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1999-2005

 

Paris à l'heure allemande

Le Monde du 22 juin 1989

<< Le triptyque pénurie-rationnement-marché noir se met en place. Tandis que les restaurants à la mode sont pleins et que les couturiers présentent leurs nouvelles collections, le Parisien moyen se bat pour le ravitaillement. Les collaborateurs, eux, s'organisent pour plaire à l'occupant, qui épure la vie intellectuelle.

"DÉJA les gens bien, les bourgeois serre-fesses de juin dernier, les nobles débris, recommencent la vie d'autrefois. Oui, mes amis, on rejoue au bridge... " Ce retour en force du Tout-Paris irritait la rédaction de Au pilori. Mais ces antisémites forcenés, collaborationnistes notoires, oublient simplement de dire que leurs amis, eux aussi, menaient grand train et, pour partie d'entre eux, grâce à l'argent ou aux faveurs de l'occupant. Le Parisien moyen, lui, se serrait la ceinture.

Un million d'entre eux, au mois d'août, avaient pu rentrer par des trains spéciaux dans la capitale, qui était finalement interdite à Philippe Pétain et qui était mise à l'heure de Berlin, en avance de soixante minutes sur l'heure d'été française. Le plus saisissant était la vue, à tous les coins de rue, des " Fritz " en uniforme et des drapeaux à croix gammée. Les automobiles, elles, avaient presque toutes disparues avec le rationnement de l'essence. On accorda 4500 permis de circulation à quelques fonctionnaires, aux médecins, à des privilégiés bien vus de l'ambassade d'Allemagne. Le pavé résonnait à nouveau sous le pas des chevaux (ceux qui n'étaient pas réquisitionnés); on voyait surtout des hordes de bicyclettes (malgré leur prix), dûment immatriculées. Le métro était pris d'assaut : la TCRP délivrait 250000 tickets par jour. Il ne fallait pas rater le " dernier métro ", puisque ne pas respecter le couvre-feu, fixé d'abord à 21 heures, puis à minuit, faisait passer la nuit au poste (plus tard, cela vaudra d'être éventuellement désigné comme otage); c'est pourquoi, d'ailleurs, les spectacles se terminaient à 22 h 30.

Les plus fortunés se payaient des fiacres ou, solution intermédiaire (pour le porte-monnaie), hélaient un vélo-taxi, une caisse peinte avec une banquette recouverte de coussins tirée par un cycliste musclé.

La plupart des Parisiens, dans l'automne 1940, avaient, comme les habitants des autres villes françaises, deux soucis : trouver du travail et manger à leur faim. Car, à la fin de l'année 1940, le bouleversement des circuits économiques faisait près de 400000 chômeurs (faiblement indemnisés) dans la région parisienne.

COMME dans toutes les villes, mais tout particulièrement à Paris, la nourriture devint une préoccupation lancinante. Rien à voir, bien sûr, avec le Paris des deux dernières années de l'Occupation (où les tickets ne seront même plus honorés), mais dès 1940 Parisiennes et Parisiens ne mangent plus à leur faim. Les cartes de rationnement, avec leurs coupons de tickets colorés, font leur apparition, à Paris comme ailleurs, le 23 septembre; le 20 octobre était établie une classification stricte : de E (= enfants de moins de trois ans) à V (= personnes de plus de soixante-dix ans) en passant par les J3 (= adolescents de quatorze à vingt et un ans) à l'appétit redoutable, avec des sous-ensembles (les travailleurs de force, les femmes enceintes, etc.).

Furent rationnés d'abord le sucre, les pâtes, le riz, puis le pain, la viande, le fromage, puis le lait complet, les pommes de terre (le 2 novembre), les volailles. Et, au 1er janvier 1941, la ration d'un adulte était maigre : 500 g de sucre, 250 g de café (dont 60 de café et 190 de succédanés) par mois; 350 g de viande, 50 g de fromage, 100 g de matières grasses par semaine; 300 g de pain par jour; n'avaient droit au lait entier que les enfants les plus jeunes et les femmes enceintes ou allaitant. On voit se former les premières queues, lieux d'exaspération et de sociabilité involontaire.

Bien entendu, le moralisme devait faire passer la pilule : au nom de la solidarité nationale, il y avait des " jours sans ", trois sans viande et sans alcool, quatre sans pâtisserie; et on baptisa " café national " une décoction assez horrible. Deux autres produits allaient rapidement manquer : le savon, et surtout le charbon, car les arrivages de la région du Nord étaient pratiquement interrompus. Comme l'hiver de 1940-1941 fut particulièrement rude, le Parisien oisif traîna dans les bibliothèques municipales, les bureaux de poste, les serres du Muséum ou la fauverie.

La pénurie et le rationnement engendrèrent immédiatement, les prix étant taxés, une activité emblématique de l'Occupation : le marché noir. En 1940, on n'en est qu'au prélude de cette formidable empoignade entre les consommateurs (toujours perdants), les producteurs et surtout les intermédiaires (les grands gagnants). Mais qui veut acquérir plus que sa ration paie dès octobre le double du prix taxé, et beaucoup plus pour les produits de luxe. Sans doute les plus civiques refusent-ils encore de manger de ce pain-là : ils y viendront.

Le contraste fut peut-être encore plus saisissant entre ceux qui peinaient et ceux qui avaient de l'argent. Car l'argent régnait. Les restaurants à la mode, L'Aiglon, Bagatelle, Fouquet's, Le Pré-Catelan, Drouant, Prunier, La Tour d'argent, étaient pleins, et avec des menus bilingues alléchants. Auteuil et Vincennes rouvraient le 12 octobre. La haute couture présenta ses collections : à peine si l'on réduisit le nombre des modèles, en se rattrapant sur les chapeaux, de véritables pièces montées, et sur la mode vélo.

LES Allemands avaient réquisitionné casernes, édifices publics (le Palais-Bourbon pour les bureaux du commandant du " Gross Paris "; le palais du Luxembourg pour le QG de la Luftwaffe) et 396 hôtels. Paris était en effet à la fois le centre du dispositif militaire allemand en France occupée, une ville de garnison, et un lieu de distraction pour les permissionnaires. A cette époque, la ville était encore sûre : entre deux visites culturelles à Versailles ou au Louvre, ils profitaient des cinémas réservés (Soldatenkino) et des joies du " Paris bei Nacht "; la Pariser Zeitung avait répertorié une centaine d'établissements, de la triviale revue, à peu près permanente, " La bière et le nu " du Moulin de la Galette, pour la troupe, aux délicatesses coquines de Tabarin ou de Schéhérazade, où se pressaient chaque soir les officiers de laWehrmacht accompagnés souvent de commensaux français. Dans les maisons closes qui étaient réservées à l'occupant, il était formellement interdit à ces dames de le tromper avec des autochtones.

Allemands et Parisiens relevaient de l'autorité du chef de la Kommandantur de Paris, logée à l'Hôtel Meurice, qui couvrait le territoire du " Gross Paris " (Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne); il publiait des arrêtés dans un journal officiel particulier, auquel on avait intérêt à se conformer, car le général Schaumburg était un reitre, peut-être mélomane mais surtout tatillon, qui détestait les Français. L'occupant, on le sait, s'était réservé des divisions dans les prisons de la Santé, de Fresnes, du Cherche-Midi... Arrivés dès les premiers jours, une vingtaine d'hommes du bureau de la sécurité du Reich constituèrent un service regroupant la police criminelle, la police secrète d'Etat et le service de renseignement : ce sera, pour les occupés, la " Gestapo ". En octobre, ils seront deux cents SS, commandés par Helmut Knocken, qui deviendra le second de la Gestapo; en 1940, ses hommes se contentent de prendre des contacts et d'accumuler les fiches de renseignements.

A l'Hôtel Majestic, avenue Kléber, s'installait le Militärbefehlshaber in Frankreich, haut-commandant militaire en France, le chef des forces d'occupation, qui était aussi chargé de faire travailler l'administration française dans la zone occupée. L'exploitation économique de la France commençait. Lors de l'invasion avait été raflé un butin considérable (rien qu'à Bordeaux : 5718 tonnes de café, 2315 de cacao, 1314 de légumes secs, 450 de riz, sans compter 4544 hl de vin!). Pour le moment, l'occupant noue des contacts avec les politiques et chefs d'entreprise prêts à adopter une logique " européenne " : le 11 janvier a lieu le " diner de la trahison " réunissant autour du général Barkhausen des technocrates (tels Barnaud et Bichelonne) et trente-cinq représentants des banques, de l'industrie et du négoce.

Après que l'armistice eut rendu le pillage légal, les Allemands profitent du taux de change léonin et des sommes colossales payées par Vichy au titre des frais de l'armée d'occupation. C'est ainsi que s'ouvrent jusqu'à deux cents bureaux d'achat, dont le stupéfiant " bureau Otto ", du nom d'un agent de l'Abwehr (le service de contre-espionnage allemand), Otto Brandl; ses trente officines réalisèrent des affaires incroyables, achetant quasiment tout ce qui pouvait filer vers le Reich.

Intermédiaires et vendeurs compréhensifs ne manquèrent jamais : la collaboration, à cet égard, partit sur les chapeaux de roue. Encore plus efficace fut peut-être, dès 1940, la Propaganda Abteilung, qui, au début, s'occupa intelligemment de l'opinion. Il est significatif qu'elle ait gardé ses distances à l'égard de ceux qu'on nommera plus tard les " collaborationnistes ", qui allaient préconiser, entre autres, une collaboration militaire. Ils forment un petit monde bruyant (peu crédible pour les Parisiens) d'opportunistes ou de jeunes loups bottés qui se font la main en s'installant dans des locaux " aryanisés "; les Gardes françaises, le Front de la jeunesse, le Jeune Front (où se fait remarquer un certain Robert Hersant) se plaisent _ comme par exemple le 20 août _ à casser les vitrines d'entreprises juives ou à malmener les vendeuses. On voit aussi resurgir des groupuscules de la droite ultra, le Front franc de Boissel, un antisémite délirant, ou encore la Ligue française de Pierre Costantini, militaire d'active bonapartiste, qui par voie d'affiches dans tout Paris " [...] déclare la guerre à l'Angleterre. Il s'agit de la France. Il s'agit de l'Empire. Il n'est plus possible d'attendre ".

PLUS intéressants sont ceux qui veulent se placer dans la France occupée, souvent après avoir vainement proposé leurs services à Vichy : militants de l'ultra-droite et non-conformistes, tous ultra-munichois. Il y a les partisans d'une collaboration culturelle du groupe Collaboration, autour d'Alphonse de Châteaubriant; Marcel Déat, devenu directeur politique de l'OEuvre, que sa recherche d'un rassemblement communautaire met désormais sur la voie d'une " fascisation rampante " (Philippe Burrin); Jacques Doriot, qui réussit à lancer le Cri du peuple. Mais ces mouvements qui auront plus tard pignon sur rue sont encore hésitants. A l'extrême droite, qui domine, on déplore le maintien du pacte germano-soviétique; Déat ne rompra définitivement avec Vichy qu'après le renvoi de Laval le 13 décembre, tandis que Doriot se proclame " l'homme du Maréchal " (qui l'a invité à sa table) et préfère encore jouer la carte de Vichy. L'occupant surveille, ne néglige pas cette carte politique possible, mais n'a pour l'heure strictement aucun besoin d'eux.

Il s'occupe plutôt de la pénétration, efficace, elle, des médias, et d'abord de la presse, avec divers moyens de pression : la censure sur morasses bien sûr, si les consignes (quotidiennes pour les sujets politiques et militaires, et tri-hebdomadaires pour les papiers économiques) sont transgressées; l'attribution de papier; l'utilisation habile des rivalités et des ambitions de ceux qui voulaient écrire à tout prix. Les Allemands firent vite redémarrer les journaux : Bunau-Varilla fils accepta que le Matin sorte dès le 17 juin, atteignant très vite un gros tirage. Après quoi, on essaya de faire paraître _ avec de l'argent allemand _ et sous la direction d'un fasciste suisse, Georges Oltramar, dit Charles Dieudonné, en direction de la classe ouvrière : la France au travail; de même laisse- t-on sortir, le 12 juillet, Au pilori, contrôlé par Jean de Lestandi, entouré d'antisémites frénétiques.

MAIS le plus beau coup fut celui de Paris-Soir, le journal de Prouvost, qui, de son côté, sort une édition en zone sud : les Allemands s'emparent illégalement de l'immeuble parisien grâce à un liftier, Schiesslé, un Alsacien nommé provisoirement directeur général et auquel succédera un autre Alsacien, Eugène Gerber, nazi convaincu, l'homme de confiance de la Propaganda Abteilung. On ne fit pas de ce journal une feuille outrageusement engagée _ l'occupant souhaitait " avoir à sa disposition un journal pouvant assurer la tranquillité d'esprit de la population en zone occupée " _ mais discrètement orientée. Son million d'exemplaires et les bénéfices tirés des autres publications du groupe (Notre cœur ou Pour elle) financent un compte particulier qui servit à contrôler une bonne part de la presse parisienne. En outre, les Allemands persuadèrent une partie de la famille Dupuy de transférer le Petit Parisien en zone nord. C'est pourquoi le semi-échec des Nouveaux Temps, dirigé par Luchaire, un mondain mangeant à tous les râteliers, ne lui importait guère.

Après la presse, la radio. Les cinq stations parisiennes furent regroupées en un seul poste : Radio-Paris, dirigé par un Allemand, Bofinger (l'ancien directeur de Radio-Stuttgart). On commença par de bonnes variétés, avant d'orienter de plus en plus nettement les cinq bulletins d'information.

Pour l'édition arriva d'abord d'Allemagne une " liste Bernhard " de cent quarante-trois titres proscrits. La Propaganda Abteilung lui substitua à la fin septembre la " liste Otto " (un nom de code) : " Ouvrages retirés de la vente par les éditeurs ou interdits par les autorités allemandes ", qui avait l'avantage d'être élaborée avec l'aide du Syndicat des éditeurs français et des maisons d'édition, qui préférèrent épurer elles-mêmes leur fonds. Elle comportait mille soixante titres : à côté d'Adolf Hitler, dont la prose sans doute trop explicite était interdite, figuraient des essayistes mettant en garde contre l'Allemagne (Vermeil, Banville, le R.P. Chaillet, Rauschning), des auteurs juifs, évidemment, ou des opposants (Heine, Thomas Mann, Stefan Zweig, Freud, Benda, Blum) et des marxistes (de Marx à Trotski en passant par Aragon). Des expéditions (avec _ dit le rapport allemand _ la " collaboration prévenante et loyale " de policiers français) saisirent dans les librairies 713382 livres; et les livres remis par les éditeurs avaient fourni, en février 1941, 83 millions de tonnes de papier.

Pour les nouveaux ouvrages fut signée le 28 septembre une " convention de censure " entre l'occupant et le Syndicat des éditeurs, appliquée généralement à la lettre par des éditeurs qui, en majorité, quoi qu'ils en aient dit plus tard, voulaient avant tout publier. Et les menaces d'aryanisation causèrent moins d'émoi dans la profession que la mise sous scellés pendant quelques semaines de Gallimard, une des rares " bavures " de l'occupant.

La Propaganda Abteilung avait obtenu, aussi bien dans la presse que dans l'édition, que chacun se consacre comme d'habitude à son nombril, c'est-à-dire son besoin de publier, plutôt qu'à l'occupant. On peut penser que ces enjeux dépassaient le Parisien moyen, pris avant tout dans les soucis de la vie quotidienne, mais pour s'en évader il lui faudra lire de plus en plus d'ouvrages et voir de plus en plus de films. >>

JEAN PIERRE AZEMA

 

 

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