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Au Temps, Dictionnaire
Patrick Modiano


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1999-2008

 

Au Temps
Dictionnaire Patrick Modiano

Bernard Obadia

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B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z

P


Eddy Pagnon (Fleurs de ruine*, Personnage)
Sylvianne
, celle qui a peut-être croisé le couple T. rencontre Eddy Pagnon. Il transporte des vins en fraude, de Bordeaux à Paris pour le compte d'un hôtelier qui possède un entrepôt, au quai Saint-Bernard, à la Halle aux vins. Faisait-il partie de la bande de la rue Lauriston ( le siège de la Gestapo française) ? Ce personnage est-il intervenu pour faire sortir le père du narrateur du camp d'internement de Drancy ? << J'ai tenté de découvrir le garage où Pagnon travaillait avant-guerre et, parmi les nouvelles bribes de renseignements que je viens de rassembler sur lui, il y a ceci : arrêté en novembre 1941 par les Allemands pour les avoir doublés dans une affaire de marché noir d'imperméables. Détenu à la Santé. Libéré par Chamberlin alias "Henri". Entre à son service, rue Lauriston. Quitte la bande de la rue Lauriston trois mois avant la libération. Se retire à Barbizon avec sa maîtresse, la marquise d'A. Il était possesseur d'un cheval de course et d'une auto. SE TROUVE UNE PLACE DE CHAUFFEUR SUR UN CAMION POUR LE TRANSPORT DE VINS DE BORDEAUX A PARIS.>>

Parents absents
Une mère comédienne, prise entre les répétitions, les représentations théâtrales et les tournages, un père aux activités louches qui doit effectuer de fréquents et mystérieux voyages à l'étranger. Il n'en faut  pas plus pour que PM vive son enfance et son adolescence dans un profond désarroi évoqué dans Remise de Peine
[1987] et Vestiaire de l'enfance [1989].   

 

Pardessus (le)
"Dans « Accident nocturne », (...) il y a donc, et encore, la trace d'un père pressé et évanescent. Le narrateur le rencontrait, autrefois, dans des cafés du Trocadéro ou de la rue de Rivoli. Puis les rendez-vous se sont déplacés vers la porte d'Orléans, vers Montrouge, à mesure que le père en question semblait plus furtif et à mesure que ses mystérieuses affaires, sans doute, l'obligeaient à fuir quelque chose. Bientôt, il n'y eut plus de rendez-vous, et le narrateur se mit à errer, sans but précis, dans les quartiers où, peut-être, il apercevrait le « pardessus » ou le chapeau de cet homme qui aurait pu le renseigner sur son propre destin. C'est au cours de ces errances qu'il sera, une nuit, renversé par une « Fiat vert d'eau », place des Pyramides. Il est blessé à la jambe, la conductrice et son compagnon - un homme vêtu, lui aussi, d'un « pardessus », ce masque d'adulte - le déposent dans une clinique avant de s'évaporer comme toutes les réalités qui entrent en contact avec les héros de ce romancier de la disparition. Pendant cent cinquante pages, le narrateur va tenter de retrouver la conductrice. Mais ce qu'il cherche, on le devine, scrute l'en deçà de cet « Accident nocturne ». Il guette la trace d'un passé incontestable, la cause d'une blessure, la preuve de quelque chose qui a eu lieu et qui le concerne. Modiano et son double accidenté boitent tout au long du livre. Comme Jacob après son combat avec l'Ange. Leurs corps portent la cicatrice d'une épreuve qui, comme dans la Bible, signale qu'ils ont désormais le droit et le devoir de se souvenir. On a l'impression que Modiano veut nous signifier qu'il achève un cycle. Qu'il solde ses obsessions d'amnésique. Qu'il accepte la disparition définitive de son père. Il était temps : ce romancier adolescent sera bientôt sexagénaire."
Jean-Paul Enthoven, Accident Nocturne, Le Point, 3-10-2003.

Le Parfum d'Yvonne de Patrice Leconte (1994). Libre adaptation de Villa triste*.

 

Passage
"En pensant à ce personnage [Louki], je pensais un peu à moi. Jeune, je songeais à tous ces gens qu’on croise dans des lieux de passage, des gares ou des cafés, et je me disais trouvais dommage de ne pas pouvoir les répertorier, pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça aussi que j’ai toujours été fasciné par les annuaires*, par exemple : les gens y figurent et puis, l’année d’après, ils disparaissent. La seule trace qui reste d’eux, finalement, c’est cet annuaire."
[Rencontre] Patrick Modiano à l'occasion de la sortie de Dans le café de la jeunesse perdue, MK2 diffusion, 24/01/2008

Passé / mémoire
Il aurait dit à Emmanuel Berl en 1976 «Me créer un passé et une mémoire avec le passé et la mémoire des autres.» 

 

Panier à salade
Jérôme Garcin – Vous racontez, p. 76, que votre père, pour se débarrasser de vous, vous a fait embarquer dans un panier à salade. Est-ce vrai?
P. Modiano. – Oui. Cet épisode, qui a eu lieu en 1963, j’avais donc 18 ans, m’a beaucoup marqué. Mais je le raconte sans aucun ressentiment. J’étais à un moment vraiment critique. J’avais besoin d’argent pour survivre. Ma mère, qui vivotait au théâtre, ne pouvait rien pour moi, et de manière très calme, sans aucune agressivité, j’avais demandé à mon père de m’aider et il avait aussitôt appelé la police, qui nous a embarqués tous les deux. C’est une impression très étrange que de se retrouver avec son père dans un panier à salade. Au commissariat, mon père m’a chargé et m’a traité de voyou. Après quoi les flics l’ont laissé repartir et m’ont gardé. Pas longtemps, mais ça a été un choc symbolique.
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

Paris

1. Paris,le personnage principal ?
Un espace commun à de nombreux ouvrages et sans doute le personnage principal de l'oeuvre de PM. La ville représente un espace romanesque où un personnage, le plus souvent un narrateur part en quête, traversant les rues, les avenues ou les arrondissements, ou rêvant dans un parc, un square, un café. Arpentant la ville, dans les dédales de laquelle il laisse errer sa mémoire, il cherche à dégager le passé de l’oubli. L’intrigue est souvent mince, prétexte parfois à l’errance, et le narrateur nous promène à travers la ville et sa mémoire pour reconstituer un certain passé et les fragiles fragments qui le composent.
Selon Carine Duvillé, "si Paris apparaît comme l’unique espace français où l’apatride est habilité à exister, c’est aussi un lieu d’oppression physique et morale, et l’espace urbain du romancier, mentalement géométrisé et cadastré, retranscrit les obsessions du personnage sur le plan géographique. Prisonniers de leurs traumatismes, les narrateurs entretiennent une mystérieuse correspondance entre les méandres de leur esprit et l’espace qu’ils se trouvent contraints d’arpenter. Que ce sentiment d’oppression soit légitimé par l’Histoire ou non, il représente l’une des constantes de l’œuvre, parfaitement incarnée par la topographie."
Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoire de maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

2. Paris fantasmagorique (un)
<<Paris prend parfois des allures fantasmagoriques d’une extraordinaire poésie fantastique, et peut devenir, au sens propre, cette « ville à la dérive »[14] où le narrateur, en se promenant, projette ses visions et son angoisse. Ainsi, à de nombreuses reprises, la ville se transforme en navire, en « Titanic »[15], symbole d’un monde englouti, et la métaphore du naufrage, filée dans tout le roman, atteint à de certains moments, au comble de l’étouffement et du désarroi du héros, son apogée.>>
(...)
<< Mêlant passé et présent, la ville apparaît comme cet espace horizontal où les strates temporelles se superposent[39]. Ainsi, les références à l’Histoire sont brouillées, car elles naissent simultanément dans les impressions que la ville exerce sur le narrateur.>>
Carine Duvillé Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano Mémoirede maitrise, juillet 2000. Paris IV, Sorbone.

 

3. Paris (la destruction programmée de)
<<
En août 1944, la capitale de la France aurait pu connaître le sort tragique d'un grand nombre de villes d'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, qu'il s'agisse des villes normandes, telles que Caen, pilonnées par l'aviation alliée lors du Débarquement, des villes russes ou polonaises – Varsovie en tête – détruites par l'armée allemande, ou des villes allemandes, parmi lesquelles Hambourg, Dresde, Berlin et Cologne, anéanties sous les bombes. Sans oublier, à l'autre bout du monde, Tokyo, capitale de bois et de papier, brûlant comme une torche sous l'effet du phosphore tombé du ciel, avant que les premières bombes atomiques de l'histoire ne réduisent en paysage lunaire Hiroshima et Nagasaki.
La destruction de Paris avait en effet été programmée par Hitler qui, alors que les fusées V 1 commençaient à pleuvoir sur Londres, voulait transformer la capitale française en champ de ruines dans l'hypothèse où l'armée allemande serait contrainte de s'en retirer. Pour accomplir cette tâche, il avait choisi un officier énergique, le général Dietrich von Choltitz, qui avait fait ses preuves sur le front de l'Est puis en Normandie. Le risque de voir cet officier accomplir scrupuleusement les ordres du Führer était d'autant plus réel qu'à l'intérieur de Paris les Forces françaises de l'intérieur, fortement noyautées par les communistes et considérées par les Allemands comme des «terroristes», étaient décidées à en découdre. A tous risques.
Les hommes et les événements allaient permettre d'éviter la tragédie. Pressés par le général de Gaulle, chef de la France libre et du gouvernement provisoire de la République française, les Alliés, résolus initialement à contourner Paris afin de poursuivre leur percée vers l'Est, acceptaient en fin de compte de voler au secours de la capitale en confiant cette mission à la 2e division blindée du général Leclerc. Soumis aux sollicitations pressantes de Pierre Taittinger, président du conseil municipal de Paris, et de Raoul Nordling, consul de Suède, le général von Sholtitz, sans doute convaincu intérieurement de l'absurdité criminelle de l'ordre donné par son chef suprême, acceptait d'épargner la ville.
Suivirent quelques jours de combats ponctués par une trêve, combats qui n'évitèrent ni les pertes de part et d'autre, ni des règlements de comptes sommaires, mais qui se soldèrent par la reddition de l'état-major allemand. Ainsi fut évité l'irréparable.
>> Claude Jacquemart, le Figaro, 25 août 2004.

4. Un Paris imaginaire
Faut-il avoir connu ce Paris perdu pour bien vous lire ?
Ceux qui partagent les mêmes souvenirs et la même expérience du temps perdu retrouveront certains itinéraires et mots de passe. Mais le Paris que j'évoque est devenu avec le temps totalement imaginaire, onirique et intemporel.

5.
Paris et les Parents loin et proches
   
Jérôme Garcin – Est-ce que le plus perturbant n’était pas, en allant de ville en ville, d’être chaque fois plus éloigné de vos parents?
    P. Modiano. – Ce qui est terrible, vous voyez, c’est que je n’avais pas pensé à ça. Et c’est parce que vous venez de le formuler et de le synthétiser, ce dont je suis absolument incapable, que j’en prends conscience. J’envie chez un Michel Leiris la faculté d’introspection. J’ai toujours pensé que ceux qui me lisent me connaissent mieux que je ne me comprends. Ces séjours en province, où les gens s’occupaient de moi par substitution, je les vivais en effet comme des rejets successifs. C’est la raison pour laquelle, quand j’ai atteint la majorité, Paris m’a paru comme le refuge où débarque un permissionnaire. Et encore! Car j’ai été pensionnaire au lycée Henri-IV, c’est-à-dire enfermé dans la ville où vivaient pourtant mes parents, et cela m’a semblé encore plus dur à vivre. Je voyais mes copains rentrer chez eux à 16 h 30, et, moi, je restais cloîtré dans le dortoir du lycée avec des veilleurs de nuit. C’était lugubre et absurde. Aujourd’hui, je ne pourrais plus vivre ailleurs qu’à Paris. 
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

 

6. Paris. N.O.- D'«Horizons perdus», votre héroïne, Louki, dit que «c'est l'histoire de gens qui gravissent les montagnes du Tibet vers le monastère de Shangri-La pour apprendre les secrets de la vie et de la sagesse.» Et elle ajoute aussitôt: «Ce n'est pas la peine d'aller si loin. Pour moi, Montmartre, c'est le Tibet.» Il me semble que cette phrase, vous pourriez la reprendre à votre compte, vous qui voyagez si peu dans le monde et tellement à Paris.

P. Modiano.- Le Paris où j'ai vécu et que j'arpente dans mes livres n'existe plus. Je n'écris que pour le retrouver. Ce n'est pas de la nostalgie, je ne regrette pas du tout ce qui était avant. C'est simplement que j'ai fait de Paris ma ville intérieure, une cité onirique, intemporelle où les époques se superposent et où s'incarne ce que Nietzsche appelait «l'éternel retour.» Il m'est très difficile maintenant de la quitter. C'est ce qui me donne si souvent l'impression, que je n'aime pas, de me répéter, de tourner en rond.
N.O.- Est-ce que fuguer sans cesse, comme le fait Louki, n'est pas la seule manière de bien connaître une ville et ses frontières, invisibles à l'œil nu?
P. Modiano.- C'est comme ça, du moins, que j'ai découvert Paris. J'avais entre douze et quinze ans, mes parents s'entendaient mal, j'étais livré à moi-même, j'avais l'impression de dériver au fil de promenades interdites, de vivre de grandes aventures qui n'étaient pas de mon âge, d'être confronté au fantastique social, certains quartiers m'effrayaient, c'était un choc violent, que j'exprime dans ce livre mais aussi dans tous les autres. Peut-être ne m'en suis-je jamais remis de cette errance*-là et de cette solitude-là.
Entretien avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur", 27 septembre 2007

Paris à l'heure allemande, de Jean Pierre Azéma, article paru dans Le Monde du 22 août 1989

Paris sera toujours Paris
Chanson de C.Oberfeld et A.Willemetz chantée par Maurice Chevalier, 1939.


Par précaution on a beau mettre,
Des croisillons à nos fenêtres,
Passer au bleu nos devantures,
Et jusqu'aux pneus de nos voitures,
Désentoiler tous nos musées,
Chambouler les Champs-Elysées,
Emmailloter de terre battue,
Toutes les beautés de nos statues,
Voiler le soir les réverbères,
Plonger dans le noir la ville lumière.

Paris sera toujours Paris, la plus belle ville monde.
Malgré l'obscurité profonde,
Son éclat ne peut être assombri.
Paris sera toujours Paris, plus on réduit son éclairage
Plus on voit briller son courage,
Sa bonne humeur et son esprit.
Paris sera toujours Paris

Pour qu'à ce bruit
Chacun s'entraîne,
On fait la nuit
Jouer de la sirène.
Nous contraindre à faire le zouave
En pyjama dans notre cave.
On aura beau par des oukases,
Nous couper l'veau et même le jazz,
Nous imposer le masque à gaz,
Les mots croisés à quatre cases,
Nous obliger dans nos demeures,
A nous coucher tous à neuf, dix, onze heuresŠ

Refrain

Bien que ma foi depuis octobre,
Les robes soient beaucoup plus sobres,
Qu'il y ait moins de fleurs et moins d'aigrettes,
Que les couleurs soient plus discrètes,
Bien qu'au gala on élimine les chinchillas et les hermines,
Que les bijoux pleins de décence,
Brillent surtout par leur absence.
Que la beauté soit moins voyante,
Moins effrontée, moins froufroutante

Paris sera toujours Paris, la plus belle fille monde.
Paris sera toujours Paris, on peut limiter ses dépenses,
Sa distinction, son élégance,
N'en ont alors que plus de prix,
Paris sera toujours Paris !

 

Parler pour écrire 
"lorsque l'on fait appel à lui [à un écrivain] pour écrire un scénario, ce sont des discussions interminables soit avec un metteur en scène soit avec un autre scénariste. Il faut parler sans arrêt, après on écrit le scénario, mais on ne peut écrire qu'après avoir beaucoup parlé. Il y a une énorme masse d'énergie qui est dilapidée dans des conversations, dans des digressions. En même temps, on y est obligé parce que c'est ce qui va nourrir le scénario. Mais c'est un truc que j'ai toujours trouvé épuisant. C'est une chose terrible pour un romancier, parce que quand on écrit un roman, c'est le contraire. C'est une sorte de rêverie silencieuse, et on n'est pas toujours obligé de parler."
Synopsis 10, entretien avec Judith Louis à propos de l'adaptation de Dimanches d'Ao^t

 

Passage
"En pensant à ce personnage [Louki], je pensais un peu à moi. Jeune, je songeais à tous ces gens qu’on croise dans des lieux de passage, des gares ou des cafés, et je trouvais dommage de ne pas pouvoir les répertorier, pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça aussi que j’ai toujours été fasciné par les annuaires*, par exemple : les gens y figurent et puis, l’année d’après, ils disparaissent. La seule trace qui reste d’eux, finalement, c’est cet annuaire."
[Rencontre] Patrick Modiano à l'occasion de la sortie de Dans le café de la jeunesse perdue, MK2 diffusion, 24/01/2008

 

Darquier de PELLEPOIX
<< Louis Darquier de Pellepoix nait à Cahors le 19 décembre 1897. Engagé volontaire à dix-sept ans, en 1914, c'est un brillant combattant. Il vit ensuite de petits emplois dans les affaires et milite à l'extrême droite. Le 6 février 1934, au cours des manifestations organisées par les Ligues, il est gravement blessé. Il préside l'Association des blessés du 6 février 1934 et devient, la même année, secrétaire général adjoint du quotidien le Jour.L'année suivante, il se fait élire conseiller municipal de Paris sur un programme " national antijuif ".
En mai 1937, il prend la présidence du Comité antijuif de France, qui fédère les principaux organes de combat contre les juifs et les francs-maçons. " Il faut, s'écrie-t-il au cours d'une réunion publique à la salle Wagram, de toute urgence résoudre la question juive. Que les juifs soient expulsés ou qu'ils soient massacrés. " En 1939, mobilisé, il se bat à nouveau brillamment et est fait prisonnier. Libéré de l'Oflag II D, il fonde, en novembre 1940, l'Union française pour la défense de la race.
Une première fois, en 1941, il est proposé par les Allemands comme responsable de la question juive en France, sur une liste où figure notamment Céline. Ses protecteurs réussissent à l'imposer _ après le retour au pouvoir de Laval, le 6 mai 1942 _ au poste de commissaire général aux questions juives, où il succède à Xavier Vallat. Il exerce ses fonctions jusqu'en février 1944, date à laquelle il sera chassé officiellement pour malversations dans la gestion des biens juifs. " Le Petit Parisien " du 1er février 1943.
A la Libération, Darquier de Pellepoix passe en Espagne, où il jouit de vives sympathies dans les milieux du gouvernement franquiste.
Il a été condamné à mort par contumace, par la Haute Cour de justice, le 19 juin 1947, pour " intelligence avec une puissance étrangère ".
En 1978, le journaliste Philippe Ganier-Raymond le retrouve, paralysé, en Andalousie et s'entretient avec lui. Darquier de Pellepoix lui déclare notamment : " Je vais vous dire, moi, ce qui s'est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c'est vrai. Mais on a gazé les poux... Pendant ce temps-là, on désinfectait leurs vêtements...Mais que voulez-vous, ils sont comme ça, les juifs, il faut qu'ils mentent. "
Cet entretien, publié dans l'Express du 28 octobre 1978, provoque une vague de protestations. L'extradition de Darquier est réclamée mais ne peut être obtenue, car l'ancien commissaire aux questions juives n'a pas été condamné comme criminel de guerre.
Darquier de Pellepoix est mort le 29 août 1980 près de Malaga. Sa mort ne fut connue en France que deux ans plus tard. (le Monde, 22 février 1983.) * Informations tirées notamment de la France antisémite de Darquier de Pellepoix, Jean Laloum. Éditions Syros, 1979.>> Le Monde 17 mai 1987

 

Un Pedigree [2005]


Quatième de couverture : " J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence — ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie."

Un Pedigree, Premières pages.

Un Pedigree. Entretien publié par les éditions Gallimard lors de la publication de l'ouvrage
<< Pourquoi, aujourd'hui, cette envie de prendre la parole, de rendre publics ces faits réels, ces données personnelles ?

Patrick Modiano — Parce que plus de quarante ans ont passé et que tout cela appartient à une autre vie — et, comme je l'écris dans ce livre, à « une vie qui n'était pas la mienne ». Je n'éprouve aucune impression de trahison et d'indécence. Le seul événement qui m'a vraiment concerné pendant toutes ces années, c'est la mort de mon frère. Le reste ne méritait pas le secret et ce que Henri Michaux appelle « la discrétion de l'intime ».

Plus on entre dans la lecture de ces souvenirs, plus la frontière entre réalité et fiction semble s'abolir…

Patrick Modiano — Presque chaque paragraphe de ce livre peut se retrouver dispersé dans mes autres livres, et « transposé » dans l'imaginaire. Il suffit d'appuyer sur un bouton, comme sur un tableau de commande.

Tout ce petit monde évoque une troupe de mauvais comédiens : le passage où votre mère joue dans une pièce calamiteuse, écrite par un amateur fortuné et représentée uniquement pour ses amis, n'est-il pas emblématique de tout le livre ?

Patrick Modiano — Oui, on a l'impression de voir évoluer une troupe de comédiens sans grand talent qui jouent souvent faux. Mais malheureusement, je ne crois pas qu'ils éprouvent un grand plaisir à le faire. Ils font partie de ces gens qui meurent sans avoir appris sur eux-mêmes un grain de vérité. Ils ne savent pas qui ils sont en réalité. Ce sont des fantoches. Et, à cet égard, le passage auquel vous faites allusion est bien emblématique.

Il n'y a aucune rupture de ton entre ce livre et vos romans précédents, à l'exception notable d'un humour discret mais plutôt noir et décapant, comme si vous vous sentiez plus libre à l'égard des personnes réelles que des personnages de fiction…

Patrick Modiano — Je ne peux pas trop employer dans la fiction cet « humour discret, plutôt noir et décapant », parce que, à trop forte dose, cela orienterait la fiction vers la satire, et j'ai besoin que les personnages de fiction me fassent rêver.

Vous semblez finalement éprouver de la tendresse pour la plupart des protagonistes…

Patrick Modiano — Peut-être une certaine tendresse, mais qui se confond avec la pitié.>>

Un Pedigree (extraits d'articles)

Le dépôt de bilan de Patrick Modiano Le Soir, Bruxelles 7 janvier 2005
<< Bribes et fragments. Moments qu'il aurait préféré oublier et qui le hantent. À tel point que, si ce livre est parfois insupportable tant s'y trouve consigné le dégoût de ce qu'il était, il est aussi très précieux, au moins pour ceux qui ont aimé ses romans. Pensez un instant à ces pages, si nombreuses depuis 1968, où traînent un père ambigu et sans cesse en voie de disparition, une mère souvent absente, un jeune homme presque transparent à force de vouloir passer inaperçu... « Un pedigree » en est la clef, souvent évoquée par morceaux dans les nombreux entretiens qu'à force de succès, l'auteur a donnés comme des aveux. Avec un curieux mélange de timidité et de bravade.
Cette fois, il y va. De plein gré, sans que personne ne lui demande rien. Mais avec une réticence perceptible : Je vais continuer d'égrener ces années, sans nostalgie mais d'une voix précipitée. Ce n'est pas ma faute si les mots se bousculent. Il faut faire vite, ou alors je n'en aurai plus du courage.
Le courage de revivre, en accéléré, ces années dont il ne veut plus. Qu'il jette à toute allure sur le papier, afin peut-être qu'elles cessent de résonner en lui. Qu'il jette, au sens premier.>>

Modiano, mode d'emploi, par Pierre Assouline, Blog La République des Lettres, 4 janvier 2005
<< Ce récit bouleversant tant il est crépusculaire, sans fioritures mais non sans humour, tourne apparemment autour de deux personnages : son père, un homme d'affaires trouble comme les époques de marché noir en produisent ; et sa mère, une actrice ratée courant le cachet. Au milieu, ce fils à la silhouette interminable, fuyant sa mélancolie par d'incessantes traversées de Paris, fugueur sur les bords, mal dans sa peau, voleur à l'occasion, progéniture écrasée par une misère familiale qui ne dit pas son nom, interne malheureux errant de pensionnat en pensionnat.
C'est ce qu'on voit, ce qu'on lit, à la fois terreau et fumier de sa vingtaine de romans et récits. Mais l'essentiel est ailleurs. Car ces 122 pages ont été écrites pour mieux en dissimuler une seule. La seule qui compte. La plus difficile à écrire. A tel point qu'il ne pouvait en dire plus alors que l'homme et l'écrivain sont nés là, c'est leur matrice. Cette page 44 où l'on peut lire :
" En février 1957, j'ai perdu mon frère (...) A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur".
Voilà. Le reste n'est que littérature, mais c'est déjà beaucoup. >>

Patrick Modiano Lieu de naissance par Jean Claude Lebrun, L'humanité, 6 janvier 2005
<< On l’aura compris, c’est un texte majeur, venant se poser en clef de voûte de son imposant édifice littéraire, que nous livre aujourd’hui l’écrivain. Celui-ci aborde donc ici, de manière enfin frontale, cette période qui a fait souche et donné naissance à l’oeuvre que l’on sait. Ces années encore dans l’ombre portée de la Seconde Guerre mondiale qui furent celles de son enfance et de son adolescence. La couleur fade et trouble, quasi désespérée, en a déteint sur tous ses livres. Une jeunesse d’après-guerre, où l’on allait le dimanche au cirque Médrano, où l’on venait humer l’odeur musquée et légèrement sure de la baleine Jonas exposée sur l’esplanade des Invalides, où l’on avait la larme à l’oeil quand passait au Rex le mélo de Cecil B. De Mille Sous le plus grand chapiteau du monde. Tout cela que purent vivre, émerveillés, les petits Parisiens contemporains de Patrick Modiano. Et que lui-même, à l’inverse, traversa dans une complète absence d’émotion, un absolu désert du sentiment. Parce qu’il y avait ces parents, davantage figures romanesques troubles qu’êtres de chair. Cette mère flamande, comédienne vouée aux itinérances et aux seconds rôles, qui jamais ne daigna s’occuper de lui et de son frère cadet Rudy. Et plus encore ce père, d’une famille juive de Toscane, qui dut sans doute sa survie pendant la guerre à ses trafics divers et à ses fréquentations peu ragoûtantes. Par la force des choses, chargé de l’enfant, il s’était systématiquement appliqué à l’humilier et à le tenir en lisière de sa vie. Jusqu’à ce 9 août 1966 où il lui fit tenir une lettre de congédiement dans le plus détaché style notarial. Scène ultime d’un desséchant roman familial, en lequel l’écriture naissante avait déjà localisé son terreau nourricier. En même temps, scène première d’un sauvetage par la littérature. À la manière d’un greffier, « J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae », Patrick Modiano tient en effet le récit en forme d’inventaire de ces années maudites. Il accumule jusqu’à saturation les dates, les noms de personnes et de lieux. Donnant ainsi une impression d’appartenance au monde (« Que l’on me pardonne tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree »), alors même que celui-ci se présente tel un mur infranchissable face à lui. Il ne se trouve nulle part chez lui, surtout pas dans le logement, qu’on imagine à peu près vide, du quai de Conti, où le père habite à l’étage du dessus : la domination et la répudiation en quelque sorte déjà symboliquement signifiées. Le texte est méthodique et sec, délibérément terne, presque atone. C’est d’une partie depuis longtemps morte de soi que l’écrivain aujourd’hui se déleste. L’écriture n’ayant eu de cesse de circonscrire ce vide et de lentement venir l’occuper, sinon le compenser. Le faisant véritablement naître, au bout de vingt et une années pendant lesquelles son père l’avait étouffé et tenu captif. L’avait en fait obligé à payer avec lui les dettes de son douteux passé. On découvre maintenant dans leur réalité des visages, des lieux, des situations qui depuis 1968 font régulièrement retour dans l’oeuvre et en forment le tissu. On subodore de possibles scènes primitives de tel ou tel roman. Lorsque, par exemple, dans l’un de ses rares jours de confidence, le père avait évoqué le souvenir d’une jeune inconnue venue s’asseoir en face de lui dans un autobus, un soir de 1942 ou de 1943.Et dont le fils avait « beaucoup plus tard » vainement essayé de retrouver la trace. Comment ne pas songer là à la véritable source cachée de Dora Bruder, bien antérieure à la lecture du nom au mémorial de la rue Geoffroy-Lasnier ? À moins que ce ne soit le drame de l’hiver 1957, énoncé dans une phrase d’apparence trop impassible : « À part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur » ? Patrick Modiano ne nous fait à aucun moment entrer dans son atelier d’écrivain, mais il nous en délivre des clés. Il ne nous dit rien de sa démarche, mais il rapproche comme jamais l’oeuvre romanesque et la vie. Suggérant dans le même temps, en creux, leur impossible superposition, leur disjonction de fond. Car s’il donne incontestablement à voir, il donne plus encore à imaginer et à réfléchir. Un pedigree vient d’une certaine manière parachever l’oeuvre. Mais n’en épuise certainement pas la lecture et la glose. Bien au contraire, les relance.>>

Modiano, délivré de famille Par Jean-Baptiste Harang, Libération jeudi 06 janvier 2005
<< Vous qui avez lu les livres de Patrick Modiano, vous surtout qui avez lu tous les livres de Patrick Modiano, vous recevrez celui-ci comme un aveu, une catharsis, une douleur, une douleur apaisée, un cadeau, un trousseau de clés inutiles pour une oeuvre aux portes grandes ouvertes, comme la poignée de hasard des petits cailloux noirs qu'il aurait semés sous lui, enfouis, sous la terre et le goudron, dans l'espoir de ne jamais revenir, de ne jamais se retourner sur son fantôme, ces cailloux ont germé comme des cives sous les pas abusés et désabusés de ce chaland nonchalant des rues de Paris : vingt romans imparables. Vous qui avez lu tous ses livres, vous recevrez celui-ci comme un viatique, le bagage et les gages nécessaires pour reprendre tout le voyage, de la Place de l'Etoile à Accident nocturne. Vous saurez mettre des noms propres sur des visages aux noms d'emprunt, vous saurez que les vrais noms s'empruntent autant que les faux, que les passeports s'échangent comme au bonneteau, vous saurez rectifier de peu quelques noms de lieu, vous saurez pourquoi tout a commencé bien avant de naître, que la guerre qui précède notre venue au monde est notre propre guerre, vous saurez pourquoi un enfant meurt (vous ne saurez pas de quoi), pourquoi une automobile peut renverser un chien, un homme, pourquoi les cafés sont tristes à la Porte d'Orléans, et les silhouettes solubles dans le brouillard, pourquoi ne pas trop compter sur ses parents, et ne pas leur en vouloir. Et vous serez bien avancés.

Car tous ces détails donnés, accumulés, ces bribes de vraie vie, brutes, parfois pointées au seul titre d'un élément dans une liste forcément incomplète, tous ces efforts à vider les poches de sa mémoire, en vrac, d'un geste preste, pour s'en débarrasser, pour n'avoir pas le temps de le regretter, comme déposés sur la table de métal du douanier. Tous ces points de vague lumière piqués comme des étoiles dans le ciel d'une oeuvre que vous avez si bien lue ne l'éclairent pas : comme dans ces allées de pénombre qui conduisent la nuit vers des gares de province, les halos chiches de lumière ne font qu'assombrir l'obscurité qui sépare les réverbères.

Vous qui avez lu tous ses livres et nous autres qui ne les avons pas tous lus, et peut-être même, à tort, pas tous aimés, nous serons bouleversés par Un pedigree. Pas tant parce que les choses qui y sont dites (la vie de Patrick Modiano jusqu'à 21 ans) y sont données pour vraies, mais parce que le fait qu'elles soient vraies commande un geste d'écrire différent de celui du romancier. Pas le style, non, vraiment le geste. Bien des romans de Modiano sont ainsi construits sur une instruction, l'assemblage de bribes, l'acharnement à rechercher des éléments manquants, le renoncement à les trouver, et la triste jubilation à se résigner à leur absence. La langue pour les lier est la même, concise, directe, tendant vers sa propre simplicité, modeste comme la limpidité. Sauf que, dans les romans, ce travail est entrepris pour construire, pour rassembler, et donner à croire à un effet de réel, même s'il s'agit d'un réel mystérieux, d'un réel qu'on feint de ne pas maîtriser, qui fait appel à la bonne volonté du lecteur pour qu'il rejoigne l'auteur sur le chantier. Ici, ces mêmes moyens sont au service d'un effet inverse : il ne s'agit pas de rassembler mais d'éloigner de soi, pas de faire croire mais de ne pas croire que cela fut, non de fixer des images mais de s'en débarrasser, de vidanger sa mémoire dans un texte qui ne saurait vous réclamer des comptes, il ne s'agit pas de faire vivre un personnage, mais d'exposer un être qui ne se reconnaît guère comme existant, en tout cas pas comme ayant vécu cette vraie vie qu'il rapporte pourtant en détails déliés, indiscutables. Alors le geste est de ceux qui brûlent leurs vaisseaux, de ceux qui jettent des bonnets par-dessus les moulins. Le geste est celui d'un type qui ne se retournera pas, c'est un geste d'adieu à ce jeune homme qu'il fut et ne reconnaît pas, et sans rancune pour ces père et mère de dureté, c'est le geste d'un auteur à ses lecteurs, l'air de dire : oui, c'est à partir de moi que j'ai écrit mes livres, voici les preuves, mais vous le saviez, alors n'en parlons plus. Lorsqu'on entre en prison, on laisse au greffe tout ce qu'on a en poche, ici, c'est le contraire on vide son sac pour recouvrer un peu de liberté.

Pedigree, en français, est un mot anglais qui désigne un extrait du livre généalogique d'un animal de pure race. Georges Simenon avait titré ainsi, sans article, un récit autobiographique. Le livre de Modiano s'appelle Un pedigree, l'article indéfini en porte autant la dérision, puisqu'il s'agit là d'un jeune homme indéfini, que le mot même, démenti dès les premières phrases : «Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation. J'écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu'il était mentionné, à l'époque, sur les cartes d'identité. Les périodes de hautes turbulences provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier.» On devrait commencer ici un article de presse qui rendrait compte des histoires que raconte le livre de Patrick Modiano, les résumerait, ferait en petit et en moins bien le portrait de ses parents en aventuriers sans succès, et des autres qu'on réduirait maladroitement à leur pittoresque quand ils tiennent parfois tout entiers dans leur nom, on devrait citer d'autres phrases parmi les dizaines qu'on a cochées, mais le bas de la page nous guette comme le butoir au bout des rails. Pas la peine, on sait que vous le lirez, en entier, et le relirez. L'auteur, lui, l'a écrit pour ne pas le relire. Comme on dit dans les tribunaux, il le tient pour lu. Sur la quatrième page de couverture, on a reproduit un paragraphe du livre qui en dit bien l'objet, il y est allégé de cette phrase qui pourtant ne l'alourdit pas : «Je n'ai rien à confesser ni à élucider et je n'éprouve aucun goût pour les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l'intérêt. Et même, j'essayais de trouver du mystère à ce qui n'en avait aucun», page 45. Patrick Modiano a préféré ne pas rencontrer de journaliste pour parler d'Un pedigree, il a bien fait, ces gens-là sont, dit-on, avides d'éclaircissements, il leur répond page 112 : «Malheureusement, on ne vous pose jamais les bonnes questions.» >>

Un Pedigree. Chronique de Vincent Josse, France Inter Janvier 2005
<< On retrouve dans "Un pedigree" ce que Modiano avait entrepris dans "Ephéméride", petit livre de notes sur son enfance, avec comme figure centrale le père, si énigmatique. Dans un livre autobiographique qui ressemble à ses romans d'ailleurs et qui permet de mieux comprendre son univers, ses obessions, Modiano pose des questions superbes sur l'héritage : que doit-on à ses parents? Grandir, est-ce grandir contre eux? Et quand commence t-on à vivre vraiment? Modiano est formel : tant qu'il a dépendu de sa mère et son père, il était "passager clandestin" de sa vie. Il est né non pas en 45, mais une fois adulte seulement, quand il s'est mis à l'écriture, en 68. C'est donc cette "non vie" qu'il entreprend de peindre. En traquant ses souvenirs, comme à son habitude. Le romancier n'envisage l'écriture qu'avec la précision d'un lieu, d'un visage ou d'une date. Son oeil d'entomologiste cherche à ce que rien ne lui échappe, comme si tout consigner permettait d'évacuer à jamais la douleur du passé. "J'écris comme on rédige un constat, à titre documentaire, pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne". Modiano raconte le père, aux activités troubles (un gangster?), la mère, actrice de second plan, son frère, mort jeune et lui. Il repense aux moments récurrents ou son père l'éloignait systématiquement de lui : la pension à Annecy, l'internat à Paris, l'hypokhâgne à Bordeaux d'où l'adolescent s'échappe car il fuit, souvent, aimanté par Paris, comme un oisillon voulant retrouver son nid. Hélas, le nid n'existe pas. Les parents divorcent et la mère comédienne passe toujours "en coup de vent". Jamais de "geste de tendresse", elle lui envoie des lettres que Modiano cite avec précision. L'amour reçu est sec, mais Modiano n'écrit pas sec. Derrière ses mots qui hurlent le manque d'amour, on devine le petit garçon qu'il est resté et qui éprouve pour ses géniteurs une tendresse, malgré tout, mêlée de pitié. Cet amour entre les lignes d'ailleurs fait la beauté de ce témoignage. Il se souvient d'un livre sur la table de chevet du père, avec un titre qui lui fait comprendre la solitude de cet homme. Le titre : "Comment se faire des amis?". Modiano n'est pas dans la rancoeur, il éprouve l'envie vitale de dire cette enfance en noir et blanc vécue avec le sentiment d'être transparent, la dire pour en finir. Avec cette conclusion, superbe : "J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule. Il était temps". >>


Patrick Modiano s’invente ’un pedigree’ par Jean-Claude Lamy, Le Midi Libre, 10 janvier 2005
<< En publiant Un pedigree, Patrick Modiano fournit des éclaircissements sur les nuits et brouillards de son oeuvre. Il est le narrateur de sa propre histoire familiale sans l’aborder de biais par la fiction.
Un des textes essentiels de Georges Simenon est un roman autobiographique et d’atmosphère liégeoise : Pedigree paru en 1948. Avec ce livre il donnait les clés des grands thèmes qui ont alimenté son oeuvre, y compris la série des Maigret. En publiant Un pedigree, Patrick Modiano fournit à son tour des éclaircissements sur les nuits et brouillards de son oeuvre. Mais contrairement à Simenon, il est le narrateur de sa propre histoire familiale sans l’aborder de biais par la fiction. C’est aussi une façon de nous démontrer que ses romans depuis La Place de l’étoile, publié en 1968, sont tous des exercices de style à partir de cette grande ambition qui est de rêver sa vie.
« J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. Il ne s’agit que d’une simple pellicule de faits et gestes. Je n’ai rien à confesser ni à élucider et je n’éprouve aucun goût pour l’introspection et les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l’intérêt ». Modiano qui a toujours eu l’impression d’être un passager clandestin, se comparant à un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree à cause de parents aux origines cosmopolites, n’eut, en effet, qu’à reconstituer le puzzle imaginaire de sa vie à partir de réalités complexes.
« Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connu à Paris sous l’Occupation. » Dès la première phrase d’Un pedigree, l’auteur nous met dans une situation d’attente. Des personnages vont surgir et l’on sait déjà qu’ils se comporteront de façon mystérieuse. D’abord la mère de Patrick Modiano qui a passé son enfance dans un faubourg d’Anvers. Après avoir suivi des cours d’art dramatique, elle embrassera la carrière de comédienne, travaillant à Paris pendant la guerre pour la maison de production Continental, au service du "doublage". Quant à Albert Modiano, le père de l’écrivain, il a vu le jour dans la capitale, square Pétrelle, à la lisière du IXe et du Xe arrondissement. C’était sa destinée d’être assis entre deux chaises.
« Son père à lui, souligne Modiano, était originaire de Salonique et appartenait à une famille juive de Toscane établie dans l’Empire ottoman. Cousins à Londres, à Alexandrie, à Milan, à Budapest. Quatre cousins de mon père, Carlo, Grazia, Giacomo et sa femme Mary, seront assassinés par les SS en Italie, à Arona, sur le lac Majeur, en septembre 1943. » Cet événement tragique n’est pas sans conséquence sur les hantises du romancier déclarant : « Moi, mon coeur bat pour ceux dont on voyait les visages sur l’Affiche rouge. » L’itinéraire d’Albert Modiano qui échappa à la Gestapo et a vécu d’expédients dans le monde interlope du marché noir, ne pouvait qu’exciter l’imagination d’un fils à la recherche de vérité dans une période trouble mais également en quête d’affection.
Car le jeune Patrick a connu l’exil du pensionnaire. Envoyé dans différents collèges, il se sentait hors circuit. Dans la peau du garçon mal aimé, il avait l’impression d’être devenu définitivement un étranger vis-à-vis d’une mère indifférente et souvent absente et d’un père marginal qui l’écartait de son existence en lui donnant des leçons de morale. D’autre part, la mort prématurée de son frère Rudy, en 1957, une douleur si profonde sur laquelle il restera muet, viendra s’ajouter à l’angoisse ambiante de ces années d’un gris de plomb. Dernière lettre d’Albert Modiano datée du 9 août 1966. « Ta mauvaise foi et ton hypocrisie n’ont pas de limites (...) Ton persiflage est abject. » Patrick Modiano n’a plus revu son père. Il avait rejoint la liste des fantômes en train de se métamorphoser en héros incertains d’une épopée future. >>

Un pedigree, par Virginie Clément , Le Pélérin, Jeudi 6 janvier 2005
<< Voici trente ans que Modiano fascine ses lecteurs avec sa « petite musique » empreinte de nostalgie, de souvenirs flous, de mystères. Dès les premières phrases de ses romans, on le reconnaît. Une trentaine de romans courts, qui décryptent la recherche de soi qui obsède Modiano depuis ses débuts, en 1968. Ses détracteurs lui reprochent de toujours écrire le même roman. Celui d’un jeune homme qui erre dans un Paris nocturne, peuplé de personnages louches, embarqué dans un fourgon cellulaire en compagnie d’un père aux activités nébuleuses. L’œuvre crépusculaire de Patrick Modiano serait donc un vaste puzzle, un labyrinthe infini de motifs récurrents qui font son estampille, mâtiné des thèmes qui le hantent : le père absent, la double identité, la traversée de Paris, le poids de l’enfance, le tout éclairé par deux époques troubles : l’Occupation et les années 1950 et 1960, sur fond de guerre d’Algérie. Alors qu’apprend-on de plus sur lui dans Un pedigree ? On sait déjà qu’il est un gourmand de faits divers, qu’il collectionne des vieux journaux. On sait aussi qu’il n’aime pas les interviews, qu’il ne finit jamais ses phrases et que ses apparitions télévisuelles sont souvent ponctuées d’un silence éloquent. On sait, enfin, que l’écrivain a reçu le prix Goncourt en 1978 et le Grand prix national des lettres, en 1996, pour l’ensemble de son travail. Un pedigree ressemble à s’y méprendre à un nouveau roman. Sauf qu’ici et là, Modiano nous donne les clefs de chacun de ses livres « phares ». On mesure les blessures de l’abandon du père, de la mort du frère, Rudy, qui marque chaque œuvre au fer rouge. « J’écris ces pages comme on rédige un constat », précise Modiano. En refermant ce récit, le mystère reste entier. Mais n’est-ce pas là tout le charme et tout le talent de l’un de nos plus grands romanciers contemporains ?
>>

Un Pedigree Livret de famille , Le Nouvel Observateur, janvier 2005
<< Où l’on comprend que Patrick Modiano n’est pas né le 30 juillet 1945 mais en 1968, lorsque son premier roman a paru
Le ton est laconique, parfois exténué. Jamais Patrick Modiano ne hausse le ton, jamais non plus il ne cède à la nostalgie. Simplement, il met les choses au clair. Une fois pour toutes. Il n’y reviendra pas. On a tellement interrogé ce romancier, né en 1945, sur l’origine de ses obsessions circulaires qu’il lui fallait bien, un jour ou l’autre, passer aux aveux. «J’écris ces pages, explique-t-il, comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne.»
En 122 pages aussi compactes et méticuleuses qu’un rapport de police, Patrick Modiano accumule donc les dates, les faits, les adresses, les preuves. Par un paradoxe troublant, plus il est précis, plus il est trouble. C’est, d’une certaine manière, le miracle de la littérature: si «Un pedigree» contient, page après page, toutes les clés de l’œuvre romanesque de Modiano, elles ne sauraient ouvrir la porte vert-de-gris de son imaginaire. La biographie du sexagénaire est enfin dévoilée, mais le mystère de l’écrivain demeure. On le savait déjà, la vérité, c’est le style.
La figure centrale de cette confession lapidaire est, évidemment, paternelle. Albert Modiano a vécu du marché noir pendant l’Occupation, changé plusieurs fois d’identité et, après la guerre, il est devenu un homme d’affaires aux activités douteuses. Il n’a cessé d’éloigner son fils dans des pensions et des collèges de province, de le repousser pour mieux le malmener, de le traiter comme un délinquant, un «voyou», et d’exiger de lui, dans des lettres comminatoires, qu’il fasse de brillantes études. «Il aurait souhaité que je sois ingénieur agronome. Il pensait que c’était un métier d’avenir. S’il attachait tant d’importance aux études, c’est que lui n’en avait pas fait et qu’il était un peu comme ces gangsters qui veulent que leurs filles soient éduquées au pensionnat par les "frangines".» Plus les années passent, plus les rapports entre le père et le fils sont violents. La mère, elle, ne fait que passer. C’est une comédienne fantôme, détachée de la réalité, indifférente au sort des siens. Toujours sans le sou, elle court les cachets et, au théâtre, les emplois sans gloire. Patrick dit aujourd’hui n’avoir jamais réussi «à désarmer l’agressivité et le manque de bienveillance qu’elle [lui] aura toujours témoignés».
Lorsqu’il atteint enfin sa majorité, Modiano vit dans la misère. Son père lui coupe les vivres, sa mère se traîne au mont-de-piété, quand elle ne vole pas des articles à la Belle Jardinière. Il a l’impression d’être un passager clandestin, un fraudeur. Il dérobe des livres chez les particuliers et dans des bibliothèques afin de s’acheter de quoi manger. Peut-être aurait-il reproduit le modèle paternel ou serait-il devenu fou si, dans une chambre de bonne, il n’avait écrit son premier roman, «la Place de l’étoile». Modiano sort de l’enfer et entre en littérature. «Il était temps.» La véritable existence de l’auteur d’«Un pedigree» commence à 23 ans.
Du relevé cadastral de son passé – «une simple pellicule de faits et gestes» –, de la reconstitution méthodique d’une enfance et d’une adolescence gâchées, Patrick Modiano ne tire aucune conclusion, encore moins une morale. Il fait penser à ces témoins d’un drame ancien qu’on appelle trop tard à la barre et sur l’impénétrable visage desquels, malgré les rides et les cheveux blancs, on ne lit ni rancune ni émotion rétrospective. Une seule phrase tremblée lui échappe. Elle est cachée page 44. «A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur.» En février 1957, il a en effet perdu son frère avec lequel, le dimanche précédent, il avait rangé une collection de timbres. Patrick Modiano a enterré sa jeunesse, mais jamais il n’a fait le deuil de son double. Un ange dans la nuit.>>

Un Pedigree, De l'envoûtement des voix singulières par Marie-Stéphane Devaud
<< « Pedigree : extrait du livre généalogique d’un animal de race pure ». Telle est la définition donnée par Le Petit Robert au terme choisi par Patrick Modiano comme titre pour son autobiographie peu ordinaire, tant on le sent pressé d’en finir avec ses vingt et une premières années sur un mode excluant l’introspection propre au genre, et surtout, ce qui est plus inattendu, la nébulosité si singulière de sa prose épurée. Même si Accident nocturne, paru en 2003, aurait dû nous mettre la puce à l’oreille en mettant en scène un personnage qui se trouve à un moment charnière de son existence, à la soixantaine venue, Modiano, ce maître de l’équivoque, des atmosphères troubles, entre chien et loup, décide en effet de suspendre la petite musique ensorcelante, reconnaissable entre toutes, de ses fictions, pour nous plonger dans le « sable mouvant [de son enfance], comme on s’efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d’état civil ou un questionnaire administratif ».
Car un pedigree, c’est précisément ce qui manque à Patrick Modiano. La page d’ouverture est pour le moins explicite : « Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation. J’écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu’il était mentionné, à l ‘époque, sur les cartes d’identité. Les périodes haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier. » Et de confirmer en page 13 : « Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini .» De ce flou identitaire, accentué par la judéité du père contraint, pendant l’Occupation, à vivre sous des noms d’emprunt, le petit garçon ne souffre pas. Au contraire, il attise son intérêt pour les choses obscures au point de trouver du mystère même à ce qui en est dépourvu, germe d’écrivain oblige. Non, si ce travail de mémoire est rédigé avec la froideur et la concision d’un « constat » ou d’un « curriculum vitae », cela tient au fait qu’excepté la mort de son frère Rudy, Modiano, enfant, a toujours vécu les événements « en transparence – ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. »
Et de fait, Un Pedigree ressemble à un film sépia truffé de fantômes louches qui nous fait revisiter les coulisses glauques de l’Occupation puis de l’après-guerre, avec pour protagonistes deux « papillons égarés et inconscients au milieu d’une ville sans regard » – un juif passé à travers les mailles du filet des rafles et une actrice de seconde zone – et leur fils, balloté de pensionnats en collèges quand il n’est pas confié à des amis, pareil à un chien encombrant que l’on place en fourrière. Livré à sa solitude âpre de spectateur, l’adolescent respire dans les livres qui nourrissent son attrait pour le fantastique des rues jusqu’au jour où, pour la première fois, en automne 1959, il « frôle les mystères de Paris » et « commence, sans bien s’en rendre compte, à rêver sa vraie vie .» Dès lors, il faudra presque dix ans pour que l’étincelle devienne flamme et que le jeune Modiano prenne la tangente « avant que le pont vermoulu ne s’écroule », et plus de quarante pour qu’il vienne à bout de ce passé dont ses romans nous ont si bien caché la dure réalité. (…)
>> par Marie-Stéphane Devaud in le Blog Kritiks, http://kritiks.blogspirit.com/archive/2005/08/15/valeurs-sures.html

PEDIGREE Une jeunesse... par Annie Coppermann, Les Echos, janvier 2005
« Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m'efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s'efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d'état-civil ou un questionnaire administratif »... C'est la surprise de ce début d'année littéraire. Patrick Modiano parle... de lui. Dans un tout petit récit (122 pages) écrit comme un document administratif, énumérant lieux, personnes, rencontres, sans jamais les romancer. Mais où pourtant, dans les interstices, se glisse cette brume de mystère tremblé, qui, toujours, est la marque du style, immédiatement reconnaissable, de l'auteur... Et qui, dans cette confession à la fois sèche et émouvante, se trouve, étrangement, à la fois dissipée et comme épaissie...
Car l'on découvre ici que c'est, directement, dans sa propre jeunesse, et dans celle de ses parents, que le romancier a puisé l'univers, la matière, la part d'ombre de ses romans. Ces personnages interlopes, ces hôtels d'où on déménage sans cesse, ces cafés où l'on se donne rendez-vous dans l'arrière-salle, ces garages à odeurs d'essence, ces villas tristes, ces boutiques obscures, le petit Patrick les a connus, et pas toujours aimés...
Le chien se suicide
Ses parents ? « Deux papillons égarés et inconscients au milieu d'une ville sans regard ». Une mère flamande, née à Anvers en 1918. Comédienne, arrivée en juin 1942 à Paris, où elle est d'abord employée à la Continental, et devient l'amie d'un des adjoints de son directeur allemand, Greven. « C'était une jolie fille au coeur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow, mais elle ne s'occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s'était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui... » Tout est dit sur la carence affective du petit Patrick ! Un père né en 1912 à Paris, fils d'un juif de Salonique au passeport espagnol, sans diplômes, impliqué dès l'adolescence dans de louches trafics, vivant de marché noir sous de faux noms, « sans existence légale », pendant la guerre où, deux fois arrêté, il échappe à la police et à la Gestapo. Tous deux, qui se sont rencontrés un soir d'octobre 1942, naviguaient parmi de « drôles de gens », dans une « drôle d'époque entre chien et loup ». Un appartement quai Conti (près de chez Arletty, qui prendra un temps la mère de Patrick sous sa protection), une voiture, Ford, réquisitionnée par la Milice et dans laquelle Georges Mandel fut assassiné, et des proches, hommes et femmes, aux identités changeantes, Russes, Chiliens, Australiens, une ancienne maîtresse de Luciano, une danseuse finlandaise, un antiquaire belge, un banquier italien, un gros Lucien P. amoureux de Simone Simon... « Demi-monde ? Haute pègre ? » « Mais je n'y peux rien, c'est le terreau - ou le fumier - d'où je suis issu... »
La confession, chronologique (appuyée sur quelques recherches et surtout sur les récits de sa mère), se poursuit avec les souvenirs personnels d'un enfant systématiquement placé loin de ses parents, chez de vagues relations (à Jouy-en-Josas) ou dans de stricts pensionnats (à Annecy) d'où, parfois, il fugue... De rares entrevues, dans des cafés souvent, avec un père autoritaire, distant, des séjours épisodiques avec une mère tout occupée de sa carrière et de ses amis, mais qu'il accompagne parfois dans les coulisses des théâtres où elle joue et où il croise, entre autres, Suzy Prim... Presque orphelin, pauvre, délaissé, il lit, et parfois... vole quelques ouvrages qu'il revend. Après le lycée, rompant avec les études, refusant, contre l'avis de son père, de devancer l'appel, le jeune homme va au cinéma, se promène dans Paris et, dans une chambre du boulevard Kellermann, ou dans un café, commence d'écrire un roman. Au printemps 1967, il apprend qu'il sera édité. C'est « La Place de l'Etoile ». Patrick Modiano a vingt-deux ans. « La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s'était dissipée dans l'air de Paris. J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule. Il était temps. » C'est le début de la liberté. Et d'une oeuvre, singulière, que ce tout petit récit éclaire et rend, encore, plus attachante. >>


Modiano avant Modiano par Jean-Paul Enthoven, Le Pint 6 janvier 2005
Autobiographie ? Tas de secrets ? Réquisitoire contre quelques ombres ? Pour la première fois, Patrick Modiano, romancier du clair-obscur, passe de la fiction à la réalité. Cela s'appelle « Un pedigree ». Et c'est sublime...
Depuis longtemps - presque trente livres, déjà... - Patrick Modiano a vaporisé tant de brouillard sur sa vraie vie et ajouté tant de fausses pistes à son vrai passé que ses plus fervents exégètes étaient en droit de s'interroger : cet écrivain désormais sexagénaire a-t-il traversé une véritable existence ? Est-il pétri de souvenirs ou d'illusions ? A-t-il rêvé sa biographie ou réellement vécu ses obsessions ? Et sa mémoire, cette usine à bizarre, se nourrit-elle de fiable ou de flou ? J'étais de ceux qui, jusque-là, avaient renoncé à en savoir davantage : Modiano, artiste du vague, n'avait pas intérêt à préciser les choses ; et son style de brume n'exigeait aucune mise au point puisqu'il tenait, magiquement, à un don (peu commun) de la déréalisation.
Or, contre toute attente, le romancier de « La petite Bijou » et de « Rue des Boutiques Obscures » revendique sa part d'aveux. En ce début d'année, il troque l'indistinct contre l'explicite. Il traque le sfumato au profit du constat. On a même l'impression qu'un certain Modiano Patrick, convoqué par erreur dans un commissariat de quartier, rédige et signe son propre procès-verbal (nom, prénom, date de naissance...) afin de semer les fantômes qui l'escortent. Ce n'est pas un roman mais un « état civil » (façon Drieu la Rochelle). Ou un plan-séquence couvrant les vingt et une premières années de sa vraie vie. Pourquoi vingt et une ? On va comprendre. Disons d'abord que ce chef-d'oeuvre est « Un pedigree » - l'étymologie suggère d'ailleurs que le mot vient de « pied de grue » et désigne les pointillés qui, dans un arbre généalogique, relient l'ancêtre au rejeton -, qui, par enchantement, propose du Modiano concentré, de l'élixir modianesque, du jus de passé réduit à son essence. Aucune métaphore dans ce texte. Rien que des faits, des dates, des lieux. Et un son de mélancolie obstinée...
Au fond, Modiano a dû se dire : je vais, pour une fois, jouer cartes sur table. Et mettre des visages derrière les masques. Et de vrais noms sur ces visages. Et les convoquer, tous, « comme on fait l'appel dans une caserne vide ». L'incipit dece « Pedigree » surprendra alors les amateurs de fiction : « Je suis né le 30 juillet 1945 [...] d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus sous l'Occupation. » Suivent à peine plus de cent pages qui se concluent sur la seconde naissance duModiano qui, à 21 ans, va publier « La place de l'Etoile » : « J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule. Ilétait temps. » Ce récit, c'est donc l'histoire du juif, de la Flamande, de l'Occupation, du ponton vermoulu et du jeune homme qui, dans ce décor, va oser faire son salut en devenant un écrivain. Minimalisme garanti. Devant chaque page, on pense au Stendhal qui priait son lecteur de rajouter à des phrases trop laconiques « les quelques mots qui leur manquent »...
Les premiers rôles, donc : le père ? un Toscan en provenance de Salonique, avec ses costards défraîchis et ses officines au parfum de cuir pourri. On apprend que cet individu naviguait entre la haute pègre et le demi-monde ; qu'il s'enrichit et se ruina dans toutes sortes de trafic sous l'Occupation ; qu'il était indifférent, humain, fourbe, délateur, pressé. Ce drôle de type, toujours entre la Guyane, la Colombie, la Suisse ou les cafés de la porte d'Orléans, ne savait pas trop quoi faire de son fils - qui l'observait. La mère ? « Une jolie fille au coeur sec », actrice très « Dernier métro », fauchée, captivée par ses amants de passage - dont Jean Cau, l'ancien secrétaire de Sartre, auquel le jeune Modiano (qui s'exerce au mentir-vrai) fait croire qu'il connaît « le fils de Stavisky ». Dans cette atmosphère louche, on n'en finit pas de croiser des patronymes - Ismaïloff, Didi, Safirstein, Grundwald, Morawski... - qui, le jour venu, injecteront leur dose de mystère dans les romans qui germent. Le petit Patrick encombre ces adultes ; on l'exile dans des pensionnats ; il flotte entre quelques faits divers - de l'affaire Ben Barka à l'assassinat de Jean deBroglie - qui, soudain, coagulent une réalité vaporeuse.Tout cela, dit-il, a été vécu « en transparence » - par allusion à ce procédé cinématographique qui consiste à faire défiler des paysages tandis que les acteurs sont immobiles. Mais, au détour d'une page, l'essentiel : « A part mon frèreRudy, sa mort, rien de ce que je rapporte ici ne me concerne en profondeur. » Il y a ainsi, dans la solitude Modiano,un double à jamais perdu. On aurait aimé mieux connaître Rudy. De lui on ne saura seulement que ceci : il classait des timbres, avec Patrick, un dimanche de février 1957, avant de disparaître...

Maintenant, il écrit à l'os

Le reste ? C'est la lente remontée vers les mots, vers le roman, vers cette littérature où Modiano va creuser son domicile fixe et qui peut transfigurer n'importe quel paquet de boue ambiguë. Des lectures : Jules Verne, Conan Doyle, puis Hemingway, puis Larbaud, puis Kafka. Des lieux : rue Fontaine ou de Châteaudun, quai de Conti, un village de Haute-Savoie, la plaine Monceau. Des émois : un soir, à Pigalle, tandis que sa mère reçoit dans la coulisse d'un théâtre, il commence « à rêver sa vie ». On n'en saura pas davantage. Un ennui implacable et fécond plane sur cette jeunesse enfuie. C'est un ennui d'encre. Un gisement de désespérance qui, « avant que tout ne se perde dans la nuit froide de l'oubli » (prototype du phrasé modianesque), va irriguer l'oeuvre à venir. Bientôt, vers ses 20 ans, il s'installera dans la chambre d'un hôtel de La Garde-Freinet. Il y commencera son premier livre. Queneau le lit, en rit (ce rire « moitié geyser, moitié crécelle »), le publie. Modiano peut enfin exister. Il est sauvé. Est-ce ainsi que les écrivains naissent ?

Ce « Pedigree » fera date pour les théoriciens de la littérature qui ne savent pas encore s'il convient d'être pour ou contre Sainte-Beuve. Ni si l'oeuvre d'un romancier est une variable indépendante de sa biographie. Ni si l'on écrit pour montrer, ou pour escamoter, un secret. Modiano tranche dans le vif - lui-même - et s'extasie devant le miracle de sa survie. Il lui a fallu quatre dizaines d'années pour passer de la fiction au réel. Pour dégrader son imaginaire au rang de curriculum vitae. Maintenant, il écrit à l'os. Il n'a plus peur. Jusqu'où le mènera ce jeu ? Car, pour un romancier, fût-il aussi puissant que Modiano, le goût de la vérité peut devenir le plus redoutable des pièges. >>

(Un Pedigree) Boucler la boucle ? par François Gandon
« Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt». Ce condensé d'état civil est quasiment la seule information biographique donnée par l'auteur sur la jaquette de ses livres. C'est une petite phrase anodine que ses familiers connaissent pourtant par cœur. Car dans l'apparente neutralité de sa concision, elle contient l'essence même de l'œuvre modianesque. Il y a ce point de départ, ce point d'ancrage devrait-on dire : une date ; un lieu. Et puis plus grand-chose. Seulement le doute, ce doute fondateur, ontologique presque, qui motive la quête inassouvie de l'identité, obsession récurrente de l'écrivain.

Patrick Modiano, donc, est né en 1945. On a l'impression de l'avoir toujours su, au point que l'information avait fini par perdre sa valeur de repère. A chaque nouveau livre, elle devenait un peu moins réelle. Et pourtant, cette année, l'écrivain fêtera ses 61 ans, dont presque quarante d'une carrière littéraire entamée avec la Place de l'Etoile.

Un pedigree, ressemble à une esquisse de bilan. On y retrouve tous les ingrédients habituels de l'œuvre - noms, dates, lieux - qui défilent comme dans un théâtre d'ombres ou en arrière-plan d'un décor de cinéma. Les brouillards de l'Occupation flottent plus que jamais sur ce décor. La bande de la rue Lauriston. Les trafics interlopes et les demi-mondaines. Mais cette fois, on sent une forme d'urgence et de précipitation que les premiers romans ne contenaient pas. Patrick Modiano donne l'impression de vouloir se débarrasser d'un poids, comme si, les années le rattrapant, il craignait de manquer de temps pour épuiser sa quête de soi. Alors il évoque, il nomme, il inventorie. Il récapitule. «J'écris ces pages, avoue-t-il en page 45, comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Il ne s'agit que d'une simple pellicule de faits et de gestes.».

Dans le fourmillement cosmopolite de leurs patronymes, et le mystère parfois peu reluisant de leurs origines, on croise au détour des pages des noms qui résonnent familièrement, évoquant des souvenirs d'autres livres. Cet acteur japonais au nom soyeux comme une étoffe : Sessue Hayakawa. La fameuse Galina Orloff, qui apparaît sous le nom de Gay Orlow dans un précédent roman. Sylviane Quimfe (Quimphe) - l'amie de Lucien P. - lascive femme rousse qu'on avait aperçue dans les Boulevards de ceinture, courant «les seins hors de son décolleté» au détour des couloirs d'une villa de banlieue. Un pedigree serait-il alors plus autobiographique que les autres livres parce que Patrick Modiano y raconte ouvertement les premières années de Patrick Modiano ? On peut se le demander. Et se demander d'ailleurs si la question elle-même vaut seulement d'être posée. Aucun livre de Modiano ne l'est vraiment. Tous, par le collage subtil de souvenirs vécus ou inventés, fabriquent la nostalgie d'une enfance, une jeunesse mi-figue mi-raisin qui devient au moins aussi réelle que la vraie.

«Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree», reconnaît d'ailleurs l'écrivain. Faire semblant. Se rattacher aux apparences ou aux inventions qui permettent de donner un peu de sens à la vie. Il y a plus de trente ans déjà, en préambule à ses Boulevards de ceinture, il croyait bon de prévenir : «Les personnages et les situations contenus dans ce livre n'ont aucun rapport avec la réalité». Alors, pour la énième fois, on finira par laisser l'analyse de côté pour se laisser bercer par une musique nostalgique au pouvoir unique. On s'attardera sur sa seule et profonde concession à l'intime, cette émouvante confession au détour d'une page : «A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur.» Et l'on se délectera d'un Modiano passé maître dans l'art de la chute. Ou comment faire se refermer un livre en plongeant le lecteur dans une rêverie mélancolique : «Ce soir-là, je m'étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s'était dissipée dans l'air de Paris. J'avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule. Il était temps.» François Gandon, Parutions.coml ( Mis en ligne le 12/05/2006

(Un Pedigree) Modiano, autoportrait en chien perdu par Isabelle Martin, Samedi 15 janvier 2005

<< C'est la littérature qui a, sans aucun doute, sauvé le jeune paumé qu'était l'écrivain à vingt ans. Dans l'espace de constat apparemment dépourvu d'émotion qu'est «Un Pedigree», il décrit le vide de son enfance et de son adolescence.
Guérit-on jamais d'une enfance négligée et d'une adolescence solitaire? Patrick Modiano a beau y avoir fait déjà de nombreuses allusions dans ses livres jusque dans le plus explicite, Remise de peine (1988), il y revient encore dans Un Pedigree comme à la source même de son écriture. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'espèce de constat, apparemment dépourvu d'émotion, qu'il dresse de ses débuts dans la vie, jusqu'à ses 21 ans. La majorité sera pour lui une double délivrance, en le libérant de la tutelle paternelle et en lui offrant une nouvelle naissance grâce à l'acceptation par Gallimard du manuscrit de son premier roman, La Place de l'étoile.

Pedigree, titre à la Simenon (auteur que le jeune Modiano a beaucoup lu avec Proust, Hemingway, Fitzgerald et bien d'autres), renvoie à la généalogie d'un chien de race. L'article indéfini qui le banalise fait penser à ce fichier central auquel rêve un personnage de Livret de famille, où tous les chiens seraient répertoriés à leur naissance. Si l'écrivain fait ici «semblant d'avoir un pedigree», c'est pour «trouver quelques empreintes et quelques balises» dans le sable mouvant de son passé familial. Quant à être un chien, pourquoi pas? Comme celui que sa mère, «jolie fille au cœur sec», négligeait et qui s'est jeté par la fenêtre: «Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui.» Presque à la fin du livre, Modiano réunit dans l'amour des chiens son frère Rudy (sa seule vraie famille) et son maître Raymond Queneau.

Venue d'Anvers à Paris pour travailler dans la compagnie de cinéma allemande Continental, sa mère rencontre son père un soir d'octobre 1942. Né d'un père juif toscan établi à Salonique puis au Venezuela et enfin à Paris, Albert Modiano est livré à lui-même dès son adolescence et vit de petits trafics. Pris dans une rafle, il s'échappe grâce à une panne de minuterie et mène ensuite une existence semi-clandestine, même après la guerre. D'où l'immense effort de mémoire de son fils pour établir, sinon sa généalogie, du moins des vestiges de celle-ci en citant des noms de lieux et surtout de nombreuses personnes, plus ou moins louches, qui apparaissent comme autant de fantômes d'un passé incertain.

Très vite, ses parents se séparent tout en continuant d'habiter à la même adresse, au 15, quai de Conti. Une mère en tournée, un père qui se désintéresse d'eux: Patrick et son petit frère Rudy sont mis en pension à Biarritz, où ils sont baptisés tardivement en l'absence de leurs parents, puis à Jouy-en-Josas. En 1957, Rudy meurt et ce deuil poursuit l'écrivain qui lui dédiera ses huit premiers livres. Quand son père, remarié avec une fausse Mylène Demongeot qui le déteste, fait démolir l'escalier intérieur reliant les deux étages de l'appartement du quai de Conti, Patrick retrouve dans les gravats leurs livres d'enfants et des cartes postales adressé