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Victor SEGALEN  Journal des îles, dans SCEMLA, Jean-Jo, Le voyage en Polynésie. Anthologie des voyageurs occidentaux de Cook à Segalen

 

La relativité de la sensation d'exotisme est plus qu'avérée. Ce n'est qu'un recul dans l'espace, un lointain, ou bien, le lointain aboli, une surprise des premiers instants. Maintenant, Voici que je vis très naturellement en des " pays enchanteurs ", que je coudoie incurieusement des mœurs qui se répètent... et que maintenant c'est le retour vers la vieille Europe, qui me semble mirage...

Hier matin, sur le sentier qui contourne très exactement l'île, je pérégrine en carriole américaine attelée d'une bête assez indocile. Le Morne comme pivot. L'incessant récif. La mer calme. Le bruissement des feuilles sèches que les crabes de terre halent péniblement dans leur trou. Voici Faa-Nui, la grande vallée, nom hiératique de Bora Bora même.

Vers le soir sonne le tambour, l'appel consciencieux à la Upa-Upa, mais sans écho. Des couples mornes passent. A grand-peine quatre danseurs, dont la silhouette de belle allure de Terii Farani. La nuit tombe. Le tambour fait rage, mené par un vieil aveugle dont il fait l'unique joie.

Et tout est rythme, en lui. Les épaules vibrent et dessinent très exactement la danse. Il a des crescendos émus. Il incite à la danse. Les couples mornes, indifférents, regardent. On fait cercle, sans conviction. Voici Terii Farani, en tapa blanche, couronnée de grandes fleurs blanches, le nez légèrement busqué, d'une courbe fière, les yeux battant, la bouche fine et belle, et de belle cambrure, qui se décide à donner l'exemple. Les pieds marquent, vivement, de tout petits pas. Les hanches ondulent sous le torse immuablement immobile. Les bras ondulent, se balancent; les mains, parfois, vibrent. Avant qu'elle ne soit ivre, car - nous lui en donnerons tout à l'heure ample possibilité - cette femme est vraiment belle. Puis, enlacée par un tane, sa main sur l'épaule large, l'autre jointe à celle du mâle de même espèce, dans la pose pourtant exacte de notre valse européenne, elle simule nos petites danses menues, nos frêles polkas de porcelaine, et y met ses beaux gestes, ses belles lignes, et toute la " grâce grandiose " de sa race.

Et je songe au profond ridicule de poses d'une Française qui, d'instinct, sans travail, voudrait mimer le moindre pas indigène ! Cette femme est purement belle.

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La relativité de la sensation d'exotisme est plus qu'avérée. Ce n'est qu'un recul dans l'espace, un lointain, ou bien, le lointain aboli, une surprise des premiers instants. Maintenant, Voici que je vis très naturellement en des " pays enchanteurs ", que je coudoie incurieusement des moeurs qui se répètent... et que maintenant c'est le retour vers la vieille Europe, qui me semble mirage...

Hier matin, sur le sentier qui contourne très exactement l'île, je pérégrine en carriole américaine attelée d'une bête assez indocile. Le Morne comme pivot. L'incessant récif. La mer calme. Le bruissement des feuilles sèches que les crabes de terre halent péniblement dans leur trou. Voici Faa-Nui, la grande vallée, nom hiératique de Bora Bora même.

Vers le soir sonne le tambour, l'appel consciencieux à la Upa-Upa, mais sans écho. Des couples mornes passent. A grand-peine quatre danseurs, dont la silhouette de belle allure de Terii Farani. La nuit tombe. Le tambour fait rage, mené par un vieil aveugle dont il fait l'unique joie.

Et tout est rythme, en lui. Les épaules vibrent et dessinent très exactement la danse. Il a des crescendos émus. Il incite à la danse. Les couples mornes, indifférents, regardent. On fait cercle, sans conviction. Voici Terii Farani, en tapa blanche, couronnée de grandes fleurs blanches, le nez légèrement busqué, d'une courbe fière, les yeux battant, la bouche fine et belle, et de belle cambrure, qui se décide à donner l'exemple. Les pieds marquent, vivement, de tout petits pas. Les hanches ondulent sous le torse immuablement immobile. Les bras ondulent, se balancent; les mains, parfois, vibrent. Avant qu'elle ne soit ivre, car - nous lui en donnerons tout à l'heure ample possibilité - cette femme est vraiment belle. Puis, enlacée par un tane, sa main sur l'épaule large, l'autre jointe à celle du mâle de même espèce, dans la pose pourtant exacte de notre valse européenne, elle simule nos petites danses menues, nos frêles polkas de porcelaine, et y met ses beaux gestes, ses belles lignes, et toute la " grâce grandiose " de sa race.

Et je songe au profond ridicule de poses d'une Française qui, d'instinct, sans travail, voudrait mimer le moindre pas indigène ! Cette femme est purement belle.

 

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