traîtres, des collabos et des Boches.» Le brigadier se met presque au garde-à-vous. Impassible, le docteur se mêle aux enquêteurs qui rassemblent les débris humains. Par bravade, il s’approche du commissaire Massu jusqu’à le frôler. Puis il disparaît dans la nuit trouble de l’Occupation.
Dans les jours qui suivent, le commissaire Massu reçoit un dossier de la Gestapo, accompagné de cette injonction: «Arrêtez le docteur Petiot. C’est un fou.» Le docteur est visiblement une vieille connaissance de la police allemande. En mai 1943, deux services de la Gestapo qui se font une guérilla sans merci, celui de la rue des Saussaies et celui de la rue de la Pompe, apprennent qu’un certain docteur Eugène dirige un réseau qui permet à des familles juives d’émigrer en Argentine. Les gestapistes se mettent en chasse. C’est la rue de la Pompe, où officie l’Hauptsturmführer Friedrich Berger, qui gagne. Le 24 mai 1943, le docteur Eugène, alias Marcel Petiot, est arrêté ainsi que ses rabatteurs. Il est écroué à Fresnes et interrogé tous les jours par Friedrich Berger. Avec tous les raffinements possibles. On lui lime les dents à vif, on lui serre la tête dans un étau, on le pend par la mâchoire, on le passe à la gégène.
Marcel Petiot supporte toutes ces douceurs avec un stoïcisme qui déconcerte ses interrogateurs pourtant expérimentés. Friedrich Berger se doute bien qu’il n’a pas affaire à un chef de la Résistance. Petiot n’a pas fait disparaître que des juifs mais aussi des auxiliaires français de la Gestapo en délicatesse avec leur employeur, dont un certain Jo le Boxeur. Petiot est donc un passeur vénal. S’il y a une chose dont la Gestapo a horreur, c’est bien qu’on se fasse de l’argent sur son dos. Les interrogatoires redoublent de férocité. En vain. Petiot ne parle pas. A l’époque, les Allemands ignorent tout de la rue Lesueur et de ce qui s’est passé dans son sous-sol. Friedrich Berger finit par relâcher le docteur contre 100 000 francs. Toujours ça de pris. L’Hauptsturmführer a dû aussi exiger que Petiot lui rende certains services. Lesquels? On ne le saura jamais.
Le commissaire Massu, pris entre la Gestapo et la libération de la France qu’il devine toute proche, marche sur des oeufs. Il enquête, terrorisé par ce qu’il découvre et par ce qu’il ignore. Il fouille de fond en comble l’hôtel de la rue Lesueur. Il examine longuement le local où Petiot enfermait ceux et celles qui croyaient avoir acheté un billet pour le salut et la liberté. Chez Maurice Petiot, le frère du docteur, il trouve des valises pleines de vêtements, de lingerie, de bijoux. Maurice Petiot, convaincu d’avoir livré par camion de la chaux vive à Marcel, est inculpé et écroué. Le juge Berry et le commissaire Massu en savent un peu plus sur le fugitif. Le docteur Petiot est né à Auxerre en 1897. Il a été blessé pendant la Grande Guerre et réformé pour tristesse et neurasthénie. Il a été reçu à ses études de médecine avec la mention très bien, malgré une faiblesse en dissection qui explique peut-être pourquoi il n’a pas réussi à faire disparaître les corps de ses victimes. Avant la guerre, il a fait de la politique. Il a été maire de Villeneuve-sur-Yonne et conseiller général. Il a été accusé de corruption, soupçonné d’avoir incendié une laiterie et d’avoir assassiné une de ses domestiques. Après avoir ouvert un cabinet à Paris, où il était adoré de ses malades, il a été surpris à voler un livre chez Gibert Jeune. Il a même frappé le vendeur, ce qui l’a conduit à être interné pendant quelques mois dans une clinique psychiatrique. Broutilles, en comparaison du charnier de la rue Lesueur, où le médecin légiste, le docteur Paul, a dénombré 27 cadavres. Et tout cela ne dit pas où a bien pu passer ce docteur Petiot qu’on commence à appeler le docteur Satan...
[Epilogue. Le 31 octobre 1944, Marcel Petiot, devenu entre-temps le capitaine Valéry, héros de la libération de Paris, sera démasqué et arrêté.Son procès établira que nombre de ses victimes furent des juifs qui tentaient d’échapper aux camps d’extermination. Condamné à mort le 24 avril 1945, il sera guillotiné le 4 mai suivant.] >>
Par François Caviglioli, le Nouvel Observateur, semaine du 3 juin 2004.

Pitié et Tendresse*
A la question d'un journaliste qui lui lance :
- "Vous semblez finalement éprouver de la tendresse pour la plupart des protagonistes…
- Peut-être une certaine tendresse, mais qui se confond avec la pitié.

 

LA PLACE DE L'ETOILE (1968)

La place de l'Étoile (1968)
Résumé de l'éditeur : << En exergue de cet étonnant récit, une histoire juive : «Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit : "Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile ?" Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine.» Voici, annoncé en quelques lignes, ce qui anime le roman : l'inguérissable blessure raciale.
Le narrateur, Raphaël Schlemilovitch, est un héros hallucinatoire. À travers lui, en trajets délirants, mille existences qui pourraient être les siennes passent et repassent dans une émouvante fantasmagorie. Mille identités contradictoires le soumettent au mouvement de la folie verbale où le Juif est tantôt roi, tantôt martyr et où la tragédie la plus douloureuse se dissimule sous la bouffonnerie. Ainsi voyons-nous défiler des personnages réels ou fictifs : Maurice Sachs et Otto Abetz, Lévy-Vendôme et le docteur Louis-Ferdinand Bardamu, Brasillach et Drieu la Rochelle, Marcel Proust et les tueurs de la Gestapo française, le capitaine Dreyfus et les amiraux pétainistes, Freud,
Rébecca, Hitler, Éva Braun et tant d'autres, comparables à des figures de carrousels tournant follement dans l'espace et le temps. Mais la place de l'Étoile, le livre refermé, s'inscrit au centre exact de la «capitale de la douleur».>>
Le héros Raphaël Schlemilovitch incarne tous les juifs : « Après avoir été un juif collabo, comme Joanovici-Sachs, Raphaël Schlemilovitch joue la comédie du "Retour à la terre" comme Barrès-Pétain. A quand l'immonde comédie du juif militariste, comme le capitaine Dreyfus-Stroheim ? Celle du juif honteux comme Simone Weil-Céline ? Celle du juif distingué comme Proust-Daniel Halévy-Maurrois ? Nous voudrions que Raphaël Schlemilovitch se contente d'être un juif tout court… » (p.114-115).

La Place de l'Etoile, résumé
<< Au mois de juin 1942 un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui demande : "Pardon monsieur où se trouve la place de l’Etoile ?" Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine.
Raphaël Schlemilovitch est juif. Il l’affirme et le clame à qui veut l’entendre. Mieux, il rédige des libelles contre les goys, rêve d’enjuiver le Cantal, et se propose de séduire une marquise normande pour l’envoyer se prostituer au Brésil. « Oui, la guerre a été déclaré par ma faute.[...] Oui, je rêve de ruiner toute la paysannerie française et d’enjuiver le Cantal. » Une folie destructrice hante la chevauchée de cet aventurier désaxé. Peut-être veut-il se faire justicier pour son peuple ; toutefois se vante-t-il d’avoir été l’amant d’Eva Braun et d’être "le seul juif qui ait reçu des mains d’Hitler la Croix pour le Mérite".
Raphael Schlemilovich revit de maniere desordonnee differents destins fantasmagoriques, comme dans un kaléidoscope (d’ailleurs son père est président-directeur général de la Kaleidoscope Ltd.)
On croise ainsi le docteur Louis-Ferdinand Bardamu et ses diatribes sur les juif, ainsi qu’un certain Jean Paul de la Sarthe, defenseur des opprimes, en particulier de Jacob X, officier juif deserteur de l’armee francaise. Il voit en Drieu la Rochelle et Brasillach des « cocottes » énamourées de SS musclés. Il est au service d’un certain comte Levy Vendome qui se livre a la traite des blanches. Il passe dans un kibboutz disciplinaire en Israël où on le torture parce qu’il lit Marcel Proust. Il finit dans la clinique viennoise du docteur Freud, brûlé par la violence de l’Histoire.>>

Place de l'étoile (la) [1968] , préface de Jean Cau. Nouvelle édition revue et corrigée en 1985, Collection blanche, Gallimard ; Nouvelle édition revue et corrigée, Collection Folio (No 698) (1975)
«Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit: "Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile?" Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine.» 

 

La Place de l'étoile, pamphlet 
" C'était plutôt une sorte de pamphlet. Aujourd'hui, avec la distance du temps, je ne me reconnais pas dans ce pamphlet. C'est comme dans un film où vous vous voyez enfant, et où vous ne vous reconnaissez pas. Donc cela me fait un drôle d'effet. D'habitude, le premier roman que l'on écrit, comme Radiguet l'a fait, c'est une histoire d'amour. Mais là, c'était comme prendre les gens à partie. Pas vraiment un roman. Des allusions à des gens que je connaissais, à des romans que j'avais lus... "
Entretien avec Laurence Liban, Lire, octobre 2003.



Place de l'étoile (la)
A son étoile par Alexandre
"21 mai 1968. Dans Paris insurgé, le drapeau rouge flotte sur le théâtre de l’Odéon et sur la Sorbonne. Sur l’autre rive de la Seine, un discret mais néanmoins fameux conclave d’écrivains s’est réunit sous les ors de l’hôtel Meurice, rue de Rivoli, pour décerner le prix Roger Nimier. (institué depuis 1963 et la mort du « hussard bleu ») Grognards et hussards sont de la partie. Le champagne s’évente, Blondin est encore gérable, Morand n’est plus qu’un vieux prince, tour à tour charmant et irascible. La Place de l’étoile est couronné ; son auteur, Patrick Modiano, n’a que 23 ans ; il a stupéfié le jury du prix Roger Nimier par sa maîtrise d’une époque qu’il n’a pourtant pas connue : l’Occupation.
Dans Le Figaro Littéraire, Robert Kanters s’emballe : « Il y a là le drame d’un jeune homme cultivé et doué avec toutes les contradictions, tous les mensonges de notre temps et de notre culture dont l’antisémitisme arrogant ou hypocrite n’est qu’une image particulièrement horrible. Je crois que non seulement il faut écouter le cri que pousse La Place de l’Étoile, mais qu’il faudra lire les prochains livres de M. Modiano. » En exergue du livre, une historie juive : « Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit : « Pardon, Monsieur, où se trouve la place de l’Etoile ? » Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. » Le ton est donné. En un périple halluciné, Modiano escamote la réalité historique pour mieux servir les vies imaginaires de son personnage : Raphael Schlemilovitch. Véritable kaléidoscope d’un juif errant, le roman narre les péripéties extravagantes de son personnage qui fourmille d’existences contradictoires : journaliste à Je Suis Partout, juif antisémite amant d’Eva Braun, « juif officiel » du III Reich, proxénète spécialisé dans la traite des Blanches, chante des écrivains du terroir français, victime de la Gestapo française…S’invitent, dans ce roman intimement imprégné de la littérature française des années 30 et 40, les figures de Maurice Sachs, Brasillach, Rebatet, Céline. (pastiche réussi dès les premières pages du style de Céline et des articles de Rebatet) La droite littéraire d’alors est subjuguée par ce premier roman dans lequel, sans doute, elle respire un peu la nostalgie de son monde, achevé d’être piétiné par mai 68. Paul Morand écrira dans son Journal Inutile : « Ce roman aurait plu à Roger. Ce sourire dans la souffrance, cette manière de gratter ses plaies trahissent à n’en pas douter un authentique créateur. » Modiano, après ce premier succès, sera couvé par Morand qui le recevra plus d’une fois à sa table, avenue Charles-Floquet, à l’endroit même où il levait son verre à la victoire de l’Allemagne en 1943…Morand et ses 80 ans académissibles n’avaient pas compris que Modiano symbolisait la prise en main d’une génération qui allait demander des comptes à ses aînés sur la période de Vichy. « Visage humain composé de mille facettes lumineuses et qui change sans arrêt de forme », le héros de Modiano traverse avec frénésie le temps et l’espace, suggérant qu’il est bien difficile d’avoir une identité juive cohérente. Insolent et provocateur, souvent drôle, le premier roman de Modiano est déroutant, grinçant, jouissif. On a l’habitude de dire qu’avec Modiano, c’est toujours un peu le même livre. Celui là détone clairement. Cette Place de l’Etoile est non seulement à part dans l’œuvre de Modiano mais aussi dans l’histoire littéraire, et surtout, dans l’histoire littéraire des premiers romans. Par les mémoires fantasmagoriques de son personnage, Modiano s’escrime à analyser le traumatisme psychique, à la fois intime et universel, de la judaïté. Dans cet envol bigarré, le héros est tour à tour bourreau, martyr, bouffon, maître, admirablement servi par une alternance des styles : tragique, parodique…
Jonglant avec ses souvenirs douloureux, Patrick Modiano a fait de son jeune héros un alter ego, une figure gémellaire. Son double de papier exorcise ses démons autant qu’il les invente. Une citation de René Char conviendrait parfaitement à ce roman brillant et audacieux : « Vivre c’est s’obstiner à achever un souvenir. » L’éloge le mieux exprimé pour ce roman est sans doute prononcé par Jean Cau (ancien secrétaire de Sartre et prix Goncourt en 1961 pour La Pitié de Dieu) qui, dans la préface qu’il fait de ce livre, écrit : « En vérité, je vous le dis, un sacré livre et une dure épreuve (…). En vérité, la voix unique d’un écrivain de vingt ans qui ouvre d’une poussée les lourdes portes de la littérature. » Alexandre
" http://www.denecessitevertu.fr/2010/07/03/a-son-etoile/

Bibliographie de La Place de l'Étoile de Anne-Marie Obajtek-Kirkwood

La Phrase
"(...) chaque phrase doit être définitive. (...). Souvent je tourne une journée entière autour d'une même phrase. Je l'écris. Je la raie. Je la récris."
Entretien avec J. L. de Rambures, dans Le Monde, Paris, 14 mai 1973, p. 24.

Pièges
"Les romans de Modiano se réduisent à l'épure. Les mots y sont manipulés avec soin et prudence. Les phrases sont des pièges où s'engluent des vies fictives. Le romancier s'empare de l'autre comme de son jumeau, croisé, entrevu, pourchassé sans doute, mais qui ne nous dévoilera jamais l'épreuve de la mort. Modiano nous fascine, mais nous fait peur. Il s'en excuse : son écriture se fait limpide (anodine) afin de cacher ce travail de deuil." Hugo Marsan, Chien de printemps (Seuil ed, 1993), Le Monde, 20-11-93, 

PIVOT Bernard (1935- )
A la suite de la publication de La Place de l'Etoile, PM reçut de Bernard Pivot mot d’encouragement et de félicitations lui prédisant un bel avenir. "Je l’ai gardé. Comme on le ferait d’un talisman
."
Article de l'Encyclopédie Wikipédia

 

Photographie (la même)
« Je suis un peu comme un photographe qui prendrait la même photo sous différents angles. »
De quelle scène ? Il ne répondra jamais à cette question, j'en suis persuadé. Ces lignes sont écrites (le 31 janvier 2004) alors qu'il est vivant, peut prendre connaisssance de cette affirmation, la contester. Mais non..., Mais non !

Plaisir d'écrire
<< - Vous dites, à propos d'Un pedigree, que vous regrettez de n'avoir pu écrire un livre heureux. Vivez-vous de manière générale l'écriture comme quelque chose de malheureux, de douloureux ? Y a-t-il pour vous un plaisir à écrire ?
PM - Non, pas vraiment. C'est un travail douloureux, monotone surtout. Car c'est très long, alors la difficulté est de garder l'impulsion. Cela me donne parfois l'envie d'être peintre : cela va plus vite, quelques gestes... L'écriture est quelque chose d'un peu pénible pour moi. C'était terrible quand j'étais plus jeune, c'était très lent, je mettais au moins un an à écrire ces livres pourtant pas très longs. Ce qui est pesant aussi, c'est cette phase de correction, très longue, qui vient après la phase d'écriture proprement dite. Mais écrire était ma seule possibilité ; quand j'étais jeune surtout il n'y avait pas d'autre solution que d'écrire. Il y avait cette impression d'incertitude, et l'écriture seule était un peu tangible, pouvait venir condenser des choses.
Entretien avec Maryline Heck, Magazine Littéraire, n° 490, octobre 2009

 Plan
«Je n’ai pas de plan. J’avance en me disant que je fais fausse route. La rêverie de départ retombe très vite. C’est ce qui est difficile avec l’écriture. Or il faut trouver le stimulant pour continuer. Un peu comme les acteurs qui doivent répéter trois fois une même scène d’amour. C’est compliqué, oui, compliqué.»
Rencontre « Patrick Modiano, chasseur d’ombres par Lisbeth Koutchoumoff, Le Temps. 13 mars 2010

Plaques commémoratives.
<< A Paris, une grande partie des stèles commémoratives de la Seconde Guerre correspondent à la semaine de la Libération. « Dans cette rue a été mortellement blessé...»
Elles portent deux drapeaux entrecroisés, une cocarde ou la croix de Lorraine et sont libellées très simplement: «Ici est tombé...», «Ici a été fusillé...», «Dans cette rue a été mortellement blessé...». Les plaques apposées sur les murs des immeubles parisiens honorent la mémoire des acteurs de la guerre. Le bureau des monuments de la ville de Paris recense 962 plaques commémoratives de la Seconde Guerre mondiale, dont 45% correspondent à la semaine de la Libération. Les principales personnalités de la résistance ont leur plaque, tels Pierre Brossolette ou Jean Moulin. Parfois dans plusieurs arrondissements. Mais ces dernières rendent aussi hommage aux cheminots, agents du métro, professeurs, étudiants, FFI, FTP, soldats de la 2e DB et policiers et à tous ces anonymes tombés pendant la Libération, infirmiers, brancardiers, héros d'un jour ou d'une semaine. La forte concentration de plaques dans certains arrondissements traduit la géographie de la guerre dans Paris. Les Ier, VIe, VIIe, Xe, XIIIe, XIVe, XVe et XVIIIe arrondissements reflètent les combats de la Libération. Ils seront particulièrement violents rue de Rivoli et place de la Concorde mais aussi boulevard d'Italie, avenue des Gobelins, rue de Tolbiac. A l'origine, elles ont été apposées spontanément par des témoins de ces événements tragiques. «Il s'agissait au départ de cartons découpés que l'on suspendait à l'emplacement où une personne avait été tuée» (...) Des inscriptions à l'encre ont aussi été écrites pendant quelques semaines, à même les murs. A l'angle de la rue de Rivoli et de la place de la Concorde, une croix ornée d'un bouquet de fleurs avait été improvisée à l'endroit précis où était tombé un résistant des Forces françaises de l'intérieur. La démarche, souvent effectuée par la famille de la personne disparue, par les autorités civiles, des associations ou des organisations professionnelles, s'officialise. Un décret pris par le ministère de l'Intérieur du 12 avril 1946 fixe les conditions d'attribution. Les demandes doivent être motivées, avec des témoignages à l'appui. Et le propriétaire doit donner son accord. Depuis 1977, avec le changement de statut de Paris, c'est le maire qui prend l'arrêté. Le conseil de Paris protège ces plaques. Régulièrement remises en état, elles sont fleuries aux frais de la Ville lors des fêtes commémoratives. Et en cas de démolition d'immeubles, elles sont réinstallées sur un nouveau support. «Quelques-unes vont encore être apposées cette année, notamment celle d'un jeune fusillé, Joseph Epstein, explique François Tanniou, et une rue Rol-Tanguy doit être inaugurée en août.» Les plaques sont, le plus souvent, visibles depuis la rue mais certaines sont méconnues, comme cette plaque installée dans le patio d'une institution religieuse du VIIe arrondissement et dédiée à un abbé, décapité en Allemagne, qui dirigeait un réseau de résistance. Certaines comportent plusieurs noms, telle celle dédiée à la mémoire de 143 jeunes fusillés, près du métro Balard (XVe). Les personnalités du monde du spectacle tombées pendant la guerre ont une plaque commune, située en face du Théâtre des Bouffes parisiennes pour que les spectateurs d'aujourd'hui n'oublient pas les acteurs et machinistes ayant appartenu au Comité de libération des travailleurs du spectacle. (...) >> Marie-Estelle Pech, Le Figaro 25 août 2004.

Point magnétique
" (...) "fuir le studio pour la rue et la lumière naturelle, et le désir d'atteindre ce point magnétique où documentaire et fiction se confondent."

Point fixe (trouver un)
Jérôme Garcin - «Un jour, écrivez-vous p. 32, {d'Accident nocturne] j’avais décidé de m’inscrire à la faculté de médecine...» Vrai?
P. Modiano. – Oui. Je venais d’arrêter mes études de lettres, j’étais allé rue des Saints-Pères pour me renseigner sur les modalités d’inscription et j’avais appris qu’il fallait être très calé en sciences et avoir fait math élém. Ce qui m’attirait dans la médecine, c’était la précision. Je me disais que ça me forcerait à cesser de rêver et d’être nébuleux. Il faut trouver un point fixe pour que la vie cesse d’être un flottement perpétuel. Depuis mon plus jeune âge, je cherche une discipline pour sortir du marécage. Ce fut la langue française. Elle décrit très bien, je trouve, les états crépusculaires. 
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

Pourquoi
Hier ist kein Warum » : Ici, il n'y a pas de pourquoi. Primo Lévi raconte qu'un gardien SS, dès son arrivée à Auschwitz, lui enseigna ainsi la loi du camp.

Robert O. PAXTON, Thèses de l'historien sur l'Occupation allemande.
Dans les années 70, Paxton donna un véritable coup de fouet à l'historiographie de l'Occupation : La France de Vichy (Seuil, 1973) et Vichy et les Juifs (Calmann-Lévy, 1981).
Il constate le point de rencontre de « deux stratégies d'occupation convergentes » : celle des Allemands, qui voulaient faire administrer la France par les Français par souci d'économie ; celle de Vichy, qui reposait, d'une part, sur la révolution nationale qui avait pointé les juifs parmi les responsables désignés de la défaite et, d'autre part, sur la volonté de « faire entrer la France dans la Nouvelle Europe contre une amélioration des conditions de vie des Français ».
Robert Paxton évoque le « changement important » de 1941-1942, lorsque l'extermination des juifs, y compris en Europe occidentale, fut décidée. Il campe les accords Oberg-Bousquet du nom du chef supérieur des SS en France et du nouveau secrétaire général à la police française qui, le 2 juillet 1942, scellèrent la participation de l'administration et de la police française aux déportations, y compris en zone sud non occupée. Il rappelle l'obsession vichyste : négocier « davantage de responsabilités » pour la police et l'administration. « C'est là l'engrenage fatal », lqui estime que les Allemands (« 60 000 hommes dédiés au maintien de l'ordre ») n'auraient pas pu tout faire à eux seuls. L'historien évoque, bien entendu, les réticences françaises, lorsque, sous la pression de l'opinion, Laval, président du conseil, s'oppose, en août 1943, à la dénaturalisation des juifs demandée par l'Allemagne. Mais il s'inscrit totalement en faux contre l'idée selon laquelle, en France, « on aurait proportionnellement sauvé plus de juifs que dans d'autres pays ». « Le civisme de beaucoup de Français » excepté, « la France de Vichy a rendu les juifs plus vulnérables », répète-t-il inlassablement, citant les fichiers français et les lois antijuives qui fixèrent l'exclusion. D'après Jean-Michel DUMAY, Le Monde du 02-11-97


Phrase sur-réelle
"- On vous définit souvent comme un artiste du vague*, mais votre phrase, dans ce « café », n'a jamais été aussi précise, lumineuse. Vous voulez faire mentir vos exégètes ?
- Quand ils disent que je suis vague, c'est évidemment bizarre pour moi parce j'ai l'impression que ma phrase est tellement pauvre que j'ai besoin de m'agripper à la réalité... Elle en devient... sur-réelle."
Entretien avec Christophe Ono-dit-Biot , 27/09/2007, à l'occasion de la parution de Dans le café de la jeunesse perdue,- © Le Point N°1828-

Phrases, paragraphes, à l'aveuglette*
"
Quelle est votre unité première : la phrase, le paragraphe ?
P.M. La phrase. La première phrase, la plupart du temps. Mais quand on écrit, on part à l'aveuglette. Pendant le premier mois, je me sens très souvent découragé, je me demande si je dois continuer. C'est comme si je conduisais en plein brouillard, sans rien voir devant moi mais je poursuis ma route, sans savoir où aller, avec parfois la sensation ou la crainte de m'être engagé dans une voie sans issue. Mais ce qui est très bizarre, c'est que, quand j'ai cette intuition de m'être engagé sur une fausse route, j'essaie de rattraper la route principale plutôt que de faire marche arrière. Au lieu d'abandonner, de me dire : "C'est une fausse piste, il faut que j'arrête, tant pis", je continue et j'essaie de rattraper la route principale.
Avez-vous connu ce sentiment avec tous vos romans ?
P.M. Oui, tous. Pour certains, il y a peut-être eu une petite ligne droite... Mais je ne suis pas comme ces écrivains qui tracent le sillon avec constance et confiance. Il y a toujours ou presque ce détour et cette sensation, au dernier moment, d'être comme un trapéziste qui parvient, in extremis, à rattraper le trapèze qu'on lui a lancé.
Par quel moyen (ou quel miracle) retrouvez-vous le chemin ? Comment rattrapez-vous le trapèze ?
P.M. Par la phrase, justement. Un paragraphe ou une page qui me semblent catastrophiques le soir peuvent être rétablis le lendemain matin par une phrase. Ou en supprimant quelque chose. Mais j'ai, chaque matin, une impression de rattrapage de ce que j'ai fait la veille. Je n'ai jamais connu cette impression d'écrire en ligne droite. C'est comme si vous naviguiez en essayant d'éviter les écueils et que, au dernier moment, vous les contourniez. Utiliser des blocs de réalité, notamment des noms propres de gens que j'ai pu croiser, m'aide à effectuer ce rattrapage. Quelquefois, je cannibalise certains trucs, c'est-à-dire que je me sers de plusieurs segments qui pourraient chacun être un roman différent." "Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé" entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010

 



Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
Gallimard, coll Blanche 2014

Articles publiés à la parution de l'ouvrage

Entretien publié sur le site des éditions Gallimard
" Presque rien. Comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère.
Du moins c’est ce que vous vous dites à voix basse pour vous rassurer. Le téléphone avait sonné vers quatre heures de l’après-midi chez Jean Daragane, dans la chambre qu’il appelait “le bureau”. Il s’était assoupi sur le canapé du fond, à l’abri du soleil. Et ces sonneries qu’il n’avait plus l’habitude d’entendre depuis longtemps ne s’interrompaient pas.
Pourquoi cette insistance ?»

- Toute l’histoire se déclenche à partir d’une perte, non d’une retrouvaille. Quel rôle joue la perte par rapport à la mémoire ?
PM - Le roman commence par des sonneries de téléphone. Le personnage principal - Jean Daragane -, après une longue hésitation, finit par répondre. Un inconnu lui dit qu’il a entre ses mains un carnet d’adresses que Daragane avait perdu. Daragane lui trouve une insistance suspecte et même un ton de maître-chanteur. La voix de cet inconnu va lui remettre en mémoire un épisode de son enfance qu’il croyait avoir oublié et qui aura été déterminant dans sa vie. D’une manière générale, la perte avive la mémoire à cause du manque ou du sentiment d’absence qu’elle provoque. Bien sûr, la perte d’un être que vous aimiez. Mais quelquefois la perte d’un objet anodin qui vous était familier dans le passé : soldat de plomb, porte-bonheur, lettre que vous aviez reçue, vieux carnet d’adresses… Cette perte et cette absence vous ouvrent une brèche dans le temps.


- Plus le narrateur progresse dans son enquête sur son enfance, moins il comprend… Est-ce une fatalité du souvenir que d’obscurcir au lieu d’éclairer ?
PM - Jean Daragane en effet semble avoir eu une enfance très particulière. Mais on pourrait dire aussi que dans tous les souvenirs d’enfance, il y a une part d’énigme, créée par le regard de l’enfant lui-même sur ce qui l’entoure. Au cours de l’« enquête » que Daragane a poursuivie sur cet épisode de son enfance, il a observé un autre phénomène : souvent vos souvenirs sur une période précise de votre vie ne correspondent pas avec ceux que des «témoins» ont gardé de vous et de cette même période. Au point de se demander si la recherche du temps perdu n’est pas une entreprise vaine, brouillée par l’oubli et par des souvenirs dont vous finissez par vous demander s’ils ne sont pas imaginaires.


- Jean Daragane a du mal à composer un récit cohérent de son propre passé… Serait-ce impossible d’établir son autobiographie ?
PM - Oui, je crois qu’il est difficile d’être son propre biographe. L’entreprise autobiographique entraîne de grandes inexactitudes puisque l’on pèche souvent par omission, volontairement ou non. Et même si l’on cherche à être exact et sincère, on est condamné à une «posture» et un ton «autobiographique» qui risquent de vous entraver. Je crois que pour en faire une œuvre littéraire, il faut tout simplement rêver sa vie – un rêve où la mémoire et l’imagination se confondent.

- Entre autres souvenirs remonte celui d’un roman de jeunesse écrit comme une bouteille à la mer pour retrouver une femme – un roman pour une unique lectrice, en somme…
PM - Bien sûr, il y a là une certaine ironie. Mais il m’est souvent arrivé de semer dans mes livres des noms et des détails - comme des signaux de morse – à destination de certaines personnes dont les traces s’étaient perdues. Je savais d’avance qu’elles ne donneraient pas signe de vie, mais c’est leur silence qui me donnait envie d’écrire.

- Ne serait-ce pas Jean Daragane qui fabrique lui-même du mystère à partir d’événements bien ordinaires ?
PM -Une phrase m’a beaucoup frappé sans que je me souvienne de son auteur : « Elle était mystérieuse comme tout le monde. » Oui, je crois que les regards des enfants et des écrivains ont le pouvoir de donner du mystère aux êtres et aux choses qui, en apparence, n’en avaient pas.

- Vouloir éclaircir le mystère ne conduit-il pas à une inévitable déception ?
PM - Il ne faut jamais éclaircir le mystère. De toute façon, un écrivain ne le pourrait pas. Et même s’il cherche à l’éclaircir de manière méticuleuse, il ne fait que le renforcer. Samuel Beckett disait de Proust, qui ne faisait pratiquement rien d’autre que d’expliquer ses personnages : «Les expliquant, il épaissit leur mystère.»
Entretien réalisé avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier .
© Gallimard 2014

 

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (A l'Origine de ce roman)
<< -Vous souvenez-vous de la toute première idée qui a conduit à ce nouveau roman ?
PM -J'ai retrouvé un jour une note que j'avais prise très jeune, à l'âge de 12 ou 13 ans, dans laquelle je disais déjà vouloir essayer d'écrire quelque chose qui soit un mélange du Grand Meaulnes et du roman noir à la Peter Cheyney. Cela à partir d'un moment trouble de mon enfance, quelques années plus tôt, où je vivais dans les environs de Paris, en Seine-et-Oise, dans une banlieue encore très campagnarde, avec dans les environs un château en ruine qui évoquait le roman d'Alain-Fournier. Mes parents étaient absents, les personnes chez qui j'habitais étaient un peu louches, le climat était étrange. Dans un livre qui s'appelle Remise de peine, il y a vingt-cinq ans, j'avais déjà évoqué ces instants.>>
Télérama. Entretien avec Nathalie Crom, 01/10/2014

Préfaces rédigées par P M

- La Guerre des cancres, un lycée au cœur de la Résistance de Bertrand Matot. Perrin, septembre 2010

 

Premier arrondissement, Paris
Lieux, noms, reconnaissances. Le Palais de Justice ; la Sainte-Chapelle ; la Conciergerie ;  Le Louvre ; Le Palais Royal ; les rues de Valois, du Beaujolais et de Montpensier ;  le Conseil d'État ; le Théâtre Français ; le Conseil Constitutionnel sur la rue de Montpensier. La Place Vendôme qui accueille le Ministère de la Justice, l'hôtel du Crédit Foncier, l'ancien hôtel de l'Etat-Major, l'hôtel Ritz (ancienne demeure du financier Crozat); les grands joailliers, au centre, la Colonne Vendôme , à la gloire de l'Empereur, gainée de bas-reliefs en bronze. La Place des Victoires avec au centre, une statue du Roi-Soleil due au monégasque Bosio.  La Place Dauphine, dédiée au futur Louis XIII alors Dauphin, reliée au Pont-Neuf. Le Forum des Halles vaste quadrilatère des anciennes halles Baltard.Rues J.J.-Rousseau, Saint-Honoré, du Louvre et du Jour.  Mairie du Ier arrondissement, place du Louvre. Rue des Bourdonnais ; grande Poste du Louvre, rue du Louvre ; Cour des Comptes rue Cambon; hôtel de la Caisse d'Épargne, rue du Coq-Héron; hôtel de la Banque de France ;  théâtre du Palais-Royal; théâtre du Châtelet  ; fontaine des Innocents transportée sur le Forum des Halles; fontaine du Trahoir ; rue de l'Arbre-Sec ; fontaine du Palmier ; place du Châtelet; statue de Jeanne-d'Arc ; place des Pyramides ; Pont-Neuf ; quai de la Mégisserie/place Dauphine ; Passerelle des Arts ; Pont du Carrousel, quai du Louvre/quai Malaquais, ;  Pont-Royal ;  quai des Tuileries/quai Voltaire ; Passerelle de Solferino, quai des Tuileries/quai d'Orsay. Hôtel Lulli, 47 rue Sainte-Anne ; hôtel de la Poste, rue du Jour ; hôtel Tannevot  18ème, rue Cambon. Rue Bertin-Poirée ; rue des Bons-Enfants ; rue des Deux-Boules  quai de l'Horloge,  rue Jean Lantier,  rue des Lavandières-Sainte-Opportune ; rue des Moulins,  quai et rue des Orfèvres ; la place Dauphine; rue de Rivoli ; rue Saint-Germain-l'Auxerrois ; rue Saint-Honoré, ; l'hôtel Meurice, le restaurant Prunier ; la Samaritaine ; les Grands Magasins du Louvre, place du Palais-Royal/Rivoli ; les hôtels Saint-James et d'Albany ; l'hôtel Bristol ; les restaurants du Grand-Véfour  et du Mercure Galant , de Pharamond , du Chien-qui-Fume, du Pied-de-Cochon, de l'Escargot-Montorgueil ;  rue Etienne-Marcel ; rue Saint-Denis  ;rue Montmartre ;  rue Gomboust, de l'ancienne épicerie, 9 rue Pierre-Lescot. Église Saint-Germain-l'Auxerrois ;  Église Saint-Leu-Saint-Gilles  ; Église Saint-Eustache contre le Forum des Halles - Église Saint-Roch  ; Église de l'Assomption  ;  Sainte-Chapelle, insérée dans le Palais de Justice ;  Chapelle de l'Oratoire ; Chapelle des Orfèvres ; Ancien couvent des Feuillants ; Crypte de Sainte-Agnès ;  Ancien cimetière des Saints-Innocents.
Musée du Grand Louvre ; Musée de l'Orangerie ; Musée des Arts décoratifs ; Musée de la Mode et du textile, 107 rue de Rivoli ; Musée de la Publicité ; Musée du Jeu de Paume ; Centre national des Arts plastiques ; Pavillon des Arts ; Parc océanographique Cousteau, Forum des Halles : - Musée de l'Holographie ;  Musée du Barreau de Paris ;  Musée de la Presse ; Musée de l'Optique ;  Musée de la Mairie de Paris ; Réunion des Musées nationaux.

 

Presque
Une littérature du presque, de l'à-peu-près, du non cerné, de l'entre aperçu, du flou,non ?

Prisonnier
<< Pendant ces quinze dernières années, je m’étais senti prisonnier des autres et de moi-même, et tous mes rêves étaient semblables : dans des rêves de fuite, des départs en train, que malheureusement je manquais. Je n’atteignais jamais la gare. Je me perdais dans les couloirs du métro, et sur le quai de la station, les rames ne venaient pas. >> D.P.O., p.139.

 

PRIX NOBEL DE LITTERATURE 2014

Commentaire de l'Académie Nobel : "Modiano a été récompensé pour "l'art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation".

Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature 2014

Dans quelles circonstances il a appris son prix Nobel
" Quand je l'ai appris, j'étais dans la rue. J'étais un peu surpris, c'était inattendu, alors j'ai continué à marcher pour être dans l'ambiance. Bien sûr c'est un peu compliqué. Quand on écrit, on est habitué à une sorte de solitude. Ma première pensée : c'était comme si je me dissociais. Comme le dédoublement de quelqu'un qui s'appelait comme moi. Je savais que j'étais sur certaines listes de favoris, mais tout cela était un peu abstrait." Conférence de Presse du jeudi 9 octobre 2014, dans les locaux de Gallimard, peu après l'annonce du Prix Nobel de littérature.

Prisonnier de son registre
"Dans mes lectures, je suis allé toujours vers des univers qui m’étaient étrangers, que je ne connaissais pas – les grands romans russes ou anglais, par exemple, qui se situent à la campagne. Mais c’est vrai qu’on regrette parfois de n’avoir pas assez observé les choses. Ou de ne pas avoir écrit sur elles. Ainsi, adolescent, alors que j’allais de pensionnat en pensionnat, j’ai regardé de près la vie se dérouler dans des villes de province, telles qu’elles n’existent plus aujourd’hui. J’aurais pu écrire là-dessus. Mais je ne l’ai pas fait. J’aurais dû pour cela adopter sans doute une forme romanesque plus classique, disons à la Mauriac. Mais on est un peu prisonnier de son registre, et de son enfance, de ce qu’on a vu, des lieux où on a vécu." Télérama. Entretien avec Nathalie Crom, 1/10/2014

Projet de livre 
"j'avais essayé d'écrire un roman qui se passe dans une ville sud-américaine et je n'y arrivais pas vraiment. Je ne savais pas très bien si c'était à Mexico ou dans une autre ville. C'était un couple qui arrivait dans cette ville, le type ne connaissait pas la ville et puis la fille disparaissait, c'est-à-dire qu'elle le semait et lui se retrouvait dans une ville totalement étrangère. J'avais essayé de faire ça et j'avais acheté des plans de villes sud-américaines, notamment Buenos-Aires ou Mexico, mais je m'étais aperçu qu'en fait c'était assez compliqué de faire quelque chose sur un endroit où on n'avait jamais été, alors j'avais abandonné. Mais ce qui est bizarre, c'est que lui, il ait pensé à la même chose..." 
Synopsis 10, entretien avec Judith Louis à propos de l'adaptation de Dimanches d'Août.

 

Promenade
"Je n’écris pas plus d’une heure par jour. Après, la tension se relâche et je préfère arrêter. Mais je pense à mon roman toute la journée. Marcher est une manière de réfléchir. Et il y a beaucoup d’idées qui me viennent au cours d’une promenade, provoquées par ce que je peux voir de bizarre." La Tribune de Genève, entretien avec Pascale Frey, 27-02-10

 

Proust, juif !
"Ils ont tous oubliés que je suis juif. Moi pas." Ces paroles de Marcel Proust sont rapportées par Emmanuel Berl lorsqu'en 1976, il  est interrogé par PM dans ce livre d'entretiens "
Interrogatoire" (Gallimard, coll Témoins).
PM tient un témoin de première main reçu, comme beaucoup, le soir dans l'appartement du boulevard Haussmann. Berl évoque la figure de Marcel Proust, son importance, leur différend sur la conception de l'amour, les lettres, (dont l'une de 70 pages), reçues dans les tranchées et perdues. 

 

Province (la), hasards de la naissance*
"Je crois que l'on écrit en fonction de l'endroit, du milieu, de l'année de sa naissance. L'écriture est très déterminée par les hasards de la naissance. J'ai le regret de ne pas avoir choisi pour terreau un environnement comme certaines villes de province que j'ai pu connaître adolescent. Il y avait une atmosphère particulière à ces petites villes de province, que j'ai connues parce que je me suis souvent retrouvé interne dans un collège là-bas. Maintenant, c'est trop tard. Je suis sûr qu'il aurait pu y avoir un écrivain français du niveau de Faulkner pour s'emparer de Bordeaux, par exemple. Bon, il y a eu Mauriac... Mais Mauriac n'a peut-être pas été assez loin. Même chose pour Lyon : il n'y a pas eu le grand écrivain faulknérien sur Lyon. Or ces villes le méritent. Quelquefois j'ai regretté de ne pas être cet écrivain."
"Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé" entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010

Psychanalyse 1
"
La psychanalyse ressemble parfois à un roman policier : quelque chose est caché qu’on ne veut pas, ou qu’on ne peut pas voir, alors on attend de découvrir ce qui va surgir du processus analytique. C’est assez proche de l’enquête. J’ai été frappé aussi par certaines notions comme celle des souvenirs écrans, par lesquels on peut dissimuler un souvenir trop pénible en lui en substituant un autre, moins difficile à vivre. Mais il s’agit, là encore, d’un regard de romancier – la psychanalyse n’est pas liée pour moi à l’idée de thérapie. Par ailleurs, même si des écrivains se sont fait psychanalyser – à commencer par Raymond Queneau, dont j’ai été très proche –, il me semble, moi, que celui qui écrit a besoin que subsiste une certaine opacité. Besoin de ne pas comprendre tout à fait. Comme s’il était dans une sorte de demi-sommeil : si on le réveille, ça risque de s’évanouir." Télérama. Entretien avec Nathalie Crom, 1/10/2014

Psychanalyse 2 / Ecriture* (dimenssion inconsciene de)
<< - Vous parlez beaucoup de la dimension inconsciente* de l'écriture...
PM - Oui, c'est un peu comme un rêve éveillé ou un demi-sommeil... Je m'aperçois qu'il y a des choses qui reviennent, de façon obsessionnelle. Ça m'angoisse un peu. Un psychanalyste trouverait sans doute là matière à interprétation... En ce qui me concerne, je ne veux pas trop creuser. Ce serait un peu comme si on réveillait un somnambule, je n'en ai pas très envie.
- La psychanalyse ne vous a jamais tenté ?
PM - Pour moi, ce serait comme une intrusion. Une radiographie de mon inconscient dont j'aurais peur qu'elle mette tout à plat. Que ça m'assèche, que ça brise l'équilibre un peu fragile dans lequel se passe l'écriture pour moi. Donc, non, je n'ai jamais été tenté par la cure analytique. Je me demande d'ailleurs si je ne me serais pas senti plus retors que le psychanalyste. Je ne suis pas non plus familier de la théorie analytique, même si certaines notions me fascinent, comme celle de souvenir-écran. Ces notions peuvent être romanesques, on peut presque s'appuyer sur elles pour écrire.>>
Entretien avec Maryline Heck, Magazine Littéraire, n° 490, octobre 2009

 

 


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