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1999-2017

 

Paul MORAND

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Extrait de la Préface

« On ne sait plus écrire depuis la fin du XVIII°siècle. » Le contraire ne serait-il pas aussi vrai ?. Dans tous les arts, il semble que le talent soit un rapprochement de l’artiste vers l’objet à exprimer. Tant que l’écart subsiste, la tâche n’est pas achevé. Ce violoniste joue très bien sa phrase de violon, mais vous voyez ses effets, vous y applaudissez, c’est un virtuose. Quand tout cela aura fini par disparaître, que la phrase de violon ne fera plus qu’un avec l’artiste entièrement fondu en elle, le miracle se sera produit. Dans les autres siècles, il semble qu’il y ait toujours eu une certaine distance entre l’objet et les plus hauts esprits qui discourent sur lui. Mais chez Flaubert, par exemple, l’intelligence, qui n’était peut-être pas des plus grandes, cherche à se faire trépidation d’un bateau à vapeur, couleur des mousses, îlot ans une baie. Alors arrive un moment où on ne trouve plus l’intelligence (même l’intelligence moyenne de Flaubert), on a devant soi le bateau qui file « rencontrant des trains de bois qui se mettaient à onduler sur le remous des vagues. » Cette ondulation-là, c’est de l’intelligence transformée, qui s’est incorporée à la matière.
Elle arrive aussi à pénétrer les bruyères, les hêtres, le silence et la lumière des sous-bois. Cette transformation de l’énergie où le penseur a disparu et qui traîne devant nous les choses, ne serait-ce pas le premier effort de l’écrivain vers le style ?


CLARISSE

Je vous ai connue, Clarisse, en des jours heureux. Ces jours que comblaient aisément nos soucis menus rappelaient vos vitrines, trop étroites pour contenir les mille bibelots précieux et vains que vous aimez. Nous nous retrouvions chaque nuit dans les maisons les plus éclairées et les plus sonores de la ville, où l’on dansait. Le sommeil me conduisait ensuite fort avant le jour et souvent la sonnerie du téléphone me réveillait :
- Regardez à la fenêtre, disiez-vous, je vous envoie un beau nuage !
J’avais à peine le temps de raccrocher le récepteur (car nos maisons étaient voisines), je courais pieds nus à la fenêtre et voyais s’avancer vers moi, par la route du ciel, la masse grise ou rose que vous m’annonciez, pesante et comme alourdie de toute la bienvenue qu’elle m’apportait.
J’allais vous prendre à la hâte, - car ces après-midi d’hiver sont courts, - pour marchander une soie, une inutilité de plus, chez tel antiquaire d’Ebury Street où nous arrivions tard, alors que dans l’atelier déjà plein d’ombre une dernière lueur s’attardait encore aux ors des laques, aux aciers des armes et aux dents fausses de l’antiquaire qui vous amusait…
C’était là des jours heureux.
Quand je m’abîme dans leur souvenir, deux visions surgissent.

C’est la nuit ; une nuit claire, isolée dans un printemps pluvieux dont elle continue d’exhaler l’humidité chaude et bleue. Les fenêtres sont ouvertes ; nous, accoudés au bacon. Vous vous penchez pour sentir l’odeur d’herbe fraîchement coupée qui monte de Kensington et se mêle au parfum animal de la danse ; le vert acide de votre manteau Longhi pèse sur l’orangé vif d’un pont japonais en dos d’âne ; les masques serrent contre le parapet une femme aux seins nus qui rit en jetant du pain aux carpes. Comme la beauté vénitienne sertit d’ombre votre visage ne laissant voir qu’une bouche curieuse, d’un rouge chimique, la nuit ceint toute cette fête d’une ombre veloutée, grasse, sans clartés autres que le Chariot aux roues renversées qui choit verticalement sur nous, en une immobile chute.

Maintenant c’est le jour, à la campagne. Le tennis semble avoir été taillé dans le sommet tronqué de cette colline d’où le comté, comme un parc inutile et fastueux, descend jusqu’à la mer en molles ondulations. Un jeune homme vêtu de toile blanche accompagne d’un geste allongé la balle qu’il lance et qu’attend son adversaire, ramassant autour de soi ses gestes et son ombre. Sur un tertre de gazon bleu des jeunes femmes à chandails cerise, jaune, vert, cerise s’assemblent autour du thé, servi sur une table en rotin. Et le centre de toute clarté, de cette joie lustrée, l’essieu lumineux du cercle des femmes qu’encadre celui, plus vaste, de la campagne et du ciel, c’est la théière d’argent qui chante comme les guêpes sur la tarte : les reflets de son couvercle renvoient l’image convexe du ciel, l’ombre des arbres ; son corps côtelé, les lignes amenuisées des figures et, en stries étroites, les chandails, cerise, jaune, vert, cerise.

 

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