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Au Temps
Dictionnaire Patrick Modiano

Bernard Obadia

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B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z 

B  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z

B

Balzac
A la question d'un journaliste : - Quel est le livre - s'il y en a un - qui reste sur votre table de chevet depuis des années et qui vous nourrit ?, il répond
- l y a beaucoup de livres, mais, depuis l'adolescence, Balzac a toujours été présent : « Les illusions perdues », « La fille aux yeux d'or », « Madame Firmiani »
Romanesque absolu ? fluidité descriptive ? cosmogonie littéraire ?... Une oeuvre si loin, si proche...

Balzac et Modiano Les farce nocturnes : Balzac et Modiano par Donato Sperduto. Essai paru dans "Lendemains", 2004, n°114/115,pages 226/236.

Baptême
En 1950, il passait des vacances prolongées à Biarritz chez une amie de la famille avec son frère Rudy et celle-ci prit la liberté de les faire baptiser à l’église Saint-Martin. Livret de famille porte la trace de cet épisode. L’extrait du registre de baptême qui y est reproduit, c’est le sien, le nom en moins. Modiano n’en a gardé qu’un souvenir : la grande auto blanche décapotable de son parrain garée devant l’église. "Un baptême de hasard. Qui en avait pris l’initiative ?"

 

Klaus Barbie devant les assises du Rhône L'histoire d'un SS exemplaire, par Jean-Marc Theolleyre
<< Lorsque Klaus Barbie arrive à Lyon en novembre 1942, il a vingt-neuf ans. Depuis le 20 avril _ date anniversaire de Hitler, précisera-t-il _ il a le grade de SS Untersturmführer, c'est-à-dire rang de sous-lieutenant. Une note de ses supérieurs le présente alors " comme un chef SS qui va droit au but et qui aime l'action ". Cette même fiche lui accorde " un don marqué pour le travail d'information et dans le domaine criminel " et porte déjà à son crédit " le démantèlement de nombreuses organisations ennemies ". Autant de raisons pour considérer que " du point de vue caractère et opinion c'est une personne sur laquelle il est permis de compter ". Ces brevets de confiance sont mérités, fondés sur dix années déjà d'un engagement sans réserve au service du national-socialisme, et qui doit lui apparaitre naturel.
Il est né le 25 octobre 1913 à Bad-Godesberg, non loin de Bonn. Son père et sa mère sont l'un et l'autre instituteurs. Le premier, combattant de la première guerre mondiale, mourra des suites d'une blessure au front, et l'on verra dans ce fait une raison au ressentiment qu'aurait éprouvé déjà ce fils envers la France et les Français. Pourtant les années d'enfance sont banales. Après des études classiques dans un lycée de Trèves et un diplôme d'" Abitur " équivalent du baccalauréat, le jeune Klaus Barbie aurait souhaité faire son droit à l'université de Bonn ou devenir médecin. C'est le décès de son père, privant la famille de ressources suffisantes, qui, assure-t-il, l'oblige à renoncer. Et le voici à la naissance du IIIe Reich engagé à l'Arbeitdienst (service du travail), organisation paramilitaire mêlant étudiants et travailleurs manuels. Il construit des digues.
Cependant, dès 1933, l'année de ses vingt ans, il a adhéré aux Jeunesses hitlériennes. Chef de patrouille, il commande un groupe de cent-vingt garçons de dix à quatorze ans. Il fréquente un responsable nazi à la section de Trèves. C'est là qu'il rencontre un membre du Sicherheitsdienst, le service de sécurité (SD). Le SD embauche. Il recherche des jeunes gens bacheliers disposés à travailler dans ses rangs. Il faut des capacités physiques, une bonne présentation. Il faut, bien sûr, aussi être de " pure race ", établir cette " filiation aryenne " qui fait partie du dogme. Klaus Barbie remplit les conditions. S'il a soutenu qu'il ne voyait là, à l'époque, qu'une bonne occasion de devenir fonctionnaire avec les garanties d'une sécurité de l'emploi, il a aussi admis que l'idée de faire du renseignement, de l'espionnage, séduisait bien le jeune homme qu'il était.
Le voila donc candidat et candidat agréé. Le 1er octobre 1935, il prête, avec d'autres à Berlin, le serment exigé. C'est celui de la SS. Durant deux ans, il reçoit la formation exigée avant d'être affecté à la direction régionale du SD de Düsseldorf. Elle est dirigée alors par un homme qui fera son chemin, c'est-à-dire Helmut Knochen, que l'on retrouvera de 1942 à 1944 adjoint à Paris du général SS Carl Oberg, chef suprême de la police allemande en France occupée.
En cette même année 1937, Klaus Barbie adhère au Parti national socialiste ouvrier allemand (NSDAP), le parti unique de l'Allemagne hitlérienne. Voilà bouclée la boucle de l'engagement total, inconditionnel. C'est à la même époque que deux autres futurs responsables de la SS, Eugen Hagen et Kurt Lischka, adhèrent aussi.

SS exemplaire
La carrière suit son cours. Un rapide service militaire de trois mois en 1938, des fiançailles suivies d'un mariage le 25 avril 1940 à Düsseldorf, avec pour témoins deux collègues SS, et voilà le SS Untersturmführer Klaus Barbie dans la guerre. Son dossier confirme la confiance qu'il inspire : camarade irréprochable, des performances dans le service excellentes, un comportement de SS exemplaire, tant dans le service qu'en dehors. Et en point d'orgue ceci : " Son opinion relative à la conception du monde nazi est considérée comme affirmée. " Plus tard, en 1943, puis en 1944, suivront les distinctions afférentes : médaille du mérite militaire, croix d'argent de seconde classe, croix de fer de seconde classe.
La guerre éclair de 1940 donnera à Klaus Barbie une première occasion d'action dans l'Europe occupée. Dès le mois de mai de cette année, il est affecté à l'Einsatz-Kommando (EK) _ groupe d'intervention de la police de sécurité, _ d'Amsterdam. Il assure n'avoir eu là pour mission que de rechercher des renseignements sur des questions de politique intérieure et extérieure, en clair sur les partis politiques et les mouvements de résistance. Il admettra pourtant des " collaborations occasionnelles " avec la section des affaires juives, dont il n'a pas gardé de souvenirs précis. Pour le reste, s'il lui est arrivé de rechercher des renseignements concernant des juifs, il ne pouvait s'agir que de personnes coupables d' " actions illégales ". Ainsi s'esquisse sa défense.
C'est en novembre 1942, au lendemain du débarquement allié en Afrique du Nord, que Klaus Barbie, après un passage à Gex, arrive à Lyon. Dès le 11 novembre 1942 en effet, les troupes allemandes sont entrées dans la partie de la France qui jusque-là, en application de la convention d'armistice de 1940, était " zone libre ". En même temps, sont mis en place les services de police nazis. C'est une organisation complexe élaborée au fil des ans.
Avant l'arrivée de Hitler au pouvoir, elle était subdivisée en deux grandes branches : l'Ordnungspolizei (ORPO) chargée du maintien de l'ordre et la Sicherheitspolizei (SIPO) ou police de sécurité. Dans cette dernière, deux services : la Kriminal Polizei (Kripo) équivalent de la police criminelle, et la Staatspolizei (Stapo), appelée plus fréquemment Geheime Staats Polizei (Gestapo).
En 1933, les nazis ajoutent dans ce système le Sicherheitsitdienst ou SD, service de sécurité du parti. Le 17 juin 1936, une ordonnance réunit l'ensemble de ces services pour les placer sous la seule autorité de Himmler, reichsführer SS et chef suprême de la police. En même temps, la Sipo-SD, groupant SD, Stapo et Kripo, se voit plus particulièrement placée sous la direction du général SS Reinhardt Heydrich. Elle va devenir en 1939 le Reichsicherheitshaupamt (RSHA) ou direction de la sécurité du Reich. Peu après, tous les membres de la Gestapo et de la police criminelle sont obligatoirement inscrits aux SS avec des grades équivalents au poste qu'ils occupent.

Lutte sans merci
Comment se concrétise le système en France après l'armistice de 1940 ? Les pouvoirs de police en zone occupée vont être donnés, dans un premier temps, à l'autorité militaire, qui disposera pour le maintien de l'ordre de la Feldgendarmerie _ gendarmerie de campagne _ et d'une police secrète de campagne.
En fait dès juin 1940, le RSHA de Heydrich installera à Paris un Sonderkommando SS ou " groupe spécial " à la tête duquel apparait Helmut Knochen. S'il dépend théoriquement du commandement militaire, il ne tarde pas à intervenir de plus en plus directement et à obtenir finalement, avec l'appui de Heydrich à Berlin et de Otto Abetz, ambassadeur à Paris, son autonomie et un renforcement de ses effectifs. Sa puissance est consacrée, le 11 mars 1942, avec la nomination à Paris d'un chef des SS et de la police en France, Carl Albert Oberg, dit von Oberg.
Dès son arrivée, la Sipo-SD (police d'ordre, police de sécurité et service de renseignements) est renforcée. Knochen en devient le chef avec le grade de colonel et le titre befehlshaber der Sipo-SD ou " BDS ". Il a sous ses ordres tous les kommandeurs du Sipo-SD, ou KDS, installés eux au siège de chaque préfecture régionale, où ils dirigent leurs einsatz-kommando respectifs. Ils seront treize : ceux de Paris, Nancy, Dijon, Orléans, Rouen, Rennes et Bordeaux dès 1940, auxquels s'ajouteront à partir de novembre 1942 ceux de Vichy, Limoges, Marseille, Montpellier, Toulouse et Lyon. Au total, deux mille policiers spécialistes du renseignement mais ayant tous en commun le même objectif : une lutte sans merci contre " les ennemis du Reich ".
Barbie est l'un de ceux-là, rien de moins, rien de plus. Il vient d'être nommé obersturmführer, lieutenant. Il va diriger à Lyon la section IV, la plus importante des six qui composent le service. Si elle est chargée de la " répression des crimes et délits politiques ", elle comporte cinq sous-sections, dont la IV B dite " anti-juive ". Dans les milieux de la résistance et de la clandestinité, elle sera très vite redoutée. Si Barbie se trouve hiérarchiquement soumis à l'autorité du commandeur le capitaine Hollert, auquel succédera le lieutenant-colonel Werner Knab, c'est de lui que se souviendront toujours ceux qui eurent le malheur de l'arrestation et l'ont tenu alors pour le véritable chef de ce qu'on appela " la gestapo de Lyon ".
De ce que fut son activité durant ces deux années _ novembre 1942, août 1944 _ tant à Lyon et dans les environs immédiats que dans les dix départements que contrôlait son einsatz-kommando, les deux procès par contumace de 1952 et de 1954 ont présenté un tableau effrayant. Arrestations, tortures, pillages, exécutions massives d'otages, déportations ont alors été énumérés. Il est évident que Klaus Barbie ne fut pas le seul et unique auteur de ces crimes alors jugés comme crimes de guerre. Des Allemands, ses collaborateurs immédiats tel Steingritt, y ont eu leur part. Des Français aussi, dont Francis André, le chef local du Parti populaire français (PPF), des miliciens. Ceux-là, arrêtés en leur temps, condamnés, ont chargé Klaus Barbie, mais aussi des témoins, des rescapés qui tous ont insisté sur son zèle et surtout sur sa propension à la violence, à la torture infligée systématiquement, qui lui valut le surnom du " boucher de Lyon ". De ces faits-là il ne peut juridiquement plus être question. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis les condamnations à mort par contumace qu'ils ont entrainées contre Klaus Barbie, ce qui fait que les peines sont prescrites.

Des crimes ignorés
Pour autant, d'autres faits avaient échappé à la justice de l'époque. C'est parmi eux qu'il convenait de retenir, contre un Barbie enfin capturé, ceux qui pouvaient être qualifiés de crimes contre l'humanité, c'est-à-dire ceux qui demeurent imprescriptibles et dont les auteurs doivent répondre en dépit d'une ancienneté qui ne permet pas l'oubli. En définitive l'ancien SS se trouve ainsi accusé : 1. De la liquidation du comité lyonnais de l'Union générale des Israélites de France (UGIF) après une rafle opérée le 9 février 1943, 12, rue Sainte-Catherine à Lyon, suivie de la déportation de quatre-vingt six personnes. 2. De la déportation de 41 enfants et de 5 adultes de la colonie d'enfants juifs établie à Izieu dans l'Ain, tous arrêtés le 6 avril 1944. 3. De la déportation d'environ 650 personnes embarquées le 11 août 1944 dans le dernier convoi qui quitta Lyon à destination des camps d'extermination. 4. De la mort, précédée de tortures, du professeur Marcel Gompel ainsi que d'une série de déportations individuelles en 1943 et 1944. 5. De la déportation, suivie de la mort, de Georges Lesèvre et de son fils Jean-Pierre, ainsi que de l'envoi en déportation de Mme Lise Lesèvre, leur épouse et mère, qui échappa à la mort.
Pour être précis, il est reproché à Klaus Barbie d'avoir commis ces crimes contre l'humanité "en prenant part à l'exécution d'un plan concerté pour réaliser la déportation, la réduction en esclavage et l'extermination de populations civiles ou des persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, se rendant complice, dans les faits qui ont préparé ou facilité leur action, des auteurs des meurtres" ou, en cas de survie, en déportant lui-même et en se rendant coupable de séquestration supérieure à un mois.
Ces faits, Klaus Barbie les nie, ou pour le moins assure n'en n'avoir gardé aucun souvenir. Sa défense, comparable en cela à celle des accusés allemands jugés dans les années 50, consiste à dire que sa mission à Lyon était limitée à une activité de militaire chargé d'infiltrer la Résistance et travaillant en liaison étroite avec l'armée de terre allemande qu'il s'agissait uniquement de protéger. Il n'aurait donc pas eu à se mêler des opérations contre les juifs, qui dépendaient du seul Eichmann et de l'Office IV que celui-ci dirigeait à Berlin. Cependant n'y avait-il pas à l'einzats-kommando de Lyon une sous-section dite "antijuive" et dépendant de celle-là même dont il était le chef ? Certes, mais selon lui, c'était un kommando spécial, disposant d'une certaine autonomie. Ses membres venaient spécialement de Paris ou de Berlin et, a-t-il glissé, des ordres arrivaient aussi de Vichy, qui avait son propre organisme chargé des questions juives. "Si c'est un juif..."
Ainsi, la rafle de la rue Sainte-Catherine n'éveille aujourd'hui en lui aucun souvenir. Il ne s'y trouvait pas. Il ne lui appartenait pas non plus de donner des ordres pour cela. A la déposition d'un témoin qui affirme l'avoir vu et entendu dire à ceux qui interrogeaient et frappaient : " Si c'est un juif, vous pouvez faire tout ce que vous voulez ", il rétorque : " Pourriez-vous après quarante ans, reconnaitre quelqu'un ? Savait-il du moins ce qu'étaient les camps de concentration nazis et la " solution finale " préconisée dès 1941 à la conférence de Wansee près de Berlin ? Non. De cela il ne savait rien. Il pensait que les déportés étaient simplement internés et qu'il fallait arrêter les juifs qui vivaient en Allemagne comme tous les autres étrangers avec lesquels le IIIe Reich était en guerre. La réalité, c'est le procès de Nuremberg qui la lui a révélée. Un témoin l'a entendu dire publiquement : " Déporté ou fusillé c'est la même chose. " Il réplique que l'expression n'est pas de lui, qu'elle a été attribuée à d'autres SS à l'occasion d'autres procès.
S'il y a ses dires, il y a aussi ses écrits. Alors qu'il se proclame étranger tant à l'affaire de la rue Sainte-Catherine qu'à celle des enfants juifs d'Izieu, il s'est vu opposer non seulement des témoins, mais aussi deux documents signés de lui. Ce sont deux rapports adressés, l'un le 11 février 1943, surlendemain de la rafle à l'UGIF, l'autre le 6 avril 1944, jour de l'affaire d'Izieu à Helmut Knochen à Paris.
L'un et l'autre décrivent les faits, disent le nombre de personnes arrêtées, annoncent leur " acheminement ", et surtout précisent que les opérations ont été menées de Lyon, ce qui exclurait l'arrivée d'un kommando extérieur. Klaus Barbie et Me Vergès ont déjà contesté l'authenticité de ces documents. Mais Knochen, à qui ils ont été présentés et qui vit encore en Allemagne, les a reconnus vrais. Ils ne furent d'ailleurs pas contestés par la défense au procès de Lischka, Hagen et Heinrichsohn devant le tribunal de Cologne. Quant au fait qu'ils aient été établis au recto de cartes de la Grande-Bretagne, il a pu être rétorqué et prouvé que ces cartes, devenues sans objet après le renoncement par Hitler à une invasion de l'Angleterre, furent utilisées par les Allemands comme papier à cause de la pénurie. C'est pourquoi l'accusation et les parties civiles pensent tenir là des éléments de preuve capables, plus encore que des témoignages émouvants ou passionnants, de convaincre les jurés.>>
Jean-Marc Theolleyre , © Le Monde, 5 Mai 1987

Maurice BARRES
Ecrivain français (1862-0923) qui fut le défenseur de valeurs morales nationalistes. Il est cité dans La PLace de l'Etoile.

Emmanuel BERL

Emmanuel BERL (Le Vésinet, 1892 — Paris, 1976).
En 1976 Patrick Modiano publie une série d'entretiens avec Emmanuel Berl pour écouter ce "témoin capital" qui a observé et commenté les trois premiers quarts du XXè siècle. Interrogatoire avec Patrick Modiano suivi de "Il fait beau, allons au cimetière".
« Mon passé m'échappe, dit-il. Tout devient ou fantôme ou mensonge. » La mémoire est « pareille à ces vieilles personnes exaspérantes qui détiennent le secret dont on a besoin (... ) mais qui radotent ».
C'était l'ami de Bergson et de Cocteau, de Drieu La Rochelle et de Léon Blum. Il était essayiste, historien, mémorialiste, romancier et philosophe, et son oeuvre a passionné Nimier, Malraux, Aragon et Camus. De la guerre de 1914, qui le rendit à jamais pacifiste, à sa mort, en 1976, " il a tout connu et s'est passionné pour tout ", écrit Bernard Morlino dans les Tribulations d'un pacifiste, la biographie qu'il lui a consacrée il y a quelques années.
" Éminence grise de la politique et des lettres ", juif, grand bourgeois et homme de gauche, Berl a tout connu de Bergson à Proust (ils étaient apparentés), d'Anna de Noailles à Colette, de Daniel Halévy à Céline, de Drieu à Barbusse, de Saint-John Perse à Marcel Aymé, d'Édouard Herriot à Jaurès, Blum et Mitterrand. Dans les Derniers Jours comme dans Marianne (ce chef-d'œuvre de la presse) ou dans Pavés de Paris, il fut, " la peur au ventre d'être en retard sur les événements ", l'homme des combats opiniâtres et ardents : cause européenne, immigration, égalité politique et sociale entre femmes et hommes, hostilité sans faiblesse à l'endroit des nationalismes et des bellicismes.

 

Emmanuel BERL (évocation lors d'un entretien avec Philippe Lançon)
«Il nous envoyait, ma femme et moi, acheter des cigarillos Panthère», se souvient Patrick Modiano.
En 1976, Patrick Modiano publie un livre avec Emmanuel Berl : Interrogatoire (Témoins/Gallimard). Berl a 83 ans, il va mourir, il est vif et raconte sa vie. Modiano découvre avec lui que pour durer, il faut «garder toujours une certaine curiosité et une certaine innocence.» Un texte de Berl suit ces entretiens : Il fait beau, allons au cimetière . «Berl préférerait parler de l'avenir, écrit Modiano dans la préface. Il n'a pas de chance avec moi, lui qui est beaucoup plus sensible à l'espérance qu'à la nostalgie.» Trente ans ont passé. Pour Libération , l'auteur de Remise de peine a bien voulu répondre par écrit à quelques questions sur l'auteur de Sylvia. Patrick Modiano est exécuteur testamentaire d'Emmanuel Berl. Il publie en octobre, chez Gallimard, Dans le café de la jeunesse perdue .
- Berl et vous, ça a commencé comment ?
Il avait lu mon premier livre, La place de l'Etoile , et il avait voulu me connaître parce qu'il avait été très touché que je cite, dans ce livre, le nom de son cousin Henri Franck, un jeune poète, mort à 23 ans, qui avait été l'un des premiers auteurs édités par Gallimard et pour lequel il avait une immense admiration.
- Par quel livre l'avez-vous découvert ? Dans quelles circonstances ?
Je l'ai découvert à 17 ans, à la bibliothèque municipale de Saint-Lô. Deux de titres de lui avaient attiré mon attention : Mort de la Morale Bourgeoise et Mort de la Pensée Bourgeoise .
- Pouvez-vous décrire quel homme il était, faire son portrait ?
Sous un aspect un peu hurluberlu et «savant cosinus», il était extrêmement attentif aux autres.
- Un souvenir de lui qui vous reste plus que d'autres ?
Dès que Mireille avait le dos tourné, il nous envoyait, ma femme et moi, acheter au tabac de la rue de Richelieu une boîte de petits cigarillos Panthère.
- Un défaut de lui qui vous reste plus que d'autres ?
Je regrette qu'il ne m'ait pas assez parlé de sa seconde femme Suzanne Muzard qu'il avait connue à 33 ans dans un bordel et qui était encore vivante quand je voyais Berl. Elle était née à Aubervilliers dans une famille d'ouvriers. Elle était en même temps la femme de Berl et la maîtresse d'André Breton. C'était une femme exquise et intelligente. Un jour, Berl lui a écrit : «A Suzanne, sans laquelle je ne me serais jamais débarrassé de la pensée bourgeoise.»
- Qu'y a-t-il de Proust en lui ?
Je crois qu'il était plus ou moins cousin de Proust. Il m'avait expliqué qu'à quinze ans, il assistait à des soirées chez une vieille dame qui devait être la tante de Proust. Cela s'appelait : les bals blancs d'Adèle Weil.
- Quels détails vous ont marqué, là où il vivait ?
Sur le mur, au-dessus de son lit, était accrochée la seule des nombreuses lettres que lui avait écrites Proust pendant que Berl était au Front, en 1916 (1). Les autres lettres s'étaient perdues dans la boue des tranchées.
- On a dit qu'il était élégant. Comment décririez-vous cette élégance ?
Une élégance très particulière de ceux qui ont été enfants ou jeunes gens avant la guerre de 14 dans la grande bourgeoisie et que l'on retrouve chez Léon Blum.
- Quelles sont pour vous ses qualités d'écrivain ?
La limpidité.
- Un livre ou un texte de lui que vous aimez particulièrement ? Pourquoi ?
Sylvia et Présence des morts, parce qu'il ne raisonne plus et qu'il est au plus près de lui-même dans ces livres.
- Vous a-t-il fait découvrir ou aimer un autre écrivain ?
J'étais quelquefois étonné qu'il partage mon admiration pour certains écrivains qui me semblaient très éloignés de lui. Par exemple, Malcolm Lowry.
- Quand on vous dit : «C'est celui qui a écrit les discours de Pétain», que répondez-vous ?
Des membres du gouvernement repliés en catastrophe à Bordeaux après la Débâcle, lui ont demandé de corriger deux discours de Pétain, ceux du 23 et 25 juin que 99 % des Français ont écoutés les larmes aux yeux, parce que Pétain était encore pour eux «le vainqueur de Verdun». Mais trois semaines plus tard, à Vichy, Berl ne se faisait plus aucune illusion sur le Maréchal Pétain. Et en octobre, il devait se faire recenser comme «juif».
Il écrit : «Les pouvoirs n'aiment pas l'innocence. Elle gâte leur triomphe.»
Oui, Berl ne se faisait guère d'illusions sur les hommes de pouvoir et les hommes politiques. Mais il s'intéressait à eux. Et c'est ça qui nous séparait. J'avais lu quelque part une définition des hommes politiques qui correspondait tout à fait à mon sentiment : «Des médecins sans clientèles, des avocats sans causes et des vétérinaires dont les animaux se méfient.»

(1) Dans cette lettre, Proust parle de l'amitié. Il n'y croyait pas : «Personne n'aimerait autant aimer d'amitié que moi, et je crois ne saurait mieux le faire. Mais je mentirais.» Parmi les autres lettres reçues par Berl, il y en avait une de soixante-quinze pages sur la jalousie. Berl se souvenait de leur beauté, de leur générosité, mais disait ne pas regretter spécialement qu'elles aient disparu : elles ne faisaient, comme tant d'autres, qu'annoncer «A la recherche du temps perdu». Par LANÇON Philippe , Libération , 12 juillet 2007

 

 

BERLIN
"Cette ville est à l'image même de ce qui a pu se produire pour des gens de ma génération : c'était une ville en ruine en 1945, reconstruite, divisée, politiquement instable. En reconstruisant, ils ont essayé de bâtir des allées rectilignes sur des marécages, tout a été bétonné mais en laissant ici ou là quelques terrains vagues... Cette ville me fascine parce qu'elle a mon âge, en quelque sorte. Paris me rappelle mon adolescence, certains quartiers ont été détruits, mais Paris n'a pas mon âge, loin de là. Berlin, si. Enfin, c'est l'impression que j'ai et qui est très troublante. J'ai toujours eu l'impression d'être né à cause du chaos de la Deuxième Guerre mondiale. Et j'ai toujours eu l'impression qu'écrire consistait à tenter de mettre de l'ordre dans le chaos. Alors, oui, Berlin reconstruite à partir de ruines avec ces lignes droites par-dessus des marécages me parle énormément.
Quand vous avez l'impression d'être né dans des conditions bizarres, ce qui est mon cas, vous avez tendance à essayer de trouver des points de repère. Ces allées de Berlin-Est, rectilignes, pour oublier le passé, c'est la même chose, me semble-t-il. Longtemps j'ai cru que faire de la littérature avec ces choses chaotiques était un handicap et j'enviais ceux qui pouvaient écrire sur la nature, la campagne, comme les grands romanciers anglais du XIXe siècle. Moi, je suis prisonnier des hasards du lieu et de l'époque où je suis né, ce qui a fait de moi un écrivain urbain, un écrivain des villes, qui regarde les allées rectilignes et recherche les terrains vagues." "Mon Paris n'est pas un Paris de nostalgie mais un Paris rêvé" entretien avec François Busnel (Lire), 04/03/2010



La vie brève, Journal d’Hélène Berr, préface de Patrick Modiano, ed Tallandier

Extraits de l'oeuvre.

DES MOTS MANQUENT, Préface du «Journal» d'Hélène Berr, par Patrick Modiano

<< Une jeune fille marche dans le Paris de 1942. Et comme elle éprouvait dès le printemps de cette année-là une inquiétude et un pressentiment, elle a commencé d’écrire un journal en avril. Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis, mais nous sommes, à chaque page, avec elle, au présent. Elle qui se sentait parfois si seule dans le Paris de l’Occupation, nous l’accompagnons jour après jour. Sa voix est si proche, dans le silence de ce Paris-là…

Le premier jour, mardi 7 avril 1942, l’après-midi, elle va chercher au 40 de la rue de Villejust, chez la concierge de Paul Valéry, un livre qu’elle a eu l’audace de demander au vieux poète de lui dédicacer. Elle sonne et un fox-terrier se jette sur elle en aboyant. «Est-ce que monsieur Valéry n’a pas laissé un petit paquet pour moi?» Sur la page de garde, : Valéry a écrit «Exemplaire de mademoiselle Hélène Berr?», et : au-dessous «Au réveil, si douce la lumière, et si beau ce bleu vivant.»
Pendant tout ce mois d’avril et ce mois de mai, il semble, à la lecture du «?Journal?» d’Hélène Berr, que Paris, autour d’elle, soit en harmonie avec la phrase de Valéry. Hélène fréquente la Sorbonne où elle prépare un diplôme d’anglais. Elle accompagne un «garçon aux yeux gris» dont elle vient de faire la connaissance à la Maison des Lettres, rue Soufflot, où ils écoutent un quintette de Bach, un concerto pour clarinette et orchestre de Mozart… Elle marche avec ce garçon et d’autres camarades à travers le quartier Latin. «Le boulevard Saint-Michel est inondé de soleil, plein de monde, écrit-elle. A partir de la rue Soufflot, jusqu’au boulevard Saint-Germain, je suis en territoire enchanté.» Parfois elle passe une journée aux environs de Paris dans une maison de campagne à Aubergenville. «Cette journée s’est déroulée dans sa perfection, depuis le lever du soleil plein de fraîcheur et de promesse, jusqu’à cette soirée si douce et si calme, si tendre, qui m’a baignée tout à l’heure lorsque j’ai fermé les volets.»

mot d’une chanson de l’époque – fleur bleue. Elle est imprégnée par la poésie et la littérature anglaises et elle serait sans doute de¬venue un écrivain de la délicatesse de Katherine Mansfield. On oubliera. On sent, chez cette fille de 20 ans, le goût du bonheur, l’envie de se laisser glisser sur la douce surface des choses, un tempérament à la fois artiste et – pour employer leit presque, à la lecture des cinquante premières pages de son Journal, l’époque atroce où elle se trouve. Et pourtant, un jeudi de ce mois d’avril, après un cours à la Sorbonne, elle se promène dans le jardin du Luxembourg avec un camarade. Ils se sont arrêtés au bord du bassin. Elle est fascinée par les reflets et le clapotis de l’eau sous le soleil, les voiliers d’enfants et le ciel bleu – celui qu’évoquait Paul Valéry dans sa dédicace. «Les Allemands vont gagner la guerre», lui dit son camarade. «Qu’est-ce que nous deviendrons si les Allemands gagnent??» «?Bah… rien ne changera. Il y aura toujours le soleil et l’eau…» «Je me suis forcée à dire: “Mais ils ne laissent pas tout le monde jouir de la lumière et de l’eau.” Heureusement, cette phrase me sauvait, je ne voulais pas être lâche…»

C’est la première fois qu’elle fait allusion aux temps sombres où elle vit, à l’angoisse qui est la sienne, mais de manière si naturelle et si pudique que l’on devine sa solitude au milieu de cette ville ensoleillée et indifférente. En cette fin du printemps 1942, elle marche toujours dans Paris, mais le contraste entre l’ombre et la lumière se fait plus brutal, l’ombre gagne peu à peu du terrain.
Le mois de juin 1942 est pour elle le début des épreuves. Ce lundi 8, elle doit, pour la première fois, porter l’étoile jaune. Elle sent l’incompatibilité entre son goût du bonheur et de l’harmonie et la noirceur et l’horrible dissonance du présent. Elle écrit «Il fait un temps radieux, très frais – un matin comme celui de Paul Valéry. Le premier jour aussi où je vais porter l’étoile jaune. Ce sont les deux aspects de la vie actuelle: la fraîcheur, la beauté, la jeunesse de la vie, incarnée par cette matinée limpide – la barbarie et le mal représentés par cette étoile jaune.» Sèvres-Babylone-quartier Latin. Cour de la Sorbonne. Bibliothèque… Les mêmes trajets que d’habitude. Elle guette les réactions de ses camarades. «J’ai senti leur peine et leur stupeur à tous.» A la station de métro Ecole militaire, le contrôleur lui ordonne «?dernière voiture?», celle où doivent obligatoirement monter les porteurs d’étoile jaune. Elle nous dit les : sentiments qu’elle a éprouvés concernant cette étoile «J’étais décidée à ne pas la porter. Je considérais cela comme une infamie et une preuve d’obéissance : je trouve que c’est une lâcheté de aux lois allemandes… Ce soir, tout a changé ne pas le faire – vis-à-vis de ceux qui le feront.» Et le lendemain, dans sa : solitude, elle imagine que quelqu’un lui pose la question «Pourquoi portez-vous cette étoile?» Elle répond «C’est parce que je veux éprouver mon courage.»
Puis, à la date du 24 juin, sans élever le ton, elle rend compte de l’épreuve qu’elle vient d’affronter et qui sera déterminante pour elle. «?Je me force à l’écrire, parce que je veux me souvenir de tout.?» Il s’agit de l’arrestation de son père, livré par la police française des Questions juives à la Gestapo, puis transféré à la Préfecture de Police avant
d’être interné à Drancy. Motif: son étoile jaune n’était pas cousue à sa veste. Il s’était contenté de la fixer à l’aide d’agrafes et de pressions, afin de pouvoir la mettre plus facilement sur tous ses costumes. Il semble qu’à la Préfecture de Police on ne fasse guère de différence entre les juifs «?français?» et les juifs «?étrangers?». Raymond Berr, le père d’Hélène, ingénieur des Mines, ancien directeur des établissements Kuhlmann, décoré de la croix de guerre et de la Légion d’honneur à titre militaire et faisant partie des huit personnes de sa «?race?» à bénéficier de l’article 8 de la loi du 3 octobre 1940 («Par décret individuel pris en Conseil d’Etat et dûment motivé, les juifs qui dans les domaines littéraire, scientifique et artistique ont rendu des services exceptionnels à l’Etat français sont relevés des “interdictions”») se trouve sur un banc de bois, surveillé par des policiers. Hélène et sa mère ont obtenu l’autorisation de le voir. On lui a enlevé sa cravate, ses bretelles et ses lacets. «L’agent nous expliquait pour nous rassurer que c’était un ordre car hier un détenu avait essayé de se pendre.»
Une cassure s’est alors produite dans l’esprit d’Hélène Berr entre la vie tranquille d’étudiante qu’elle menait jusque-là et la vision de son père surveillé comme un cri¬minel dans une officine crasseuse de la Préfecture de Police. «Un abîme infranchissable», écrit-elle. Mais le ton du Journal reste le même, sans aucun fléchissement, aucun pathos. Les phrases toujours aussi brèves nous révèlent de quelle trempe est cette jeune fille. L’internement de son père à Drancy lui fait prendre conscience de tout ce qui obscurcit et empoisonne le Paris de l’été 1942 et demeure pourtant invisible à ceux qui sont absorbés par leurs soucis quo¬¬tidiens ou ceux qui ont choisi de fermer les yeux. Hélène, elle, les garde grands ouverts. Une jeune fille aussi artiste, aussi délicate aurait pu détourner son regard dans un réflexe de sauvegarde ou un geste d’épouvante ou même se réfugier en zone libre. Elle, au contraire, ne se dérobe pas et, d’un mouvement spontané, elle se sent solidaire de la souffrance et du malheur. Le 6 juillet 1942, elle se présente au siège de l’Ugif [Union générale des Israélites de France] pour être recrutée comme assistante sociale bénévole aux services des internés du camp de Drancy et de ceux du Loiret. Chaque jour, elle sera en contact avec les familles démembrées par les arrestations et le témoin direct de toute l’horreur quotidienne, celle du Vel’ d’Hiv, de Drancy et des départs à l’aube dans les trains de marchandises : à la gare de Bobigny. L’un des responsables de l’Ugif lui a dit «Vous n’avez rien à faire ici! Si j’ai un conseil à vous donner, partez.» Mais elle reste. Elle a franchi la ligne dans un élan irréversible. Son courage, sa : droiture, la limpidité de son cœur m’évoquent le vers de Rimbaud «Par délicatesse/J’ai perdu ma vie.»
Elle a pressenti le caractère fatal de sa démarche. Elle : écrit «Nous vivons heure par heure – non plus semaine par semaine.» : Elle écrit aussi «J’avais un désir d’expiation, je ne sais pourquoi.» On pense à la philosophe Simone Weil, et certaines pages du Journal d’Hélène – ce Journal qu’elle considère comme une lettre adressée à son ami Jean, le garçon aux «?yeux gris?» du quartier Latin, et dont elle ne sait même pas s’il la lira un jour – évoquent parfois les lettres poignantes de Simone Weil à Antonio Atarés, à la même époque. Oui, Simone Weil aurait pu écrire cette phrase : « d’Hélène Les amitiés qui se sont nouées ici, cette année, seront empreintes d’une sincérité, d’une profondeur et d’une espèce de tendresse grave que personne ne pourra jamais connaître. C’est un pacte secret, scellé dans la lutte et les épreuves.» Mais à la différence de Simone Weil, Hélène Berr est sensible au bonheur, aux matinées ra¬¬dieuses, aux avenues ensoleillées de Paris où l’on marche avec celui qu’on aime, et la liste qu’elle dresse de ses livres de chevet ne comporte aucun philosophe, mais des poètes et des romanciers.
Son Journal s’interrompt pendant neuf mois. Elle le reprend définitivement en novembre 1943. Sa belle écriture déliée, telle qu’elle apparaît dans le manuscrit, est devenue aiguë, saccadée. Rien de plus suggestif que ce bloc de silence de neuf mois qui nous fait comprendre l’extrême gravité : de ce qu’elle a vu et ressenti. Elle note «?Toutes mes amies du bureau sont arrêtées.?» : Un leitmotiv revient sous sa plume «Les autres ne savent pas…»; «L’incompréhension des autres…»; «Je ne peux pas parler, parce qu’on ne me croirait pas…»?; «Il y a trop de choses dont on ne peut pas parler…» Et : cette brusque confidence «Personne ne saura jamais l’expérience dévastatrice par laquelle j’ai passé cet été.»
: Et aussi «En ce moment, nous vivons l’histoire. Ceux qui la réduiront en paroles pourront bien faire les fiers. Sauront-ils ce qu’une ligne de leur exposé recouvre de souffrances individuelles?» Après ce long silence, sa voix est toujours aussi claire mais elle nous parle désormais de plus loin, de presque aussi loin qu’Etty Hillesum dans ses «?Lettres de Westerbork?». Elle n’a pas encore franchi le dernier cercle de l’enfer. Dans cette ville où elle marche, elle est toujours émue par des signes amicaux et : la petite porte des Tuileries, les feuilles sur l’eau, toute la rassurants beauté lumineuse de Paris… Elle va à la librairie Galignani acheter «?Lord Jim?» et «?le Voyage sentimental?». Mais de plus en plus souvent, par de brèves indications qu’elle donne, on comprend aussi qu’elle est happée dans les trous noirs de la ville, les zones maudites dont les noms de rue reviennent dans son Journal. Rue de la Bienfaisance. C’est là, dans leurs bureaux, que seront arrêtées les assistantes sociales comme elle, et son amie Françoise Bernheim. Hélène Berr échappera par hasard à cette rafle. Rue Claude-Bernard. Un patronage d’enfants et d’adolescents où les sinistres policiers des Questions juives fouilleront et pilleront les bagages qu’ils ont confisqués à ceux qui partaient en déportation. Rue Vauquelin. Un foyer de jeunes filles qui seront raflées et déportées juste avant la Libération de Paris. Le centre de la rue Edouard-Nortier, à Neuilly. Hélène s’y rend souvent pour s’occuper des enfants, les emmener en promenade et, quand ils sont souffrants, aux Enfants-Malades rue de Sèvres, ou à l’hôpital Rothschild rue de Santerre. Parmi eux, «le petit Doudou Wogryb, au sourire radieux», la petite Odette, «le petit André Kahn que je tenais par la main, un de mes petits de Neuilly que j’adore», et celui, de 4 ans, dont on ne savait même pas le nom… La plupart seront déportés le 31 juillet 1944.
J’ai voulu, un après-midi, suivre ces mêmes rues pour mieux me rendre compte de ce qu’avait pu être la solitude d’Hélène Berr. La rue Claude-Bernard et la rue Vauquelin ne sont pas loin du Luxembourg et à la lisière de ce qu’un poète appelait «?le continent Contrescarpe?», une sorte d’oasis dans Paris, et l’on a de la peine à imaginer que le mal s’infiltrait jusque-là. La rue Edouard-Nortier est proche du bois de Boulogne. Il y avait sûrement en 1942 des après-midi où la guerre et l’Occupation semblaient lointaines et irréelles dans ces rues. Sauf pour une jeune fille du nom d’Hélène Berr, qui savait qu’elle était au plus profond du malheur et de la : mais impossible de le dire aux passants aimables et indifférents. barbarie Alors, elle écrivait un Journal. Avait-elle le pressentiment que très loin dans l’avenir, on le lirait?? Ou craignait-elle que sa voix soit étouffée comme celles de millions de personnes massacrées sans laisser de traces?? Au seuil de ce livre, il faut se taire maintenant, écouter la voix d’Hélène et marcher à ses côtés. Une voix et une présence qui nous accompagneront toute notre vie.>>
Patrick Modiano

 

[La résurrection d’un manuscrit
Encre bleue sur papier jauni. Pas de ratures. L’écriture est fine, lisible, élégante. Les feuilles extraites d’un bloc ont été numérotées recto verso jusqu’à la page 262. Le tout forme une petite liasse d’une centaine de feuilles. C’est le manuscrit du «?Journal?» d’Hélène Berr conservé au Mémorial de la Shoah, à Paris. Il retrace l’histoire d’une vie interrompue par la déportation à 23 ans, le 27 mars 1944. Pas plus que ses parents, l’étudiante n’est revenue des camps. Elle meurt à Bergen-Belsen, en avril 1945, deux semaines avant l’arrivée des troupes anglaises.

A la Libération, la famille Berr recherche l’original. Mais Jean Morawiecki n’est plus en France. Après avoir rejoint les Forces françaises libres en Afrique du Nord et participé au débarquement de Provence, il a suivi une carrière de diplomate. Elle le retrouve en Equateur où il est ambassadeur de France. Il est toujours en possession du Journal d’Hélène qu’il redonne à la famille. Le douloureux trésor familial reste néanmoins clandestin jusqu’au début du XXIe siècle.
Karen Taieb, responsable des archives au Mémorial, se souvient de la visite de la nièce d’Hélène Berr, Mariette Job, en 2002 et des mots prononcés par celle-ci: «J’ai un document à vous montrer. C’est le Journal de ma tante que j’ai fait dactylographier. J’aimerais le rendre accessible aux chercheurs.» Le document accompagné de l’original est d’abord déposé puis donné au Mémorial, qui peut le communiquer sur demande. Mais pas question alors de publication. Karen Taieb remarque que le Journal apporte aussi un témoignage sur l’Ugif, l’Union générale des Israélites de France, créée en 1941 par le gouvernement de Vichy. Elle en parle à l’historien Michel Laffitte qui travaille sur ce sujet pour sa thèse. En 2003, il présente son livre en citant le Journal d’Hélène Berr. Mariette Job fait partie de l’assistance. Elle constate que le public est fasciné par la tragédie de cette jeune femme. L’intérêt augmente encore lorsque le Journal est présenté en 2005 dans l’exposition permanente du Mémorial. «Des vingt destins présentés, souligne Karen Taieb, c’est celui qui nous a valu le plus de réactions. De plus, le Journal est un document très demandé en salle de lecture depuis la conférence de Michel Laffitte.»
Ce cumul d’intérêt pour le texte a fini par faire infléchir les dernières réticences de la famille. Et le livre fantôme révèle aujourd’hui toute sa force.
Laurent Lemire ] © Le nouvel Observateur.


Le grand bouleversement de Patrick Modiano, propos recueillis avec François Dufay
Très ému par le récit d'Hélène Berr, l'écrivain en a écrit la préface. Il raconte cette découverte.
« Quand j'ai écrit "Dora Bruder", cette recherche difficile d'une jeune juive morte en déportation, j'étais obsédé par ces gens qui ont été emportés par l'Histoire sans laisser de traces, sans avoir pu s'exprimer. Il en va tout autrement d'Hélène Berr, née dans les beaux quartiers, qui nous a légué ce journal bouleversant, à la fois très littéraire et saisi sur le vif. Dès que je l'ai lu, j'ai tenu à le préfacer, en tâchant simplement de ne pas être trop historique, doctrinal ou péremptoire, en suivant plutôt le fil de son récit.
Ce qui m'a frappé en effet, c'est son sens quasi météorologique des atmosphères, cette dissonance entre les après-midi de soleil où elle marche dans un Paris radieux et les événements atroces, effrayants, qu'elle vit. Elle se raccroche à tout ce qui donne l'illusion de la normalité, les études à la Sorbonne, le Luxembourg, les sorties à la campagne, et en même temps elle a le pressentiment de ce qui va arriver. Chaque fois qu'elle vit un moment tragique, comme ce premier jour où elle porte l'étoile jaune, ou la visite à son père en état d'arrestation à la Préfecture de police, il s'opère en elle une sorte de dédoublement. Dans la salle de la Préfecture, son père plaisante, il y a un agent de police un peu embêté d'avoir dû ôter sa ceinture et ses lacets à ce monsieur... La scène est encore plus horrible de se dérouler dans une sorte de bonhomie.
C'est ce jour-là, je crois, qu'elle a compris que son milieu social favorisé ne la protégerait pas. Non, je dis une bêtise : c'est depuis le jour, bien sûr, où elle a porté l'étoile jaune. Hélène est obsédée par cette espèce d'absurdité : la persécution tombe sur elle, qui ne s'est jamais sentie différente, qui refuse de considérer les juifs comme un "groupe humain séparé".
Je suis aussi frappé par ses silences, le fait qu'il n'y ait presque pas d'échanges sur la situation avec ses parents. Du moins ne les rapporte-t-elle pas dans son journal. Elle était très seule. Sur ses traces, j'ai refait moi-même certains de ses trajets dans Paris, vers les maisons d'enfants juifs où elle travaillait, à Neuilly ou au pied de la Contrescarpe, dans ces quartiers tranquilles, silencieux, qui devaient l'être encore plus sous l'Occupation, afin de comprendre ce qu'a pu être sa solitude... » © Le Point du 20-12-2007

 

 

Journal d’Hélène Berr, par François QUINTON
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Hélène Berr, jeune étudiante d’anglais, issue de la grande bourgeoisie juive de Paris, mélomane, a 21 ans lorsqu’elle prend la plume, en avril 1942, pour tenir son journal. Publié pour la première fois par les éditions Tallandier, ce formidable témoignage constitue à la fois une source de première main pour les historiens et une œuvre littéraire remarquable.
Le journal s’ouvre, le 7 avril 1942, sur le récit de sa visite à Paul Valéry. Elle vient chercher un livre qu’elle lui a audacieusement demandé de dédicacer. Sur la page de garde, l’écrivain a écrit : "Au réveil, si douce la lumière, et si beau ce bleu vivant." Cette phrase, Hélène Berr aurait pu en être l’auteur, tant elle semble communier avec Paris dont elle parcourt les rues avec un émerveillement sincère. N’est-elle pas, "à partir de la rue Soufflot, et jusqu’à Saint-Germain, (…) en territoire enchanté" ? Et la voici qui décrit, insouciante, "la fascination qu’exerçaient [sur elle] l’étincellement de l’eau sous le soleil, le clapotis léger et les rides pleines de joie, la courbe gracieuse des petits voiliers sous le vent, et par-dessus tout, le grand ciel bleu frissonnant." Nous sommes le 15 avril. À un ami qui pense que les Allemands gagneront la guerre et que rien ne changera, elle réplique : "Mais ils ne laissent pas tout le monde jouir de la lumière et de l’eau !" C’est la première évocation, assez discrète, de la guerre par la jeune Hélène.

Quelques jours plus tard, elle rencontre, à la Sorbonne, un "garçon aux yeux gris" qui l’invite à venir écouter de la musique. C’est Jean Morawiecki, avec qui elle nouera peu à peu une relation complice et amoureuse. Le temps passant, celui-ci chasse de l'esprit de la jeune fille, et de son journal, Gérard, qui, au fil de ses lettres, la presse de répondre à ses avances. Jean quittera la France pour rejoindre les Forces françaises libres en Afrique du Nord, et ce sera dès lors à lui qu’elle dédira son journal .

En juin 1942, la terrible réalité antisémite la rattrape. Le 8, elle se décide à porter l’étoile jaune. Quelques jours avant, pourtant, elle refusa de la porter, considérant cela "comme une infamie et une preuve d’obéissance aux lois allemandes" . Mais elle change finalement d’avis : "je trouve que c’est une lâcheté de ne pas le faire, vis-à-vis de ceux qui le feront." La voici donc dans la rue, marquée. Épreuve des gens qui détournent la rue, des enfants qui la désignent du doigt à leurs parents, du contrôleur de métro qui remarque son stigmate et lui indique la dernière voiture, de ses camarades de la Sorbonne dont elle sent "leur peine et leur stupeur à tous"… Mais aussi, parfois, des sourires. Et puis cette remarque, le 16 : "Il y a des moments où j’entrevois des possibilités tragiques. Mais le reste du temps, je suis inconsciente." L’arrestation de son père, le 23 juin, marque une rupture : désormais, elle écrit "car elle veu[t] [se] souvenir de tout". Raymond Berr, ingénieur des Mines, vice-président directeur général de Kuhlmann, décoré de la croix de guerre et de la légion d’honneur, est arrêté par la police et interné à Drancy (il sera libéré en septembre, contre caution). Pourquoi ? Parce que son étoile était mal cousue ; sa femme l’avait en effet installée à l’aide d’agrafes et de pressions afin de pouvoir la mettre sur tous les costumes… Hélène Berr a alors ces phrases : "Nous vivons heure par heure, non plus semaine par semaine", puis, en juillet : "Quelque chose se prépare, quelque chose qui sera une tragédie, la tragédie peut-être."

Alors, elle rappelle qu’elle "note les faits, hâtivement, pour ne pas les oublier, car il ne faut pas oublier". Nous sommes le lendemain de la rafle du Vélodrome d’Hiver, dont elle rapporte ce qu’elle en entend, y compris ce qu’elle ignore être des rumeurs . Et puis, d’un coup, elle passe à autre chose : "Nous avons fait de la musique comme d’habitude", avant d’y revenir : "Nous sommes sur une corde raide qui se tend à chaque heure." Souvent dans son journal se mêlent ainsi récits de drames et scènes de la vie quotidienne (déambulations dans le Quartier latin, écoute et pratique de musique classique,…), nous rappelant combien les victimes appartenaient à la société, en un mot : vivaient.

Juillet 1942. C’est également à cette période qu’Hélène Berr entre à l’Union générale israélite de France (UGIF ) en tant qu’assistante sociale bénévole auprès des familles déchirées et se dévoue auprès d’enfants dont les parents ne reviendront jamais… Une querelle l’oppose d’ailleurs à un des cadres de l’UGIF : lui prônant le ghetto, parlant de la nation juive, elle soutenant qu’elle "n’appartien[t] pas à la race juive", puisque "le judaïsme est une religion et pas une race". Conflit ô combien révélateur de la "ligne de clivage" identifiée par François et Renée Bédarida entre les Juifs assimilés, privilégiant l’intégration à la nation, et les autres, davantage attachés à l’idée de communauté.

Réflexions sur la judéité, donc, mais aussi sur le mal et l’incompréhension de la population à laquelle elle se heurte. C’est donc un devoir pour elle d’écrire, "car il faut que les autres sachent. (…) Car comment guérira-t-on l’humanité autrement qu’en lui dévoilant d’abord toute sa pourriture, comment purifiera-t-on le monde autrement qu’en lui faisant comprendre l’étendue du mal qu’il commet ?" Le 9 novembre 1943, elle évoque l’arrestation par les gendarmes d’un… bébé de 2 ans : "Qu’on en soit arrivé à concevoir le devoir comme une chose indépendante de la conscience, indépendante de la justice, de la bonté, de la charité, c’est là la preuve de l’inanité de notre prétendue civilisation."

L’incompréhension des autres la hante. Le 19 octobre 1943, elle se réveille angoissée par ce problème. Elle dresse le triste et froid constat qu’un interlocuteur ne comprendra que si "vous lui donnez des preuves (…) dont vous êtes le centre", ce qui la révolte profondément puisque "ce qui compte, c’est la torture des autres, c’est la question de principe, ce sont les milliers de cas individuels qui composent cette question". Doit-elle alors se résoudre à partager le monde en deux parties : d’un côté ceux qui ne peuvent pas comprendre (même s’ils savent), et ceux qui le peuvent ? Mais cela signifierait "renoncer à une partie de l’humanité, renoncer à croire que tout homme est perfectible"…

L’étau se resserre. "Maintenant, je suis dans le désert", lâche-t-elle le 27 octobre 1943. Où peuvent bien aller ces wagons de déportés ? Pour quoi faire ? Les interrogations sur les déportations se font plus vives à partir de novembre 1943 : "On a parlé aussi des gaz asphyxiants par lesquels on aurait passé les convois à la frontière polonaise. Il doit y avoir une origine vraie à ces bruits." ; "Pourquoi ces déportations ? Cela ne rime à rien. Faire travailler ceux-là ? Ils mourront en route." ; "(…) maintenant ce sont les familles que l’on déporte : où pensent-ils en venir ?" ; et puis cette réalité qui s’impose : "Il n’y a sans doute pas à réfléchir, car les Allemands ne cherchent même pas de raison ou d’utilité. Ils ont un but : exterminer."

Le 1er février 1944, Raymond Berr prend la décision de quitter leur appartement, situé au 4ème étage d’un immeuble cossu, au pied de la tour Eiffel. Ils sont accueillis par différentes personnes. Mais le 7 mars, ils rentrent dormir chez eux. Ils sont arrêtés le lendemain, au petit matin, puis déportés. Ses parents meurent à Auschwitz, elle à Bergen-Belsen, quelques jours avant la libération du camp.
Lorsque Jacques, le frère d’Hélène, apprend sa mort, il adresse à Jean le manuscrit, d’ailleurs étonnamment clair, presque sans ratures, que lui avait remis l’ancienne cuisinière de la famille. Une version dactylographiée est conservée par la famille, à laquelle Jean remet, dans les années 1990, l’original qui est ensuite donné au Mémorial de la Shoah avant que ne soit prise la décision de le publier. Saluons cette initiative qui met à la portée de tous ce texte remarquable à tous égards, et rejoignons Patrick Modiano qui, dans sa très belle préface, cite ce vers de Rimbaud que lui évoque la droiture et le courage d’Hélène Berr : "Par délicatesse / J’ai perdu ma vie">>

 

Le journal d'Hélène Berr : au cœur des ténèbres, par Chantal Guy, La Presse Canada.
<< C'est Patrick Modiano, auteur de la préface de ce document d'outre-tombe et pourtant si vivant, qui a raison: «Il faut se taire maintenant, écouter la voix d'Hélène et marcher à ses côtés.» Mais avant que de nous taire, il nous faut vous convaincre d'une chose: lire le journal d'Hélène Berr, témoignage exceptionnel de la vie à Paris pendant l'Occupation, inconnu du public pendant plus de 60 ans.
Une jeune juive française, qui se considère bien plus française que juive, nous raconte ce qu'est la vie sous Vichy, qui lui rappellera cruellement sa «différence».
Au début de la vingtaine, elle écrit son journal intime, dans lequel elle consigne des choses bien de son âge; ses amours, ses études, ses aspirations, ses méditations. Dès le premier jour, on sait à qui on a affaire. Une jeune fille loin de la neurasthénie, ouverte à toutes les beautés de ce monde. En recevant un livre dédicacé de Paul Valéry, elle écrit, le 7 avril 1942: «Et la joie m'a inondée, une joie qui venait confirmer ma confiance, qui s'harmonisait avec le joyeux soleil et le ciel bleu tout lavé au-dessus des nuages ouatés. Je suis rentrée à pied, avec un petit sentiment de triomphe à la pensée de ce que les parents diraient, et l'impression qu'au fond l'extraordinaire était le réel.»

Ce réel va changer. Brutalement. De façon extraordinaire, mais en basculant du côté du cauchemar. Et jamais, jusqu'à la fin (du moins de ce journal), Hélène Berr ne détournera son regard face à l'horreur qui la cerne de toutes parts, horreur qui la mènera à Auschwitz, avec ses parents, où elle mourra à Bergen-Belsen en avril 1945, peu de temps avant la libération, en ayant survécu plus d'un an à sa captivité. Et voilà le tragique incommensurable de ce destin, quand on découvre qu'elle écrivait le 15 février 1944, juste avant son arrestation, et ce qui donne une bonne idée de l'étoffe dont elle était faite, à mesure que l'inéluctable lui apparaissait: «Quelle impression éprouverai-je lorsque je sentirai que je suis «bouclée pour de bon», et que toute une partie de ma vie est close à jamais, qui sait, peut-être toute ma vie quoique j'aie la volonté de vivre même là-bas.» Là-bas, ce sont les camps, dont on entendait des histoires hallucinantes, que personne n'osait croire, et qui pourtant étaient... réelles. Qu'elle n'ait pas survécu, elle qui ne voulait rien oublier de cette infamie, qui estimait que cela devait se savoir, c'est une injustice terrible, mais, pour nous consoler (ou nous affliger davantage), il y a au moins ce journal, qui est resté comme un douloureux secret de famille pendant une soixantaine d'années avant d'être publié chez Tallandier.

«Beaucoup de gens se rendront-ils compte de ce que cela aura été que d'avoir 20 ans dans cette effroyable tourmente, l'âge ou l'on est prêt à accueillir la beauté de la vie, ou l'on est prêt à donner sa confiance aux hommes?»

Non, nous ne saurons jamais ce que c'était, mais Hélène Berr nous en donne une bonne idée. Cela commence avec le port de l'étoile jaune, qu'elle refuse au début, par orgueil, et qu'elle accepte ensuite, par solidarité envers ceux qui la portent.
L'arrestation de son père, déporté à Drancy, qu'ils réussissent à ramener. On se demande pourquoi la famille Berr ne fuit pas, au fur et à mesure des ordonnances allemandes qui réduisent comme peau de chagrin les droits des juifs, «étrangers» en premier, «français» ensuite. Le fossé se creuse non pas entre Hélène et l'occupant, mais entre Hélène et ses compatriotes, qui continuent de mener leur vie comme si de rien n'était. Ainsi, un soir, sur le pont Mirabeau, une connaissance lui demande si cela ne lui manque pas trop de ne pouvoir sortir le soir. Elle se dit «Mon dieu! Il croit que nous en sommes qu'à ce stade-là! Il y a bien longtemps que je l'ai laissé derrière moi. Je n'ai même jamais pensé à m'y arrêter, peut-être parce que je n'ai jamais été mondaine, mais surtout parce que je savais qu'il y avait des choses plus affreuses.»

Plus que les insultes dont Hélène est victime, elle et ses proches, c'est justement de cette ignorance des autres, ceux qui sont de l'autre côté de sa réalité, dont elle souffre. Et qui creuse un abîme infini entre eux et elle, trop consciente, terriblement consciente de ce qui est en train de se passer. « Chaque heure de la journée se répète la douloureuse expérience qui consiste à s'apercevoir que les autres ne savent pas, qu'il n'imaginent même pas les souffrances d'autres hommes, et le mal que certains infligent à d'autres. Et toujours j'essaie de faire ce pénible effort de raconter. Parce que c'est un devoir, c'est peut-être le seul que je puisse remplir. Il y a des hommes qui savent et qui se ferment les yeux, ceux-là, je n'arriverai pas à les convaincre, parce qu'ils sont durs et égoïstes, et je n'ai pas d'autorité. Mais les autres, ceux qui ne savent pas, et qui ont peut-être assez de coeur pour comprendre, ceux-là, je dois agir sur eux.»

Elle était jeune, elle était belle, elle était amoureuse, elle étudiait la littérature anglaise. Une vie fauchée comme des millions d'autres à la même époque. «On a parlé aussi des gaz asphyxiants par lesquels on aurait passé les convois à la frontière polonaise. Il doit y avoir une origine vraie à ce bruit. Et penser que chaque personne nouvelle qui est arrêtée, hier, aujourd'hui, à cette heure même, est sans doute destinée à subir ce sort terrible. Penser que ce n'est pas fini, que cela continue tout le temps avec une régularité diabolique. Penser que si je suis arrêtée ce soir (ce que j'envisage depuis longtemps), je serai dans huit jours en Haute-Silésie, peut-être morte, que toute ma vie s'éteindra brusquement, avec tout l'infini que je sens en moi.»

Le 15 février 1944, l'ultime entrée du journal se termine sur une citation de Conrad: Horror! Horror! Horror! Hélène Berr entre dans la dernière étape de son calvaire. Et nous, lecteurs, resterons longtemps hantés par cette voix dans les ténèbres.>> © Cyberpresse, Canada, 10 fev 2008

Une voix dans la nuit, par Mohammed Aïssaoui

<< Hélène Berr, cette jeune Parisienne juive a tenu son journal, entre avril 1942 et février 1944. Elle est amoureuse, elle aime la vie, mais rien de «l'effroyable tourmente» ne lui échappe. Un témoignage d'une force rare.
Les textes qui décrivent le quotidien pendant les heures noires sont rares. C'est pour cela que le document qu'a laissé Hélène Berr (1921-1945) devrait être porté à la connaissance de tous.
À sa lecture, on pense, bien sûr, au Journal d'Anne Frank ; on pense encore au livre Les Voix sous la cendre (Calmann-Lévy) qui rassemblait cinq manuscrits cachés par des Sonderkommandos pour décrire ce qui se passait dans les chambres à gaz d'Auschwitz. On pense enfin à Dora Bruder, le récit de Patrick Modiano, d'ailleurs préfacier du livre d'Hélène Berr.
Hélène Berr est née à Paris, dans une famille de la bourgeoisie juive son père est le vice-président-directeur général des usines Kuhlmann, grande entreprise de la chimie française. Elle a vingt et un ans au moment où elle entame son récit, ce mardi 7 avril 1942. Elle prépare l'agrégation d'anglais et est amoureuse de Jean. Une existence ordinaire et insouciante. D'ailleurs, les premières pages évoquent beaucoup le soleil qui brille, le ciel bleu ou la pluie qui cessera sûrement. Elle parle de ses lectures, de musique, des garçons, de la famille, de ses longues marches dans Paris, de ses joies et de ses peines. On oublierait presque la période. Mais il y a quelque chose d'insoutenable à lire ces phrases joliment tournées on connaît la fin : deux ans plus tard, en mars 1944, elle sera déportée à Auschwitz avec ses parents, et elle mourra à Bergen-Belsen en avril 1945. Sans doute cette impression provient-elle du décalage déconcertant entre ce qu'elle raconte et ce qu'elle vit, et ce que nous savons aujourd'hui. L'espoir ne la quitte jamais, ni l'idée de bonheur. Elle n'en veut à personne, pardonne à ceux qui lui font des remarques blessantes.
Mais au fond, Hélène sait tout, et elle veut laisser un témoignage. Le 10 octobre 1943, au moment où elle reprend son journal après une année d'interruption, elle souligne, elle le répétera souvent : « Il faudrait donc que j'écrive pour pouvoir plus tard montrer aux hommes ce qu'a été cette époque. Je sais que beaucoup auront des leçons plus grandes à donner, et des faits plus terribles à dévoiler. Je pense à tous les déportés, à tous ceux qui gisent en prison.?»
Il y a des pages terribles dans ce livre, la tension y est permanente sous une plume légère. Impossible de tout raconter, juste ces moments clés, qui illustrent bien l'ensemble. Comme ce samedi 11 avril 1942 où son père reçoit « un avis de spoliation » (ce que les autorités allemandes appelaient « l'aryanisation économique » qui consistait en la confiscation des biens immobiliers et des sociétés appartenant aux Juifs). Elle se dit simplement : « Mais ils ne laissent pas tout le monde jouir de la lumière et de l'eau ! »
« Maman est venue m'annoncer la nouvelle de l'étoile jaune...»
Et puis ce jour où elle doit porter l'étoile jaune, le lundi 1er juin : Hélène en parle presque avec détachement : «Maman est venue m'annoncer la nouvelle de l'étoile jaune, je l'ai refoulée en disant “?Je discuterai de cela après.” Mais je savais que quelque chose de désagréable était at the back of my mind (me préoccupait confusément).» Elle affirmera elle-même ne pas s'être rendu compte de ce qui se tramait, et dit se trouver dans « une belle confusion ». Mais qui peut vraiment se rendre compte ? Assurément pas une jeune femme préoccupée par ses examens universitaires.
Le soir du jeudi 28 octobre, elle commence ainsi son carnet : «Je viens de passer un après-midi merveilleux.» Mais, un peu plus loin, la lucidité reprend le dessus : «J'ai pensé dans le métro aujourd'hui : beaucoup de gens se rendront-ils compte de ce que cela aura été que d'avoir vingt ans dans cette effroyable tourmente, l'âge où l'on est prête à accueillir la beauté de la vie, où l'on est prêt à donner sa confiance aux hommes ?»
Dans la préface, Patrick Modiano rappelle que, à Paris en 1942, il y avait sûrement « des après-midi où la guerre et l'Occupation semblaient lointaines et irréelles dans ces rues. Sauf pour une jeune fille du nom d'Hélène Berr, qui savait qu'elle était au plus profond du malheur et de la barbarie : mais impossible de le dire aux passants aimables et indifférents ». L'auteur de La Place de l'étoile ajoute : « Au seuil de ce livre, il faut se taire maintenant, écouter la voix d'Hélène et marcher à ses côtés. Une voix et une présence qui nous accompagneront toute notre vie.» >>
© Le FIGARO du 03/01/2008.

La vie brève par Nathalie Levisalles
<< Sur la photo, Hélène Berr se tient devant Jean Morawiecki dans une prairie ou un jardin. Debout au milieu d’herbes hautes, ils ont l’air à la fois heureux et distraits. Dans son journal, Hélène écrit : «Je suis allée avec J.M. cueillir des fruits dans le verger là-haut. Lorsque j’y repense, j’ai l’impression d’un enchantement. […] Le ciel bleu et le soleil qui faisait étinceler les gouttes de rosée et la joie qui m’inondait. Ce matin-là, j’étais complètement heureuse.» On est le 15 août 1942. Deux ans et demi plus tard, Hélène mourra à Bergen-Belsen, quelques jours avant la libération du camp par les Américains.
Jean Morawiecki est toujours vivant, il a 86 ans aujourd’hui. En 1945, le journal d’Hélène lui a été remis, comme elle l’avait demandé. Soixante-deux ans plus tard, il est publié, comme elle l’avait souhaité. Ce sera l’événement éditorial du début de l’année 2008. Une évidence depuis la foire du livre de Francfort en octobre.
Regards. Ce journal intime tenu entre 1942 et 1944 par une jeune fille de la bourgeoisie juive dans Paris occupé par les Allemands est d’abord un document exceptionnel. L’historien Michel Laffitte, qui en cite de longs passages dans son livre Juif dans la France allemande (1), raconte comment, en le découvrant, il a été «saisi» par la richesse du témoignage «alors qu’on pensait que tout avait été dit sur les Juifs pendant l’Occupation». Il est aussi exceptionnel par sa qualité littéraire. Hélène a 21 ans quand elle en écrit les premières pages, 23 ans les dernières. Entre-temps, un écrivain est né.
Dans ce journal, la jeune fille pose un regard ébloui sur la beauté du monde (le jardin, l’été, son amour naissant pour Jean), en même temps qu’un regard horrifié, mais qui ne cède pas, devant le danger qui se rapproche. Elle parle d’«un resserrement de la beauté au cœur de la laideur».
Hélène Berr est née en 1921, à Paris, dans une famille «de vieille souche française», comme le dit Mariette Job, sa nièce, dans sa très sobre préface. Hélène a deux sœurs et un frère. Son père, Raymond Berr, chimiste réputé, est vice-PDG de l’entreprise Kuhlmann.
Quand son journal débute, le 7 avril 1942, Hélène raconte une vie normale, privilégiée d’une certaine manière. Son violon (c’est une excellente musicienne), son premier petit ami, Gérard (il s’agit du juriste Gérard Lyon-Caen, qui a pu lire le journal avant sa mort il y a quelques années), ses amis de la Sorbonne (à cause des lois de Vichy, elle ne peut passer l’agrégation mais prépare une thèse sur Keats), ses journées dans la maison de campagne d’Aubergenville (Yvelines), sa rencontre avec Jean, en avril 1942. Six mois plus tard, lorsqu’elle le voit pour la dernière fois - il part rejoindre les Forces françaises libres -, ils sont fiancés.
Et puis il y a son autre vie. Hélène travaille à la fois pour l’Entraide temporaire (une organisation clandestine qui tente de sauver des enfants juifs) et pour l’Ugif (voir page IV). Assistante sociale bénévole, elle parle des enfants qu’elle emmène à la campagne ou jouer chez elle, Doudou, Odette, des enfants parfois tout petits qui ont été arrachés à leurs parents deux jours ou deux mois plus tôt, comme ceux-ci, «ramenés à Drancy pour être probablement déportés. Ils jouent dans la cour, répugnants, couverts de plaies et de poux. Pauvres petits». Ou le petit Bernard, dont la mère et la sœur ont été déportées, et qui dit «cette phrase qui semblait si vieille dans sa bouche de bébé : "Je suis sûr qu’elles ne reviendront pas vivantes" ; il a l’air d’un ange».
Quand Hélène parle du port de l’étoile jaune, des réactions des passants, du jardin de Notre-Dame dont elle est chassée, du Faubourg Saint-Denis presque vide après les rafles, on a l’impression de comprendre pour la première fois l’horreur et l’absurdité de la vie quotidienne des Juifs dans Paris occupé.
Elle raconte à la fois ce qu’elle voit de la persécution des Juifs et ce qu’elle entend dire, elle rassemble des informations éparses, comprend la réalité de la menace. «On a parlé aussi des gaz asphyxiants par lesquels on aurait passé les convois à la frontière polonaise. Il doit y avoir une origine vraie à ces bruits.»
C’est déchirant de lire ces pages où elle exprime cette prescience de la catastrophe, cette conscience d’être à la veille de la fin d’un monde, mais aussi cette volonté de laisser un témoignage de sa pensée vivante à Jean. «Je sais pourquoi j’écris ce journal, je sais que je veux qu’on le donne à Jean si je ne suis pas là lorsqu’il reviendra. Je ne veux pas disparaître sans qu’il sache tout ce que j’ai pensé pendant son absence, ou du moins une partie. Car je "pense" sans arrêt. C’est même une des découvertes que j’ai faites, que cette "conscience" perpétuelle où je suis.»
Mais ce qui rend ce texte exceptionnel, c’est que, au fur et à mesure que le piège se referme sur elle, Hélène exprime à la fois le sentiment d’être prise dans une tragédie collective et un oubli d’elle-même bien au-delà du courage. Il y a parfois, dans sa façon de s’identifier à la souffrance des autres, dans ce désir de la prendre sur elle, un côté presque christique. A un moment, citant l’Evangile selon saint Matthieu, elle dit : les paroles du Christ sont semblables aux «règles de conscience auxquelles j’essaie d’obéir d’instinct». On a le sentiment que cette ouverture, cette porosité à la souffrance des autres, est aussi liée à l’état d’hypersensibilité que contient l’amour naissant. Et c’est sans doute ce qui passe de cet état dans son écriture qui nous la rend si proche, si vibrante, qui touche au plus profond de nous.
La dernière entrée du journal est datée du 15 février 1944. Alors que des nouvelles atroces lui parviennent de partout, les derniers mots qu’elle écrit sont une citation d’Au cœur des ténèbres de Conrad : «Horror ! Horror ! Horror !»
Copies.Pourquoi ce journal, contrairement à celui d’Anne Frank, n’a pas été publié immédiatement après la guerre ? Et comment cela s’est-il fait ? C’est le résultat d’une chaîne dont les maillons sont Michel Laffitte, bien sûr, mais aussi Karen Taieb, l’archiviste du Mémorial de la Shoah, et surtout Andrée Bardiau, la cuisinière de la famille Berr, Jean Morawiecki, le fiancé d’Hélène, et Mariette Job, la plus jeune des neveux et nièces d’Hélène, qui s’est retrouvée «passeuse», comme elle le dit elle-même de ce journal.
Quand Hélène est arrêtée, le 8 mars 1944 au matin, elle est seule avec ses parents et Andrée Bardiau. La famille Berr est transférée à Drancy puis déportée à Auschwitz. Après leur départ, Andrée Bardiau récupère le journal d’Hélène (avec son violon), elle le remettra à son frère Jacques à la fin de la guerre. Jacques et ses sœurs (Denise et Yvonne) en font une copie, dactylographiée par un employé de Kuhlmann. L’original est remis à Jean Morawiecki lorsqu’il rentre à Paris. Depuis, pendant toutes ces années, des copies ont circulé, elles ont été lues par la famille, par un petit cercle de proches (2). Serge Klarsfeld et Simone Veil en ont eu connaissance. Mais la famille (certains de ses membres en tout cas) n’était pas prête à le voir devenir un texte public : trop douloureux, trop intime.
En 1992, Mariette contacte Jean, elle sait qu’il a été conseiller d’ambassade et lui envoie une lettre par l’intermédiaire du ministère des Affaires étrangères. Jean répond immédiatement. Entre-temps, il s’est marié, en 1950, et a eu une fille. En 1992, sa femme vient de mourir.
C’est le début d’une amitié entre Jean et la nièce de sa fiancée disparue. En 1994, Jean donne officiellement le journal à Mariette Job. En 2002, elle se rend au Mémorial de la Shoah, elle y rencontre Karen Taieb à qui elle remet une copie puis l’original du journal, des feuilles de papier quadrillé, couvertes d’une écriture fine et régulière, au crayon et à l’encre, avec étonnamment peu de ratures.
Karen Taieb raconte qu’elle est «tombée amoureuse du texte». Elle n’est pas la seule. L’exposition permanente du Mémorial comprend 20 vitrines qui racontent 20 destins. La plus regardée est celle qui contient le journal et la photo d’Hélène. Un jour où Mariette Job passe au Mémorial, elle tombe sur un groupe de jeunes filles qui déchiffrent le manuscrit, pendant que d’autres, assises, attendent leur tour. Une responsable du Mémorial lui confirme que, tout au long de l’année, ce sont des milliers de visiteurs qui s’arrêtent devant la vitrine d’Hélène. Mais ça ne suffit pas à décider la famille Berr. Il faudra encore une autre étape.
Ciné-Rire. A l’occasion de la parution du livre de Michel Laffitte, Karen Taieb organise, le 20 février, une soirée présentée par Mariette Job et l’historienne Annette Wieviorka. La comédienne Béatrice Houplain lit des extraits du journal d’Hélène, plusieurs membres de la famille Berr sont dans la salle. C’est en voyant l’intérêt et l’émotion du public, explique Mariette Job, qu’elle a «trouvé le courage et l’énergie de refaire le tour de la famille». Avec succès cette fois. A partir de là, tout ira très vite. Des contacts sont pris avec deux ou trois éditeurs, c’est finalement Tallandier qui comprend le mieux l’importance de ce texte et le publie avec une préface de Patrick Modiano.
Pourquoi Modiano ? D’abord parce que l’écrivain avait lu le livre de Michel Laffitte, notamment un passage où il explique que les Allemands, dans leur grand désir d’établir une société juive séparée («Les retrancher de la nation française»), veulent créer des bibliothèques et des hôpitaux juifs, un cinéma aussi. Ils ont déjà choisi la salle qu’ils veulent convertir, Ciné-Rire, rue Caumartin, et ont demandé à un certain Albert Modiano d’en être le directeur. Est-ce le père de Patrick ? Il y avait à l’époque deux Albert Modiano à Paris. Rien n’est donc sûr mais, en attendant, Patrick Modiano et Michel Laffitte se sont rencontrés plusieurs fois, et c’est Laffitte qui a suggéré à l’éditeur de demander une préface à Modiano. Dans ces onze pages, il raconte comment il a mis ses pas dans les pas d’Hélène du côté du Luxembourg. Il écrit aussi : «Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis, mais nous sommes, à chaque page, avec elle, au présent. Elle qui se sentait parfois si seule dans le Paris de l’Occupation, nous l’accompagnons jour après jour. Sa voix est si proche, dans le silence de ce Paris-là.» >>© Libération, jeudi 20 décembre 2007

(1) Préfacé par Annette Wieviorka, Tallandier, 2006.
(2) Notamment Jean Samuel, qui a croisé Raymond Berr à Auschwitz et a rencontré ses petites-filles après guerre, comme il le dit dans Il m’appelait Pikolo. Un compagnon de Primo Levi raconte, qui vient de sortir chez Robert Laffont.

Le long supplice d'Hélène Berr par Thomas Wieder
<< Soixante ans ont passé, les rescapés continuent de témoigner et les morts n'ont pas encore dit leur dernier mot. Chaque année, de nouvelles publications donnent à entendre des voix que l'on croyait à jamais évanouies. Des témoignages écrits au coeur du désastre, exhumés souvent par hasard des années plus tard, comme le furent récemment les archives du ghetto de Varsovie, les manuscrits des Sonderkommandos d'Auschwitz, ou encore ces centaines de pages noircies par des enfants juifs réunies récemment dans une belle anthologie (1).

Le texte que publient les éditions Tallandier fait partie de ces témoignages qui survécurent miraculeusement à leur auteur. Hélène Berr est morte du typhus à Bergen-Belsen en avril 1945, à la veille de la libération du camp par les Anglais. Elle venait d'avoir 24 ans. Un an plus tôt, quelques jours avant son arrestation, elle avait confié son journal intime à la cuisinière de ses parents. Dédié à son fiancé, aujourd'hui conservé au Mémorial de la Shoah, il s'agit là d'un document exceptionnel sur la vie au jour le jour d'une étudiante juive dans le Paris de l'Occupation.
Hélène Berr n'est pas Anne Frank. Son journal n'est pas celui d'une recluse. Quand elle en entreprend la rédaction, en avril 1942, ses journées ressemblent encore à celles de n'importe quelle jeune fille de bonne famille : cours d'anglais à la Sorbonne, promenades dans le Quartier latin, escapades à la campagne et après-midi entre amis, passés à jouer du violon, boire du chocolat chaud et fumer des cigarettes égyptiennes... Courtisée par les garçons, choyée par ses parents, brillamment reçue à ses examens, Hélène a tout pour être heureuse. Seulement voilà : elle est juive, et ne tardera pas à comprendre ce que cela signifie.
Plus que l'avis de spoliation que reçoit son père en avril 1942, auquel elle ne consacre qu'une demi-phrase, c'est l'obligation de porter l'étoile jaune, deux mois plus tard, qui constitue pour la jeune femme le premier vrai traumatisme de l'Occupation : "S'ils savaient quelle crucifixion c'est pour moi. J'ai souffert, là, dans cette cour ensoleillée de la Sorbonne, au milieu de tous mes camarades. Il me semblait brusquement que je n'étais plus moi-même (...), que j'étais devenue étrangère, comme si j'étais en plein dans un cauchemar (...). C'était comme si j'avais eu une marque au fer rouge sur le front."
"La vie continue à être étrangement sordide et étrangement belle", écrit Hélène Berr en juin 1942. L'équilibre sera toutefois de courte durée. Au fil des semaines, le beau cédera peu à peu la place au sordide. "Je suis devenue très grave", constate-t-elle un an plus tard. Il faut dire que chaque jour, désormais, apporte son lot de mauvaises nouvelles. Non seulement les proches sont arrêtés les uns après les autres, mais les rumeurs sur les traitements qui leur sont infligés sont de plus en plus alarmantes. "On a parlé aussi des gaz asphyxiants par lesquels on aurait passé les convois à la frontière polonaise. Il doit y avoir une origine vraie à ces bruits", rapporte ainsi la jeune femme en novembre 1943.
Désespérée, parfois résignée, toujours révoltée, l'étudiante n'ignore plus, désormais, le sort qui lui est réservé. "Je ne pouvais plus jouer de musique parce que brusquement je pressentais d'une manière aiguë le malheur qui pourrait nous arriver", confesse-t-elle quelques semaines avant que la police, au petit matin du 7 mars 1944, ne vienne l'arrêter, avec ses parents, direction Drancy, puis Auschwitz.
"Beaucoup de gens se rendront-ils compte de ce que cela aura été que d'avoir 20 ans dans cette effroyable tourmente, l'âge où l'on est prêt à accueillir la beauté de la vie, où l'on est tout prêt à donner sa confiance aux hommes ?", se demandait un jour Hélène Berr. On l'aura compris : son journal, comparable, par sa profondeur d'analyse, sa qualité littéraire et sa sombre lucidité, à celui de la Hollandaise Etty Hillesum (2), sa presque contemporaine, qui mourut comme elle en déportation, apporte à cette question l'une des réponses les plus poignantes qui nous aient été données à lire.>> © Le Monde du 18.01.08


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JOURNAL d'Hélène Berr. Préface de Patrick Modiano. Tallandier, 300 p., 20 €.
(1) Archives clandestines du ghetto de Varsovie, 2 vol., Fayard-BDIC, 2007 ; Des voix sous la cendre, Calmann-Lévy, 2005 ; L'Enfant et le Génocide, Robert Laffont, "Bouquins", 2007.

(2) Une vie bouleversée. Journal (1941-1943), Seuil, 1985.

Hélène Berr. Journal. par Bernard Gensane
Sur la couverture, un très beau visage. Des yeux intenses et doux qui vont voir l’horreur de Bergen-Belsen avant de se fermer. Une expression de profonde paix intérieure, de volonté, mais aussi de résignation.
Le manuscrit de ce Journal a été retrouvé par la nièce d’Hélène Berr. À l’initiative de Jean Morawiecki, le fiancé d’Hélène, ce document a été remis au mémorial de la Shoah à Paris. Patrick Modiano, qui a écrit une superbe préface à ce texte, s’est dit « frappé par le sens quasi météorologique des atmosphères, cette dissonance entre les après-midi de soleil où elle marche dans un Paris radieux et les événements atroces, effrayants, qu’elle vit. » Modiano s’est dit également surpris « par ses silences, le fait qu’il n’y ait presque pas d’échanges sur la situation avec ses parents. » Ce silence, Joseph Losey l’avait puissamment rendu au début de Monsieur Klein : un couple de Juifs subissent séparément une inspection anthropométrique dans un service de la police française et sont incapables d’échanger un seul mot une fois l’examen humiliant terminé.
Le livre s’ouvre sur une visite d’Hélène Berr chez Paul Valéry, ou plutôt chez la concierge du maître. Valéry a accepté de dédicacer son dernier ouvrage à la jeune étudiante qui a le droit d’aller le récupérer dans la loge. Sans le savoir, ou en le sachant, le poète nous livre la subtile et rayonnante Hélène : « Exemplaire de Mademoiselle Hélène Berr. Au réveil, si douce est la lumière et si beau ce bleu vivant ».
Avec les Berr, nous sommes en présence d’une bourgeoisie très établie (le père est le directeur-adjoint de Kuhlman), des Juifs sans judaïsme, totalement laïcs, sachant à peine où se trouve Israël. Quant à Hélène, c’est un être solaire de vingt-et-un ans à qui il reste deux ans à vivre , « inondée » de joie, sous le soleil bleu lavé et les nuages ouatés, légère à l’idée du lien matériel qui l’unit désormais au créateur de Monsieur Teste.
Comme l’a fort bien exprimé Modiano, la vie d’Hélène va désormais osciller entre l’ombre et la lumière, entre le port de l’étoile jaune et le déchiffrage d’une sonate de Beethoven, entre un formidable désir d’embrasser le monde qui, parfois, frôle le déni de la réalité, et la certitude que tout cela finira, comme son Journal, dans « Horror, horror, horror ».
Il y a, pour le moment, les vexations et l’exploitation en face desquelles on se fait tout petit, on biaise : le père d’Hélène reçoit un avis de spoliation ; la mère le lui cache. Il faut faire comme si cela n’existait pas pour pouvoir jouir du « parfum subtil des buis en fleurs, du bourdonnement des abeilles, de l’apparition soudaine d’un papillon au vol hésitant et un peu ivre. » Ces touches fulgurantes me font penser à la nouvelle de Virginia Woolf “ The Death of the Moth ” : « The same energy which inspired the rooks, the ploughmen, the horses, and even, it seemed, the lean bare-backed downs, sent the moth fluttering from side to side of his square o fthe window-pane. […] One was indeed, conscious of a queer feeling of pity for him. » Comment mieux passer, en un clin d’œil, de la nature dans sa folle énergie à la commisération face au destin d’une petite phalène innocente…
Privée d’agrégation pour cause de lois raciales, Hélène Berr sera une étudiante exceptionnelle et fréquentera des noms, pour nous anglicistes, très familiers : son professeur Louis Cazamian, le maître des études anglaises du XXe siècle, Robert Escarpit, qu’elle aura connu étudiant, Sylvère Monod, « très gentil », et sa future femme Anne Digeon, « charmante ». Monod fut l’un des grands noms des études anglaises de la deuxième moitié du XXe siècle. Très affecté par la perte de sa femme, puis par la mort de sa fille, il s’est éteint en août 2006. Par lui, j’ai l’impression, fausse bien sûr, qu’Hélène Berr est à portée de ma main, à deux maillons de la chaîne des lecteurs de Shelley.
Pour l’instant, Hélène lit le très délicat poète Hugo von Hofmannstahl (elle prend des cours d’allemand) et fait du violon chez les Lyon-Caen. Elle apprend que le frère de son ami Roger Nordmann vient d’être fusillé, mais à la bibliothèque d’anglais, elle cherche une traduction de Coriolan avant de se plonger, « avec un étudiant à qui [elle n’a] jamais parlé » dans Beowulf, ce long poème épique du haut Moyen-Âge, le texte fondateur de la littérature anglaise. Je me demande si cet étudiant ne pourrait pas être mon maître et ami André Crépin, l’un des deux ou trois meilleurs spécialistes au monde de Beowulf.
Et puis arrive le moment fatidique du port de l’étoile jaune, ce petit bout de toile qui signe la barbarie à l’état pur. Sa mère annonce à Hélène la nouvelle du décret. Celle-ci s’installe d’abord dans le déni : « je discuterai cela après. » Ce matin-là, en effet, les oiseaux pépient, « un matin comme celui de Paul Valéry ». Mais, bien vite, Hélène réalise qu’elle ne croyait pas que « ce serait si dur ». Elle s’arme de courage, garde la tête haute dans la rue, regarde les gens bien en face, si bien que certains détournent les yeux. Le plus difficile, c’est de rencontrer d’autres gens qui l’ont, dit-elle. Deux gosses l’ont montrée du doigt : « Hein ? t’as vu ? Juif. » Le marquage au fer ne s’arrêtera plus. Le 7 juin 1942, à la demande des autorités allemandes, le Préfet de Paris oblige les Juifs de ne voyager dans le métro qu’en seconde classe et dans la dernière voiture de la rame. Pour éviter tout scandale, le préfet, toute honte bue, ne communique pas l’information au grand public.
Hélène joue le Quatrième Quatuor de Beethoven tout un après-midi. Elle est éreintée, mais jouit de « la beauté au cœur de la laideur ». Le père d’Hélène est emmené à Drancy où, sous le beau soleil, survivent plusieurs milliers de malheureux dans la pestilence et l’humiliation. Hélène essaie de faire comme si : « Je tâche de faire toutes les petites choses que Papa faisait pour qu’elles n’éveillent pas trop de souvenirs par leur absence : ouvrir les volets de Maman le matin, fermer le soir, ouvrir le gaz le matin. »
Après l’étoile jaune, Pitchipoï, ce lieu mythique dont les Juifs veulent se persuader qu’il sera le but de leur déportation alors qu’ils savent que tout se terminera dans l’enfer des camps d’extermination. Lorsque, ensemble, ils pensent à l’impensable, à l’innommable, les Beer mêlent le rire à l’angoisse, font des plaisanteries qui les empêchent de réaliser le grave du problème. Et puis il y a surtout cette question sans réponse : pourquoi sommes-nous persécutés ? Hélène tente d’opposer la raison, un raisonnement à la barbarie déchaînée : elle ne se sent pas juive, elle est à mille lieues de la tradition du ghetto, elle est nourrie de l’esprit de la Révolution Française qui a défendu les Juifs en tant qu’individus, mais pour qui la “ race juive ” n’existait pas.
Petit à petit, l’ombre cache la lumière. Il n’est plus possible à Hélène d’éprouver des instants de bonheur « unmixed » (dit-elle dans cet anglais qu’elle maîtrise parfaitement), c’est-à-dire purs, des instants de rêve. Une amie lui annonce la naissance de son bébé. Elle ne peut plus se représenter le fait que de la vie puisse encore apparaître sur terre.
Dans ce Journal qui est son âme et sa mémoire, qu’il faudra « sauvegarder » à tout prix, Hélène continue à égrener l’horreur. Les gendarmes, qui obéissent aux ordres, arrêtent un bébé de deux ans pour l’interner. On sort d’un hôpital un tuberculeux au dernier degré, une jeune femme à deux doigts d’accoucher, deux malades qui avaient encore des drains dans le ventre. Une vieille femme impotente est convoquée avec son infirmière à la Kommandantur. Elle est accueillie par ces mots : « Vous, l’infirmière, asseyez-vous – la juive restez debout ! ». Crétinisme d’une civilisation où la conscience a décroché des sentiments, de l’humain. Crétinisme de soldats allemands qui tiennent la porte dans le métro à une Juive qui porte l’étoile. Crétinisme de barbares incapables, désormais, d’établir un lieu entre une cause et ses effets.
Dans un très beau texte de 1931, “ Une pendaison ”, un épisode auquel il assista et dont il fut l’un des agents, George Orwell réfléchit soudain à l’exécution d’une sentence de mort, à ce qui se passe dans l’esprit et dans la physiologie d’un homme qui va mourir : « Lorsque je vis le prisonnier faire cet écart pour éviter la flaque, je vis le mystère, l’injustice indicible [the unspeakable wrongness] qu’il y a à faucher une vie en pleine sève. […] Lui et nous, nous formions un groupe d’hommes qui marchaient ensemble, voyaient entendaient, sentaient, comprenaient le même monde ; et d’ici deux minutes, d’un coup net, l’un de nous allait disparaître – un esprit de moins, un univers de moins. » Hélène Berr se situe au niveau d’Orwell quand elle explique que le barbare broie sa victime parce qu’ildécide de ne pas voir l’humain en elle : « Et des morts, qu’est-ce que c’est ? C’est mettre fin à des vies pleines de promesses, de sève à des vies intérieures aussi bourdonnantes et intenses que la mienne par exemple. Et cela froidement. C’est tuer une âme en même temps qu’un corps, alors que les assassins ne voient qu’un corps ».
On sait depuis, entre autres, Claude Lévi-Strauss, qu’il n’y a pas de races, ce que ressent Hélène Berr dans ses fibres : « je ne me sens pas différente des autres hommes, jamais je n’arriverai à me considérer comme faisant partie d’un groupe humain séparé […]. Je souffre de voir le mal s’abattre sur l’humanité ; mais comme je ne sens pas que je fais partie d’aucun groupe racial religieux, humain (car cela implique toujours de l’orgueil) je n’ai pour me soutenir que mes débats et mes réactions, ma conscience personnelle. » Petit à petit, Hélène et les siens s’enfoncent mentalement dans la mort. Mourir pour être hors d’atteinte des Allemands, mourir pour ne plus pleurer les morts. Cette flamme magnifique, cette beauté « symbole de la force radieuse » selon sa nièce Mariette Job ne disparaîtront pas. © La Grand soir, 28 mars 2008

Horror, horror, horror
Tongue nor Heart
Cannot conceive nor name thee !

Horreur, horreur, horreur
Ni la langue ni le cœur
Ne peuvent te concevoir ni te nommer !



Hélène Berr, l'autre Anne Frank par François Dufay
C'est l'événement de la rentrée. Le 3 janvier paraît aux éditions Tallandier le journal bouleversant d'une jeune Parisienne juive, Hélène Berr, morte à Bergen-Belsen, en avril 1945.
C'est une jeune morte, revenue nous hanter du plus loin de l'oubli. Née à Paris en 1921, morte en déportation en 1945, Hélène Berr n'était jusqu'ici qu'un nom parmi des dizaines de milliers d'autres, gravé sur la pierre d'un mémorial. De sa vie abrégée il ne restait que quelques photos montrant une étudiante au regard ardent, un violon sur lequel elle jouait des sonates de Mozart, et un pauvre canif, qui l'aida quelque temps à survivre dans l'enfer d'Auschwitz.
Et voici qu'en ce début d'année resurgit le journal intime qu'a tenu cette jeune Parisienne entre 1942 et 1944. Ce document exceptionnel, conservé par la famille d'Hélène Berr et déposé depuis 2002 au Mémorial de la Shoah, est publié par les éditions Tallandier, avec une préface de Patrick Modiano ( voir page 89 ) . Née dans une famille juive de vieille souche française , Hélène Berr préparait l'agrégation d'anglais. Dans son journal truffé de citations de Shakespeare ou de Lewis Carroll, la guerre n'est d'abord qu'un mauvais rêve, qu'elle parvient à oublier le temps d'une « journée parfaite » à cueillir des framboises, dans la maison de campagne familiale. Face à l'horreur des temps, l'étudiante en Sorbonne se raccroche aux après-midi de soleil, aux poésies de Shelley, aux journées passées en bibliothèque à flirter avec les garçons. Le port de l'étoile jaune, imposé en juin 1942, est une première cassure. Hélène a tout noté : son désarroi, les gestes de solidarité des Parisiens dans le métro, le zèle du contrôleur qui la refoule dans le wagon de queue, réservé aux juifs. Puis vient l'arrestation de son père, qu'on arrive, moyennant une rançon, à tirer de Drancy.
Interdite d'agrégation par les lois raciales, Hélène devient assistante sociale bénévole à l'Union générale des israélites de France (Ugif), organisme communautaire servant d'interface avec l'occupant. Tragique malentendu : certains croient qu'elle recherche l'immunité-toute relative-que procure cette fonction, alors que, lucide, elle se refuse à fuir. Elle qui se sent si seule depuis le départ de Jean, son fiancé engagé dans la France libre, se dévoue aux orphelins juifs, qu'elle promène dans les rues de Paris, petite troupe pathétique promise à l'abattoir. Elle oeuvre aussi à leur sauvetage, mais doit taire cette activité clandestine, même dans son journal.
Au fil des rafles, des déportations et des rumeurs-wagons plombés, usage de gaz asphyxiants en Pologne-, l'angoisse devient suffocante. L'incompréhension, voire l'insensibilité, des non-juifs la tourmente. Son seul réconfort est de savoir que, confié à une fidèle employée de maison, son journal lui survivra : « Je sais pourquoi j'écris ce journal, je sais que je veux qu'on le donne à Jean si je ne suis pas là lorsqu'il reviendra. Je ne veux pas disparaître sans qu'il sache tout ce que j'ai pensé pendant son absence. » Arrêtée avec son père et sa mère le 8 mars 1944, déportée le jour de ses 23 ans à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen, Hélène Berr y est morte en avril 1945, peu de temps après Anne Frank, du typhus ou battue à mort, selon les témoignages. A la date du 15 février 1944, son journal intime s'était interrompu sur cette citation empruntée à Shakespeare, « Horror, horror, horror » . 20/12/2007 - - © Le Point - N°1840


Biais (un homme de)
" Patrick Modiano reste un homme de biais. Un chercheur de traces doté de l'esprit de fragment. Tout ce qui est frontal lui demeure étranger, l'inachevé est sa musique intérieure." Pierre Assouline, Lire, octobre 2003 ("Accident Nocturne")

La Biographie Modiano, par Gérard de Cortanze.
Bon-à-tirer, n°81, 1er avril 2008.

Bibliographie, Histoire de la Shoah* jusqu'en 2004.

Bibliographie,Patrick Modiano

oeuvres, essais, articles

Dernières ressources

Poétique de la trace pour une représentation spectrale de l’Histoire dans "Le Chercheur de traces" d’Imre Kertész, "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano et "Sheol" de Marcello Fois par Grabiele Napoli

Biographie
<< Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945 à Paris d'un père juif originaire d'Alexandrie et d'une mère belge débarquée à Paris en 1942 pour tenter sa chance comme comédienne. Deux parents qui se sont rencontrés dans le Paris occupé et ont vécu dans une semi-clandestinité. Le jeune Patrick vivra toute son enfance dans une atmosphère où flottera toujours comme une "odeur vénéneuse de l'Occupation", liée à certaines relations troubles de son père et aux récits entendus. Ballotté de collège en pension, entre un père absent et une mère en tournée, très tôt livré à lui-même, Patrick Modiano gardera de son enfance aventureuse une nostalgie première, que reflètent presque tous ses romans, et brutalement interrompue par la mort tragique en 1957 de son frère cadet, Rudy, à qui il dédiera tous ses premiers livres.>> Antoine de Gaudemar et Paule Zajdermann, Un siècle d'écrivain.
<< (...) études a I'école du Montcel à Jouy-en-Josas (Seine- et-Oise),au collège Saint-Joseph de Thônes (Haute-Savoie) au lycée Henri-lV (Paris) ; titulaire du baccalauréat, il n'entreprend pas d'études supérieures ; à partir de 1967 il n'exerce d'autre activité professionnelle que celle de romancier.>> Dictionnaire des auteurs Yannick Pelletier, (Laffont).

 

Biographie 2 «Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree»
Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation. J'écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu'il était mentionné, à l'époque, sur les cartes d'identité. Les périodes de haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier.
Ma mère est née en 1918 à Anvers. Elle a passé son enfance dans un faubourg de cette ville, entre Kiel et Hoboken. Son père était ouvrier puis aide-géomètre. Son grand-père maternel, Louis Bogaerts, docker. Il avait posé pour la statue du docker faite par Constantin Meunier et que l'on voit devant l'hôtel de ville d'Anvers. J'ai gardé son loonboek de l'année 1913, où il notait tous les navires qu'il déchargeait: le «Michigan», l'«Elisabethville», le «Santa Anna»... Il est mort au travail, vers 65 ans, en faisant une chute.
[...] Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m'efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s'efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d'état civil ou un questionnaire administratif.
Mon père est né en 1912 à Paris, square Pétrelle, à la lisière du 9e et du 10e arrondissement. Son père à lui était originaire de Salonique et appartenait à une famille juive de Toscane établie dans l'Empire ottoman. [...]
La débâcle de juin 1940 le surprend dans la caserne d'Angoulême. Il n'est pas entraîné avec la masse des prisonniers, les Allemands n'arrivant à Angoulême qu'après la signature de l'armistice. Il se réfugie aux Sables-d'Olonne, où il reste jusqu'en septembre. Il y retrouve son ami Henri Lagroua et deux amies à eux, une certaine Suzanne et Gysèle Hollerich, qui est danseuse au Tabarin.
De retour à Paris, il ne se fait pas recenser comme juif. Il habite avec son frère Ralph, chez l'amie de celui-ci, une Mauricienne qui a un passeport anglais. L'appartement est au 5 rue des Saussaies, à côté de la Gestapo. La Mauricienne est obligée de se présenter chaque semaine au commissariat, à cause de son passeport anglais. Elle sera internée plusieurs mois à Besançon et à Vittel comme «Anglaise». Mon père a une amie, Hela H., une juive allemande qui a été, à Berlin, la fiancée de Billy Wilder. Ils se font rafler un soir de février 1942, dans un restaurant de la rue de Marignan, lors d'un contrôle d'identité, contrôles très fréquents ce mois-là, à cause de l'ordonnance qui vient d'être promulguée et qui interdit aux juifs de se trouver dans la rue et les lieux publics après 8 heures du soir. Mon père et son amie n'ont aucun papier sur eux. Ils sont embarqués dans un panier à salade par des inspecteurs qui les conduisent pour «vérification», rue Greffulhe, devant un certain commissaire Schweblin. Mon père doit décliner son identité. Il est séparé de son amie par des policiers et réussit à s'échapper au moment où on allait le transférer au dépôt, profitant d'une minuterie éteinte. Hela H. sera libérée du dépôt le lendemain, sans doute à la suite d'une intervention d'un ami de mon père. Qui? Je me le suis souvent demandé. Après sa fuite, mon père se cache sous l'escalier d'un immeuble de la rue des Mathurins, en essayant de ne pas attirer l'attention du concierge. Il y passe la nuit à cause du couvre-feu. Le matin, il rentre 5 rue des Saussaies. Puis il se réfugie avec la Mauricienne et son frère Ralph dans un hôtel, l'Alcyon de Breteuil, dont la patronne est la mère d'un de leurs amis. Plus tard, il habite avec Hela H. dans un meublé square Villaret-de-Joyeuse et Aux Marronniers, rue de Chazelles.
[...] A mesure que je dresse cette nomenclature et que je fais l'appel dans une caserne vide, j'ai la tête qui tourne et le souffle de plus en plus court. Drôles de gens. Drôle d'époque entre chien et loup. Et mes parents se rencontrent à cette époque-là parmi ces gens qui leur ressemblent. Deux papillons égarés et inconscients au milieu d'une ville sans regard. Die Stadt ohne Blick. Mais je n'y peux rien, c'est le terreau - ou le fumier - d'où je suis issu. Les bribes que j'ai rassemblées de leur vie, je les tiens pour la plupart de ma mère. Beaucoup de détails lui ont échappé concernant mon père, le monde trouble de la clandestinité et du marché noir où il évoluait par la force des choses. Elle a ignoré presque tout. Et il a emporté ses secrets avec lui. Ils font connaissance, un soir d'octobre 1942, chez Toddie Werner, dite «Mme Sahuque», 28 rue Scheffer, 16e arrondissement. Mon père utilise une carte d'identité au nom de son ami Henri Lagroua. Dans mon enfance, à la porte vitrée du concierge, le nom «Henri Lagroua» était resté depuis l'Occupation sur la liste des locataires du 15 quai de Conti, en face de «quatrième étage». J'avais demandé au concierge qui était cet «Henri Lagroua». Il m'avait répondu: ton père. Cette double identité m'avait frappé. Bien plus tard j'ai su qu'il avait utilisé pendant cette période d'autres noms qui évoquaient son visage dans le souvenir de certaines personnes quelque temps encore après
la guerre. Mais les noms finissent par se détacher des pauvres mortels qui les portaient et ils scintillent dans notre imagination comme des étoiles lointaines. Ma mère présente mon père à Jean de B. et à ses amis. Ils lui trouvent un «air bizarre de Sud-Américain» et conseillent gentiment à ma mère de «se méfier». Elle le répète à mon père, qui, en blaguant, lui dit que la prochaine fois il aura l'air encore «plus bizarre» et qu'«il leur fera encore plus peur».
Il n'est pas sud-américain mais, sans existence légale, vit du marché noir. Ma mère venait le chercher dans l'une de ces officines auxquelles on accède par de nombreux ascenseurs le long des arcades du Lido. Il s'y trouvait toujours en compagnie de plusieurs personnes dont j'ignore les noms. Il est surtout en contact avec un «bureau d'achats», 53 avenue Hoche, où opèrent deux frères arméniens qu'il a connus avant la guerre: Alexandre et Ivan S. Il leur livre, parmi d'autres marchandises, des camions entiers de roulements à billes périmés qui proviennent de vieux stocks de la société SKF et resteront, en tas, inutilisables, à rouiller dans les docks de Saint-Ouen.
[...] Je me souviens qu'une seule fois mon père avait évoqué cette période, un soir que nous étions tous les deux aux Champs-Elysées. Il m'avait désigné le bout de la rue de Marignan, là où on l'avait embarqué en février 1942. Et il m'avait parlé d'une seconde arrestation, l'hiver 1943, après avoir été dénoncé par «quelqu'un». Il avait été emmené au dépôt, d'où «quelqu'un» l'avait fait libérer. Ce soir-là, j'avais senti qu'il aurait voulu me confier quelque chose mais les mots ne venaient pas. Il m'avait dit simplement que le panier à salade faisait le tour des commissariats avant de rejoindre le dépôt. A l'un des

arrêts était montée une jeune fille qui s'était assise en face de lui et dont j'ai essayé beaucoup plus tard, vainement, de retrouver la trace, sans savoir si c'était le soir de 1942 ou de 1943.
Au printemps 1944, mon père reçoit des coups de téléphone anonymes, quai de Conti. Une voix l'appelle par son véritable nom. Un après-midi, en son absence, deux inspecteurs français sonnent à la porte et demandent «monsieur Modiano». Ma mère leur déclare qu'elle n'est qu'une jeune Belge qui travaille à la Continental, une compagnie allemande. Elle sous-loue une chambre de cet appartement à un certain Henri Lagroua et elle ne peut pas les renseigner. Ils lui disent qu'ils reviendront. Mon père, pour les éviter, déserte le quai de Conti. Je suppose que ce n'était plus les membres de la police des Questions juives de Schweblin mais les hommes de la Section d'Enquête et de Contrôle - comme pour Sacha Gordine. Ou ceux du commissaire Permilleux, de la Préfecture. Par la suite, j'ai voulu mettre des visages sur les noms de ces gens-là, mais ils restaient toujours tapis dans l'ombre, avec leur odeur de cuir pourri.
Mes parents décident de quitter Paris au plus vite. Christos Bellos, le Grec que ma mère a connu chez B., a une amie qui vit dans une propriété près de Chinon. Tous trois se réfugient chez elle. Ma mère emporte ses habits de sports d'hiver, au cas où ils fuiraient encore plus loin. Ils resteront cachés dans cette maison de Touraine jusqu'à la Libération et retourneront à Paris à vélo, dans le flot des troupes américaines. Début septembre 1944, à Paris, mon père ne veut pas rentrer tout de suite quai de Conti, craignant que la police ne lui demande à nouveau des comptes mais cette fois-ci à cause de ses activités de hors-la-loi dans le marché noir. Mes parents habitent un hôtel, au coin de l'avenue de Breteuil et de l'avenue Duquesne, cet Alcyon de Breteuil où mon père était déjà venu se réfugier en 1942. Il envoie ma mère en éclaireur quai de Conti pour connaître la tournure que prennent les choses. Elle est convoquée par la police et subit un long interrogatoire. Elle est étrangère, ils voudraient qu'elle leur dise la raison exacte de son arrivée à Paris en 1942 sous la protection des Allemands. Elle leur explique qu'elle est fiancée à un juif avec qui elle vit depuis deux ans. Les policiers qui l'interrogent étaient sans doute les collègues de ceux qui voulaient arrêter mon père sous son vrai nom quelques mois plus tôt. Ou les mêmes. Ils doivent le rechercher maintenant sous ses noms d'emprunt, sans parvenir à l'identifier.
Ils relâchent ma mère. Le soir, à l'hôtel, sous leurs fenêtres, le long du terre-plein de l'avenue de Breteuil, des femmes se promènent avec les soldats américains et l'une d'elles essaie de faire comprendre à un Américain combien de mois on les a attendus. Elle compte sur ses doigts: «One, two...» Mais l'Américain ne comprend pas et l'imite, en comptant sur ses doigts à lui: «One, two, three, four...» Et cela n'en finit pas. Au bout de quelques semaines, mon père quitte l'Alcyon de Breteuil. De retour quai de Conti, il apprend que sa Ford, qu'il avait cachée dans un garage de Neuilly, a été réquisitionnée par la Milice en juin et que c'est dans cette Ford à la carrosserie trouée de balles et conservée pour les besoins de l'enquête par les policiers que Georges Mandel avait été assassiné. © Gallimard, 2005

Bidault (Georges)
"A Paris, nulle rue, nulle place ne porte son nom. Son visage, pourtant, est familier de ceux qui ont vu les images du général de Gaulle remontant les Champs-Élysées. L'homme qui, à ses côtés, semble écarter la foule, c'est lui: Georges Bidault, l'homme qui joua un rôle essentiel dans la Résistance et la Libération de la capitale et qui, en raison d'un engagement ultérieur et radical en faveur de l'Algérie française, fut victime d'une «entreprise visant à l'expulser de l'Histoire», comme le déplore Bernard Billaud, conseiller maître à la Cour des comptes qui œuvre activement à sa réhabilitation.
Noble figure en effet que celle de Georges Bidault, éditorialiste lucide de L'Aube qui alerta en 1938 sur la capitulation des démocraties face à Hitler, à Munich. Complice de Jean Moulin dès avril 1942, c'est lui qui rédigea le manifeste du Conseil national de la Résistance, adopté le 27 mai 1943 lors de la célèbre réunion du 48, rue du Four. Son élection à la tête du CNR par douze voix sur seize, après l'arrestation de Moulin, souligne son ascendant sur les chefs de la Résistance. Le 19 août 1944, c'est encore lui qui donne l'ordre de mobilisation générale dans la capitale et qui accueille cinq jours plus tard celui «grâce à qui fut préservé l'honneur comme fut préservé l'avenir». Premier chef du gouvernement provisoire, fondateur du MRP, premier parti de France en 1946, il eut ensuite une belle carrière ministérielle sous la IVe République (président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, de la Défense) et prépara le terrain pour un règlement du conflit indochinois.© Le Figaro." Guillaume Tabard "Bidault à côté de De Gaulle", 25 août 2004

Bien-être
<< Je rêvais aussi en sortant de chez moi, je montais au volant d’une très grosse voiture américaine qui glissait le long des rues désertes en direction du Bois sans que j’entende le bruit du moteur, et j’éprouvais une sensation de légèreté et de bien être.>> D.P.O., p. 139

Bizarre /Compliqué* Deux mots répétés à longueur d'entretiens : «C'était bizarre.» Ou bien : « Il y avait un homme bizarre.» Bizarre, c'est son mot. Énigmatique, Trouble, Mystérieux, reviennent aussi fréquemment. Il a beaucoup de souvenirs de gens bizarres. On sent bien que ce sont ceux-là qui l'intéressent. Il dit aussi : « C'est compliqué », lorsqu'il cherche à expliquer ce qu'il semble ressentir en lui-même.

Bonheur, mélancolie* (1945)
Jérôme Garcin – Plusieurs fois dans ce livre [Accident nocturne] vous dites avoir le goût du bonheur et ordonné votre vie, depuis trente ans, à la manière d’un jardin à la française. Cela surprend parce qu’on vous voit davantage du côté de la mélancolie et des forêts impénétrables...
P. Modiano. – Vous savez, j’ai toujours eu le sentiment que ma nature profonde était la faculté au bonheur, mais qu’elle avait été détournée tout au long de ma vie par des circonstances extérieures. C’est le hasard qui m’a fait naître en 1945, qui m’a donné des origines troubles et qui m’a privé d’un entourage familial. Je ne peux pas me sentir responsable des idées noires, de l’angoisse, d’une certaine forme de morbidité qui m’ont été imposées. Je n’ai jamais choisi le matériau de mes livres. J’ai dû écrire non pas avec ce que je suis, c’est-à-dire quelqu’un de banal et heureux, mais avec ce que le destin a fait de moi. Comme je le dis à un moment dans ce livre, «à la profondeur du tourment, je préfère la légèreté du bonheur». Mais je me console en me disant que tout est programmé et que si ça n’avait pas été moi, un autre aurait eu l’impression d’être un clandestin. Moi, si j’étais né à la campagne, j’aurais été un écrivain paysagiste. Cela m’aurait suffi.
Jérôme Garçin – En somme, la phrase de Jacqueline Beausergent, à la fin d’«Accident nocturne» – «la vie est beaucoup plus simple que tu ne le crois», p. 147 –, résonne comme une morale...
P. Modiano. – Oui, c’est absurde de se faire tant de mal quand la vie est si bien. Mais, lorsque j’écris, je ne me maîtrise pas. Et plus je me promets de fuir le marécage, plus j’y retourne. De même, je n’arrive pas à utiliser la troisième personne du singulier, je suis prisonnier du je que j’utilise dans mes romans depuis toujours.
Jérôme Garcin, Rencontre avec P Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003

 

Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau (2003), PM co-scénariste du film
" En juin 1940, à l'hôtel Splendid de Bordeaux sont réunis ministres, journalistes, grands bourgeois, demi-mondaines et espions de tous bords. Là, un jeune homme devra choisir entre une célèbre actrice et une étudiante passionnée, entre les politiques et les voyous, entre l'insouciance et l'âge adulte."

 

LES BOULEVARDS DE CEINTURE (19972)

Les Boulevard de ceinture (1972)
Résumé de l'éditeur
<< Le narrateur part à la recherche de son père. Le voici dans un village, en bordure de la forêt de Fontainebleau, du temps de l'occupation, au milieu d'individus troubles. Qui est ce père ? Trafiquant ? Juif traqué ? Pourquoi se trouve-t-il parmi ces gens ? Jusqu'au bout le narrateur poursuivra ce père fantomatique. Avec tendresse.>>

Les Boulevards de ceinture, premières pages.

Les Boulevard de ceinture Analyse du texte. (d'après Mathias Azan)

Bow-windows.
Dans la plupart des romans de PM les pièces principales sont agrémentées de Bow-windows, c'est à dire des fenêtres en saillie sur le mur d'une maison.

Robert Brasillach
Robert Brasillach fut condamné à mort pour " intelligence avec l'ennemi " le 19 janvier 1945 et fusillé au fort de Montrouge le 6 février. On lui reprochait principalement ses articles de Je suis partout, hebdomadaire dont il fut le rédacteur en chef, de 1937 à 1939, puis de 1941 à 1943. Deux dates marquent, selon Alain Decaux, l'entrée en politique de Robert Brasillach : la manifestation du 6 février 1934, qui le conduit à se rapprocher de Maurras, dont il adopte la philosophie, en particulier le nationalisme et l'antisémitisme ; le début de sa collaboration à Je suis partout, en 1937, aux côtés de Rebatet, Gaxotte, Laubreaux, qui va le transformer en " une sorte de jouteur politique " appelé à donner la réplique aux intellectuels de gauche de Vendredi ou de Marianne.
Le parcours de ce normalien devenu critique littéraire de L'Action française, puis rédacteur en chef de Je suis partout est exemplaire dans le genre : prisonnier de guerre en 1940, il est libéré en avril 1941 sur l'intervention d'Abetz. Le pamphlétaire devient un des hommes les plus en vue de la collaboration. Il s'en prend violemment aux juifs, aux caciques du Front populaire (avec une haine recuite contre Georges Mandel et Jean Zay, qui seront assassinés). Il vomit la République, «vieille putain agonisante, garce vérolée, fleurant le patchouli et la perte blanche».
Durant son procès Brasillach tient la dragée haute à l'accusation : « Je ne puis rien regretter de ce qui a été moi-même. » Son avocat se trompe de plaidoirie, brillant quand il eût fallu convaincre. Quant à la pétition rédigée pour réclamer la grâce de Brasillach, à l'initiative de Jean Anouilh, Marcel Aymé et François Mauriac, on sait que le général de Gaulle décida de ne pas y céder. Il s'en justifia, de façon elliptique quoique transparente, dans ses Mémoires de guerre, à propos des écrivains condamnés à mort : « S'ils n'avaient pas servi directement et passionnément l'ennemi, je commuais leur peine, par principe. Dans un cas contraire - le seul -, je ne me sentis pas le droit de gracier. Car, dans les lettres, comme en tout, le talent est un titre de responsabilité. » D'après Laurent Douzou, le Monde du 02-11-2001.


Le cas Brasillach par Andrès Laurens
Robert Brasillach, écrivain et journaliste, considéré comme l'un des meilleurs critiques de sa génération, polémiste de l'extrême droite fasciste, a été fusillé le 6 février 1945, après avoir été condamné à mort pour intelligence avec l'ennemi pendant la seconde guerre mondiale, alors que le territoire français était occupé par les troupes de l'Allemagne hitlérienne. Il avait trente-cinq ans. S'il n'avait pas été exécuté, s'il ne s'était pas présenté devant ses juges _ ce qu'il a fait pour protéger les siens, _ s'il avait su " se faire oublier l'espace d'une demi-année, écrivait François Mauriac en 1967, peut-être aujourd'hui ses amis lui offriraient-ils une belle épée d'académicien ". C'est dire combien cette exécution fut, sur le moment et aujourd'hui encore, déplorée par beaucoup, notamment par certains de ceux qui ne partageaient pas les idées de Brasillach et les combattaient. A l'inverse d'autres, qui n'éprouvent aucune haine pour l'homme, estiment qu'il a subi, compte tenu de ses engagements et des circonstances historiques, la condamnation qu'il encourait. Même si la sanction n'a pas été égale pour tous ceux qui en étaient passibles, parfois plus que lui.
Deux livres reviennent sur le cas Brasillach, sujet qui fut, longtemps après, difficile à traiter dans la sérénité, tant les cicatrices étaient restées douloureuses. Depuis, les historiens ont fait un travail considérable pour la compréhension de cette époque et de ses acteurs, parmi lesquels se détache le curieux visage de Robert Brasillach : il revient donc, dans la vitrine des libraires, en couverture des deux livres qui lui sont consacrés. Comme le temps passe, est-on tenté de dire, par référence au titre d'un de ses romans les plus connus ! Pierre Pellissier ne cherche pas à rouvrir le procès ou à relancer la controverse. Ce qui l'intéresse, c'est la fulgurance de ce destin tragique traversant une époque troublée. Dans une approche toute de mesure et de subtilité, il parvient à rendre compte de la trajectoire nette de " Brasillach... le maudit " dans l'opacité de son temps.
Le titre de la biographie souligne la plus forte contradiction du personnage, qui en connaissait bien d'autres. Il avait tout pour échapper à la malédiction : esprit brillant, fécondité littéraire, curiosité dévorante, amour de la vie. Il paraissait voué à une longue carrière d'écrivain, comme d'autres qui, avant ou après lui, ont considéré que seule la jeunesse valait la peine d'être vécue. Au lieu de cela, il s'est enfermé dans la logique d'un engagement idéologique qui l'a perdu, où, comme le suggère Pierre Pellissier, il s'est pris dans une succession de pièges qui le condamnaient à terme.
L'engagement dans le fascisme pourrait surprendre de la part d'un intellectuel qui s'est, à ce point, abreuvé aux sources de l'humanisme classique. Il n'est pas le seul dans ce cas, et l'extrême droite maurrassienne, par où il avait commencé, ne l'a pas retenu d'aller si loin. Au reste, on sait bien que la culture la plus riche ne protège pas des pulsions les plus profondes et qu'au contraire loin d'en être tempérées celles-ci se nourrissent souvent de celle-là. Pierre Pellissier note, tout en s'interdisant de chercher systématiquement les clefs de l'écrivain dans son oeuvre, que, dans Présence de Virgile, Brasillach peignait aux couleurs de son temps le poète latin : " Pour sauver ce pays et cet ordre, il savait que la force était nécessaire. Mais il ne craignait pas d'en appeler à la force, il l'aimait comme il est naturel à son âge. Par regret d'être lui-même trop faible de corps, trop rêveur encore d'esprit pour agir, il aimait les grands vainqueurs qui violent toutes les lois jusqu'au moment où ils en donnent aux autres. "
Notre biographe retient que ce jeune homme, qui se croyait anarchiste, est choqué par le désordre et l'" absence de direction " qu'il trouve en arrivant à l'Ecole normale supérieure. Ses inclinations et ses amitiés (Maurice Bardèche, Thierry Maulnier) l'attirent vers l'Action française, Maurras, Bainville, Massis, avant qu'il ne s'engage personnellement dans un fascisme pur et dur pour, écrit Pierre Pellissier, " échapper à ses propres contradictions ". Le voici donc à la recherche d'un " antisémitisme de raison " (!), de la même façon qu'il tentera de définir après la défaite, derrière Philippe Pétain, " un collaborationnisme de raison ".
La raison, en vérité, on se demande où elle pourrait trouver sa place dans la fureur qui le pousse à la polémique la plus ordurière, ou qui lui fait réclamer la mort pour les hommes politiques de la Troisième qu'il rend responsables de la défaite. Ses articles dans l'hebdomadaire Je suis partout, dont il a été le rédacteur en chef, en témoignent. Pierre Pellissier montre bien comment le " romantique fasciste " est devenu, peu à peu, prisonnier de son rêve, celui d'une Europe fasciste, en communion avec une Allemagne à laquelle il s'attache d'amour, au fur et à mesure que, précisément, le rêve s'écroule. Cependant, Brasillach reste conscient de ses responsabilités en songeant à tous ceux qui, pour l'avoir lu et cru, se sont engagés dans la Légion des volontaires français aux côtés des troupes nazies. " Je veux être jugé, peut-être fusillé, mais ils ne pourront pas dire : le salaud s'en est tiré ", dira-t-il avant de se constituer prisonnier, au lieu de continuer à se cacher ou de fuir, comme il en avait la possibilité et comme bien d'autres l'ont fait. " Il s'était choisi un rôle, il s'y tiendra ", écrit Pierre Pellissier. Brasillach ne s'en est donc pas tiré, malgré les démarches faites en sa faveur par des écrivains prestigieux, malgré l'intervention de François Mauriac auprès du général de Gaulle qui, finalement, dans des conditions controversées, refusa la grâce. " Son procès fut une parodie ? C'est l'évidence. D'autres que lui furent bien plus coupables et ne furent pas point condamnés. Chacun le sait. Il reste que la mort restitue toute sa dignité à un combat. Au nom de quoi pourrait-il y avoir un privilège pour la protection de l'écrivain et un droit au peloton pour d'autres ? ", écrit Alain Griotteray, peu suspect de sympathie pour la gauche, en préfaçant le travail d'un jeune historien, Pascal Louvrier, intitulé Brasillach, l'illusion fasciste.
Dans cet ouvrage, tiré d'une étude universitaire, l'auteur, ému par l'écrivain, intrigué par le polémiste engagé, cherche à comprendre l'opposition aussi nette, aussi tranchée, entre les deux facettes de la même personnalité. A cette fin il décrit, en s'abritant derrière le principe d'impersonnalité, qui n'exclut pas une attention empreinte de sympathie pour certains traits du personnage, le climat intellectuel des années 30, cette époque charnière qui produisit tant d'intellectuels non conformistes par réaction à l'ordre bourgeois. Il raconte comment Brasillach, " passéiste convaincu ", nostalgique de la jeunesse avant de l'avoir tout à fait vécue, s'est plongé dans le siècle. Sonanticonformisme à lui s'est incarné dans un " fascisme impressionniste " qui est devenu peu à peu systématique, jusqu'à la désillusion finale. Jusqu'à l'absurde, puisque cet écrivain, si charnellement attaché à sa patrie, a péri, exécuté comme traitre, en criant : vive la France.
Robert Brasillach garde une part de son mystère mais son histoire vaut d'être contée et connue pour rappeler que les mots sont des armes ; que le talent, loin d'enrober d'innocence ceux qui les manient, les rend plus responsables ; que l'autorité intellectuelle ne saurait s'exercer en toute impunité. Le Monde, 5 novembre 1989

 

Fallait-il faire mourir Brasillach ? Le dossier d'Alain Decaux par Thomas Ferenczi
Rédacteur en chef de Je suis partout et partisan de la collaboration avec l'Allemagne sous l'Occupation, l'écrivain a été fusillé à la Libération. Le général de Gaulle a refusé sa grâce. Près d'un demi-siècle plus tard, Alain Decaux rouvre le dossier.

eE procès Barbie attire de nouveau l'attention sur la période de l'Occupation. Les souvenirs, les récits, les questions reviennent. Est-ce une raison pour rouvrir le procès Brasillach ? Une biographie récente s'y emploie, d'une manière peu convaincante, sous prétexte de " comprendre " l'homme (1). Alain Decaux s'y risque à son tour. Il ne convainc pas davantage, mais reconnait, au moins, que son admiration pour l'écrivain trouble son jugement.
Robert Brasillach fut condamné à mort pour " intelligence avec l'ennemi " le 19 janvier 1945 et fusillé au fort de Montrouge le 6 février. On lui reprochait principalement ses articles de Je suis partout, hebdomadaire dont il fut le rédacteur en chef, de 1937 à 1939, puis de 1941 à 1943. Alain Decaux, qui avait alors près de vingt ans, dit qu'il a été " révolté " par cette exécution. Et il demande, aujourd'hui, plus de quarante ans après : " Fallait-il faire mourir Robert Brasillach ? "
A cette question, il refuse de donner une réponse catégorique, mais ne cache pas sa propre préférence. " Tout se résume à ceci, conclut-il au terme du " dossier " qu'il consacre à Robert Brasillach : un écrivain, parce qu'il est écrivain et parce qu'il a du talent, a-t-il droit à un traitement de faveur ? Doit-on oublier sa responsabilité ? Chacun se décide selon sa conscience. " Pour sa part, _ peut-être parce que, dit-il, il avait lui-même déjà choisi, à l'époque, de devenir un écrivain _ il déclare, en conscience : " Personnellement je n'ai pas supporté la mort de Robert Brasillach. "
Cette émotion, d'autres qu'Alain Decaux l'ont à coup sûr ressentie en apprenant l'exécution de Robert Brasillach. Car l'ancien rédacteur en chef de Je suis partout, admirateur du fascisme italien et partisan de la collaboration avec l'Allemagne, était avant tout, pour une grande partie de la jeunesse, un romancier célèbre, auteur, entre autres, de Comme le temps passe et des Sept Couleurs, qui soulevèrent l'enthousiasme d'une génération ; un critique respecté, depuis ses débuts à l'Action française, à l'âge de vingt-deux ans ; " un doux amateur de poésie ", comme le dira plus tard Claude Roy, qui fut alors son ami ; un passionné de théâtre (il fréquentait les Pitoeff, qu'il adorait) et de cinéma (il s'en fit l'historien, avec Maurice Bardèche).
En revanche, son engagement politique passait au second plan. Et de fait, dans les années 30, il donnait résolument la priorité à la littérature sur le militantisme. Alain Decaux rappelle que, avec sa " bande d'amis " du lycée Louis-le-Grand, puis de l'Ecole normale supérieure, il n'affiche " aucune option politique " et que, s'il entre à l'Action française, dont l'idéologie imprègne alors " le climat du quartier Latin ", c'est pour y tenir une chronique purement littéraire.
Deux dates marquent, selon Alain Decaux, l'entrée en politique de Robert Brasillach : la manifestation du 6 février 1934, qui le conduit à se rapprocher de Maurras, dont il adopte la philosophie, en particulier le nationalisme et l'antisémitisme ; le début de sa collaboration à Je suis partout, en 1937, aux côtés de Rebatet, Gaxotte, Laubreaux, qui va le transformer en " une sorte de jouteur politique " appelé à donner la réplique aux intellectuels de gauche de Vendredi ou de Marianne.
Le voilà dès lors associé, comme le souligne Alain Decaux, à " la droite la plus extrême ". Il sera, bien sûr, du côté de Franco pendant la guerre d'Espagne, puis de Mussolini en Italie. Il ne protestera pas contre l'invasion de la Tchécoslovaquie par Hitler en 1939 et se fera, après la défaite, le défenseur de la politique de collaboration avec l'Allemagne. Mieux même : il proposera de substituer l'" alliance " à la collaboration. " Ça, c'était aller très loin ", s'écrie Alain Decaux.
Persuadé de la victoire de l'Allemagne, Robert Brasillach accepte donc de pactiser avec l'ennemi, afin de garder à la France, explique Alain Decaux, " quelques atouts ". Il précisera dans le mémorandum écrit en vue de son procès : " Cette collaboration a été la politique de l'existence même et de la durée de la patrie. Même en admettant que l'Allemagne devait être vaincue, il a été bon, l'histoire le dira, qu'un mince rideau de collaborationnistes fasse écran entre l'occupant et l'occupé... Les collaborationnistes, et je ne parle que des sincères, pas du tout de ceux qui jouaient double jeu, ont permis aux autres de vivre d'abord, de s'organiser et même, après tout, de résister. "
Argument devenu classique à la Libération, mais qui ne saurait en tout état de cause faire accepter l'approbation donnée par Robert Brasillach aux actes de l'occupant allemand (otages fusillés, résistants déportés, juifs persécutés, etc.), ni ses réactions d'indignation à l'annonce du débarquement allié comme, quatre ans auparavant, à celle de l'appel du 18 juin, ni surtout les incitations au meurtre lancées dans certains de ses articles. Robert Brasillach sera donc condamné à la peine capitale et, malgré l'appel de plusieurs dizaines d'intellectuels en sa faveur, le général de Gaulle refusera de le gracier.
Verdict injuste ? A ceux qui, pour une raison ou pour une autre, soutiennent encore cette thèse, on peut opposer au moins quelques éléments de réflexion : 1) Le privilège de l'écrivain, invoqué plus ou moins nettement par Alain Decaux, ne saurait être tenu pour valable : si Robert Brasillach était coupable de ce dont on l'accusait, sa qualité d'homme de lettres ne devait en aucune façon le protéger. 2) Etait-il coupable ? De collaboration avec l'occupant, sans aucun doute, même si sa responsabilité ne fut pas celle d'un dirigeant politique. Son procès a-t-il été bâclé, comme le dit Alain Decaux, et les choses se seraient-elles passées autrement s'il avait attendu que s'apaisent les passions de l'épuration ? Rappelons que ses collègues de Je suis partout, Lucien Rebatet et Alain Laubreaux, partis pour l'Allemagne à la libération de Paris, ont été condamnés à mort à leur retour en France, avant d'être graciés par Vincent Auriol. 3) Fallait-il exécuter la sentence ? On peut se sentir aujourd'hui plus proche des signataires de l'appel à la clémence, ne serait-ce que par refus de la peine de mort, que du général de Gaulle, dont on ignore encore exactement pourquoi, après avoir semblé favorable à la grâce, il l'a finalement refusée. N'oublions pas cependant que si, avant Robert Brasillach, Henri Béraud avait été gracié, deux autres écrivains, Georges Suarès et Paul Chack, avaient été fusillés. Robert Brasillach a subi, lui aussi, jusqu'à leurs conséquences les plus extrêmes, les rigueurs de la justice. © Le Monde 7 juin 1987

 

Le singulier destin de Robert Brasillach par Laurent Douzou
Le romancier et journaliste de « Je suis partout » fut jugé pour intelligence avec l'ennemi et exécuté en février 1945. A partir du procès, Alice Kaplan mène l'enquête sur un collaborationniste plein de haine, dont les écrits étaient - et demeurent - accablants.
Le livre qu'Alice Kaplan, professeur de littérature à Duke University, a consacré au procès de Robert Brasillach, accède au format de poche deux ans après sa première parution dans une traduction dont le titre français reflète bien, par son ambivalence, la question que pose ce destin singulier. Il est heureux que cette enquête menée avec maestria, qui conjugue connaissance des enjeux historiographiques et souci de cerner les trajectoires des protagonistes d'un procès qui les réunit six heures de leur vie le 19 janvier 1945, soit ainsi mise à la portée d'un vaste lectorat.
L'auteur n'a pas voulu écrire une biographie mais reconstituer le procès de Brasillach pour comprendre la logique profonde et la procédure judiciaire qui conduisirent un écrivain fasciste à la mort, il y a soixante ans. Jugé par la cour de justice de la Seine en vertu de l'article 75 du code pénal pour intelligence avec l'ennemi, Brasillach fut condamné à mort. Le général de Gaulle ayant refusé sa grâce, il fut exécuté le 6 février 1945.
Au procès, son avocat, Jacques Isorni, peignit l'accusé sous les traits d'un partisan de Vichy et de Pétain, d'un poète, non d'un propagandiste aligné sur les thèses nazies. Il frayait ainsi la voie à ceux qui ont tenté depuis de réhabiliter sa mémoire dans le sillage de Maurice Bardèche, éditeur des oeuvres complètes de son beau-frère. En scrutant avec une attention particulière les textes de l'écrivain, Alice Kaplan montre comment ils furent émondés après sa mort, afin que le sens puisse en être infléchi. C'est que les écrits de Brasillach étaient - et demeurent - accablants.

Comment son nom est-il devenu celui du prototype du collaborateur ? Né en 1909 à Perpignan, ce fils d'un officier tué en 1914 au Maroc eut une enfance bourgeoise à Sens, où son beau-père était médecin. Admis à l'Ecole normale supérieure en 1928, il se fit journaliste et écrivain. Responsable de la page littéraire de L'Action française, il se radicalisa et rejoignit Je suis partout, dont il fut rédacteur en chef à partir de 1937. Il y exhala un antisémitisme tenace. Si le romancier Brasillach faisait montre d'une « sentimentalité mièvre », le journaliste trempait sa plume dans l'acide.
Prisonnier de guerre en 1940, libéré en 1941 sur demande de l'ambassade allemande à Paris en tant qu'intellectuel français susceptible d'aider la cause nazie, Brasillach devint un collaborationniste plein de haine. Il fit de Reynaud, de Blum et de Mandel ses cibles privilégiées. Dans un article de février 1942, « La conjuration antifasciste au service du Juif », il assimilait la République à une « vieille putain agonisante, garce vérolée, fleurant le patchouli et la perte blanche ». Deux mois après la rafle du Vél'd'Hiv', il proclamait la nécessité de « se séparer des Juifs en bloc et de ne pas garder les petits ». Ayant rompu avec Je suis partout en août 1943, il n'en continua pas moins dans la même veine. En février 1944, il écrivait dans Révolution nationale : « J'ai contracté, me semble-t-il, une liaison avec le génie allemand, je ne l'oublierai jamais. Qu'on le veuille ou non, nous aurons cohabité ensemble. Les Français de quelque réflexion, durant ces années, auront plus ou moins couché avec l'Allemagne, non sans querelles, et le souvenir leur en restera doux. »
Arrêté fin août 1944 à Paris, Brasillach passa cinq mois en prison, ayant « l'impression, écrivit-il à son avocat, de préparer l'oral d'un concours ». L'oral se passa mal. Non que Brasillach ait cédé face à l'accusation : « Je ne puis rien regretter de ce qui a été moi-même. » Mais le procureur général Marcel Reboul enfonça habilement le coin, citant les écrits de l'accusé, y compris ceux qui vouaient les juifs aux gémonies. Jacques Isorni fut brillant là où il eût fallu convaincre et émouvoir. Les jurés - un imprimeur, un ingénieur, un employé, un technicien - le condamnèrent.
En dépit des efforts d'Alice Kaplan, partie sur leurs traces avec de maigres indices, ces quatre-là conserveront leur mystère. L'enquête est passionnante, même si les tombeurs de « la star de la collaboration littéraire » restent finalement des ombres. Il en va autrement des signataires de la pétition pour la grâce de Brasillach, initiative de Jean Anouilh, Marcel Aymé et François Mauriac. Claudel, Cocteau, Colette, Paulhan, Valéry la signèrent. Camus signa aussi, s'en expliquant ainsi à Marcel Aymé : « J'ai toujours eu horreur de la condamnation à mort et j'ai jugé qu'en tant qu'individu du moins je ne pouvais y participer, même par abstention. C'est tout. Et c'est un scrupule dont je suppose qu'il ferait bien rire les amis de Brasillach... Ma signature va se trouver parmi les vôtres, tandis que celle de Brasillach n'a jamais joué en faveur de Politzer ou Jacques Decour. » © Le Monde 17 octobre 2003

L'exécution de Robert Brasillach par Jean-Marc Theolleyre
Il y a cinquante ans, l'écrivain, symbole de la collaboration avec les nazis, était exécuté au fort de Montrouge

LE 6 février 1945, Le Monde, daté du 7, publiait l'information suivante : « Robert Brasillach a été fusillé ce matin. Le condamné a été réveillé vers 7 h 30 dans sa cellule de la prison de Fresnes par M. François, substitut qui représentait le procureur de la République. Le magistrat était accompagné de M. Reboul, commissaire du gouvernement qui requit la peine capitale, de M. Raoult, juge d'instruction accompagné de son greffier M. Linker, de M Jacques Isorni, défenseur de Brasillach, et du docteur Paul, médecin légiste. » Robert Brasillach a appris avec sang-froid que sa grâce était rejetée puis, après s'être confessé, il s'est acheminé vers la voiture cellulaire. Avant d'y prendre place, il a déclaré à son avocat : « C'est aujourd'hui le 6 février, un anniversaire. Vous penserez à moi et aux autres » [Référence à la manifestation de l'extrême droite contre le Palais-Bourbon le 6 février 1934 qui se solda par une vingtaine de morts]. » Parvenu au fort de Montrouge où l'exécution devait avoir lieu, il demanda à s'entretenir brièvement avec M. Reboul, commissaire du gouvernement. « Vous avez fait votre devoir, dit-il, moi j'ai agi pour ma patrie. Dieu nous jugera. » » Enfin, conduit au poteau d'exécution, il repoussa le bandeau qu'on lui tendait et, avant que la salve n'éclatât, il cria : « Courage : Vive la France ! » Il était exactement 9 h 30. Le corps de Robert Brasillach a été inhumé au cimetière de Thiais. »
Ainsi s'achevait tragiquement la vie d'un homme de trente-six ans, écrivain et journaliste, riche de tous les talents, nourri comme son maître Charles Maurras de tous les miels du classicisme et emporté, comme lui, par une passion politique qui, dans les années 30 et plus encore dans celles de l'Occupation, devait faire de lui un inconditionnel du national-socialisme. Robert Brasillach ne fut pas le seul « intellectuel » ou homme de plume à payer de sa vie des écrits dans lesquels la justice de la Libération pouvait voir juridiquement des actes d'intelligence avec l'ennemi. C'est cependant autour de son seul nom qu'un demi-siècle après tournent toujours les discussions et se rallument les polémiques sur au moins l'un des aspects de l'épuration. Celle-ci fit d'emblée la part belle aux journalistes « collaborateurs ». Ce fut le cas bien sûr pour Robert Brasillach, dont le seul nom se confondait avec les férocités de l'hebdomadaire Je suis partout, dont il avait été le rédacteur en chef de 1941 à 1943. Ce le fut aussi pour Henri Béraud, le pamphlétaire de Gringoire, pour Jean Luchaire, rédacteur en chef du Matin puis des Nouveaux Temps, pour Jean Herold-Paquis, la « voix » du Radio-Paris « allemand », pour Georges Suarez, directeur d'Aujourd'hui, pour Charles Maurras et Maurice Pujo, piliers d'une Action française maréchaliste et antisémite, et pour bien d'autres de moindre renommée.
Ces procès se succédèrent dans l'hiver 1944-1945 et se prolongèrent, pour certains, jusqu'au début de 1947. Tous furent d'ailleurs assez rapidement instruits et rapidement jugés. On jugeait le poids des mots et avec lui le poids du talent de ceux qui les maniaient comme on manie une arme. Les mots sont-ils innocents ? En décembre 1944, en janvier 1945 et jusqu'en mai, la guerre contre l'Allemagne nazie n'est pas terminée. Les souvenirs sont encore là, immédiats, des rigueurs de l'occupation, des exécutions d'otages, des rafles, des arrestations, des tortures. Comme sont là ceux des écrits qui approuvèrent ces actes quand ils ne les avaient pas appelés ouvertement. La passion ne pouvait pas être absente de cette justice, au point pourquoi le nier ? qu'elle ne soit plus la justice. C'est le temps où Emmanuel d'Astier de la Vigerie, au nom du Mouvement de libération nationale (MLN), réclame des têtes. C'est celui où Jacques Duclos exprime les exigences du Parti communiste : « Il faut juger avec une haine sacrée. »
Contrairement à un Louis-Ferdinand Céline, à un Abel Bonnard, Robert Brasillach n'a pas cherché dans la fuite à Sigmaringen un hypothétique salut. S'il s'est caché à Paris durant quelques semaines, il s'est livré le 14 septembre, dès qu'il sut que des membres de sa famille avaient été arrêtés à sa place.
Lorsque son procès s'ouvre devant la cour de justice de la Seine le 19 janvier 1945, à 13 heures, le général de Gaulle vient de gracier Henri Béraud, condamné à mort par cette même juridiction, le 29 décembre 1944. De son côté, Charles Maurras va s'entendre reconnaître des circonstances atténuantes par la cour de justice du Rhône, le 27 janvier 1945. Dans la grande salle de la cour d'assises, au palais de justice de Paris, Robert Brasillach est seul à occuper ce box où ne paraîtront qu'en novembre 1946 les autres « grandes plumes » de Je suis partout, Pierre-Antoine Cousteau, Claude Jeantet et Lucien Rebatet, qui tous trois se retrouveront un jour libres. Il a pour avocat Jacques Isorni. Le président est M. Vidal, conseiller à la cour d'appel de Paris. Il est entouré de quatre jurés. Ceux-ci, conformément à l'ordonnance du 28 novembre 1944 qui a institué les cours de justice, ont été choisis sur une liste établie par des commissions comprenant un magistrat et deux délégués des comités départementaux de Libération.
De l'homme, les débats apprendront peu de chose. Il est né en 1909 à Perpignan. Il a été un brillant sujet de l'Ecole normale supérieure. Séduit par Charles Maurras, il se voit confier par le vieux leader monarchiste le feuilleton littéraire de L'Action française. Les juges se soucient peu de littérature. Moins encore de la publication en 1931 d'une Présence de Virgile, d'un Corneille en 1938. Ce que l'on attend, c'est le politique, celui qui, dès 1934, arrive à Je suis partout, ce rédacteur en chef de vingt-cinq ans qui bientôt va célébrer de son lyrisme les grand'messes nazies de Nuremberg ; celui qui, comme son journal, rejeta en 1938 toute idée de guerre pour « l'invivable Tchécoslovaquie », comme, dans L'OEuvre, Marcel Déat refusera de « mourir pour Dantzig ».
Contre Béraud, il n'y avait que des pamphlets exprimant une haine viscérale, maladive, de l'Angleterre. Contre Brasillach, il y a des articles beaucoup plus redoutables. Depuis dix ans, l'auteur des Sept couleurs prône un nationalisme qui le subjugue. Fait prisonnier en 1940, il a été libéré à la demande du gouvernement de Vichy. Il a repris sa place à Je suis partout dès avril 1941. Les nazis sont là. Il s'affiche avec eux. Dès septembre 1941, il demande sans fioritures la mort des « traîtres » Reynaud, Mandel, Blum : « Il a pu y avoir, quelque condamnable qu'il ait été, beaucoup de chaleur humaine autour de Jaurès. Que voulez-vous qu'il y ait autour de Reynaud ou de Blum ? Qui a jamais eu envie de mourir pour Reynaud ou pour Blum ? On les laissera crever sans sourciller, qu'on se se rassure. Mais c'est urgent. »
L'ACCUSATION n'a que l'embarras du choix. Le commissaire du gouvernement cite les plaidoyers pour la Légion des volontaires français, la LVF, sur le front de l'Est, les appels à la jeunesse pour qu'elle s'engage dans cette formation. Il relève l'opprobre jetée contre la Résistance, les maquis. Il lit, en date du 25 septembre 1942 : « L'archevêque de Toulouse proteste contre les mesures prises envers les juifs apatrides en zone occupée et accuse le gouvernement du maréchal de suivre des inspirations étrangères. Il parle de brutalités et de séparations que nous sommes tout prêts à ne pas approuver car il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder les petits. » Le 11 avril de la même année, la profession de foi était réitérée : « La collaboration ? C'est trop peu dire que nous voulons d'elle et le mot, si beau qu'il soit, puisqu'il signifie le travail en commun, est peut-être trop usé avant d'avoir servi faute d'avoir été bien défini. Ce que nous voulons, autant que cela dépend de nous, ce n'est pas la collaboration, c'est l'Alliance. »
Comment se défendre ? Brasillach dit : « On prend des phrases, les plus violentes, celles que rien n'explique parce qu'on a supprimé tout ce qui pourrait les expliquer. » Sur le fond, il ne se renie pas. Oui, il a été partisan de la collaboration, même d'une alliance avec les nazis. Oui, il a cru que ce « nouvel ordre européen » mis en place par le III Reich était la voie de l'avenir. Oui, il a réclamé la tête des députés communistes détenus par Vichy comme il a appelé de ses voeux des sanctions impitoyables contre les responsables de la défaite. Finalement, il fait tenir sa défense dans ce raccourci : « Partisan, oui, je l'ai été. Etre partisan, c'est aller à l'excès, à l'injustice en des temps inhabituels. Quand la France est divisée en temps de guerre civile, des Français prennent parti pour un camp ou pour un autre. Alors, naturellement, ils se traitent de traîtres, de rebelles. Seule l'Histoire juge qui a raison. »
S'il se défend, il sait aussi attaquer, griffer, non pas certes avec la véhémence et la fureur que montrera son maître Charles Maurras à son propre procès, lancé dans une défense de rupture, mais tout de même. Comment nierait-il avoir participé à tant de manifestations à la louange du national-socialisme ? On l'y a suffisamment vu et entendu. Mais lui-même se plaît à dire qu'il y a vu des confrères comme Georges Duhamel ou Jean Giraudoux, que la justice laisse en paix. Va-t-on retenir à charge sa qualité d'administrateur de la librairie Rive gauche, fief de toutes les publications de la collaboration ? Il rétorque que cette librairie exposait aussi des livres de Louis Aragon et d'Elsa Triolet.
Il se défend mais il est assez lucide pour être sans illusion. Alors, il a cette adresse à ses juges : « Sans doute la cour pourrait se demander si je regrette ce que j'ai écrit. Si je répondais que je le regrette, vous penseriez tous que je cherche à sauver ma peau et vous me mépriseriez à bon droit. Je vous dirai donc que j'ai pu me tromper quant à certains faits ou quant à certaines personnes. Mais je n'ai rien à regretter de l'intention qui m'a fait agir. Je ne puis rien regretter de ce que j'ai été moi-même. »
A 18 heures, cinq heures après l'ouverture du débat, l'arrêt était rendu. La cour de justice de la Seine suivait sans états d'âme les réquisitions de M. Reboul, commissaire du gouvernement. Robert Brasillach était condamné à mort. Du maigre public cantonné au fond de la salle,une voix lança : « C'est une honte ! » Brasillach se tourna vers ce public d'où était parti le cri pour répliquer : « Non : c'est un honneur. »
Il accepta de signer un pourvoi en cassation vite rejeté. Restait le recours en grâce. C'est à Charles de Gaulle, président du Gouvernement provisoire de la République française, qu'il revenait de l'examiner et d'exercer ce pouvoir régalien duquel dépendait, en cette occurrence, une mort bientôt consommée ou la poursuite d'une vie. Le chef du gouvernement provisoire avait nous l'avons vu grâcié, le 4 janvier 1945, Henri Béraud pour lequel s'étaient mobilisés des écrivains, des journalistes. Mais nous l'avons vu aussi, il y avait entre le cas de Béraud et celui de Brasillach bien des différences, pour ne pas écrire qu'ils étaient sans commune mesure.
Henri Béraud n'avait jamais fait partie des intellectuels ou hommes de plume revenus volontairement en zone occupée après l'armistice de 1940. S'il affichait depuis longtemps, bien avant la guerre, une haine inextinguible envers l'Angleterre (Faut-il réduire l'Angleterre en esclavage ?, avait-il intitulé un de ses brûlots), celle qu'il nourrissait à l'endroit des Allemands n'était pas moindre. Mais pour ses juges, il n'y avait sans doute pas que le dossier proprement dit, réunissant non sans mal des écrits dans lesquels on pouvait difficilement voir des intelligences avec l'ennemi. Béraud, c'était pour bien des résistants hommes de gauche le pamphlétaire acharné à la perte de Roger Salengro, ministre de l'intérieur du Front populaire. Et celui-ci devait se donner la mort, désespéré de n'avoir pu convaincre ses adversaires qu'il n'avait été durant la guerre de 1914-1918 ni le déserteur ni le lâche dépeint par l'extrême droite. Ces brutalités sans mesures ni regrets remontaient à moins de dix ans de 1945.
FRANÇOIS MAURIAC s'en mêla. Dans Le Figaro du 4 janvier 1945, il écrivait à propos de la condamnation de Béraud : « Au vrai, tout Paris sait bien que ce jugement est inique. Qu'on déshonore et qu'on exécute comme traître un écrivain français qui n'a pas trahi et qu'on le dénonce comme ami des Allemands alors que jamais il n'y eut entre eux le moindre contact et qu'il les haïssait ouvertement, c'est une injustice contre laquelle aucune puissance au monde ne me défendra de protester. »
En faveur de Robert Brasillach, l'argumentation ne pouvait être la même. Cinq jours après la condamnation du 19 janvier 1945, Mauriac, à qui ses appels à la clémence de ce temps-là vaudraient le surnom de « saint François des Assises », signait, dans Le Figaro du 24 janvier, un texte où l'on pouvait lire : « Pour son honneur, le pays de Pascal et de Voltaire ne croit pas à certaines fatalités : l'épuration à Paris, presque toute concentrée sur les écrivains, est une de ces fatalités qu'il finira bien par conjurer. A quoi sert de le nier ? Nous sommes réduits au silence lorsqu'on nous rappelle que les clercs doivent payer de leur tête le moindre mot que la passion politique leur inspire et qu'au talent se mesure le crime. Mais vous avez beau dire : ce qu'il y a de meilleur en France ne se console pas de la destruction d'une tête pensante, aussi mal qu'elle ait pensé. »
Charles de Gaulle ne portait pas encore à François Mauriac cette amitié dont il saura plus tard si bien parler. Bien des signes pourtant laissent penser qu'il ne lui aurait pas déplu d'accorder à Brasillach la clémence consentie à Béraud. De surcroît, le fait que Maurras ait échappé à la peine de mort, ce qui le dispensait d'avoir à se prononcer sur ce cas, nourrissait l'espoir dans le camp des partisans de la pitié. Cependant le chef du gouvernement provisoire « laissa, selon la terrible formule, la justice suivre son cours ». Ses raisons, faute d'être connues, sont supposées. Les uns y voient la nécessité de donner un gage aux communistes, qui ne sont pas quantité négligeable et renâclent, après la fuite de Céline, le suicide de Drieu La Rochelle, la grâce de Béraud. Les autres, plus nombreux, fort de confidences diverses, tiennent pour assuré que le général aurait vu dans le dossier Brasillach une photographie de l'écrivain en uniforme allemand. Personne pourtant ne fit ce grief au procès. Une photographie existe, bien des fois reproduite ; elle montre, sur un quai de la gare de l'Est, Drieu La Rochelle, Brasillach et Abel Bonnard revenant d'un voyage en Allemagne. Tous trois sont en civil, aux côtés d'un officier allemand. On a pensé à une confusion entre Brasillach et Doriot, ce dernier, leader du PPF, ayant porté l'uniforme nazi.
Par la suite, le général se montra réticent, agacé, lorsqu'on lui parla de Brasillach. Dans sa biographie de Charles de Gaulle, Jean Lacouture rapporte ce mot jeté à Claude Mauriac à ce sujet : « Brasillach ? Eh quoi : Il a été fusillé... comme un soldat. » © Le Monde 5 février 1995

 

La collaboration dans tous ses états ( Robert Brasillach et Otto Abetz*), par Laurent Douzou
<< Deux ouvrages à caractère biographique reviennent sur la France de l'Occupation par le biais d'acteurs importants du versant le plus noir de son histoire, le diplomate allemand Otto Abetz et l'écrivain français Robert Brasillach. Le premier, oeuvre d'une historienne autrichienne, prend pour centre de gravité les années sombres, quand Abetz était à son zénith. Le second, qu'on doit à une universitaire américaine, place le curseur sur le début de l'année 1945, quand sonne l'heure des comptes pour Brasillach. Ces regards, à la fois savants et extérieurs, utiles pour dépasser nos débats franco-français, attestent aussi qu'a vécu la biographie classique, qui déroulait sans accroc le fil d'une vie dont tous les moments étaient équivalents.
Né en 1903, Otto Abetz milite tôt dans les mouvements de jeunesse allemands. En 1930, il contacte à Paris Jean Luchaire, briandiste convaincu, animateur de Notre temps, où écrivent Pierre Brossolette et Jean Prévost. Des rencontres entre jeunes des deux pays s'ensuivent. En 1934, Abetz quitte son emploi de professeur de dessin à Karlsruhe pour un poste d'expert en questions françaises au bureau Ribbentrop. Tout en s'alignant sur la doctrine nazie, il cultive ses relations dans les cercles intellectuels parisiens. Fin 1935, le Comité France-Allemagne voit le jour. La séduction dont use Abetz touche ses limites en juin 1939 quand, perçu comme l'agent d'influence qu'il est, on le déclare persona non grata en France.
Nommé ambassadeur d'Allemagne en août 1940, il revient à Paris par la grande porte. Il veut rallier l'opinion française à la collaboration et manipuler en souplesse le gouvernement de Vichy, où Laval joue la carte allemande. L'ambassadeur tisse patiemment sa toile, y prenant syndicalistes, patrons, acteurs politiques et culturels. Le renvoi de Laval, le 13 décembre 1940, porte un coup à cette stratégie collaboratrice au plus haut niveau sans qu'Abetz relâche son jeu politico-culturel. Il touche à tout, apportant son concours à la Légion des volontaires français, demandant, de son propre chef, que les juifs des camps de la zone nord soient déportés vers l'Est.

Fin janvier 1942, ses bons et loyaux services lui valent d'être promu au rang SS de Brigadeführer, général de division. Ecouté des plus hautes instances nazies, il passe le plus clair de son temps à Berlin entre janvier et avril 1942. Ces longues escapades au coeur du dispositif de décision du IIIe Reich attestent le rang et l'influence du personnage. Elles sont aussi le signe d'une position qui se fragilise. Abetz voit, en effet, son étoile pâlir à Berlin. Cette éclipse tient au fait qu'il a manoeuvré pour le retour de Laval sans en avoir informé Ribbentrop. Ce dernier ne l'oubliera pas. Il a beau resserrer la collaboration avec Laval et aggraver la persécution antisémite en poussant à l'introduction de l'étoile jaune en zone occupée, son discrédit s'accentue.
Convoqué et retenu à Berlin à la fin de 1942, il ne regagne Paris qu'un an plus tard pour négocier dans une phase de tension extrême avec Vichy. Cette ultime tractation, par laquelle il obtient que Pétain et Laval restent en place, est son chant du cygne. Confiné après août 1944 dans la surveillance du gouvernement fantoche de Sigmaringen, il n'est plus qu'un ambassadeur in partibus pratiquant une caricature de collaboration. En décembre 1944, il est destitué non sans que Hitler lui décerne peu après une haute distinction. Arrêté en octobre 1945, il est jugé en juillet 1949 à Paris. Il a voulu, plaide-t-il, « limiter les dégâts dans la mesure du possible ». Son avocat ne convainc pas en arguant « qu'il n'était qu'un petit personnage dans la dépendance étroite de chefs puissants et féroces ». Condamné à vingt ans de prison, il rédige des Mémoires où perce une nostalgie irrépressible pour le régime nazi. D'actifs réseaux font campagne pour sa libération. En avril 1954, c'est chose faite. Jusqu'à sa mort accidentelle, en 1958, il tentera de réhabiliter son image.

De fait, ce dignitaire du IIIe Reich, qui excella à porter les couleurs nazies en affectant de s'en distancier, conserve dans la mémoire collective les traits d'un diplomate distingué, marié à une Française, qui se serait efforcé d'atténuer les violences hitlériennes. L'ouvrage de Barbara Lambauer tord le cou à cette bluette en livrant toutes les pièces d'un dossier fort lourd. Elle prend ainsi le contre-pied d'Eberhard Jäckel, qui, dans La France dans l'Europe de Hitler, paru en 1968, avait campé Abetz en francophile et exécutant de second ordre. Elle y a eu d'autant plus de mérite qu'Abetz ayant été, par sa fonction, mêlé à toutes les facettes de la collaboration, le chantier était immense. Avec une fougue contenue et une expertise indiscutable, Barbara Lambauer ruine des représentations qui passaient du baume sur les plaies des mémoires allemande et française.

Avec pour toile de fond la même période et un même souci d'éclairer un destin individuel, l'ouvrage qu'Alice Kaplan, professeur de littérature à Duke University, consacre à Brasillach emprunte à une veine composite et plus intuitive. L'auteur rappelle, à grands traits et avec talent, le parcours de ce normalien devenu critique littéraire de L'Action française, puis rédacteur en chef de Je suis partout. Prisonnier de guerre en 1940, il est libéré en avril 1941 sur l'intervention d'Abetz. Le pamphlétaire devient un des hommes les plus en vue de la collaboration. Il s'en prend violemment aux juifs, aux caciques du Front populaire (avec une haine recuite contre Georges Mandel et Jean Zay, qui seront assassinés). Il vomit la République, «vieille putain agonisante, garce vérolée, fleurant le patchouli et la perte blanche». Mais le noeud du projet d'Alice Kaplan est de reconstituer le procès de Brasillach clos par une condamnation à mort exécutée le 6 février 1945. Elle s'intéresse donc à ses protagonistes, disséquant positions et itinéraires individuels du procureur général et de l'avocat de Brasillach, sondant les jurés. Pour évoquer ces seconds rôles négligés, l'auteur use de techniques à mi-chemin des approches historique et romanesque. Partie sur leurs traces avec de maigres indices, elle furète dans les archives privées et publiques, sollicite les souvenirs de leurs proches et sillonne leurs quartiers éventrés un peu à la façon du Modiano de Dora Bruder, du Rouaud des Champs d'honneur. De l'imprimeur d'Aubervilliers, de l'ingénieur de Saint-Maur, de l'employé de Villetaneuse, du technicien militant communiste, on saura finalement peu de choses. Reste le procès lui-même. Brasillach y tient la dragée haute à l'accusation : « Je ne puis rien regretter de ce qui a été moi-même. » Son avocat se trompe de plaidoirie, brillant quand il eût fallu convaincre. Quant à la pétition rédigée pour réclamer la grâce de Brasillach, à l'initiative de Jean Anouilh, Marcel Aymé et François Mauriac, on sait que le général de Gaulle décida de ne pas y céder. Il s'en justifia, de façon elliptique quoique transparente, dans ses Mémoires de guerre, à propos des écrivains condamnés à mort : « S'ils n'avaient pas servi directement et passionnément l'ennemi, je commuais leur peine, par principe. Dans un cas contraire - le seul -, je ne me sentis pas le droit de gracier. Car, dans les lettres, comme en tout, le talent est un titre de responsabilité. »
Alice Kaplan, qui ne cèle rien des monstrueuses pages noircies sous l'Occupation par le polémiste, le juge coupable. Elle déplore cependant qu'en le fusillant on l'ait érigé en mythique martyr innocent. Un mythe ? Précisément non. Une figure exclusivement célébrée par sa famille d'extrême droite, ce qui est bien le moins. Il est des mots qui tuent toute potentialité de mythe, aussi sûrement que les balles d'un peloton d'exécution, tels ceux que Brasillach écrivit au lendemain des grandes rafles de l'été 1942 quand il proclama la nécessité de « se séparer des juifs en bloc et de ne pas garder de petits ».
Laurent Douzou © Le Monde du 2 Novembre 2001

Brouillard
<< Le temps a enveloppé toutes ces choses d’une buée aux couleurs changeantes : tantôt vert pâle, tantôt bleu légèrement rosé. Une buée ? Non, un voile impossible à déchirer qui étouffe les bruits et au travers duquel je vois Yvonne et Meinthe mais je ne les entends plus. Je crains que leurs silhouettes ne finissent par s’estomper et pour les conserver encore un peu de réalité... >> Villa triste page 167

Brouillages
<< Il crut trouver la réponse : tout ce que l’on vit au jour le jour est les incertitudes du présent. [...] Mais de loin, avec la distance des années, les incertitudes et les appréhensions que vous viviez au présent se sont effacées, comme les brouillages qui empêchaient d’entendre à la radio une musique cristalline.>> L’Horizon, p.52.

Bruit de fond
"Comment vivez-vous le fait d'être devenu un écrivain de "référence", une "gloire nationale" ?
Oh, quand on a commencé à publier très jeune comme moi, au bout d'un certain nombre d'années, on devient comme un bruit de fond, comme un meuble... L'écriture est un métier où on est complètement déconnecté, toujours seul. Ce n'est pas un travail collectif comme celui des metteurs en scène de théâtre, par exemple, sans cesse entourés par des gens qui vantent leur génie, sauf, bien sûr, à donner des conférences au PEN Club ou à pratiquer des séances de signatures..."
Entretien avec Marianne Payot, Delphine Peras, "Je suis devenu comme un bruit de fond", l’Express, 04/03/2010

Le bruit et le silence* , réponse à une question de Jean-Paul Enthoven
- Où en êtes-vous, personnellement, avec le bruit et le silence ?
P. M. : C'est toujours le silence qui a le dernier mot
© le point 03/10/03 - N°1620


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