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1999-2017

 

Antonin ARTAUD, Le Pèse-nerfs, dans L'ombilic des Limbes (1925)

 

Abélard s'est coupé les mains. A cet atroce baiser de papier, quelle symphonie est désormais égale. Héloïse mange du feu. Ouvre une porte. Monte un escalier. On sonne. Les seins écrasés et doux se soulèvent. Sa peau est beaucoup plus claire sur les seins. Le corps est blanc, mais terni, car aucun ventre de femme n'est pur.

Les peaux ont la couleur du moisi. Le ventre sent bon, mais combien pauvre. Et tant de générations rêvent à celui-là. Il est là. Abélard en tant qu'homme le tient. Ventre illustre. C'est cela et ce n'est pas cela. Mange la paille, le feu. Le baiser ouvre ses cavernes où vient mourir la mer. Le voilà ce spasme où concourt le ciel, vers lequel une coalition spirituelle déferle, ET IL VIENT DE MOI. Ah comme je ne me sens plus que des viscères, sans au-dessus de moi le pont de l'esprit. Sans tant de sens magiques, tant de secrets surajoutés.

Elle et moi. Nous sommes bien là. Je la tiens. Je l'embrasse. Une dernière pression me retient, me congèle. Je sens entre mes cuisses l'Église m'arrêter, se plaindre, me paralysera-t-elle ? Vais-je me retirer ? Non, non, j'écarte la dernière muraille. Saint François d'Assise, qui me gardait le sexe, s'écarte. Sainte Brigitte m'ouvre les dents. Saint Augustin me délie la ceinture. Sainte Catherine de Sienne endort Dieu. C'est fini, c'est bien fini, je ne suis plus vierge. La muraille céleste s'est retournée. L'universelle folie me gagne. J'escalade ma jouissance au sommet le plus haut de l'éther.

Mais voici que sainte Héloïse l'entend. Plus tard, infiniment plus tard, elle l'entend et lui parle. Une sorte de nuit lui remplit les dents. Entre en mugissant dans les cavernes de son crâne. Elle entr'ouvre le couvercle de son sépulcre avec sa main aux osselets de fourmi. On croirait entendre une bique dans un rêve.

Elle tremble, mais lui tremble beaucoup plus qu'elle. Pauvre homme ! Pauvre Antonin Artaud. C'est bien lui cet impuissant qui escalade les astres, qui s'essaie à confronter sa faiblesse avec les points cardinaux des éléments, qui, de chacune des faces subtile ou solidifiée de la nature, s'efforce de composer une pensée qui se tienne, une image qui tienne debout. S'il pouvait créer autant d'éléments, fournir au moins une métaphysique de désastres, le début serait l'écroulement !

Héloïse regrette de n'avoir pas eu à la place de son ventre une muraille comme celle sur laquelle elle s'appuyait quand Abélard la pressait d'un dard obscène. Pour Artaud la privation est le commencement de cette mort qu'il désire. Mais quelle belle image qu'un châtré !

 

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