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1999-2017

 

Italo CALVINO

Extrait de TEMPS ZERO Seuil 1970, coll. Points
( pages 144 et suivantes ).

 


4.
Toutes mes hypothèses de fuite, je cherche à les imaginer avec Faria comme protagoniste. Non que je tende à m'identifier à lui : Faria est un personnage nécessaire pour la raison que je peux, avec lui, me représenter à l'esprit l'évasion sous un jour objectif, comme je ne le pourrais pas si je la vivais moi-même: je veux dire, si j'y rêvais à la première personne . A Présent, je ne sais plus si celui que j'entends creuser comme une taupe est le Faria véritable ouvrant des brèches dans les murs de la forteresse d'If, ou bien s'il n'est pas l'hypothèse d'un Faria aux prises avec une hypothétique forteresse. Quoi qu'il en soit, cela revient au même: C'est cette forteresse-ci qu'il faut vaincre. C'est comme si, dans les parties entre Faria et la forteresse, je poussais l'impartialité jusqu'à être pour la forteresse contre lui... non, maintenant j'exagère : la partie ne se joue pas seulement dans ma tête, mais entre deux partenaires réels, indépendamment de moi; tout mon effort tend à y assister en prenant mes distances, à me la représenter sans angoisse.


Si je parviens à observer la forteresse e et l'abbé d'un point de vue parfaitement équidistant, je parviendrai à cerner non seulement les fautes particulières que Faria commet de temps à autre, mais encore l'erreur de méthode où il s'enfonce toujours et que quant à moi, par un enregistrement correct de ces choses, je saurai éviter.

Faria procède comme suit: il rencontre une difficulté, il cherche une solution, il essaie sa solution, il bute contre une nouvelle difficulté, il projette une nouvelle solution, et ainsi de suite. Pour lui, une fois éliminés toutes les erreurs possibles et les ùnprévus, l'évasion ne peut pas ne pas réussir: tout tient dans le projet et l'exécution d'une évasion parfaite.

Moi je pars du présupposé contraire: il existe une forteresse parfaite, dont on ne peut s'évader; et il n'y a d'évasion possible que si dans le projet ou la construction même de la forteresse on a commis une erreur ou oublié quelque chose. Tandis que Faria persiste à démonter la forteresse en y cherchant ses points faibles, je persiste à la remonter en conjecturant des obstacles toujours plus insurmontables.

Les images que Faria et moi nous faisons de la forteresse deviennent de plus en plus dissemblables: parti d'une figure simple, Faria la complique à l'extrême afin d'y inclure chacun des détails imprévus qu'il rencontre sur son chemin ; moi, partant du désordre de ces données, je vois en chaque obstacle pris à part l'indice d'un système d'obstacles, je développe chaque segment selon une figure régulière, je mets ensemble ces figures en qualité de faces d'un même solide, polyèdre ou hyper-polyèdre, j'inscris ces polyèdres dans des sphères ou des

hyper-sphères, et ainsi dans la mesure même où je fais le tour de la forteresse je la simplifie, j'en donne une définition sous l'espèce d'un rapport numérique ou encore dans une formule algébrique.

Mais pour penser de cette façon une forteresse j'ai besoin que l'abbé Faria ne cesse pas de se battre avec les éboulements de terre, boulons en acier, écoulements d'égouts, guérites de sentinelles, sauts dans le vide, angles rentrants des murs de fondation, parce que la seule façon de renforcer la forteresse pensée est de la mettre continuellement à l'épreuve de la véritable.


6-


Si dehors il y a le passé, peut-être que le futur se concentre au point le plus intérieur de l'île d'If, c'est à dire que l'issue est tournée vers le dedans. Dans les graffitis dont l'abbé Faria recouvre les murs, alternent deux cartes aux contours très découpés, constellées de flèches et de marques : l'une devrait être le plan d'If, l'autre d'une île de l'archipel toscan où est enfoui un trésor : Monte-Cristo.

C'est précisément afin d'aller chercher ce trésor que l'abbé Faria veut s'évader. Pour réussir, il doit tracer une ligne qui sur la carte d'If le conduise de lm'intérieur vers l'extérieur, et sur la carte de l'île de Monte-Cristo de l'extérieur jusqu'à ce pôint plus intérieur que tout autre point qui est la grotte au trésor. Entre uner île dont on ne peut sortir et une île où l'on ne peut entrer, il doit y avoir une relation : c'est pourquoi dans les hiéroglyphes de Faria les deux cartes se superposent jusqu'à se confondre.

Mais il est difficile à présent de savoir si maintenant Faria creuse pour à la fin plonger dans la mer ou bien pour pénétrer dans la grotte emplie d'or. Dans un cas comme dans l'autre, à bien y regarder, il tend au même point d'arrivée : le lieu de la multiplicité des choses possibles. Parfois moi-même je me représente cette multiplicité comme concentrée en une resplendissante caverne souterraine, parfois je la vois comme une explosion irradiante. Le trésor de Monte-Cristo et la fuite d'If sont deux phases d'un même processus, peut-être successives, peut-être périodiques comme dans une pulsation.

La recherche du centre d'If-Monte-Cristo ne conduit pas à de meilleurs résultats que la progression vers son inaccessible circonférence: en quelque point que je me trouve l'hyper-sphère se dilate tout autour de moi dans toutes les directions; le centre est partout où je suis; aller plus loin, cela signifie descendre en moi-même. Tu creuses, tu creuses, et tu ne fais jamais que suivre à nouveau le même chemin.

7.


Une fois entré en possession du trésor, Faria compte libérer l'Empereur de l'île d'Elbe, lui donner les moyens nécessaires pour qu'il se remette à la tête de son armée... Le plan de la fuite-et-recherche dans l'île d'If-Monte-Cristo n'est donc pas complet si l'on n'y inclut la recherche-et-fuite de Napoléon de l'île où il est confiné. Faria creuse; une fois encore il pénètre dans la cellule d'Edmond Dantès; il voit le prisonnier de dos qui comme d'habitude regarde le ciel par la meurtrière; au bruit du pic le prisonnier se retourne: et c'est Napoléon Bonaparte. Faria et Dantès-Napoléon creusent ensemble une galerie dans la forteresse. La carte d'If-Monte-Cristo-Elbe est dessinée de telle sorte qu'en la faisant pivoter de tant de degrés, on obtient la carte de Sainte-Hélène : la fuite devient un exil sans retour.

Les raisons obscures pour lesquelles aussi bien Faria qu'Edmond Dantès se sont trouvés emprisonnés ont, Par des chemins divers, quelque chose à voir avec les hauts et les bas de la cause bonapartiste. Cette hypothétique figure géométrique qui a nom If-Monte-Cristo coïncide en tous ses points avec une autre figure qui a nom ElbeSainte-Hélène. Il y a des points du Passé et du futur où l'histoire napoléonienne intervient dans notre propre histoire de pauvres forçats, et d'autres point où moi et Faria pourrions ou avons pu influer sur une éventuelle revanche de l'Empereur.

Ces intersections rendent plus compliqué encore le calcul des prévisions; il y a des points où la ligne que l'un

ou l'autre de nous suit, bifurque, se ramifie, s'ouvre en éventail; chaque ramification peut rencontrer d'autres ramifications, parties quant à elles d'autres lignes. Faria passe sur un tracé anguleux en creusant; et à quelques secondes près, il rate les fourgons et les canons de l'Armée impériale dans sa reconquête de la France.

Nous avançons dans le noir; seul un retour sur soi de nos itinéraires nous avertit que quelque chose a changé

dans les itinéraires des autres- Soit Waterloo le point où le parcours de l'armée de Wellington pourrit croiser le

parcours de Napoléon; si les deux lignes se rencontrent, les segments se trouvant au-delà de ce point sont éliminés; sur la carte où Faria creuse son tunnel, la projection de l'angle en Waterloo l'oblige à revenir sur ses pas.

8.

Les intersections entre les diverses lignes hypothétiques définissent une série de plans qui se disposent comme les pages d'un manuscrit sur le secrétaire d'un romancier.

Appelons Alexandre Dumas l'écrivain qui doit fournir auplus vite à son éditeur un roman en douze volumes intitulé LeComte de Monte-Cristo. Son travail se fait de la façon suivante: deux nègres (Auguste Maquet et P.A. Fiorentino) développent, l'une après l'autre, les diverses alternatives qui se posent à chaque moment, et ils fournissent à Dumas la trame de toutes les variantes possibles d'un hyper-roman démesuré. Dumas choisit, écarte, retaille, recolle, mélange; si une solution a sa préférence pour des raisons solides mais exclut un épisode qu'il lui serait commode d'insérer, il s'efforce de mettre ensemble des morceaux de différentes provenances, il les rassemble par un lien approximatif, il s'ingénie à établir une continuité apparente entre des segments de futur qui divergent. Le résultat final sera le roman Le Comte de Monte-Cristo à envoyer à l'imprimeur.

Les diagrammes que moi-même et Faria traçons sur les murs de la prison s'apparentent à ceux que Dumas griffonne, pour fixer l'ordre des variantes a priori retenues. Un paquet de feuillets peut dès à présent être imprimé: il contient le Marseille de ma jeunesse; parcourant les lignes d'écriture serrée, je peux me prélasser sur les quais du port, remonter la Canebière dans le soleil du matin, aller jusqu'au village des Catalans perché sur la colline, revoir Mercédès... Un autre paquet de feuillets attend les ultimes retouches: Dumas en est encore à mettre au point les chapitres sur l'emprisonnement au château d'If; Faria et moi-même nous débattons là-dedans, tout barbouillés d'encre, parmi les corrections emmêlées... Sur les étagères du secrétaire s'entassent les propositions pour la suite de l'histoire, que les deux nègres méthodiquement compilent. Dans l'une, Dantès s'enfuit de sa prison, trouve le trésor de Faria, se transforme en comte de Monte-Cristo au sombre visage impénétrable, consacre son implacable volonté et ses richesses infinies à sa vengeance; et le machiavélique Villefort, l'avide Danglars, le louche Caderousse paient pour leurs scélératesses; de la même façon tout à fait qu'entre ces murs je l'avais prévu dans mes élans rageurs d'imagination, dans mes obsessions de revanche.

A côté de ça, d'autres ébauches du futur se trouvent sur la table. Faria ouvre une brèche dans le mur, pénètre dans le bureau d'Alexandre Dumas, jette un coup d'oeil impartial et dépourvu de passion sur toute l'étendue des passés, présents et futurs - comme moi-même je ne pourrais le faire, moi qui avec attendrissement tenterais de me reconnaître dans le jeune Dantès, avec commisération dans le Dantès forçat, avec la folie des grandeurs dans le comte de Monte-Cristo quand il fait sa solennelle entrée dans les salons les plus fermés de Paris; moi qui avec effarement retrouverais à la place de tous ceux-là autant d'étrangers -, il prend ici une feuille, là une autre, comme un singe il remue de longs bras pileux, il cherche le chapitre de l'évasion, la page sans laquelle toutes les suites possibles du roman au-dehors de la forteresse deviennent impossibles. La forteresse concentrique If-Monte-Cristo-secrétaire de Dumas nous contient, nous, prisonniers, et le trésor, et l'hyper-roman Monte-Cristo avec ses variantes et combinaisons de variantes, de l'ordre des milliards de milliards, et cependant en quantité finie. Pour Faria, une page lui tient à coeur, entre toutes, et il ne désespère pas de la trouver; quant à moi ce qui m'intéresse c'est de voir grossir l'accumulation des feuillets mis de côté, des solutions dont il n'y a pas à tenir compte, qui déjà forment toute une série de piles, un mur...

En disposant l'une après l'autre toutes les suites qui permettent d'allonger l'histoire, qu'elles soient probables ou improbables, on obtient la ligne en zig zag du Monte-Cristo de Dumas; tandis qu'en colligeant les circonstances qui empêchent l'histoire de continuer, se dessine la spirale d'un roman en négatif, d'un Monte-Cristo affecté du signe moins. Une spirale peut tourner sur elle-même soit vers le dedans soit vers le dehors: si elle s'enroule à l'intérieur d'elle-même, l'histoire se clôt sans aucun prolongement possible; si elle se déroule selon des spires de plus en plus grandes, elle peut à chaque tour inclure un segment du Monte-Cristo affecté du signe plus pour à la fin coïncider avec le roman que Dumas donnera à l'imprimeur, ou à la limite pour le dépasser quant à la richesse des occasions fructueuses. La différence décisive entre les deux livres - permettant de désigner l'un commevrai l'autre comme faux, même s'ils sont identiques résidera tout entière dans la méthode. Pour projeter un livre - ou une évasion -, la première chose est de savoir exclure.


9.


Ainsi nous continuons à faire nos comptes avec la forteresse, Faria en cherchant les points faibles de la muraille et en y rencontrant de nouvelles résistances, moi-même, en réfléchissant sur ses tentatives malheureuses afin de conjecturer de nouveaux tracés de murailles à ajouter au plan de ma forteresse-conjoncture.

Si par la pensée je réussis à construire une forteresse d'où il est impossible de fuir, cette forteresse pensée sera ou bien semblable à la véritable - et en ce cas il est sûr que je ne m'enfuierai jamais d'ici; mais du moins aurai-je trouvé la tranquillité de qui se trouve où il est parce qu'il ne peut être ailleurs -, ou bien ce sera une forteresse d'où la fuite sera plus impossible encore que d'ici - et alors ce sera le signe qu'ici une chance de fuir existe: il suffira de déterminer le point où la forteresse pensée ne coïncide pas avec la véritable, pour la trouver.


 

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