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1999-2017

 

UN PEDIGREE

Patrick Modiano

Gallimard, 2005

 

Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation. J'écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu'il était mentionné, à l'époque, sur les cartes d'identité. Les périodes de haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier.
Ma mère est née en 1918 à Anvers. Elle a passé son enfance dans un faubourg de cette ville, entre Kiel et Hoboken. Son père était ouvrier puis aide-géomètre. Son grand-père maternel, Louis Bogaerts, docker. Il avait posé pour la statue du docker, faite par Constantin Meunier et que l'on voit devant l'hôtel de ville d'Anvers. J'ai gardé son loonboek de l'année 1913, où il notait tous les navires qu'il déchargeait : le Michigan, l'Élisabethville, le Santa Anna... Il est mort au travail, vers soixante-cinq ans, en faisant une chute.
Adolescente, ma mère est inscrite aux Faucons Rouges. Elle travaille à la Compagnie du gaz. Le soir, elle suit des cours d'art dramatique. En 1938, elle est recrutée par le cinéaste et producteur Jan Vanderheyden pour tourner dans ses « comédies » flamandes. Quatre films de 1938 à 1941. Elle a été girl dans des revues de music-hall à Anvers et à Bruxelles, et parmi les danseuses et les artistes, il y avait beaucoup de réfugiés qui venaient d'Allemagne. À Anvers, elle partage une petite maison sur Horenstraat avec deux amis : un danseur, Joppie Van Allen, et Leon Lemmens, plus ou moins secrétaire et rabatteur d'un riche homosexuel, le baron Jean L., et qui sera tué dans un bombardement à Ostende, en mai 1940. Elle a pour meilleur ami un jeune décorateur, Lon Landau, qu'elle retrouvera à Bruxelles en 1942 portant l'étoile jaune.
Je tente, à défaut d'autres repères, de suivre l'ordre chronologique. En 1940, après l'occupation de la Belgique, elle vit à Bruxelles. Elle est fiancée avec un nommé Georges Niels qui dirige à vingt ans un hôtel, le Canterbury. Le restaurant de cet hôtel est en partie réquisitionné par les officiers de la Propaganda-Staffel. Ma mère habite le Canterbury et y rencontre des gens divers. Je ne sais rien de tous ces gens. Elle travaille à la radio dans les émissions flamandes. Elle est engagée au théâtre de Gand. Elle participe, en juin 1941, à une tournée dans les ports de l'Atlantique et de la Manche pour jouer devant les travailleurs flamands de l'organisation Todt et, plus au nord, à Hazebrouck, devant les aviateurs allemands.
C'était une jolie fille au cœur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow mais elle ne s'occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s'était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu'il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui.
Les parents de Georges Niels, de riches hôteliers bruxellois, ne veulent pas qu'elle épouse leur fils. Elle décide de quitter la Belgique. Les Allemands ont l'intention de l'expédier dans une école de cinéma à Berlin mais un jeune officier de la Propaganda-Staffel qu'elle a connu à l'hôtel Canterbury la tire de ce mauvais pas en l'envoyant à Paris, à la maison de production Continental, dirigée par Alfred Greven.
Elle arrive à Paris en juin 1942. Greven lui fait passer un bout d'essai aux studios de Billancourt mais ce n'est pas concluant. Elle travaille au service du « doublage » à la Continental, écrivant les sous-titres néerlandais pour les films français produits par cette compagnie. Elle est l'amie d'Aurel Bischoff, l'un des adjoints de Greven.
À Paris, elle habite une chambre, 15 quai de Conti, dans l'appartement que louent un antiquaire de Bruxelles et son ami Jean de B. que j'imagine adolescent, avec une mère et des sœurs dans un château au fond du Poitou, écrivant en secret des lettres ferventes à Cocteau. Par l'entremise de Jean de B., ma mère rencontre un jeune Allemand, Klaus Valentiner, planqué dans un service administratif. Il habite un atelier du quai Voltaire et lit, à ses heures de loisir, les derniers romans d'Evelyn Waugh. Il sera envoyé sur le front russe où il mourra.
D'autres visiteurs de l'appartement du quai de Conti : un jeune Russe, Georges d'Ismaïloff, qui était tuberculeux mais sortait toujours sans manteau dans les hivers glacés de l'Occupation. Un Grec, Christos Bellos. Il avait manqué le dernier paquebot en partance pour l'Amérique où il devait rejoindre un ami. Une fille du même âge, Geneviève Vaudoyer. D'eux, il ne reste que les noms. La première famille française et bourgeoise chez laquelle ma mère sera invitée : la famille de Geneviève Vaudoyer et de son père Jean-Louis Vaudoyer. Geneviève Vaudoyer présente à ma mère Arletty qui habite quai de Conti dans la maison voisine du 15. Arletty prend ma mère sous sa protection.
Que l'on me pardonne tous ces noms et d'autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m'efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s'efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d'état civil ou un questionnaire administratif.

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EXTRAITS


[…] Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m’efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s’efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d’état civil ou un questionnaire administratif.
Mon père est né en 1912 à Paris, square Pétrelle, à la lisière du 9e et du 10e arrondissement. Son père à lui était originaire de Salonique et appartenait à une famille juive de Toscane établie dans l’Empire ottoman. […]
La débâcle de juin 1940 le surprend dans la caserne d’Angoulême. Il n’est pas entraîné avec la masse des prisonniers, les Allemands n’arrivant à Angoulême qu’après la signature de l’armistice. Il se réfugie aux Sables-d’Olonne, où il reste jusqu’en septembre. Il y retrouve son ami Henri Lagroua et deux amies à eux, une certaine Suzanne et Gysèle Hollerich, qui est danseuse au Tabarin.
De retour à Paris, il ne se fait pas recenser comme juif. Il habite avec son frère Ralph, chez l’amie de celui-ci, une Mauricienne qui a un passeport anglais. L’appartement est au 5 rue des Saussaies, à côté de la Gestapo. La Mauricienne est obligée de se présenter chaque semaine au commissariat, à cause de son passeport anglais. Elle sera internée plusieurs mois à Besançon et à Vittel comme «Anglaise». Mon père a une amie, Hela H., une juive allemande qui a été, à Berlin, la fiancée de Billy Wilder. Ils se font rafler un soir de février 1942, dans un restaurant de la rue de Marignan, lors d’un contrôle d’identité, contrôles très fréquents ce mois-là, à cause de l’ordonnance qui vient d’être promulguée et qui interdit aux juifs de se trouver dans la rue et les lieux publics après 8 heures du soir. Mon père et son amie n’ont aucun papier sur eux. Ils sont embarqués dans un panier à salade par des inspecteurs qui les conduisent pour «vérification», rue Greffulhe, devant un certain commissaire Schweblin. Mon père doit décliner son identité. Il est séparé de son amie par des policiers et réussit à s’échapper au moment où on allait le transférer au dépôt, profitant d’une minuterie éteinte. Hela H. sera libérée du dépôt le lendemain, sans doute à la suite d’une intervention d’un ami de mon père. Qui? Je me le suis souvent demandé. Après sa fuite, mon père se cache sous l’escalier d’un immeuble de la rue des Mathurins, en essayant de ne pas attirer l’attention du concierge. Il y passe la nuit à cause du couvre-feu. Le matin, il rentre 5 rue des Saussaies. Puis il se réfugie avec la Mauricienne et son frère Ralph dans un hôtel, l’Alcyon de Breteuil, dont la patronne est la mère d’un de leurs amis. Plus tard, il habite avec Hela H. dans un meublé square Villaret-de-Joyeuse et Aux Marronniers, rue de Chazelles.
[…] A mesure que je dresse cette nomenclature et que je fais l’appel dans une caserne vide, j’ai la tête qui tourne et le souffle de plus en plus court. Drôles de gens. Drôle d’époque entre chien et loup. Et mes parents se rencontrent à cette époque-là parmi ces gens qui leur ressemblent. Deux papillons égarés et inconscients au milieu d’une ville sans regard. Die Stadt ohne Blick. Mais je n’y peux rien, c’est le terreau – ou le fumier – d’où je suis issu. Les bribes que j’ai rassemblées de leur vie, je les tiens pour la plupart de ma mère. Beaucoup de détails lui ont échappé concernant mon père, le monde trouble de la clandestinité et du marché noir où il évoluait par la force des choses. Elle a ignoré presque tout. Et il a emporté ses secrets avec lui. Ils font connaissance, un soir d’octobre 1942, chez Toddie Werner, dite «Mme Sahuque», 28 rue Scheffer, 16e arrondissement. Mon père utilise une carte d’identité au nom de son ami Henri Lagroua. Dans mon enfance, à la porte vitrée du concierge, le nom «Henri Lagroua» était resté depuis l’Occupation sur la liste des locataires du 15 quai de Conti, en face de «quatrième étage». J’avais demandé au concierge qui était cet «Henri Lagroua». Il m’avait répondu: ton père. Cette double identité m’avait frappé. Bien plus tard j’ai su qu’il avait utilisé pendant cette période d’autres noms qui évoquaient son visage dans le souvenir de certaines personnes quelque temps encore après la guerre. Mais les noms finissent par se détacher des pauvres mortels qui les portaient et ils scintillent dans notre imagination comme des étoiles lointaines. Ma mère présente mon père à Jean de B. et à ses amis. Ils lui trouvent un «air bizarre de Sud-Américain» et conseillent gentiment à ma mère de «se méfier». Elle le répète à mon père, qui, en blaguant, lui dit que la prochaine fois il aura l’air encore «plus bizarre» et qu’«il leur fera encore plus peur».
Il n’est pas sud-américain mais, sans existence légale, vit du marché noir. Ma mère venait le chercher dans l’une de ces officines auxquelles on accède par de nombreux ascenseurs le long des arcades du Lido. Il s’y trouvait toujours en compagnie de plusieurs personnes dont j’ignore les noms. Il est surtout en contact avec un «bureau d’achats», 53 avenue Hoche, où opèrent deux frères arméniens qu’il a connus avant la guerre: Alexandre et Ivan S. Il leur livre, parmi d’autres marchandises, des camions entiers de roulements à billes périmés qui proviennent de vieux stocks de la société SKF et resteront, en tas, inutilisables, à rouiller dans les docks de Saint-Ouen.
[…] Je me souviens qu’une seule fois mon père avait évoqué cette période, un soir que nous étions tous les deux aux Champs-Elysées. Il m’avait désigné le bout de la rue de Marignan, là où on l’avait embarqué en février 1942. Et il m’avait parlé d’une seconde arrestation, l’hiver 1943, après avoir été dénoncé par «quelqu’un». Il avait été emmené au dépôt, d’où «quelqu’un» l’avait fait libérer. Ce soir-là, j’avais senti qu’il aurait voulu me confier quelque chose mais les mots ne venaient pas. Il m’avait dit simplement que le panier à salade faisait le tour des commissariats avant de rejoindre le dépôt. A l’un des arrêts était montée une jeune fille qui s’était assise en face de lui et dont j’ai essayé beaucoup plus tard, vainement, de retrouver la trace, sans savoir si c’était le soir de 1942 ou de 1943.
Au printemps 1944, mon père reçoit des coups de téléphone anonymes, quai de Conti. Une voix l’appelle par son véritable nom. Un après-midi, en son absence, deux inspecteurs français sonnent à la porte et demandent «monsieur Modiano». Ma mère leur déclare qu’elle n’est qu’une jeune Belge qui travaille à la Continental, une compagnie allemande. Elle sous-loue une chambre de cet appartement à un certain Henri Lagroua et elle ne peut pas les renseigner. Ils lui disent qu’ils reviendront. Mon père, pour les éviter, déserte le quai de Conti. Je suppose que ce n’était plus les membres de la police des Questions juives de Schweblin mais les hommes de la Section d’Enquête et de Contrôle – comme pour Sacha Gordine. Ou ceux du commissaire Permilleux, de la Préfecture. Par la suite, j’ai voulu mettre des visages sur les noms de ces gens-là, mais ils restaient toujours tapis dans l’ombre, avec leur odeur de cuir pourri.
Mes parents décident de quitter Paris au plus vite. Christos Bellos, le Grec que ma mère a connu chez B., a une amie qui vit dans une propriété près de Chinon. Tous trois se réfugient chez elle. Ma mère emporte ses habits de sports d’hiver, au cas où ils fuiraient encore plus loin. Ils resteront cachés dans cette maison de Touraine jusqu’à la Libération et retourneront à Paris à vélo, dans le flot des troupes américaines. Début septembre 1944, à Paris, mon père ne veut pas rentrer tout de suite quai de Conti, craignant que la police ne lui demande à nouveau des comptes mais cette fois-ci à cause de ses activités de hors-la-loi dans le marché noir. Mes parents habitent un hôtel, au coin de l’avenue de Breteuil et de l’avenue Duquesne, cet Alcyon de Breteuil où mon père était déjà venu se réfugier en 1942. Il envoie ma mère en éclaireur quai de Conti pour connaître la tournure que prennent les choses. Elle est convoquée par la police et subit un long interrogatoire. Elle est étrangère, ils voudraient qu’elle leur dise la raison exacte de son arrivée à Paris en 1942 sous la protection des Allemands. Elle leur explique qu’elle est fiancée à un juif avec qui elle vit depuis deux ans. Les policiers qui l’interrogent étaient sans doute les collègues de ceux qui voulaient arrêter mon père sous son vrai nom quelques mois plus tôt. Ou les mêmes. Ils doivent le rechercher maintenant sous ses noms d’emprunt, sans parvenir à l’identifier.
Ils relâchent ma mère. Le soir, à l’hôtel, sous leurs fenêtres, le long du terre-plein de l’avenue de Breteuil, des femmes se promènent avec les soldats américains et l’une d’elles essaie de faire comprendre à un Américain combien de mois on les a attendus. Elle compte sur ses doigts: «One, two…» Mais l’Américain ne comprend pas et l’imite, en comptant sur ses doigts à lui: «One, two, three, four…» Et cela n’en finit pas. Au bout de quelques semaines, mon père quitte l’Alcyon de Breteuil. De retour quai de Conti, il apprend que sa Ford, qu’il avait cachée dans un garage de Neuilly, a été réquisitionnée par la Milice en juin et que c’est dans cette Ford à la carrosserie trouée de balles et conservée pour les besoins de l’enquête par les policiers que Georges Mandel avait été assassiné.


© www.gallimard.fr 2005

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