Eddy
Pagnon (Fleurs de ruine*, Personnage)
Sylvianne,
celle qui a peut-être croisé le couple T. rencontre Eddy
Pagnon. Il transporte des vins en fraude,
de Bordeaux à Paris pour le compte d'un hôtelier
qui possède un entrepôt, au quai Saint-Bernard, à la
Halle aux vins. Faisait-il partie de la bande de la rue Lauriston
( le siège de la Gestapo française) ? Ce personnage
est-il intervenu pour faire sortir le père du narrateur
du camp d'internement de Drancy ? << J'ai tenté de
découvrir le garage où Pagnon travaillait avant-guerre
et, parmi les nouvelles bribes de renseignements que je viens
de rassembler sur lui, il y a ceci : arrêté en
novembre 1941 par les Allemands pour les avoir doublés
dans une affaire de marché noir d'imperméables.
Détenu à la Santé. Libéré par
Chamberlin alias "Henri". Entre à son
service, rue Lauriston. Quitte la bande de la rue Lauriston
trois mois avant la libération. Se retire à Barbizon
avec sa maîtresse, la marquise d'A. Il était possesseur
d'un cheval de course et d'une auto. SE TROUVE UNE PLACE DE
CHAUFFEUR SUR UN CAMION POUR LE TRANSPORT DE VINS DE BORDEAUX
A PARIS.>>
Parents
absents
Une mère comédienne, prise entre les répétitions, les représentations
théâtrales et les tournages, un père aux activités louches qui
doit effectuer de fréquents et mystérieux voyages à l'étranger.
Il n'en faut pas plus pour que PM vive son enfance et son
adolescence dans un profond désarroi évoqué dans Remise de
Peine [1987] et
Vestiaire de l'enfance
[1989].
Pardessus
(le)
"Dans « Accident nocturne », (...) il y a donc, et encore,
la trace d'un père pressé et évanescent. Le narrateur le rencontrait,
autrefois, dans des cafés du Trocadéro ou de la rue de Rivoli.
Puis les rendez-vous se sont déplacés vers la porte d'Orléans,
vers Montrouge, à mesure que le père en question semblait plus
furtif et à mesure que ses mystérieuses affaires, sans doute,
l'obligeaient à fuir quelque chose. Bientôt, il n'y eut plus de
rendez-vous, et le narrateur se mit à errer, sans but précis,
dans les quartiers où, peut-être, il apercevrait le « pardessus
» ou le chapeau de cet homme qui aurait pu le renseigner sur
son propre destin. C'est au cours de ces errances qu'il sera,
une nuit, renversé par une « Fiat vert d'eau », place des
Pyramides. Il est blessé à la jambe, la conductrice et son compagnon
- un homme vêtu, lui aussi, d'un « pardessus », ce masque
d'adulte - le déposent dans une clinique avant de s'évaporer comme
toutes les réalités qui entrent en contact avec les héros de ce
romancier de la disparition. Pendant cent cinquante pages, le
narrateur va tenter de retrouver la conductrice. Mais ce qu'il
cherche, on le devine, scrute l'en deçà de cet « Accident nocturne
». Il guette la trace d'un passé incontestable, la cause d'une
blessure, la preuve de quelque chose qui a eu lieu et qui le concerne.
Modiano et son double accidenté boitent tout au long du livre.
Comme Jacob après son combat avec l'Ange. Leurs corps portent
la cicatrice d'une épreuve qui, comme dans la Bible, signale qu'ils
ont désormais le droit et le devoir de se souvenir. On a l'impression
que Modiano veut nous signifier qu'il achève un cycle. Qu'il solde
ses obsessions d'amnésique. Qu'il accepte la disparition définitive
de son père. Il était temps : ce romancier adolescent sera bientôt
sexagénaire." Jean-Paul Enthoven, Accident Nocturne, Le Point, 3-10-2003.
Le
Parfum d'Yvonne de Patrice Leconte (1994).
Libre adaptation de Villa triste*.
Passage
"En pensant à ce personnage [Louki], je pensais un
peu à moi. Jeune, je songeais à tous ces gens qu’on
croise dans des lieux de passage, des gares ou des cafés,
et je me disais trouvais dommage de ne pas pouvoir les répertorier,
pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça
aussi que j’ai toujours été fasciné par
les annuaires*, par exemple : les gens y figurent et puis, l’année
d’après, ils disparaissent. La seule trace qui reste
d’eux, finalement, c’est cet annuaire." [Rencontre]
Patrick Modiano à l'occasion de la sortie de Dans
le café de la jeunesse perdue, MK2 diffusion, 24/01/2008
Passé
/ mémoire
Il aurait dit à Emmanuel Berl en 1976 «Me créer
un passé et une mémoire avec le passé et la mémoire des autres.»
Panier
à salade
Jérôme Garcin – Vous racontez, p. 76, que votre père,
pour se débarrasser de vous, vous a fait embarquer dans un panier
à salade. Est-ce vrai?
P. Modiano. – Oui. Cet épisode, qui a eu lieu en 1963,
j’avais donc 18 ans, m’a beaucoup marqué. Mais je le raconte sans
aucun ressentiment. J’étais à un moment vraiment critique. J’avais
besoin d’argent pour survivre. Ma mère, qui vivotait au théâtre,
ne pouvait rien pour moi, et de manière très calme, sans aucune
agressivité, j’avais demandé à mon père de m’aider et il avait
aussitôt appelé la police, qui nous a embarqués tous les deux.
C’est une impression très étrange que de se retrouver avec son
père dans un panier à salade. Au commissariat, mon père m’a chargé
et m’a traité de voyou. Après quoi les flics l’ont laissé repartir
et m’ont gardé. Pas longtemps, mais ça a été un choc symbolique.
Jérôme Garcin, Rencontre
avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003
Paris
1.
Paris,le personnage principal ?
Un espace commun à de nombreux ouvrages et sans doute le personnage principal
de l'oeuvre de PM. La ville représente un espace romanesque où un
personnage, le plus souvent un narrateur part en quête, traversant les
rues, les avenues ou les arrondissements, ou rêvant dans un parc, un square,
un café. Arpentant la ville, dans les dédales de laquelle il laisse
errer sa mémoire, il cherche à dégager le passé de
l’oubli. L’intrigue est souvent mince, prétexte parfois à l’errance,
et le narrateur nous promène à travers la ville et sa mémoire
pour reconstituer un certain passé et les fragiles fragments qui le composent.
Selon
Carine Duvillé, "si Paris apparaît
comme l’unique espace français où l’apatride
est habilité à exister, c’est aussi un lieu
d’oppression physique et morale, et l’espace urbain
du romancier, mentalement géométrisé et
cadastré, retranscrit les obsessions du personnage sur
le plan géographique. Prisonniers de leurs traumatismes,
les narrateurs entretiennent une mystérieuse correspondance
entre les méandres de leur esprit et l’espace qu’ils
se trouvent contraints d’arpenter. Que ce sentiment d’oppression
soit légitimé par l’Histoire ou non, il représente
l’une des constantes de l’œuvre, parfaitement
incarnée par la topographie." Carine
Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoire de maitrise, juillet 2000.
Paris IV, Sorbone.
2.
Paris fantasmagorique (un)
<<Paris prend parfois des allures fantasmagoriques d’une
extraordinaire poésie fantastique, et peut devenir, au
sens propre, cette « ville à la dérive »[14]
où le narrateur, en se promenant, projette ses visions
et son angoisse. Ainsi, à de nombreuses reprises, la ville
se transforme en navire, en « Titanic »[15], symbole
d’un monde englouti, et la métaphore du naufrage,
filée dans tout le roman, atteint à de certains
moments, au comble de l’étouffement et du désarroi
du héros, son apogée.>> (...)
<<
Mêlant passé et présent, la ville apparaît
comme cet espace horizontal où les strates temporelles se
superposent[39]. Ainsi, les références à l’Histoire
sont brouillées, car elles naissent simultanément
dans les impressions que la ville exerce sur le narrateur.>>
Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie
chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris
IV, Sorbone.
3.
Paris (la destruction programmée de)
<< En
août 1944,
la capitale de la France aurait pu connaître le sort tragique
d'un grand nombre de villes d'Europe pendant la Seconde Guerre
mondiale, qu'il s'agisse des villes normandes, telles que Caen,
pilonnées par l'aviation alliée lors du Débarquement,
des villes russes ou polonaises – Varsovie en tête – détruites
par l'armée allemande, ou des villes allemandes, parmi
lesquelles Hambourg, Dresde, Berlin et Cologne, anéanties
sous les bombes. Sans oublier, à l'autre bout du monde,
Tokyo, capitale de bois et de papier, brûlant comme une
torche sous l'effet du phosphore tombé du ciel, avant
que les premières bombes atomiques de l'histoire ne réduisent
en paysage lunaire Hiroshima et Nagasaki.
La destruction de Paris avait en effet été programmée
par Hitler qui, alors que les fusées V 1 commençaient à pleuvoir
sur Londres, voulait transformer la capitale française
en champ de ruines dans l'hypothèse où l'armée
allemande serait contrainte de s'en retirer. Pour accomplir cette
tâche, il avait choisi un officier énergique, le
général Dietrich von Choltitz, qui avait fait ses
preuves sur le front de l'Est puis en Normandie. Le risque de
voir cet officier accomplir scrupuleusement les ordres du Führer était
d'autant plus réel qu'à l'intérieur de Paris
les Forces françaises de l'intérieur, fortement
noyautées par les communistes et considérées
par les Allemands comme des «terroristes», étaient
décidées à en découdre. A tous risques.
Les
hommes et les événements allaient permettre
d'éviter la tragédie. Pressés par le général
de Gaulle, chef de la France libre et du gouvernement provisoire
de la République française, les Alliés,
résolus initialement à contourner Paris afin de
poursuivre leur percée vers l'Est, acceptaient en fin
de compte de voler au secours de la capitale en confiant cette
mission à la 2e division blindée du général
Leclerc. Soumis aux sollicitations pressantes de Pierre Taittinger,
président du conseil municipal de Paris, et de Raoul Nordling,
consul de Suède, le général von Sholtitz,
sans doute convaincu intérieurement de l'absurdité criminelle
de l'ordre donné par son chef suprême, acceptait
d'épargner la ville.
Suivirent
quelques jours de combats ponctués par une
trêve, combats qui n'évitèrent ni les pertes
de part et d'autre, ni des règlements de comptes sommaires,
mais qui se soldèrent par la reddition de l'état-major
allemand. Ainsi fut évité l'irréparable.>>
Claude Jacquemart, le Figaro, 25 août 2004.
4. Un Paris imaginaire
Faut-il
avoir connu ce Paris perdu pour bien vous lire ?
Ceux qui partagent les mêmes souvenirs et la même
expérience du temps perdu retrouveront certains itinéraires
et mots de passe. Mais le Paris que j'évoque est devenu
avec le temps totalement imaginaire, onirique et intemporel.
5. Paris
et les Parents loin et proches
Jérôme Garcin – Est-ce que le plus perturbant
n’était pas, en allant de ville en ville, d’être chaque fois plus
éloigné de vos parents?
P. Modiano. – Ce qui est terrible, vous voyez,
c’est que je n’avais pas pensé à ça. Et c’est parce que vous venez
de le formuler et de le synthétiser, ce dont je suis absolument
incapable, que j’en prends conscience. J’envie chez un Michel
Leiris la faculté d’introspection. J’ai toujours pensé que ceux
qui me lisent me connaissent mieux que je ne me comprends. Ces
séjours en province, où les gens s’occupaient de moi par substitution,
je les vivais en effet comme des rejets successifs. C’est la raison
pour laquelle, quand j’ai atteint la majorité, Paris m’a paru
comme le refuge où débarque un permissionnaire. Et encore! Car
j’ai été pensionnaire au lycée Henri-IV, c’est-à-dire enfermé
dans la ville où vivaient pourtant mes parents, et cela m’a semblé
encore plus dur à vivre. Je voyais mes copains rentrer chez eux
à 16 h 30, et, moi, je restais cloîtré dans le dortoir du lycée
avec des veilleurs de nuit. C’était lugubre et absurde. Aujourd’hui,
je ne pourrais plus vivre ailleurs qu’à Paris. Jérôme
Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre
2003
6. Paris. N.O.- D'«Horizons
perdus», votre héroïne, Louki, dit que «c'est
l'histoire de gens qui gravissent les montagnes du Tibet vers
le monastère de Shangri-La pour apprendre les secrets
de la vie et de la sagesse.» Et elle ajoute aussitôt: «Ce
n'est pas la peine d'aller si loin. Pour moi, Montmartre, c'est
le Tibet.» Il me semble que cette phrase, vous pourriez
la reprendre à votre compte, vous qui voyagez si peu dans
le monde et tellement à Paris.
P. Modiano.- Le Paris où j'ai vécu et que j'arpente
dans mes livres n'existe plus. Je n'écris que pour le
retrouver. Ce n'est pas de la nostalgie, je ne regrette pas du
tout ce qui était avant. C'est simplement que j'ai fait
de Paris ma ville intérieure, une cité onirique,
intemporelle où les époques se superposent et où s'incarne
ce que Nietzsche appelait «l'éternel retour.» Il
m'est très difficile maintenant de la quitter. C'est ce
qui me donne si souvent l'impression, que je n'aime pas, de me
répéter, de tourner en rond.
N.O.- Est-ce que fuguer sans cesse, comme le fait Louki, n'est
pas la seule manière de bien connaître une ville et
ses frontières, invisibles à l'œil nu?
P. Modiano.- C'est comme ça, du moins, que j'ai découvert
Paris. J'avais entre douze et quinze ans, mes parents s'entendaient
mal, j'étais livré à moi-même, j'avais
l'impression de dériver au fil de promenades interdites,
de vivre de grandes aventures qui n'étaient pas de mon âge,
d'être confronté au fantastique social, certains quartiers
m'effrayaient, c'était un choc violent, que j'exprime dans
ce livre mais aussi dans tous les autres. Peut-être ne m'en
suis-je jamais remis de cette errance*-là et de cette solitude-là.
Entretien
avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur",
27 septembre 2007
Paris à l'heure
allemande, de Jean Pierre Azéma, article
paru dans Le Monde du 22 août 1989
Paris sera toujours
Paris
Chanson de C.Oberfeld
et A.Willemetz chantée par Maurice Chevalier, 1939.
Par précaution on a beau mettre,
Des croisillons à nos fenêtres,
Passer au bleu nos devantures,
Et jusqu'aux pneus de nos voitures,
Désentoiler tous nos musées,
Chambouler les Champs-Elysées,
Emmailloter de terre battue,
Toutes les beautés de nos statues,
Voiler le soir les réverbères,
Plonger dans le noir la ville lumière.
Paris sera toujours
Paris, la plus belle ville monde.
Malgré l'obscurité profonde,
Son éclat ne peut être assombri.
Paris sera toujours Paris, plus on réduit son éclairage
Plus on voit briller son courage,
Sa bonne humeur et son esprit.
Paris sera toujours Paris
Pour qu'à ce bruit
Chacun s'entraîne,
On fait la nuit
Jouer de la sirène.
Nous contraindre à faire le zouave
En pyjama dans notre cave.
On aura beau par des oukases,
Nous couper l'veau et même le jazz,
Nous imposer le masque à gaz,
Les mots croisés à quatre cases,
Nous obliger dans nos demeures,
A nous coucher tous à neuf, dix, onze heuresŠ
Refrain
Bien que ma foi
depuis octobre,
Les robes soient beaucoup plus sobres,
Qu'il y ait moins de fleurs et moins d'aigrettes,
Que les couleurs soient plus discrètes,
Bien qu'au gala on élimine les chinchillas et les hermines,
Que les bijoux pleins de décence,
Brillent surtout par leur absence.
Que la beauté soit moins voyante,
Moins effrontée, moins froufroutante
Paris sera toujours
Paris, la plus belle fille monde.
Paris sera toujours Paris, on peut limiter ses dépenses,
Sa distinction, son élégance,
N'en ont alors que plus de prix,
Paris sera toujours Paris !
Parler
pour écrire
"lorsque l'on fait appel à lui [à un écrivain] pour écrire
un scénario, ce sont des discussions interminables soit avec un
metteur en scène soit avec un autre scénariste. Il faut parler
sans arrêt, après on écrit le scénario, mais on ne peut écrire
qu'après avoir beaucoup parlé. Il y a une énorme masse d'énergie
qui est dilapidée dans des conversations, dans des digressions.
En même temps, on y est obligé parce que c'est ce qui va nourrir
le scénario. Mais c'est un truc que j'ai toujours trouvé épuisant.
C'est une chose terrible pour un romancier, parce que quand on
écrit un roman, c'est le contraire. C'est une sorte de rêverie
silencieuse, et on n'est pas toujours obligé de parler."
Synopsis 10, entretien
avec Judith Louis à propos de l'adaptation de Dimanches
d'Ao^t
Passage
"En pensant à ce personnage [Louki], je pensais un peu à moi.
Jeune, je songeais à tous ces gens qu’on croise dans des lieux
de passage, des gares ou des cafés, et je trouvais dommage de ne
pas pouvoir les répertorier, pour garder une trace de leur passage.
C’est pour ça
aussi que j’ai toujours été fasciné par les
annuaires*, par exemple : les gens y figurent et puis, l’année
d’après,
ils disparaissent. La seule trace qui reste d’eux, finalement, c’est
cet annuaire." [Rencontre]
Patrick Modiano à l'occasion de la sortie de Dans le café de
la jeunesse perdue, MK2 diffusion, 24/01/2008
Darquier de PELLEPOIX
<< Louis Darquier de Pellepoix nait à Cahors le 19 décembre 1897. Engagé volontaire à dix-sept ans, en 1914, c'est un brillant combattant. Il vit ensuite de petits emplois dans les affaires et milite à l'extrême droite. Le 6 février 1934, au cours des manifestations organisées par les Ligues, il est gravement blessé. Il préside l'Association des blessés du 6 février 1934 et devient, la même année, secrétaire général adjoint du quotidien le Jour.L'année suivante, il se fait élire conseiller municipal de Paris sur un programme " national antijuif ".
En mai 1937, il prend la présidence du Comité antijuif de France, qui fédère les principaux organes de combat contre les juifs et les francs-maçons. " Il faut, s'écrie-t-il au cours d'une réunion publique à la salle Wagram, de toute urgence résoudre la question juive. Que les juifs soient expulsés ou qu'ils soient massacrés. " En 1939, mobilisé, il se bat à nouveau brillamment et est fait prisonnier. Libéré de l'Oflag II D, il fonde, en novembre 1940, l'Union française pour la défense
de la race.
Une première fois, en 1941, il est proposé par les Allemands comme responsable de la question juive en France, sur une liste où figure notamment Céline. Ses protecteurs réussissent à l'imposer _ après le retour au pouvoir de Laval, le 6 mai 1942 _ au poste de commissaire général aux questions juives, où il succède à Xavier Vallat. Il exerce ses fonctions jusqu'en février 1944, date à laquelle il sera chassé officiellement pour malversations dans la gestion des biens juifs. " Le Petit Parisien " du 1er février
1943.
A la Libération, Darquier de Pellepoix passe en Espagne, où il
jouit de vives sympathies dans les milieux du gouvernement franquiste.
Il a été condamné à mort par contumace, par la Haute Cour de justice, le 19 juin 1947, pour " intelligence avec une puissance étrangère ".
En 1978, le journaliste Philippe Ganier-Raymond le retrouve,
paralysé, en Andalousie et s'entretient avec lui. Darquier de Pellepoix lui déclare notamment : " Je vais vous dire, moi, ce qui s'est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c'est vrai. Mais on a gazé les poux... Pendant ce temps-là, on désinfectait leurs vêtements...Mais que voulez-vous, ils sont comme ça,
les juifs, il faut qu'ils mentent. "
Cet entretien, publié dans l'Express du 28 octobre 1978, provoque une vague de protestations. L'extradition de Darquier est réclamée mais ne peut être obtenue, car l'ancien commissaire aux questions juives n'a pas été condamné comme
criminel de guerre.
Darquier de Pellepoix est mort le 29 août 1980 près de Malaga. Sa mort ne fut connue en France que deux ans plus tard. (le Monde, 22 février 1983.) * Informations tirées notamment de la France antisémite de Darquier de Pellepoix, Jean Laloum. Éditions Syros, 1979.>> Le Monde 17 mai 1987
Un
Pedigree [2005]
 
Quatième
de couverture : " J'écris ces pages comme on
rédige
un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire
et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était
pas la mienne. Les événements que j'évoquerai
jusqu'à ma vingt et unième année, je
les ai vécus en transparence — ce procédé qui
consiste à faire défiler en arrière-plan
des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur
un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression
que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait
en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie." Un Pedigree, Premières pages.
Un
Pedigree. Entretien publié par les éditions Gallimard lors
de la publication de l'ouvrage
<<
Pourquoi, aujourd'hui, cette envie de prendre la parole,
de rendre publics ces faits réels, ces données
personnelles ?
Patrick Modiano — Parce que plus de quarante ans ont
passé et que tout cela appartient à une autre vie — et,
comme je l'écris dans ce livre, à « une vie
qui n'était pas la mienne ». Je n'éprouve
aucune impression de trahison et d'indécence. Le seul événement
qui m'a vraiment concerné pendant toutes ces années,
c'est la mort de mon frère. Le reste ne méritait
pas le secret et ce que Henri Michaux appelle « la discrétion
de l'intime ».
Plus
on entre dans la lecture de ces souvenirs, plus la frontière
entre réalité et fiction semble s'abolir…
Patrick Modiano — Presque chaque paragraphe de ce livre
peut se retrouver dispersé dans mes autres livres, et « transposé » dans
l'imaginaire. Il suffit d'appuyer sur un bouton, comme sur un
tableau de commande.
Tout
ce petit monde évoque une troupe de mauvais comédiens
: le passage où votre mère joue dans une pièce
calamiteuse, écrite par un amateur fortuné et représentée
uniquement pour ses amis, n'est-il pas emblématique de
tout le livre ? Patrick Modiano — Oui, on a l'impression de voir évoluer
une troupe de comédiens sans grand talent qui jouent souvent
faux. Mais malheureusement, je ne crois pas qu'ils éprouvent
un grand plaisir à le faire. Ils font partie de ces gens
qui meurent sans avoir appris sur eux-mêmes un grain de
vérité. Ils ne savent pas qui ils sont en réalité.
Ce sont des fantoches. Et, à cet égard, le passage
auquel vous faites allusion est bien emblématique.
Il
n'y a aucune rupture de ton entre ce livre et vos romans
précédents, à l'exception notable d'un humour
discret mais plutôt noir et décapant, comme si vous
vous sentiez plus libre à l'égard des personnes
réelles que des personnages de fiction…
Patrick Modiano — Je ne peux pas trop employer dans la
fiction cet « humour discret, plutôt noir et décapant »,
parce que, à trop forte dose, cela orienterait la fiction
vers la satire, et j'ai besoin que les personnages de fiction
me fassent rêver.
Vous
semblez finalement éprouver de la
tendresse pour la plupart des protagonistes…
Patrick Modiano — Peut-être une certaine tendresse,
mais qui se confond avec la pitié.>>
Un Pedigree (extraits d'articles)
Le
dépôt de bilan de Patrick Modiano Le
Soir, Bruxelles 7 janvier 2005
<<
Bribes et fragments. Moments
qu'il aurait préféré oublier
et qui le hantent. À tel point que, si ce livre est parfois
insupportable tant s'y trouve consigné le dégoût
de ce qu'il était, il est aussi très précieux,
au moins pour ceux qui ont aimé ses romans. Pensez un
instant à ces pages, si nombreuses depuis 1968, où traînent
un père ambigu et sans cesse en voie de disparition, une
mère souvent absente, un jeune homme presque transparent à force
de vouloir passer inaperçu... « Un pedigree » en
est la clef, souvent évoquée par morceaux dans
les nombreux entretiens qu'à force de succès, l'auteur
a donnés comme des aveux. Avec un curieux mélange
de timidité et de bravade.
Cette
fois, il y va. De plein gré, sans que personne
ne lui demande rien. Mais avec une réticence perceptible
: Je vais continuer d'égrener ces années, sans
nostalgie mais d'une voix précipitée. Ce n'est
pas ma faute si les mots se bousculent. Il faut faire vite, ou
alors je n'en aurai plus du courage.
Le
courage de revivre, en accéléré, ces
années dont il ne veut plus. Qu'il jette à toute
allure sur le papier, afin peut-être qu'elles cessent de
résonner en lui. Qu'il jette, au sens premier.>>
Modiano,
mode d'emploi, par Pierre Assouline, Blog
La République des Lettres, 4 janvier 2005
<<
Ce récit bouleversant tant il est crépusculaire,
sans fioritures mais non sans humour, tourne apparemment autour
de deux personnages : son père, un homme d'affaires trouble
comme les époques de marché noir en produisent
; et sa mère, une actrice ratée courant le cachet.
Au milieu, ce fils à la silhouette interminable, fuyant
sa mélancolie par d'incessantes traversées de Paris,
fugueur sur les bords, mal dans sa peau, voleur à l'occasion,
progéniture écrasée par une misère
familiale qui ne dit pas son nom, interne malheureux errant de
pensionnat en pensionnat.
C'est ce qu'on voit, ce qu'on lit, à la fois terreau et
fumier de sa vingtaine de romans et récits. Mais l'essentiel
est ailleurs. Car ces 122 pages ont été écrites
pour mieux en dissimuler une seule. La seule qui compte. La plus
difficile à écrire. A tel point qu'il ne pouvait
en dire plus alors que l'homme et l'écrivain sont nés
là, c'est leur matrice. Cette page 44 où l'on peut
lire :
"
En février 1957, j'ai perdu mon frère (...) A part
mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce
que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur".
Voilà. Le reste n'est que littérature, mais c'est
déjà beaucoup. >>
Patrick
Modiano Lieu de naissance par Jean Claude Lebrun, L'humanité,
6 janvier 2005
<<
On l’aura compris, c’est un texte majeur, venant
se poser en clef de voûte de son imposant édifice
littéraire, que nous livre aujourd’hui l’écrivain.
Celui-ci aborde donc ici, de manière enfin frontale, cette
période qui a fait souche et donné naissance à l’oeuvre
que l’on sait. Ces années encore dans l’ombre
portée de la Seconde Guerre mondiale qui furent celles de
son enfance et de son adolescence. La couleur fade et trouble,
quasi désespérée,
en a déteint sur tous ses livres. Une jeunesse d’après-guerre,
où l’on allait le dimanche au cirque Médrano,
où l’on venait humer l’odeur musquée
et légèrement sure de la baleine Jonas exposée
sur l’esplanade
des Invalides, où l’on avait la larme à l’oeil
quand passait au Rex le mélo de Cecil B. De Mille Sous le
plus grand chapiteau du monde. Tout cela que purent vivre, émerveillés,
les petits Parisiens contemporains de Patrick Modiano. Et que lui-même, à l’inverse,
traversa dans une complète
absence d’émotion, un absolu désert du sentiment.
Parce qu’il y avait ces parents, davantage figures romanesques
troubles qu’êtres de chair. Cette mère flamande,
comédienne vouée aux itinérances et aux seconds
rôles, qui jamais ne daigna s’occuper
de lui et de son frère cadet Rudy. Et plus encore ce père,
d’une famille juive de Toscane, qui dut sans doute sa survie
pendant la guerre à ses trafics divers et à ses fréquentations
peu ragoûtantes. Par la force des choses, chargé de
l’enfant, il s’était systématiquement
appliqué à l’humilier
et à le tenir en lisière de sa vie. Jusqu’à ce
9 août
1966 où il lui fit tenir une lettre de congédiement
dans le plus détaché style
notarial. Scène ultime d’un desséchant roman
familial, en lequel l’écriture naissante avait déjà localisé son
terreau nourricier. En même temps, scène première
d’un
sauvetage par la littérature. À la manière
d’un
greffier, « J’écris ces pages comme on rédige
un constat ou un curriculum vitae », Patrick Modiano tient
en effet le récit en forme d’inventaire de ces années
maudites. Il accumule jusqu’à saturation les dates,
les noms de personnes et de lieux. Donnant ainsi une impression
d’appartenance au monde (« Que l’on me pardonne
tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien
qui fait semblant d’avoir un pedigree »), alors même
que celui-ci se présente tel un mur infranchissable face à lui.
Il ne se trouve nulle part chez lui, surtout pas dans le logement,
qu’on imagine à peu près vide, du quai de
Conti, où le père habite à l’étage
du dessus : la domination et la répudiation en quelque sorte
déjà symboliquement
signifiées. Le texte est méthodique et sec, délibérément
terne, presque atone. C’est d’une partie depuis longtemps
morte de soi que l’écrivain aujourd’hui se déleste.
L’écriture n’ayant
eu de cesse de circonscrire ce vide et de lentement venir l’occuper,
sinon le compenser. Le faisant véritablement naître,
au bout de vingt et une années pendant lesquelles son père
l’avait étouffé et
tenu captif. L’avait en fait obligé à payer
avec lui les dettes de son douteux passé. On découvre
maintenant dans leur réalité des
visages, des lieux, des situations qui depuis 1968 font régulièrement
retour dans l’oeuvre et en forment le tissu. On subodore
de possibles scènes primitives de tel ou tel roman. Lorsque,
par exemple, dans l’un de ses rares jours de confidence,
le père avait évoqué le souvenir d’une
jeune inconnue venue s’asseoir en face de lui dans un autobus,
un soir de 1942 ou de 1943.Et dont le fils avait « beaucoup
plus tard » vainement
essayé de retrouver la trace. Comment ne pas songer là à la
véritable source cachée de Dora Bruder, bien antérieure à la
lecture du nom au mémorial de la rue Geoffroy-Lasnier
? À moins que ce ne soit le drame de l’hiver 1957, énoncé dans
une phrase d’apparence trop impassible : « À part
mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que
je rapporterai ici ne me concerne en profondeur » ? Patrick
Modiano ne nous fait à aucun moment entrer dans son atelier
d’écrivain,
mais il nous en délivre des clés. Il ne nous dit
rien de sa démarche, mais il rapproche comme jamais l’oeuvre
romanesque et la vie. Suggérant dans le même temps,
en creux, leur impossible superposition, leur disjonction de fond.
Car s’il donne incontestablement à voir, il donne
plus encore à imaginer et à réfléchir.
Un pedigree vient d’une certaine manière parachever
l’oeuvre. Mais n’en épuise certainement pas
la lecture et la glose. Bien au contraire, les relance.>>
Modiano,
délivré de famille Par
Jean-Baptiste Harang, Libération
jeudi 06 janvier 2005
<<
Vous qui avez lu les livres de Patrick Modiano, vous surtout qui
avez lu tous les livres de Patrick Modiano, vous recevrez
celui-ci comme un aveu, une catharsis, une douleur, une douleur
apaisée, un cadeau, un trousseau de clés inutiles
pour une oeuvre aux portes grandes ouvertes, comme la poignée
de hasard des petits cailloux noirs qu'il aurait semés
sous lui, enfouis, sous la terre et le goudron, dans l'espoir
de ne jamais revenir, de ne jamais se retourner sur son fantôme,
ces cailloux ont germé comme des cives sous les pas abusés
et désabusés de ce chaland nonchalant des rues
de Paris : vingt romans imparables. Vous qui avez lu tous ses
livres, vous recevrez celui-ci comme un viatique, le bagage et
les gages nécessaires pour reprendre tout le voyage, de
la Place de l'Etoile à Accident nocturne. Vous saurez
mettre des noms propres sur des visages aux noms d'emprunt, vous
saurez que les vrais noms s'empruntent autant que les faux, que
les passeports s'échangent comme au bonneteau, vous saurez
rectifier de peu quelques noms de lieu, vous saurez pourquoi
tout a commencé bien avant de naître, que la guerre
qui précède notre venue au monde est notre propre
guerre, vous saurez pourquoi un enfant meurt (vous ne saurez
pas de quoi), pourquoi une automobile peut renverser un chien,
un homme, pourquoi les cafés sont tristes à la
Porte d'Orléans, et les silhouettes solubles dans le brouillard,
pourquoi ne pas trop compter sur ses parents, et ne pas leur
en vouloir. Et vous serez bien avancés.
Car tous ces détails donnés, accumulés,
ces bribes de vraie vie, brutes, parfois pointées au seul
titre d'un élément dans une liste forcément
incomplète, tous ces efforts à vider les poches
de sa mémoire, en vrac, d'un geste preste, pour s'en débarrasser,
pour n'avoir pas le temps de le regretter, comme déposés
sur la table de métal du douanier. Tous ces points de
vague lumière piqués comme des étoiles dans
le ciel d'une oeuvre que vous avez si bien lue ne l'éclairent
pas : comme dans ces allées de pénombre qui conduisent
la nuit vers des gares de province, les halos chiches de lumière
ne font qu'assombrir l'obscurité qui sépare les
réverbères.
Vous qui avez lu tous ses livres et nous autres
qui ne les avons pas tous lus, et peut-être même, à tort, pas
tous aimés, nous serons bouleversés par Un pedigree.
Pas tant parce que les choses qui y sont dites (la vie de Patrick
Modiano jusqu'à 21 ans) y sont données pour vraies,
mais parce que le fait qu'elles soient vraies commande un geste
d'écrire différent de celui du romancier. Pas le
style, non, vraiment le geste. Bien des romans de Modiano sont
ainsi construits sur une instruction, l'assemblage de bribes,
l'acharnement à rechercher des éléments
manquants, le renoncement à les trouver, et la triste
jubilation à se résigner à leur absence.
La langue pour les lier est la même, concise, directe,
tendant vers sa propre simplicité, modeste comme la limpidité.
Sauf que, dans les romans, ce travail est entrepris pour construire,
pour rassembler, et donner à croire à un effet
de réel, même s'il s'agit d'un réel mystérieux,
d'un réel qu'on feint de ne pas maîtriser, qui fait
appel à la bonne volonté du lecteur pour qu'il
rejoigne l'auteur sur le chantier. Ici, ces mêmes moyens
sont au service d'un effet inverse : il ne s'agit pas de rassembler
mais d'éloigner de soi, pas de faire croire mais de ne
pas croire que cela fut, non de fixer des images mais de s'en
débarrasser, de vidanger sa mémoire dans un texte
qui ne saurait vous réclamer des comptes, il ne s'agit
pas de faire vivre un personnage, mais d'exposer un être
qui ne se reconnaît guère comme existant, en tout
cas pas comme ayant vécu cette vraie vie qu'il rapporte
pourtant en détails déliés, indiscutables.
Alors le geste est de ceux qui brûlent leurs vaisseaux,
de ceux qui jettent des bonnets par-dessus les moulins. Le geste
est celui d'un type qui ne se retournera pas, c'est un geste
d'adieu à ce jeune homme qu'il fut et ne reconnaît
pas, et sans rancune pour ces père et mère de dureté,
c'est le geste d'un auteur à ses lecteurs, l'air de dire
: oui, c'est à partir de moi que j'ai écrit mes
livres, voici les preuves, mais vous le saviez, alors n'en parlons
plus. Lorsqu'on entre en prison, on laisse au greffe tout ce
qu'on a en poche, ici, c'est le contraire on vide son sac pour
recouvrer un peu de liberté.
Pedigree,
en français, est un mot anglais qui désigne
un extrait du livre généalogique d'un animal de
pure race. Georges Simenon avait titré ainsi, sans article,
un récit autobiographique. Le livre de Modiano s'appelle
Un pedigree, l'article indéfini en porte autant la dérision,
puisqu'il s'agit là d'un jeune homme indéfini,
que le mot même, démenti dès les premières
phrases : «Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt,
11 allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient
connus à Paris sous l'Occupation. J'écris juif,
en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père
et parce qu'il était mentionné, à l'époque,
sur les cartes d'identité. Les périodes de hautes
turbulences provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si
bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et
encore moins un héritier.» On devrait commencer
ici un article de presse qui rendrait compte des histoires que
raconte le livre de Patrick Modiano, les résumerait, ferait
en petit et en moins bien le portrait de ses parents en aventuriers
sans succès, et des autres qu'on réduirait maladroitement à leur
pittoresque quand ils tiennent parfois tout entiers dans leur
nom, on devrait citer d'autres phrases parmi les dizaines qu'on
a cochées, mais le bas de la page nous guette comme le
butoir au bout des rails. Pas la peine, on sait que vous le lirez,
en entier, et le relirez. L'auteur, lui, l'a écrit pour
ne pas le relire. Comme on dit dans les tribunaux, il le tient
pour lu. Sur la quatrième page de couverture, on a reproduit
un paragraphe du livre qui en dit bien l'objet, il y est allégé de
cette phrase qui pourtant ne l'alourdit pas : «Je n'ai
rien à confesser ni à élucider et je n'éprouve
aucun goût pour les examens de conscience. Au contraire,
plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses,
plus je leur portais de l'intérêt. Et même,
j'essayais de trouver du mystère à ce qui n'en
avait aucun», page 45. Patrick Modiano a préféré ne
pas rencontrer de journaliste pour parler d'Un pedigree, il a
bien fait, ces gens-là sont, dit-on, avides d'éclaircissements,
il leur répond page 112 : «Malheureusement, on ne
vous pose jamais les bonnes questions.» >>
Un
Pedigree. Chronique de Vincent Josse, France Inter
Janvier 2005
<<
On retrouve dans "Un pedigree" ce que Modiano avait
entrepris dans "Ephéméride", petit livre
de notes sur son enfance, avec comme figure centrale le père,
si énigmatique. Dans un livre autobiographique qui ressemble à ses
romans d'ailleurs et qui permet de mieux comprendre son univers,
ses obessions, Modiano pose des questions superbes sur l'héritage
: que doit-on à ses parents? Grandir, est-ce grandir contre
eux? Et quand commence t-on à vivre vraiment? Modiano
est formel : tant qu'il a dépendu de sa mère et
son père, il était "passager clandestin" de
sa vie. Il est né non pas en 45, mais une fois adulte
seulement, quand il s'est mis à l'écriture, en
68. C'est donc cette "non vie" qu'il entreprend de
peindre. En traquant ses souvenirs, comme à son habitude.
Le romancier n'envisage l'écriture qu'avec la précision
d'un lieu, d'un visage ou d'une date. Son oeil d'entomologiste
cherche à ce que rien ne lui échappe, comme si
tout consigner permettait d'évacuer à jamais la
douleur du passé. "J'écris comme on rédige
un constat, à titre documentaire, pour en finir avec une
vie qui n'était pas la mienne". Modiano raconte le
père, aux activités troubles (un gangster?), la
mère, actrice de second plan, son frère, mort jeune
et lui. Il repense aux moments récurrents ou son père
l'éloignait systématiquement de lui : la pension à Annecy,
l'internat à Paris, l'hypokhâgne à Bordeaux
d'où l'adolescent s'échappe car il fuit, souvent,
aimanté par Paris, comme un oisillon voulant retrouver
son nid. Hélas, le nid n'existe pas. Les parents divorcent
et la mère comédienne passe toujours "en coup
de vent". Jamais de "geste de tendresse", elle
lui envoie des lettres que Modiano cite avec précision.
L'amour reçu est sec, mais Modiano n'écrit pas
sec. Derrière ses mots qui hurlent le manque d'amour,
on devine le petit garçon qu'il est resté et qui éprouve
pour ses géniteurs une tendresse, malgré tout,
mêlée de pitié. Cet amour entre les lignes
d'ailleurs fait la beauté de ce témoignage. Il
se souvient d'un livre sur la table de chevet du père,
avec un titre qui lui fait comprendre la solitude de cet homme.
Le titre : "Comment se faire des amis?". Modiano n'est
pas dans la rancoeur, il éprouve l'envie vitale de dire
cette enfance en noir et blanc vécue avec le sentiment
d'être transparent, la dire pour en finir. Avec cette conclusion,
superbe : "J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu
ne s'écroule. Il était temps". >>
Patrick Modiano s’invente ’un
pedigree’ par
Jean-Claude Lamy, Le Midi Libre, 10 janvier 2005
<< En publiant Un pedigree, Patrick Modiano fournit des éclaircissements
sur les nuits et brouillards de son oeuvre. Il est le narrateur
de sa propre histoire familiale sans l’aborder de biais
par la fiction.
Un des textes essentiels de Georges Simenon est un roman autobiographique
et d’atmosphère liégeoise : Pedigree paru
en 1948. Avec ce livre il donnait les clés des grands
thèmes qui ont alimenté son oeuvre, y compris
la série des Maigret. En publiant Un pedigree, Patrick
Modiano fournit à son tour des éclaircissements
sur les nuits et brouillards de son oeuvre. Mais contrairement à Simenon,
il est le narrateur de sa propre histoire familiale sans l’aborder
de biais par la fiction. C’est aussi une façon
de nous démontrer que ses romans depuis La Place de
l’étoile, publié en 1968, sont tous des
exercices de style à partir de cette grande ambition
qui est de rêver sa vie.
« J’écris ces pages comme on rédige
un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire
et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était
pas la mienne. Il ne s’agit que d’une simple pellicule
de faits et gestes. Je n’ai rien à confesser ni à élucider
et je n’éprouve aucun goût pour l’introspection
et les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient
obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l’intérêt ».
Modiano qui a toujours eu l’impression d’être
un passager clandestin, se comparant à un chien qui fait
semblant d’avoir un pedigree à cause de parents
aux origines cosmopolites, n’eut, en effet, qu’à reconstituer
le puzzle imaginaire de sa vie à partir de réalités
complexes.
« Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt,
11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande
qui s’étaient connu à Paris sous l’Occupation. » Dès
la première phrase d’Un pedigree, l’auteur
nous met dans une situation d’attente. Des personnages
vont surgir et l’on sait déjà qu’ils
se comporteront de façon mystérieuse. D’abord
la mère de Patrick Modiano qui a passé son enfance
dans un faubourg d’Anvers. Après avoir suivi des
cours d’art dramatique, elle embrassera la carrière
de comédienne, travaillant à Paris pendant la guerre
pour la maison de production Continental, au service du "doublage".
Quant à Albert Modiano, le père de l’écrivain,
il a vu le jour dans la capitale, square Pétrelle, à la
lisière du IXe et du Xe arrondissement. C’était
sa destinée d’être assis entre deux chaises.
« Son père à lui, souligne Modiano, était
originaire de Salonique et appartenait à une famille juive
de Toscane établie dans l’Empire ottoman. Cousins à Londres, à Alexandrie, à Milan, à Budapest.
Quatre cousins de mon père, Carlo, Grazia, Giacomo et
sa femme Mary, seront assassinés par les SS en Italie, à Arona,
sur le lac Majeur, en septembre 1943. » Cet événement
tragique n’est pas sans conséquence sur les hantises
du romancier déclarant : « Moi, mon coeur bat pour
ceux dont on voyait les visages sur l’Affiche rouge. » L’itinéraire
d’Albert Modiano qui échappa à la Gestapo
et a vécu d’expédients dans le monde interlope
du marché noir, ne pouvait qu’exciter l’imagination
d’un fils à la recherche de vérité dans
une période trouble mais également en quête
d’affection.
Car le jeune Patrick a connu l’exil du pensionnaire. Envoyé dans
différents collèges, il se sentait hors circuit.
Dans la peau du garçon mal aimé, il avait l’impression
d’être devenu définitivement un étranger
vis-à-vis d’une mère indifférente
et souvent absente et d’un père marginal qui l’écartait
de son existence en lui donnant des leçons de morale.
D’autre part, la mort prématurée de son frère
Rudy, en 1957, une douleur si profonde sur laquelle il restera
muet, viendra s’ajouter à l’angoisse ambiante
de ces années d’un gris de plomb. Dernière
lettre d’Albert Modiano datée du 9 août 1966. « Ta
mauvaise foi et ton hypocrisie n’ont pas de limites (...)
Ton persiflage est abject. » Patrick Modiano n’a
plus revu son père. Il avait rejoint la liste des fantômes
en train de se métamorphoser en héros incertains
d’une épopée future. >>
Un
pedigree, par Virginie Clément , Le Pélérin, Jeudi 6
janvier 2005
<< Voici trente ans que Modiano fascine ses lecteurs avec sa « petite
musique » empreinte de nostalgie, de souvenirs flous, de
mystères. Dès les premières phrases de ses
romans, on le reconnaît. Une trentaine de romans courts,
qui décryptent la recherche de soi qui obsède Modiano
depuis ses débuts, en 1968. Ses détracteurs lui
reprochent de toujours écrire le même roman. Celui
d’un jeune homme qui erre dans un Paris nocturne, peuplé de
personnages louches, embarqué dans un fourgon cellulaire
en compagnie d’un père aux activités nébuleuses.
L’œuvre crépusculaire de Patrick Modiano serait
donc un vaste puzzle, un labyrinthe infini de motifs récurrents
qui font son estampille, mâtiné des thèmes
qui le hantent : le père absent, la double identité,
la traversée de Paris, le poids de l’enfance, le
tout éclairé par deux époques troubles :
l’Occupation et les années 1950 et 1960, sur fond
de guerre d’Algérie. Alors qu’apprend-on de
plus sur lui dans Un pedigree ? On sait déjà qu’il
est un gourmand de faits divers, qu’il collectionne des
vieux journaux. On sait aussi qu’il n’aime pas les
interviews, qu’il ne finit jamais ses phrases et que ses
apparitions télévisuelles sont souvent ponctuées
d’un silence éloquent. On sait, enfin, que l’écrivain
a reçu le prix Goncourt en 1978 et le Grand prix national
des lettres, en 1996, pour l’ensemble de son travail. Un
pedigree ressemble à s’y méprendre à un
nouveau roman. Sauf qu’ici et là, Modiano nous donne
les clefs de chacun de ses livres « phares ». On
mesure les blessures de l’abandon du père, de la
mort du frère, Rudy, qui marque chaque œuvre au fer
rouge. « J’écris ces pages comme on rédige
un constat », précise Modiano. En refermant ce récit,
le mystère reste entier. Mais n’est-ce pas là tout
le charme et tout le talent de l’un de nos plus grands
romanciers contemporains ? >>
Un
Pedigree Livret
de famille , Le Nouvel Observateur, janvier 2005
<< Où l’on comprend que Patrick Modiano n’est
pas né le 30 juillet 1945 mais en 1968, lorsque son
premier roman a paru
Le
ton est laconique, parfois exténué. Jamais Patrick
Modiano ne hausse le ton, jamais non plus il ne cède à la
nostalgie. Simplement, il met les choses au clair. Une fois pour
toutes. Il n’y reviendra pas. On a tellement interrogé ce
romancier, né en 1945, sur l’origine de ses obsessions
circulaires qu’il lui fallait bien, un jour ou l’autre,
passer aux aveux. «J’écris ces pages, explique-t-il,
comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre
documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était
pas la mienne.»
En 122 pages aussi compactes et méticuleuses qu’un
rapport de police, Patrick Modiano accumule donc les dates, les
faits, les adresses, les preuves. Par un paradoxe troublant,
plus il est précis, plus il est trouble. C’est,
d’une certaine manière, le miracle de la littérature:
si «Un pedigree» contient, page après page,
toutes les clés de l’œuvre romanesque de Modiano,
elles ne sauraient ouvrir la porte vert-de-gris de son imaginaire.
La biographie du sexagénaire est enfin dévoilée,
mais le mystère de l’écrivain demeure. On
le savait déjà, la vérité, c’est
le style.
La figure centrale de cette confession lapidaire est, évidemment,
paternelle. Albert Modiano a vécu du marché noir
pendant l’Occupation, changé plusieurs fois d’identité et,
après la guerre, il est devenu un homme d’affaires
aux activités douteuses. Il n’a cessé d’éloigner
son fils dans des pensions et des collèges de province,
de le repousser pour mieux le malmener, de le traiter comme un
délinquant, un «voyou», et d’exiger
de lui, dans des lettres comminatoires, qu’il fasse de
brillantes études. «Il aurait souhaité que
je sois ingénieur agronome. Il pensait que c’était
un métier d’avenir. S’il attachait tant d’importance
aux études, c’est que lui n’en avait pas fait
et qu’il était un peu comme ces gangsters qui veulent
que leurs filles soient éduquées au pensionnat
par les "frangines".» Plus les années
passent, plus les rapports entre le père et le fils sont
violents. La mère, elle, ne fait que passer. C’est
une comédienne fantôme, détachée de
la réalité, indifférente au sort des siens.
Toujours sans le sou, elle court les cachets et, au théâtre,
les emplois sans gloire. Patrick dit aujourd’hui n’avoir
jamais réussi «à désarmer l’agressivité et
le manque de bienveillance qu’elle [lui] aura toujours
témoignés».
Lorsqu’il atteint enfin sa majorité, Modiano vit
dans la misère. Son père lui coupe les vivres,
sa mère se traîne au mont-de-piété,
quand elle ne vole pas des articles à la Belle Jardinière.
Il a l’impression d’être un passager clandestin,
un fraudeur. Il dérobe des livres chez les particuliers
et dans des bibliothèques afin de s’acheter de quoi
manger. Peut-être aurait-il reproduit le modèle
paternel ou serait-il devenu fou si, dans une chambre de bonne,
il n’avait écrit son premier roman, «la Place
de l’étoile». Modiano sort de l’enfer
et entre en littérature. «Il était temps.» La
véritable existence de l’auteur d’«Un
pedigree» commence à 23 ans.
Du relevé cadastral de son passé – «une
simple pellicule de faits et gestes» –, de la reconstitution
méthodique d’une enfance et d’une adolescence
gâchées, Patrick Modiano ne tire aucune conclusion,
encore moins une morale. Il fait penser à ces témoins
d’un drame ancien qu’on appelle trop tard à la
barre et sur l’impénétrable visage desquels,
malgré les rides et les cheveux blancs, on ne lit ni
rancune ni émotion rétrospective. Une seule phrase
tremblée
lui échappe. Elle est cachée page 44. «A
part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout
ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur.» En
février 1957, il a en effet perdu son frère avec
lequel, le dimanche précédent, il avait rangé une
collection de timbres. Patrick Modiano a enterré sa
jeunesse, mais jamais il n’a fait le deuil de son double.
Un ange dans la nuit.>>
Un
Pedigree, De
l'envoûtement des voix singulières par
Marie-Stéphane Devaud
<< «
Pedigree : extrait du livre généalogique d’un
animal de race pure ». Telle est la définition donnée
par Le Petit Robert au terme choisi par Patrick Modiano comme
titre pour son autobiographie peu ordinaire, tant on le sent
pressé d’en finir avec ses vingt et une premières
années sur un mode excluant l’introspection propre
au genre, et surtout, ce qui est plus inattendu, la nébulosité si
singulière de sa prose épurée. Même
si Accident nocturne, paru en 2003, aurait dû nous mettre
la puce à l’oreille en mettant en scène un
personnage qui se trouve à un moment charnière
de son existence, à la soixantaine venue, Modiano, ce
maître de l’équivoque, des atmosphères
troubles, entre chien et loup, décide en effet de suspendre
la petite musique ensorcelante, reconnaissable entre toutes,
de ses fictions, pour nous plonger dans le « sable mouvant
[de son enfance], comme on s’efforce de remplir avec des
lettres à moitié effacées une fiche d’état
civil ou un questionnaire administratif ».
Car un pedigree, c’est précisément ce qui
manque à Patrick Modiano. La page d’ouverture est
pour le moins explicite : « Je suis né le 30 juillet
1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite,
d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient
connus à Paris sous l’Occupation. J’écris
juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon
père et parce qu’il était mentionné, à l ‘époque,
sur les cartes d’identité. Les périodes haute
turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si
bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et
encore moins un héritier. » Et de confirmer en page
13 : « Je suis un chien qui fait semblant d’avoir
un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun
milieu bien défini .» De ce flou identitaire, accentué par
la judéité du père contraint, pendant l’Occupation, à vivre
sous des noms d’emprunt, le petit garçon ne souffre
pas. Au contraire, il attise son intérêt pour les
choses obscures au point de trouver du mystère même à ce
qui en est dépourvu, germe d’écrivain oblige.
Non, si ce travail de mémoire est rédigé avec
la froideur et la concision d’un « constat » ou
d’un « curriculum vitae », cela tient au fait
qu’excepté la mort de son frère Rudy, Modiano,
enfant, a toujours vécu les événements « en
transparence – ce procédé qui consiste à faire
défiler en arrière-plan des paysages, alors que
les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. »
Et de fait, Un Pedigree ressemble à un film sépia
truffé de fantômes louches qui nous fait revisiter
les coulisses glauques de l’Occupation puis de l’après-guerre,
avec pour protagonistes deux « papillons égarés
et inconscients au milieu d’une ville sans regard » – un
juif passé à travers les mailles du filet des rafles
et une actrice de seconde zone – et leur fils, balloté de
pensionnats en collèges quand il n’est pas confié à des
amis, pareil à un chien encombrant que l’on place
en fourrière. Livré à sa solitude âpre
de spectateur, l’adolescent respire dans les livres qui
nourrissent son attrait pour le fantastique des rues jusqu’au
jour où, pour la première fois, en automne 1959,
il « frôle les mystères de Paris » et « commence,
sans bien s’en rendre compte, à rêver sa vraie
vie .» Dès lors, il faudra presque dix ans pour
que l’étincelle devienne flamme et que le jeune
Modiano prenne la tangente « avant que le pont vermoulu
ne s’écroule », et plus de quarante pour qu’il
vienne à bout de ce passé dont ses romans nous
ont si bien caché la dure réalité. (…) >> par
Marie-Stéphane Devaud in le Blog Kritiks, http://kritiks.blogspirit.com/archive/2005/08/15/valeurs-sures.html
PEDIGREE
Une jeunesse... par Annie Coppermann, Les Echos, janvier
2005
« Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree.
Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun
milieu bien défini. Si ballottés, si incertains
que je dois bien m'efforcer de trouver quelques empreintes et
quelques balises dans ce sable mouvant comme on s'efforce de
remplir avec des lettres à moitié effacées
une fiche d'état-civil ou un questionnaire administratif »...
C'est la surprise de ce début d'année littéraire.
Patrick Modiano parle... de lui. Dans un tout petit récit
(122 pages) écrit comme un document administratif, énumérant
lieux, personnes, rencontres, sans jamais les romancer. Mais
où pourtant, dans les interstices, se glisse cette brume
de mystère tremblé, qui, toujours, est la marque
du style, immédiatement reconnaissable, de l'auteur...
Et qui, dans cette confession à la fois sèche et émouvante,
se trouve, étrangement, à la fois dissipée
et comme épaissie...
Car l'on découvre ici que c'est, directement, dans sa
propre jeunesse, et dans celle de ses parents, que le romancier
a puisé l'univers, la matière, la part d'ombre
de ses romans. Ces personnages interlopes, ces hôtels d'où on
déménage sans cesse, ces cafés où l'on
se donne rendez-vous dans l'arrière-salle, ces garages à odeurs
d'essence, ces villas tristes, ces boutiques obscures, le petit
Patrick les a connus, et pas toujours aimés...
Le chien se suicide
Ses parents ? « Deux papillons égarés et
inconscients au milieu d'une ville sans regard ». Une mère
flamande, née à Anvers en 1918. Comédienne,
arrivée en juin 1942 à Paris, où elle est
d'abord employée à la Continental, et devient l'amie
d'un des adjoints de son directeur allemand, Greven. « C'était
une jolie fille au coeur sec. Son fiancé lui avait offert
un chow-chow, mais elle ne s'occupait pas de lui et le confiait à différentes
personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow
s'était suicidé en se jetant par la fenêtre.
Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il
me touche infiniment et que je me sens très proche de
lui... » Tout est dit sur la carence affective du petit
Patrick ! Un père né en 1912 à Paris, fils
d'un juif de Salonique au passeport espagnol, sans diplômes,
impliqué dès l'adolescence dans de louches trafics,
vivant de marché noir sous de faux noms, « sans
existence légale », pendant la guerre où,
deux fois arrêté, il échappe à la
police et à la Gestapo. Tous deux, qui se sont rencontrés
un soir d'octobre 1942, naviguaient parmi de « drôles
de gens », dans une « drôle d'époque
entre chien et loup ». Un appartement quai Conti (près
de chez Arletty, qui prendra un temps la mère de Patrick
sous sa protection), une voiture, Ford, réquisitionnée
par la Milice et dans laquelle Georges Mandel fut assassiné,
et des proches, hommes et femmes, aux identités changeantes,
Russes, Chiliens, Australiens, une ancienne maîtresse de
Luciano, une danseuse finlandaise, un antiquaire belge, un banquier
italien, un gros Lucien P. amoureux de Simone Simon... « Demi-monde
? Haute pègre ? » « Mais je n'y peux rien,
c'est le terreau - ou le fumier - d'où je suis issu... »
La
confession, chronologique (appuyée sur quelques recherches
et surtout sur les récits de sa mère), se poursuit
avec les souvenirs personnels d'un enfant systématiquement
placé loin de ses parents, chez de vagues relations (à Jouy-en-Josas)
ou dans de stricts pensionnats (à Annecy) d'où,
parfois, il fugue... De rares entrevues, dans des cafés
souvent, avec un père autoritaire, distant, des séjours épisodiques
avec une mère tout occupée de sa carrière
et de ses amis, mais qu'il accompagne parfois dans les coulisses
des théâtres où elle joue et où il
croise, entre autres, Suzy Prim... Presque orphelin, pauvre,
délaissé, il lit, et parfois... vole quelques ouvrages
qu'il revend. Après le lycée, rompant avec les études,
refusant, contre l'avis de son père, de devancer l'appel,
le jeune homme va au cinéma, se promène dans Paris
et, dans une chambre du boulevard Kellermann, ou dans un café,
commence d'écrire un roman. Au printemps 1967, il apprend
qu'il sera édité. C'est « La Place de l'Etoile ».
Patrick Modiano a vingt-deux ans. « La menace qui pesait
sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être
sans cesse sur le qui-vive, s'était dissipée dans
l'air de Paris. J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu
ne s'écroule. Il était temps. » C'est le
début de la liberté. Et d'une oeuvre, singulière,
que ce tout petit récit éclaire et rend, encore,
plus attachante. >>
Modiano
avant Modiano par Jean-Paul Enthoven, Le Pint 6 janvier
2005
Autobiographie
? Tas de secrets ? Réquisitoire contre
quelques ombres ? Pour la première fois, Patrick Modiano,
romancier du clair-obscur, passe de la fiction à la réalité.
Cela s'appelle « Un pedigree ». Et c'est sublime...
Depuis
longtemps - presque trente livres, déjà...
- Patrick Modiano a vaporisé tant de brouillard sur sa
vraie vie et ajouté tant de fausses pistes à son
vrai passé que ses plus fervents exégètes étaient
en droit de s'interroger : cet écrivain désormais
sexagénaire a-t-il traversé une véritable
existence ? Est-il pétri de souvenirs ou d'illusions ?
A-t-il rêvé sa biographie ou réellement vécu
ses obsessions ? Et sa mémoire, cette usine à bizarre,
se nourrit-elle de fiable ou de flou ? J'étais de ceux
qui, jusque-là, avaient renoncé à en savoir
davantage : Modiano, artiste du vague, n'avait pas intérêt à préciser
les choses ; et son style de brume n'exigeait aucune mise au
point puisqu'il tenait, magiquement, à un don (peu commun)
de la déréalisation.
Or,
contre toute attente, le romancier de « La petite
Bijou » et de « Rue des Boutiques Obscures » revendique
sa part d'aveux. En ce début d'année, il troque
l'indistinct contre l'explicite. Il traque le sfumato au profit
du constat. On a même l'impression qu'un certain Modiano
Patrick, convoqué par erreur dans un commissariat de quartier,
rédige et signe son propre procès-verbal (nom,
prénom, date de naissance...) afin de semer les fantômes
qui l'escortent. Ce n'est pas un roman mais un « état
civil » (façon Drieu la Rochelle). Ou un plan-séquence
couvrant les vingt et une premières années de sa
vraie vie. Pourquoi vingt et une ? On va comprendre. Disons d'abord
que ce chef-d'oeuvre est « Un pedigree » - l'étymologie
suggère d'ailleurs que le mot vient de « pied de
grue » et désigne les pointillés qui, dans
un arbre généalogique, relient l'ancêtre
au rejeton -, qui, par enchantement, propose du Modiano concentré,
de l'élixir modianesque, du jus de passé réduit à son
essence. Aucune métaphore dans ce texte. Rien que des
faits, des dates, des lieux. Et un son de mélancolie obstinée...
Au
fond, Modiano a dû se dire : je vais, pour une fois,
jouer cartes sur table. Et mettre des visages derrière
les masques. Et de vrais noms sur ces visages. Et les convoquer,
tous, « comme on fait l'appel dans une caserne vide ».
L'incipit dece « Pedigree » surprendra alors les
amateurs de fiction : « Je suis né le 30 juillet
1945 [...] d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus
sous l'Occupation. » Suivent à peine plus de cent
pages qui se concluent sur la seconde naissance duModiano qui, à 21
ans, va publier « La place de l'Etoile » : « J'avais
pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule.
Ilétait temps. » Ce récit, c'est donc l'histoire
du juif, de la Flamande, de l'Occupation, du ponton vermoulu
et du jeune homme qui, dans ce décor, va oser faire son
salut en devenant un écrivain. Minimalisme garanti. Devant
chaque page, on pense au Stendhal qui priait son lecteur de rajouter à des
phrases trop laconiques « les quelques mots qui leur manquent »...
Les
premiers rôles, donc : le père ? un Toscan
en provenance de Salonique, avec ses costards défraîchis
et ses officines au parfum de cuir pourri. On apprend que cet
individu naviguait entre la haute pègre et le demi-monde
; qu'il s'enrichit et se ruina dans toutes sortes de trafic sous
l'Occupation ; qu'il était indifférent, humain,
fourbe, délateur, pressé. Ce drôle de type,
toujours entre la Guyane, la Colombie, la Suisse ou les cafés
de la porte d'Orléans, ne savait pas trop quoi faire de
son fils - qui l'observait. La mère ? « Une jolie
fille au coeur sec », actrice très « Dernier
métro », fauchée, captivée par ses
amants de passage - dont Jean Cau, l'ancien secrétaire
de Sartre, auquel le jeune Modiano (qui s'exerce au mentir-vrai)
fait croire qu'il connaît « le fils de Stavisky ».
Dans cette atmosphère louche, on n'en finit pas de croiser
des patronymes - Ismaïloff, Didi, Safirstein, Grundwald,
Morawski... - qui, le jour venu, injecteront leur dose de mystère
dans les romans qui germent. Le petit Patrick encombre ces adultes
; on l'exile dans des pensionnats ; il flotte entre quelques
faits divers - de l'affaire Ben Barka à l'assassinat de
Jean deBroglie - qui, soudain, coagulent une réalité vaporeuse.Tout
cela, dit-il, a été vécu « en transparence » -
par allusion à ce procédé cinématographique
qui consiste à faire défiler des paysages tandis
que les acteurs sont immobiles. Mais, au détour d'une
page, l'essentiel : « A part mon frèreRudy, sa mort,
rien de ce que je rapporte ici ne me concerne en profondeur. » Il
y a ainsi, dans la solitude Modiano,un double à jamais
perdu. On aurait aimé mieux connaître Rudy. De lui
on ne saura seulement que ceci : il classait des timbres, avec
Patrick, un dimanche de février 1957, avant de disparaître...
Maintenant, il écrit à l'os
Le reste ? C'est la lente remontée vers les mots, vers
le roman, vers cette littérature où Modiano va
creuser son domicile fixe et qui peut transfigurer n'importe
quel paquet de boue ambiguë. Des lectures : Jules Verne,
Conan Doyle, puis Hemingway, puis Larbaud, puis Kafka. Des lieux
: rue Fontaine ou de Châteaudun, quai de Conti, un village
de Haute-Savoie, la plaine Monceau. Des émois : un soir, à Pigalle,
tandis que sa mère reçoit dans la coulisse d'un
théâtre, il commence « à rêver
sa vie ». On n'en saura pas davantage. Un ennui implacable
et fécond plane sur cette jeunesse enfuie. C'est un ennui
d'encre. Un gisement de désespérance qui, « avant
que tout ne se perde dans la nuit froide de l'oubli » (prototype
du phrasé modianesque), va irriguer l'oeuvre à venir.
Bientôt, vers ses 20 ans, il s'installera dans la chambre
d'un hôtel de La Garde-Freinet. Il y commencera son premier
livre. Queneau le lit, en rit (ce rire « moitié geyser,
moitié crécelle »), le publie. Modiano peut
enfin exister. Il est sauvé. Est-ce ainsi que les écrivains
naissent ?
Ce « Pedigree » fera date pour les théoriciens
de la littérature qui ne savent pas encore s'il convient
d'être pour ou contre Sainte-Beuve. Ni si l'oeuvre d'un
romancier est une variable indépendante de sa biographie.
Ni si l'on écrit pour montrer, ou pour escamoter, un secret.
Modiano tranche dans le vif - lui-même - et s'extasie devant
le miracle de sa survie. Il lui a fallu quatre dizaines d'années
pour passer de la fiction au réel. Pour dégrader
son imaginaire au rang de curriculum vitae. Maintenant, il écrit à l'os.
Il n'a plus peur. Jusqu'où le mènera ce jeu ? Car,
pour un romancier, fût-il aussi puissant que Modiano, le
goût de la vérité peut devenir le plus redoutable
des pièges. >>
(Un
Pedigree) Boucler la boucle ? par
François
Gandon
« Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt».
Ce condensé d'état civil est quasiment la seule
information biographique donnée par l'auteur sur la jaquette
de ses livres. C'est une petite phrase anodine que ses familiers
connaissent pourtant par cœur. Car dans l'apparente neutralité de
sa concision, elle contient l'essence même de l'œuvre
modianesque. Il y a ce point de départ, ce point d'ancrage
devrait-on dire : une date ; un lieu. Et puis plus grand-chose.
Seulement le doute, ce doute fondateur, ontologique presque,
qui motive la quête inassouvie de l'identité, obsession
récurrente de l'écrivain.
Patrick Modiano,
donc, est né en 1945. On a l'impression
de l'avoir toujours su, au point que l'information avait fini
par perdre sa valeur de repère. A chaque nouveau livre,
elle devenait un peu moins réelle. Et pourtant, cette
année, l'écrivain fêtera ses 61 ans, dont
presque quarante d'une carrière littéraire entamée
avec la Place de l'Etoile.
Un pedigree,
ressemble à une esquisse de bilan. On y
retrouve tous les ingrédients habituels de l'œuvre
- noms, dates, lieux - qui défilent comme dans un théâtre
d'ombres ou en arrière-plan d'un décor de cinéma.
Les brouillards de l'Occupation flottent plus que jamais sur
ce décor. La bande de la rue Lauriston. Les trafics interlopes
et les demi-mondaines. Mais cette fois, on sent une forme d'urgence
et de précipitation que les premiers romans ne contenaient
pas. Patrick Modiano donne l'impression de vouloir se débarrasser
d'un poids, comme si, les années le rattrapant, il craignait
de manquer de temps pour épuiser sa quête de soi.
Alors il évoque, il nomme, il inventorie. Il récapitule. «J'écris
ces pages, avoue-t-il en page 45, comme on rédige un constat
ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute
pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne.
Il ne s'agit que d'une simple pellicule de faits et de gestes.».
Dans le fourmillement
cosmopolite de leurs patronymes, et le mystère parfois peu reluisant de leurs origines, on croise
au détour des pages des noms qui résonnent familièrement, évoquant
des souvenirs d'autres livres. Cet acteur japonais au nom soyeux
comme une étoffe : Sessue Hayakawa. La fameuse Galina
Orloff, qui apparaît sous le nom de Gay Orlow dans un précédent
roman. Sylviane Quimfe (Quimphe) - l'amie de Lucien P. - lascive
femme rousse qu'on avait aperçue dans les Boulevards de
ceinture, courant «les seins hors de son décolleté» au
détour des couloirs d'une villa de banlieue. Un pedigree
serait-il alors plus autobiographique que les autres livres parce
que Patrick Modiano y raconte ouvertement les premières
années de Patrick Modiano ? On peut se le demander. Et
se demander d'ailleurs si la question elle-même vaut seulement
d'être posée. Aucun livre de Modiano ne l'est vraiment.
Tous, par le collage subtil de souvenirs vécus ou inventés,
fabriquent la nostalgie d'une enfance, une jeunesse mi-figue
mi-raisin qui devient au moins aussi réelle que la vraie.
«Je
suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree»,
reconnaît d'ailleurs l'écrivain. Faire semblant.
Se rattacher aux apparences ou aux inventions qui permettent
de donner un peu de sens à la vie. Il y a plus de trente
ans déjà, en préambule à ses Boulevards
de ceinture, il croyait bon de prévenir : «Les personnages
et les situations contenus dans ce livre n'ont aucun rapport
avec la réalité». Alors, pour la énième
fois, on finira par laisser l'analyse de côté pour
se laisser bercer par une musique nostalgique au pouvoir unique.
On s'attardera sur sa seule et profonde concession à l'intime,
cette émouvante confession au détour d'une page
: «A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que
rien de ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur.» Et
l'on se délectera d'un Modiano passé maître
dans l'art de la chute. Ou comment faire se refermer un livre
en plongeant le lecteur dans une rêverie mélancolique
: «Ce soir-là, je m'étais senti léger
pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait
sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être
sans cesse sur le qui-vive, s'était dissipée dans
l'air de Paris. J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu
ne s'écroule. Il était temps.» François
Gandon, Parutions.coml
( Mis en ligne le 12/05/2006
(Un
Pedigree) Modiano, autoportrait en chien perdu par
Isabelle Martin, Samedi 15 janvier 2005
<< C'est la littérature qui a, sans aucun doute,
sauvé le
jeune paumé qu'était l'écrivain à vingt
ans. Dans l'espace de constat apparemment dépourvu d'émotion
qu'est «Un Pedigree», il décrit le vide de
son enfance et de son adolescence.
Guérit-on jamais d'une enfance négligée et
d'une adolescence solitaire? Patrick Modiano a beau y avoir fait
déjà de nombreuses allusions dans ses livres jusque
dans le plus explicite, Remise de peine (1988), il y revient encore
dans Un Pedigree comme à la source même de son écriture.
C'est ainsi qu'il faut comprendre l'espèce de constat, apparemment
dépourvu d'émotion, qu'il dresse de ses débuts
dans la vie, jusqu'à ses 21 ans. La majorité sera
pour lui une double délivrance, en le libérant de
la tutelle paternelle et en lui offrant une nouvelle naissance
grâce à l'acceptation par Gallimard du manuscrit de
son premier roman, La Place de l'étoile.
Pedigree, titre à la Simenon (auteur que le jeune Modiano
a beaucoup lu avec Proust, Hemingway, Fitzgerald et bien d'autres),
renvoie à la généalogie d'un chien de race.
L'article indéfini qui le banalise fait penser à ce
fichier central auquel rêve un personnage de Livret de
famille, où tous les chiens seraient répertoriés à leur
naissance. Si l'écrivain fait ici «semblant d'avoir
un pedigree», c'est pour «trouver quelques empreintes
et quelques balises» dans le sable mouvant de son passé familial.
Quant à être un chien, pourquoi pas? Comme celui
que sa mère, «jolie fille au cœur sec»,
négligeait et qui s'est jeté par la fenêtre: «Ce
chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il
me touche infiniment et que je me sens très proche de
lui.» Presque à la fin du livre, Modiano réunit
dans l'amour des chiens son frère Rudy (sa seule vraie
famille) et son maître Raymond Queneau.
Venue d'Anvers à Paris pour travailler dans la compagnie
de cinéma allemande Continental, sa mère rencontre
son père un soir d'octobre 1942. Né d'un père
juif toscan établi à Salonique puis au Venezuela
et enfin à Paris, Albert Modiano est livré à lui-même
dès son adolescence et vit de petits trafics. Pris dans
une rafle, il s'échappe grâce à une panne
de minuterie et mène ensuite une existence semi-clandestine,
même après la guerre. D'où l'immense effort
de mémoire de son fils pour établir, sinon sa généalogie,
du moins des vestiges de celle-ci en citant des noms de lieux
et surtout de nombreuses personnes, plus ou moins louches, qui
apparaissent comme autant de fantômes d'un passé incertain.
Très vite, ses parents se séparent tout en continuant
d'habiter à la même adresse, au 15, quai de Conti.
Une mère en tournée, un père qui se désintéresse
d'eux: Patrick et son petit frère Rudy sont mis en pension à Biarritz,
où ils sont baptisés tardivement en l'absence de
leurs parents, puis à Jouy-en-Josas. En 1957, Rudy meurt
et ce deuil poursuit l'écrivain qui lui dédiera
ses huit premiers livres. Quand son père, remarié avec
une fausse Mylène Demongeot qui le déteste, fait
démolir l'escalier intérieur reliant les deux étages
de l'appartement du quai de Conti, Patrick retrouve dans les
gravats leurs livres d'enfants et des cartes postales adressé |