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© LittératureS & CompagnieS
1999-2017

 

Jacques DUPIN

 

1



          “Il n’y a que toi”, hurle le vent, “pas encore”, hurle le vent . et je me relève, gris, et cassé... 


          il souffle . il traverse les grains de cet épi violent, proche de l’aube — épi réfractaire, poing glacé contre 
 l’espace, contre les forces de dispersion qui le hantent, l’exaspèrent —


          et postulent le coup de folie de la tête contre les murs, et la dispersion des signes, et le décrochement du 
corps...


          un corps obscur, une double silhouette encordée qui s’efforce, qui s’amincit contre la terre grise, un 
corps cassé par le vent de l’extrême déperdition...



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          un corps obscur, il retourne ferrer le gouffre — chaque page étant désormais plus claire, claire et sourde, 
que le mot et le fruit dans la dissonance qui les révèle…


          il transpire, il ruisselle un théâtre d’eau — comme en terre promise, retirée, perdue — le désir déchiré 
de la terre qui se dresse et le comble, la lettre grise imprimée dans l’ocre enflammée de la boue...


          il commence de broncher dans la tempête solaire, de ce côté-ci, secoué, ou rétif, de son récit dilacéré...



                                                                      3



          la douleur fraîchement démurée, la levée d’un barrage de mots futurs — comme serait le point de l’aube 
si le corps était premier venu,


          première douceur décrochée dans la lumière, avancée de toute figure, par l’oubli qui grésille à 
l’extrémité de la faille . et ruisselle sur les fragments . excédant l’image . écrivant les lointains . acérant le trait qui 
traverse la bouche — les saccades de la bouche...


          une ébriété ascendante, la frayeur de la langue irritée, dans le tremblement et la précipitation de la 
course, pur-sang contre le vide qui cisaille ses jarrets...



                                                                      4



               ou plénitude, inaction,


                                                       blocs restreints, lacunaires, où la fugue, où le souffle enchâssent la 
lettre et le trait


          écrire étant ici, en ce point, dans ce tourbillon de l’approche de l’aube, l’ultime façon d’entrer dans le 
désastre ouvert et d’en ressurgir intact — sans visage et sans nom


          il n’y aurait que souffle, suspens… une fuite parmi les branches, une chevauchée printanière, la 
montagne amplifiant la divagation...



                                                                      5



          le vent se calme... Il n’y a que toi, un amoncellement de pierres musicales, un enchevêtrement de récits
inintelligibles


          qui simplifie le chemin, touche la couleur, éclaircit la voix, dans la chambre où l’heure est nue


          comme un rire dans la nuit, un hennissement proche de l’aube — dont la spirale se morcelle, et se 
divinise, à mesure que sa pénétration s’accomplit


          contre le vent solaire, parmi les éclats de la parole qui se risque...



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          la parole qui se désécrit dans la voix n’est qu’un trouble de la vue qui prend corps,
            sculpté au fil de la langue et de la boue


          dans la chambre où une ambulation rêveuse, et sa réitération rageuse, violette, graffitique, tournent le 
dos à la fenêtre nue...


          pierre lancée dans le jeu du vide — météore dont la trajectoire s’affine par la nuit où toute ligne est arête 
coupante, tout bord une crête déchiquetée...



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          la parole qui se décorpore dans l’écriture, pour un accroissement du souffle, une angoissée modulation 
de l’être, un tressaillement de la peau à l’approche de l’aube...


          elle attise le vide frais . et précipite le cassement de l’échine, et l’allongement des doigts dans la 
traversée du feu...



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          sacrifiant à l’éclat, à l’imminence du silex, la chute d’un cheval, à l’approche de l’aube, déchire la 
couleur, rapproche la couleur de l’angoisse qui la travaille, — frémissement d’érudition enfantine, feuille 
filigranée de mort...


          affres et soubassement du souffle — mobilité de la montagne dans le souffle — et le monde, en bas, 
comme un champ crayonné, balafré, ensanglanté — soufflé par l’estompe et le brouillard de chaleur...


          éclats de silex, une enfance écrite à cru, un froissement de poitrail devant l’aubépinier en fleurs...



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          pas encore . il n’y a que toi
          dans le bloc, la compacité, la fascination,


          quoique rauque et friable, roche et voix,
          interrompues par la montagne
          le nœud d’une parole grise à l’approche
          de l’aube


          et le souffle étant la dernière montagne
          inintelligible
          le bleu de ce qui n’est pas encore
          le non-dit, le non-respiré


          ce qui finit dans la fenêtre
          où l’aube est nue...



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          il n’est de retour que du proche, ou de l’innommé, — ou de lointains fulgurants qui, d’un tracé reptilien, 
se réconcilient avec le retour, et s’abouchent au revif de la langue


          eau avare, cendre bleue, selon l’osier de l’une ou de l’autre, éclaboussure, corbeille, ou non, — plutôt le 
foyer excentré, la vertèbre exclue — gisement de lumière liquide sous la table — eau noire sous la pierre, eau 
restreinte, eau régale, infiniment subrogée à l’écriture du glacier...



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          il n’est de retour que par la chaîne d’un mourir — dont les cimes, les feux, les quintes, l’effondrement, 
les pierres blanches, les étoiles plus intenses aux premières nuits de l’hiver, — jalonnent, en se défalquant de la 
page, le long regard de la démence d’un cheval, et le ruissellement des menstrues de la mort...



Échancré, POL; 1991



 

 

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