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1999-2017

 

EMMANUEL BOVE

JOURNAL EN ENFER

 

 


7 octobre

Madeleine aime à paraÎtre ignorer l'éloge que l'on a pu faire d'elle. Lui répète-t-on qu'une de ses amies la trouve belle, qu'elle simule la surprise. Madeleine semble ne pouvoir croire que c'est vrai, alors que, la veille, ces paroles lui ont déjà été rapportées. Elle ne craint pas que l'interlocuteur soupçonne qu'elle feint l'ignorance. Comme si elle était absolument sincère, elle va jusqu'à demander des précisions. C'est ce qui est arrivé aujourd'hui. Dans la soirée, nous avons reçu la visite de Jacques Imbault. Au cours de la conversation, il a dit à ma femme qu'il avait vu sa photographie dans un magazine. <de ne savais pas, a-t-il ajouté ironiquement, qu'on vous avait engagée comme modèle.» Jacques Imbault se croit excessivement spirituel, et, pour qu'on s'en rende compte, il parle, entre autres, continuellement d'engagements. Ainsi, il y a quelques jours, je l'ai rencontré aux abords d'un vestiaire de théâtre. J'avais égaré mon numéro et comme il me voyait attendre la fin de la distribution pour rentrer dans mon bien, cela distraitement, un peu comme si j'étais chargé de surveiller la bonne marche du service, il me dit en riant: « Ma parole, la direction vous a engagé comme surveillant! »
Bien que Madeleine m'ait montré hier ce magazine, en pestant contre les photographes, en menaçant même de faire un procès au directeur, non sans trahir d'ailleurs un certain contentement, elle a fait l'étonnée. « Mais dites-moi, Jacques, quel est ce journal? Il faut que je le fasse acheter immédiatement. » Le plus fort est qu'après avoir posé de nombreuses questions à notre ami elle s'est brusquement souvenue de tout. C'est surtout ce recouvrement de mémoire qui m'a paru ridicule. Que l'on joue l'étonnement quand un ami vous dit avoir appris un de vos gestes généreux, c'est encore admissible, mais que, aussitôt après, on se rappelle avoir eu ce geste, c'est intolérable. Le plaisir de planer sur les propos tenus à son sujet étant passé, Madeleine pense qu'après tout il n'est plus nécessaire de continuer. Elle avoue alors, mais sans songer une seconde que son interlocuteur pourra trouver bizarre ce changement. Car s'il est une chose qui semble impossible à ma femme, c'est qu'on puisse deviner ses pensées. Elle peut tout insinuer, jamais il ne lui viendra à l'esprit que l'on découvrira ce qui la conduit. C'est par ce point qu'elle est le contraire de moi. Alors que ma principale préoccupation est de peser mes mots, de peur de laisser paraÎtre un sentiment intéressé, mesquin, ou plein de vanité, Madeleine, elle, se croit tellement cachée qu'elle peut se permettre les plus invraisemblables revirements sans le moindre risque. En se souvenant aujourd'hui, après avoir semblé l'ignorer, que sa photographie avait en effet paru dans un hebdomadaire, il ne lui est pas venu à l'idée que Jacques ait pu croire qu'elle se le rappelait avant. Et ce qui m'est pénible, c'est que, quand j'essaye de la corriger, quand j'essaye de lui montrer en quoi telle manière prête à l'ironie, elle se fâche comme si je ne voyais en elle que des petits côtés. Elle m'accuse d'être jaloux, de croire que le monde est méchant, sans qu'une seconde elle distingue ce qu'il y a de vrai dans mes observations, de profondément amoureux dans le désir que j'ai qu'elle ne soit pas la risée de nos amis. Elle ne comprend pas que je ne cherche qu'à la défendre. Elle croit au contraire que je m'ingénie à découvrir en elle un mal que personne ne remarque.


12 OCTOBRE.

J'avais peur de tout dans mon enfance, ce qui agaçait ma mère dont un des excellents principes était de ne jamais lever la main sur un enfant. Elle ne comprenait pas, ne m'ayant jamais frappé, que je fusse craintif. Cela lui était d'autant plus désagréable que, devant tant de frayeur, on pouvait supposer qu'elle me frappait. « Mais ne sois donc pas si peureux, mon enfant. Tout le monde s'imagine qu'on te martyrise. »Et à force de m'entendre reprocher que j'avais peur, je finissais par redouter d'avoir peur, ce qui me rendait doublement timide et me faisait éclater en sanglots pour un rien, car, au fond de moi-même, sans que je m'en rendisse compte, il me semblait que les larmes cachaient tout, comme si elles eussent été des broussailles. Ce fut alors contre mes larmes que ma mère s'éleva. On ne m'accusait plus d'avoir peur de tout, mais de pleurer comme si j'étais malheureux, alors qu'en réalité c'était la frayeur qui me plongeait dans ces transes. Un rien me faisait trembler. Mais ces riens ne venaient jamais de l'extérieur; ils venaient de moi-même. Renversais-je un objet que tout de suite il me semblait que j'avais commis une chose effroyable. Oubliais-je d'embrasser mon père que je n'osais plus reparaÎtre devant lui. Il m'apparaissait à chaque instant que j'avais fait quelque chose de répréhensible pour quoi il allait me punir, bien que jamais on ne m'eut puni. La crainte de la punition, de la semonce, me paralysait. Il arrivait même que, lorsque je jouais avec des enfants de mon âge et que je m'oubliais au point de rire et de courir, je me souvenais tout à coup d'une chose insignifiante que j'avais faite, une tache à ma blouse, une égratignure à ma jambe et je tremblais comme si on allait me punir de m'être sali ou d'être tombé. En grandissant, cette anxiété, au lieu de disparaÎtre, s'accrut.
Lorsque j'eus atteint ma quinzième année, mon père décida, pour tremper mon caractère, pour me donner plus de défense dans la vie, de me mettre en pension. Un matin il me conduisit lui-même à Oloron. La veille on avait fait des préparatifs. Cependant que ma mère s'affolait dans la crainte d'oublier quelque chose, j'avais déjà ressenti une impression d'isolement, car il n'y a rien qui fasse mieux naÎtre le sentiment de la solitude que lorsque chez les êtres qui vous sont chers paraÎt s'éloigner le sentiment de la séparation pour laisser place au dévouement, aux préparatifs, aux soins que dicte pourtant l'amour. Je regardais ma mère aller et venir et je pensais: «Pourquoi s'occuper tellement des choses et si peu de moi.» Par instant, comme je demeurais inactif, elle me faisait gentiment une observation. Tant de fois auparavant elle m'avait fait ces mêmes observations, mais accompagnées de cette menace: «Tu verras que tu changeras lorsque tu seras à Oloron», que ce soir-là je ne pus m'empêcher de songer, qu'on me témoignait de l'affection parce que c'était le dernier jour. Quand on abandonne une habitation pour une autre, une certaine tristesse vous saisit à voir les pièces se dégarnir, les meubles de chambres différentes se côtoyer, un objet qui vous est cher, faute de place, subitement glissé dans une malle indifférente et de tout ce tohu-bohu, de tout cet appartement soudain désert, alors que le prochain n'est pas encore occupé, naÎt une impression pénible de dépaysement. Mais lorsque tout demeure, que ce n'est que nous-mêmes qui partons, que nos objets que l'on assemble, que l'on va chercher dans les pièces diverses ou, après les avoir enlevés, ils ne causent aucun vide et que l'on sent qu'une fois loin, la vie continuera sans nous comme par le passé, le sentiment de tristesse s'accroÎt encore. Je ne bougeais pas, mais, le soir, quand je me retrouvai seul dans ma chambre, ou il ne restait rien sur la table ni dans les armoires, et que je me fus couché, je me sentis tellement malheureux que je me mis à pleurer. La tête cachée dans les draps je pleurais en silence, sans songer à mes larmes qu'en une autre circonstance j'eusse voulu essuyer. A me laisser ainsi aller, avec pour seule obligation le silence, qui était au contraire un excitant délicieux, j'éprouvais une sorte de désespoir joyeux. Je ne pensais à rien, et, quand, par moments, je sentais que j'allais me calmer, je songeais: «Je vais être malheureux» et de nouveau je sanglotais de plus belle. Mais, soudain, j'entendis la porte de ma chambre s'ouvrir. Je levai les paupières. A travers les draps je vis une lumière jaune pâle, alors j'éprouvai une telle impression de honte d'être surpris que je restai comme pétrifié, a la faveur de quoi je simulai le sommeil sans même y songer, avec l'espoir insensé qu'on ne s'apercevrait de rien. Mon corps, qui me trahissait sous les couvertures par ses soubresauts, se couvrit de sueur. Alors j'entendis au-dessus de moi la voix de mon père. Elle me causa, je m'en souviens encore, cette crainte étrange d'être achevé que l'on ressent lorsque l'on est tombé et que le monde se presse au-dessus de vous pour vous sauver. Elle dit avec douceur: «Il ne faut pas pleurer ainsi, Louis, tu es un grand garçon maintenant. Si tes camarades te voyaient, que penseraient-ils?» Car mon père, en homme excessivement indulgent, aimait a paraÎtre préférer que son enfant se conduisÎt bien vis-à-vis de ses camarades plutôt que vis-à-vis de lui. Ce fut a cet instant que j'éprouvai un sentiment étrange dont il est nécessaire que je parle afin d'éclaircir mon caractère. En entendant ces mots, d'un seul coup mon sang se glaça. Dans mon âme d'enfant il se passait ceci de singulier que je me demandais continuellement comment on pouvait deviner ce que je faisais. J'étais caché sous des couvertures et mon père savait que je pleurais. Cela me bouleversait comme lorsque, revenu de l'école en ayant fait un détour, mon père me disait sans paraÎtre le moins du monde faire une découverte, simplement parce qu'il savait qu'a cause de certains magasins les enfants aimaient a prendre ce chemin: «Tu sais, Louis, je n'aime pas que tu rentres par cette rue.» J'étais alors frappé de stupeur qu'il eut deviné. Et toujours il arrivait des divinations semblables qui me surprenaient. Mon père, ce soir-la, en me disant bien que mon visage fUt invisible: «Ne pleure pas... », avait encore agi de la même façon. C'était ce que je ne supportais pas. Les paupières rougies, tremblantes a la lumière, les joues encore humides, je m'assis et dis d'un trait: «Je ne pleure pas... je ne pleure pas... - Mais ce n'est pas grave de pleurer, répondit mon père. Tu peux pleurer. Je ne te le reproche pas.»
Aujourd'hui, tout cela est fini. Mais je ne suis pas encore un homme semblable aux autres hommes, bien que j'agisse comme ils le font en face des événements. Je ne redoute plus de perdre ma liberté. Pourtant il m'arrivait encore, il y a quelques années, avant mon mariage, de m'engager vis-à-vis d'une femme que je connaissais a peine, exactement comme un jeune homme. Malgré mon âge, je n'ai aucune prudence, aucune expérience. Je sais bien que je ressemble un peu a un retardataire, a un enfant, et que j'accumule sans doute les pires maux pour mes vieux jours. Est-ce ma faute? Dois-je faire retomber la responsabilité de cet état sur quelqu'un, sur mon pauvre père, qui a tout tenté pour faire de moi un homme armé pour la lutte, au point de m'obliger, en même temps que je préparais ma licence, a me rendre une heure par jour chez un menuisier? Ce besoin de posséder ce que possède autrui, d'imiter, cette croyance de supposer que parce que quelqu'un fait quelque chose tout le monde le fait sauf moi, tout cela est nettement d'un jeune homme. Les jours de fête, par exemple, sont pour moi un supplice. Tout me sollicite et il me semble que je suis privé de tout, puisque je ne puis faire qu'une chose. Il ne me vient pas a l'idée que tous ceux que j'envie, que tous ceux que je regarde sont exactement dans ma situation et qu'ils ne font, eux aussi, qu'une chose à la fois. Tous réunis, ils me font croire qu'ils font tout. Ils font tout, c'est vrai, mais ils ont besoin d'être des milliers pour le faire. Et moi, au lieu d'en suivre un seul du regard, de ne pas le quitter, de l'observer avec attention pour découvrir combien il est semblable à moi, j'en suis encore à les regarder tous. Mais revenons à ce qu'a été ma vie. Quand je vois les jeunes gens d'aujourd'hui, je suis étonné par leur précocité. Peut-être est-ce parce que je les regarde tous au lieu de les regarder isolément. Je suis frappé par leur vivacité, par la force qui se dégage d'eux, et surtout par ce qu'il y a déjà d'ordre en eux. Quand je songe à ce que j'étais à dix-huit ans, à vingt ans et même à vingt-cinq ans, il m'arrive de rougir de honte. Je demande parfois à des hommes de mon âge s'ils se souviennent de leur enfance, de leur jeunesse et, quand l'un d'eux lève la main au ciel avec l'air de dire qu'il était la bêtise même, j'éprouve un profond soulagement. Mais pour un qui lève la main au ciel, combien regrettent leurs qualités de jadis! Oui, quand je me revois jeune homme, je me demande par quel miracle je puis avoir aujourd'hui quelque intelligence, par quel miracle il ne m'est point arrivé de catastrophe. A vingt ans, je ne savais rien de la vie et je ne cherchais même pas à savoir. Le moindre événement me remuait. Le mal n'existait pas à mes yeux. J'étais sur terre comme si j'eusse été éternel, comme si la mort ne devait jamais venir. Me défendre contre autrui me paraissait d'une bassesse extraordinaire. J'ai gardé très tard cet état d'esprit. Lutter, marchander, ne pas croire ce que la moindre personne m'affirme, tout cela m'a longtemps semblé impossible. J'étais fait pour n'avoir aucune ruse, avoir confiance en tout le monde. Je ne pensais ni à aimer ni à être aimé. A l'âge ou la plupart des jeunes gens ont leur première maÎtresse, j'étais ainsi. Puis, petit à petit, je devins plus dur. Si je rêvais de me marier, de fonder un foyer, c'était plus parce que j'éprouvais le besoin d'imiter mon père, d'avoir comme lui une autorité familiale que par véritable penchant. Tellement était enracinée en moi l'idée de famille que durant des années je ne pus croire que cette ambition était réalisable. Dans les constructions de mon esprit il n'y avait jamais tout ce qu'il y avait eu dans ma jeunesse. J'essayais, par exemple, de comparer les amis que j'aurais à ceux que j'avais toujours connus à mes parents. Quelque chose de moins stable émanait des miens. Tout ce qui était à moi rendait un son moins solide que ce qui appartenait à mes parents. N'était-ce pas également d'un jeune homme cette impossibilité de
croire aux événements présents, cette certitude que le passé est beaucoup mieux et beaucoup plus important, cette incapacité de comprendre que M. Guizot, par exemple, l'ami de mon père, ne lui avait pas été plus cher que ne le serait Étienne, ce camarade que j'aime beaucoup, à ma femme et à moi?

 

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