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Jean-Claude Lamy

Patrick Modiano sur la piste d'une étoile

(Le Figaro du 10/07/2008)

 

<< En mars 1968, paraît le roman d'un tout jeune homme qui trouve d'emblée un ton en jonglant avec des souvenirs qui ne sont les siens que dans ses rêves douloureux.

À travers les vies imaginaires d'un certain Raphaël Schlemilovitch, Patrick Modiano escamote la réalité pour la transformer en un théâtre d'ombres. Dans Le Figaro Littéraire, Robert Kanters s'emballe : « Il y a là le drame d'un jeune homme cultivé et doué avec toutes les contradictions, tous les mensonges de notre temps et de notre culture dont l'antisémitisme arrogant ou hypocrite n'est qu'une image particulièrement horrible. Je crois que non seulement il faut écouter le cri que pousse La Place de l'Étoile, mais qu'il faudra lire les prochains livres de M. Modiano. »

En exergue du livre, une histoire juive : « Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit : “Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile ?” Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. » Patrick Modiano a fait de ce jeune homme son jumeau de cœur. Un double romanesque qui devient son meilleur ami comme l'a été son frère Rudy, mort dans un accident de voiture à l'âge de dix ans et à qui La Place de l'Étoile est dédiée.

La préface est de Jean Cau, excusez du peu. L'ancien secrétaire de Sartre, Prix Goncourt en 1961 pour La Pitié de Dieu (Gallimard), figure intellectuelle de l'époque, est un ami de Luisa Colpyn, la mère de Modiano. « En vérité, je vous le dis, écrit Cau, un sacré livre et une dure épreuve (…). En vérité, la voix unique d'un écrivain de vingt ans qui ouvre d'une poussée les lourdes portes de la littérature. » Voilà pour le baptême littéraire. Le jeune écrivain bénéficie également du soutien de Raymond Queneau, l'un des caciques de la NRF, chez qui sa mère déjeune régulièrement en compagnie de son fils. Après le repas, l'auteur de Zazie dans le métro lui donne des leçons de mathématiques ! « Raymond Queneau avait la gentillesse de me recevoir le samedi. Souvent, au début de l'après-midi, de Neuilly nous revenions tous deux sur la rive gauche », racontera Modiano dans Un pedigree. Il révèle aussi : « J'avais falsifié ma date de naissance sur mon passeport pour avoir l'âge de la majorité, transformant 1945 en 1943. »


Un manuscrit recueilli par Queneau

Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11, allée Marguerite, « d'un Juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation », selon ses propres termes. C'est une information capitale en ce qui concerne la publication de son premier roman qu'il a écrit dans un vaste et bel appartement du quai Conti. De sa chambre, il voit couler la Seine entre le Louvre et l'île du Vert-Galant. Emballé par le manuscrit, Jean Cau ne pense pas d'abord à Gallimard, sa maison d'édition, mais au Seuil où la collection « Écrire », créée par Jean Cayrol, accueille les talents prometteurs Sollers y publia son premier roman, Une curieuse solitude. C'est ainsi que Claude Durand, successeur de Cayrol pour la collection, reçoit un appel téléphonique de Jean Cau : « J'aimerais vous envoyer le livre du fils d'une amie. »

Aujourd'hui PDG de Fayard, Claude Durand se souvient d'avoir lu très rapidement La Place de l'Étoile. « J'étais enthousiaste. Après avoir obtenu l'accord de Paul Flamand qui dirigeait le Seuil, j'ai fait signer un contrat à Modiano. Quelques jours plus tard, celui-ci est revenu très embêté. “Ma mère, me dit-il, a passé le manuscrit à Queneau qui le veut. Comme je ne suis pas majeur, elle a signé avec Gallimard.” J'étais tellement déçu que je ne lui ai pas demandé son âge. » À l'époque, la majorité est à vingt et un ans. En 1967, lorsque le manuscrit est accepté, Patrick Modiano a presque vingt-deux ans. En toute logique, son livre aurait dû paraître au Seuil. Sa sortie chez Gallimard est reportée en 1968 pour éviter une polémique après la guerre des Six-Jours. Dans le roman, en effet, Israël n'est pas ménagé. Si Gallimard a demandé à Jean Cau une préface, c'est probablement pour désamorcer un possible scandale.


Un chèque et une médaille

« Je pense, dit aujourd'hui Claude Durand, qu'il a préféré la classique couverture NRF à liséré rouge et noir à cette collection “Écrire“ » réservée aux débutants. »

Plus tard, Modiano publiera trois livres au Seuil par amitié pour Jean-Marc Roberts, alors conseiller littéraire et membre du comité éditorial de la maison. « Il avait voulu me rencontrer après la sortie de mon premier roman Samedi, dimanche et fêtes qui reçut le prix Fénéon. Ma mère était comédienne comme la sienne. Elles se sont croisées sur le tournage de Sex Shop, un film de Claude Berri », explique celui qui dirige aujourd'hui les éditions Stock.

En 1968, La Place de l'Étoile obtiendra à son tour le prix Fénéon, puis le prix Roger-Nimier. Bernard Pivot est le premier journaliste à lui écrire son enthousiasme. Dans son Journal, Jacques Brenner note qu'il a déjeuné, en mai 1968, avec Patrick Modiano. Celui-ci n'est pas intéressé par les événements : « Des barricades, cela n'a de sens que si l'on s'y bat avec des balles et non avec des pierres et des matraques. »

En novembre 2002, couronné par le jury du prix Jean-Monnet, dans le cadre du Salon de la littérature européenne de Cognac, Patrick Modiano demande à son éditeur que je le représente. On me remet une médaille et un chèque. Ce soir-là, devant un public qu'il ne veut pas affronter, j'ai pris la place de l'Etoile...>>

 

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