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1999-2017

 

Paul MORAND  

New York

 

 

New York est édifié en cent styles : Washington Square, c'est du style Louis-Philippe, la Cinquième Avenue, c'est la plaine Monceau, la Huitième Avenue, c'est l'avenue Jean-Jaurès et le bas Broadway, c'est du Nabuchodonosor. Bâti par des gens qui prévoient l'an 2000, et trente-six millions d'habitants. Les projets d'aérodrome et de port d'hydravions pour New Jersey en font foi. Il se pourrait d'ailleurs que New York fût tout d'un coup abandonné, au profit de Chicago, le jour où les paquebots auront accès aux Grands Lacs.

En attendant, vingt maisons nouvelles s'y élèvent chaque jour. Elles sont habitées avant d'être terminées. Constructions abstraites, réfléchies, ne laissant rien au hasard, à l'inconfort, à la misère. Ce n'est plus seulement les cent mille lampes d'un gratte-ciel que le maire de la cité allumera soudain, lors d'une inauguration, mais toute sa ville d'un coup, comme un homme qui se réveille allume sa bougie.

Si la planète se refroidit, cette ville aura tout de même été le moment le plus chaud de l'homme. D'ailleurs elle ne s'éteint jamais. Les appartements restent illuminés toute la nuit. La machine à glace, le chauffage central ronronnent sans arrêt pendant le sommeil, l'obscurité du ciel elle-même cède et tous les nuages s'éclairent ; c'est là cet excessif usage de toutes choses que l'Européen avare nomme gaspillage. Cyclone des ventilateurs, cascades d'eau glacée. Les vieilles autos sont abandonnées dans les rues et la municipalité les jette à la mer. La ville dépense tout, vit à crédit, laisse perdre la moitié de sa nourriture, spécule, se ruine, refait sa vie, et rit. Un mot célèbre dit : " Les Juifs possèdent New York, les Irlandais l'administrent et les nègres en jouissent. "

Lumière, mouvement ! plus une ombre ; pas un arbre, pas un espace perdu, rien de ce que la nature y avait mis n'est resté en place. Le matin, arraché au sommeil par le grondement de Manhattan, je sais que je peux avoir tous les plaisirs, sauf celui d'être réveillé comme à Paris, au Champ-de-Mars, par un merle.

New York est ce que seront demain toutes les villes, géométrique. Simplification des lignes, des idées, des sentiments, règne du direct. Cité à deux dimensions, a dit Einstein.


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Paul MORAND  New York.

New York est une ville mangeuse de viande ; les savants nous ont dit que manger de la viande équivaut presque à boire de l'alcool ; le New-yorkais est carnivore ; il boit beaucoup, car il lui faut se soutenir et résister le plus possible.

La ville engloutit huit millions d'oeufs par jour ! Elle a une horreur biblique pour ce qui est impur ; aussi ses restaurants ont-ils l'air de cliniques ; le moindre sandwich, le moindre morceau de sucre est vendu dans des sacs hermétiquement clos, les verres en papier sont jetés dès que l'on y a bu. On se souvient des scandales de Chicago et de ses conserves avariées, du succès qui accueillit la Jungle d'Upton Sinclair ; ce temps n'est plus depuis les lois draconiennes de Roosevelt sur l'introduction des produits chimiques dans la nourriture (Pure food bills). Dans les marchés, tous les produits sont étiquetés, classés, définis ; dans les halles circule une armée d'inspecteurs de viandes et de surveillants spécialistes des légumes, des fruits et surtout du lait ; le lait est contrôlé continuellement (il y a trois classes de lait) et tous ceux qui le manipulent doivent avoir passé un examen médical. L'on compte que la moitié de l'arrivage quotidien aux marchés est détruit. " Des restes de New York on ferait vivre l'Asie ", me dit Claudel.

On mange peu et tout le temps. Il n'y a pas d'heure ni de lieu de repas ; tantôt on déjeune dans les sous-sols et tantôt on dîne sur les toits ; parfois aussi en surface.

Nous avons vu que les restaurants les plus réputés de la Ville Basse sont d'anciennes tavernes coloniales ou coffes-houses. Dans la Ville Moyenne, il faut mettre au premier rang le vieux Cavanagh's, le Brevoort et le Lafayette. L'Algonquin est le rendez-vous des écrivains et des acteurs ; Georges, le maître d'hôtel, son cordon de velours turquoise à la main, sait barrer l'accès du sanctuaire à tout ce qui n'est pas célèbre dans Manhattan. Au haut de la Ville Moyenne se trouvent les meilleurs restaurants de luxe : le Ritz, le Biltmore, Pierre, le Plaza, Marguery, Voisin, Sherry, Saint-Régis, Ritz Tower où les Américains trouvent ce qu'ils vont chercher l'été, à Paris et ce dont ils sont particulièrement friands : les crêpes Suzette, les pêches flambées, les moules marinière, les escargots et les rognons à la fine.

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Ponts de Brooklyn, de Manhattan, de Williamsburg et de Queensboro... Il est difficile de parler du pont de Brooklyn, le plus ancien de ceux de Manhattan, sans succomber à un accès de lyrisme. J'aime à y accéder à pied, à la tombée de la nuit, après en avoir suivi les butées, le long de Lower Madison Street, en bas de ces culées immenses, de ces maçonneries aveugles pareilles aux aqueducs de la campagne romaine.

Cette arche unique emporte sur son dos, dans son filet de fer, quatre chaussées, deux pour les autos et deux pour les camions. Ces rues aériennes sont séparées par une double voie ferrée, où circulent les trains et les tramways. Par-dessus le tout s'élance, en plein ciel, me large route pour les piétons.

Brooklyn Bridge a aussi sa beauté intérieure : c'est son rythme de trémolo, c'est sa flexibilité dans la force ; tout le trafic le New York y passe, le matin ou le soir, et le fait vibrer comme une lyre. Un pont n'est qu'un cadre vide. Certains gâtent les paysages, les bouchent, les scalpent ; d'autres, comme celui-ci, les rend à eux-mêmes ; il commande la perspective et fixe d'une touche profonde et noire la brume indécise des lointains noyés dans l'ombre, entre ses filets d'acier.

Il faut plusieurs mois pour comprendre la grandeur délayée d'humidité de Londres ; il faut plusieurs semaines pour subir le charme sec de Paris, mais faites-vous mener au centre de Brooklyn Bridge, au crépuscule, et en quinze secondes vous aurez compris New York. D'abord on ne voit rien, on est perdu dans un entrecroisement de charpentes, de triangles, de câbles dilatés par le soleil de l'après-midi. Huysmans, dans son célèbre article sur l'esthétique du fer, si méprisant pour l'art nouveau, n'aurait pu, ici comme devant la tour Eiffel, que " lever les épaules devant cette gloire du fil de fer et de la plaque, devant cette apothéose de la pile de viaduc, du tablier de pont ".

Aimons, au contraire, cette immense charnière qui unit deux rives. Sous nos pieds, c'est le vide, la rivière qui, à quarante mètres plus bas, se laisse refouler par la mer. Au fond, la Liberté dans un brouillard pareil à un plumage des tropiques, de son bras dressé, appelle au secours.

 

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