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1999-2017

 

L'heure de la sensation vraie

Peter Handke

(premières pages)

 

Qui a déjà rêvé être devenu un meurtrier et ne continuer sa vie habituelle que pour la forme? En ce temps qui dure encore, Gregor Keuschnig vivait depuis quelques mois comme attache de presse de l'ambassade d'Autriche à Paris. Il habitait avec sa femme et sa fille de quatre ans, Agnès, un appartement obscur du XVIe arrondissement. L'immeuble, une maison bourgeoise du début du siècle avec un balcon de pierre au second étage et un autre en fonte
au cinquième, donnait comme d'autres bâtiments semblables sur un boulevard calme, un peu en pente, qui aboutissait à la porte d'Auteuil. Pendant la journée, toutes les cinq minutes, les verres et les assiettes s'entrechoquaient dans le buffet de la salle à manger, quand dans la tranchée à côte du boulevard, un train passait qui emmenait les voyageurs de la périphérie vers Saint-Lazare au centre de la ville. Là, par exemple, ils pouvaient changer de train pour le Nord-Ouest, l'océan atlantique, Deauville ou Le Havre. (Certains des habitants déjà ages de ce quartier, ou cent ans plus tôt il y avait encore des vignobles, allaient comme cela, les fins de semaine, avec leurs chiens, au bord de la mer.) Mais la nuit, quand après neuf heures du soir il ne passait plus de trains, le silence était si profond sur le boulevard, qu'on pouvait, de temps à autre, entendre les feuilles des platanes devant les fenêtres bruisser dans le vent léger qui soufflait souvent ici. Par une telle nuit de juillet Gregor Keuschnig eut un long rêve qui commença ainsi: il avait tue quelqu'un.

D'un seul coup, il ne fit plus partie de rien. Il tenta de changer comme un demandeur d'emploi qui veut « changer de situation»; pourtant, pour ne pas être découvert, il lui fallait continuer à vivre exactement comme auparavant et surtout rester comme il était. Se mettre à table avec les autres c'était déjà faire semblant. Et s'il parlait tant, tout à coup, de lui, de sa vie de « jadis », il ne le faisait que pour détourner l'attention. Quelle honte je réserve à mes parents, pensa-t-il, pendant que la victime, une vieille femme, reposait sommairement ensevelie dans une caisse en bois: un meurtrier dans la famille! Mais ce qui l'oppressait le plus, c'était d'être devenu quelqu'un d'autre et d'être oblige de continuer à faire comme s'il prenait encore part. Le rêve se termina sur un passant qui ouvrait la caisse en bois aboutie entre-temps devant sa maison.

Quand jadis Keuschnig n'y tenait plus il s'étendait à l'écart et s'endormait. Cette nuit-là ce fut l'inverse: le rêve fut à ce point insupportable qu'il se réveilla. Mais être réveillé était tout aussi insupportable que dormir - simplement plus ridicule, plus ennuyeux, comme s'il avait commence de subir son interminable revenir. Il croisa les mains derrière sa tête, mais cette habitude qu'il avait, n'arrangea rien. Calme plat devant la fenêtre de sa chambre; et quand après un long moment une branche se balançait sur l'arbre toujours vert de la cour, il lui semblait que ce n'était pas un coup de vent qui la remuait mais la tension intérieure accumulée dans la branche elle même. Keuschnig se rappela qu'au-dessus de son logement, il y avait encore six autres étages, l'un au dessus de l'autre, remplis, vraisemblablement, de meubles lourds, d'armoires de teinte sombre. Il ne retira pas ses mains de dessous sa tête, se contenta, comme pour se protéger, de gonfler ses joues. Il essaya de s'imaginer comment cela allait continuer. Parce que tout était à ce point périmé, il ne pouvait rien non plus s'imaginer. Il s'enroula dans sa couverture et tenta de se rendormir. Mais se rendormir comme autrefois n’était plus possible. Il se leva insensible lorsque au premier train, vers six heures, le verre d’ eau sur la table de nuit se mit enfin à tinter.

L'appartement de Keuschnig était vaste et ramifie. On pouvait y emprunter des chemins différents et s'y rencontrer tout à coup. Le très long couloir semblait se terminer par un mur - mais après un coude il continuait encore jusqu'à la chambre du fond et on se demandait si on était encore dans le même appartement; sa femme y apprenait parfois le français pour son cours dans une école d'enseignement audiovisuel et elle y restait dormir quand de fatigue, comme elle le disait, le chemin le long du couloir, par tous ces détours, lui semblait trop inquiétant. L'appartement s'emboîtait de telle façon que bien souvent on criait « ou es-tu? » à l'enfant bien que celle-ci ne pût s'y perdre. On pouvait pénétrer dans la chambre de l'enfant par trois côtés à la fois: par le couloir, par la pièce du fond que sa femme nommait « le cabinet de travail» et par « la chambre à coucher des parents » qu'on n'appelait ainsi qu'en présence de visiteurs.
Devant, il y avait encore la salle à manger, la cuisine ainsi que l'entrée de service - mais de domestiques ils n'en avaient pas - et les W.-C. exprès pour ces derniers (le verrou curieusement Il l'extérieur de la porte). Tout à fait sur le devant, sur la rue; les « salons» que sa femme appelait « livings» alors que dans le contrat de location, l'un des salons figurait sous le nom de « bibliothèque » à cause d'une niche dans le mur. La petite pièce qui menait directement dans la rue s'appelait «antichambre» dans le contrat. L'appartement coûtait trois mille francs par mois; une Française assez âgée qui avait jadis eu des propriétés en Indochine vivait de cela. Le ministère autrichien des Affaires étrangères subvenait à peu près aux deux tiers du loyer.

Keuschnig regarda sa femme dormir par la porte entrouverte de la chambre du fond. Il voulait qu'en se réveillant, elle lui demande aussitôt ce qu'il pensait, à quoi il répondrait : «Je suis en train de me demander comment t'exclure de ma vie. » Tout à coup, il désira ne plus jamais la voir ni entendre parler d'elle. La faire emporter! Elle avait les yeux fermés, des paupières plissées qui déjà se tendaient de temps à autre. A cela il voyait qu'elle se réveillait peu à peu. Par moments son ventre gargouillait; le pépiement de deux oiseaux devant la fenêtre, la réponse toujours quelques tons plus haut. Au milieu du bruit de la ville qui toute la nuit n'avait été qu'une rumeur on distinguait maintenant les bruits isolés: la circulation était déjà assez dense pour qu'on entende klaxonner ici et donner un coup de frein plus loin. Sa femme avait encore les écouteurs autour de la tête et sur la platine le disque du cours de langue tournait encore.
Il l'éteignit et elle ouvrit les yeux. Les yeux ouverts elle paraissait plus jeune. Elle se nommait Stéphanie et hier au moins il avait parfois été ému par elle. Pourquoi ne risquait-elle rien? « Tu es déjà habillé », dit-elle et elle retira les écouteurs. A cet instant, il lui sembla pouvoir s'agenouiller et tout, tout dire. Ou commencer? Il lui était déjà arrivé d'appuyer le pouce sur sa gorge, non pour la menacer, mais comme un attouchement parmi beaucoup d'autres. Je ne pourrais avoir de sentiments pour elle que si elle était morte pensa-t-il. Il était reste debout, la tête de profil comme sur une photo d'identité judiciaire
et il ne fit que dire, comme s'il répétait une" chose souvent dite: « Tu n'es rien pour moi. Tu crois que je vais rester avec toi peut-être ! Je ne veux plus te connaître! - Ça rime », fit-elle. Oui, il avait remarqué trop tard que les deux dernières phrases rimaient - aussi ne pouvait-on plus les prendre au sérieux.
Déjà, elle interrogeait, les yeux fermes: « Quel temps fait-il aujourd'hui?» et il répondit sans regarder dehors: « De très hauts nuages. » Elle sourit et déjà elle était rendormie. Je m'en vais les mains vides, pensa-t-il. L'aventure! Tout ce qu'il faisait lui parut ce matin-là de l'aventure.

 

Liens brisés

 © Gallimard, 1977