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1999-2017

 

Denis Diderot (sous la dir. de)
L'Encyclopédie
« Liberté de penser (Morale) »
1762

 

Liberté de penser (Morale) :

    Ces termes, liberté de penser, ont deux sens : l'un général, l'autre borné. Dans le premier, ils signifient cette généreuse force d'esprit qui lie notre persuasion uniquement à la vérité. Dans le second, ils expriment le seul effet qu'on peut attendre, selon les esprits forts, d'un examen libre et exact - je veux dire, l'inconviction. Autant l'une est louable et mérite d'être applaudie, autant l'autre est blâmable, et mérite d'être combattue.
    La véritable liberté de penser tient l'esprit en garde contre les préjugés et la précipitation. Guidée par cette sage Minerve, elle ne donne aux dogmes qu'on lui propose qu'un degré d'adhésion proportionné à leur degré de certitude. Elle croit fermement ceux qui sont évidents; elle range ceux qui ne le sont pas parmi les probabilités. Et il en est sur lesquels elle tient sa croyance en équilibre. Mais si le merveilleux s'y joint, elle en devient moins crédule; elle commence à douter, et se méfie des charmes de l'illusion. En un mot, elle ne se rend au merveilleux qu'après s'être bien prémunie contre le penchant trop rapide qui nous y entraîne.
    Elle ramasse surtout toutes ses forces contre les préjugés que l'éducation de notre enfance nous fait prendre sur la religion, parce que ce sont ceux dont nous nous défaisons le plus difficilement; il en reste toujours quelque trace, souvent même après nous en être éloignés; lassés d'être livrés à nous-mêmes, un ascendant plus fort que nous nous tourmente et nous y fait revenir.
    Nous changeons de mode, de langage. Il y a mille choses sur lesquelles insensiblement nous nous accoutumons à penser autrement que dans l'enfance. Notre raison se porte volontiers à prendre ces nouvelles formes, mais les idées qu'elle s'est faites sur la religion sont d'une espèce respectable pour elle. Rarement ose-t-elle les examiner, et l'impression que ces préjugés ont faite sur l'homme encore enfant ne périt communément qu'avec lui. On ne doit pas s'en étonner : l'importance de la matière, jointe à l'exemple de nos parents que nous voyons en être réellement persuadés, sont des raisons plus que suffisantes pour les graver dans notre cœur, de manière qu'il est difficile de les en effacer. Les premiers traits que leurs mains impriment dans nos âmes laissent toujours des impressions profondes et durables : telle est notre superstition que nous croyons honorer Dieu par les entraves où nous mettons notre raison. Nous craignons de nous démasquer à nous-mêmes, et de nous surprendre dans l'erreur, comme si la vérité avait à redouter de paraître au grand jour.
    Je suis bien éloigné d'en conclure qu'il faille pour cela décider au tribunal de la fière raison les questions qui ne sont que du ressort de la foi. Dieu n'a point abandonné à nos discussions des mystères qui, soumis à la spéculation, paraîtraient des absurdités. Dans l'ordre de la révélation, il a posé des barrières insurmontables à tous nos efforts. Il a marqué un point où l'évidence cesse de luire pour nous : et ce point est le terme de la raison.
    Mais là où elle finit, ici commence la foi, qui a le droit d'exiger de l'esprit un parfait assentiment sur des choses qu'il ne comprend pas. Mais cette soumission de l'aveugle raison à la foi n'ébranle pas pour cela ses fondements, et ne renverse pas les limites de la connaissance. Eh quoi ? Si elle n'avait pas lieu en matière de religion, cette raison que quelques-uns décrient si fort, nous n'aurions aucun droit de tourner en ridicule les opinions et les cérémonies extravagantes qu'on remarque dans toutes les religions, excepté la véritable. Qui ne voit que c'est là ouvrir un vaste champ au fanatisme le plus outré, et aux superstitions les plus insensées ? Avec de pareils principes, il n'y a rien qu'on ne croie, et les opinions les plus monstrueuses, la honte de l'humanité, sont adoptées. La religion qui en est l'honneur, et qui nous distingue le plus des brutes, n'est-elle pas souvent la chose en quoi les hommes paraissent les moins raisonnables ?
    Nous sommes faits d'une étrange manière; nous ne saurions nous tenir dans un juste milieu. Si l'on n'est pas superstitieux, on est impie. Il semble qu'on ne puisse être docile par raison, et fidèle comme philosophe. Je laisse ici à décider laquelle des deux est la plus déraisonnable et la plus injurieuse à la religion, ou de la superstition ou de l'impiété. Quoi qu'il en soit, les bornes posées entre l'une et l'autre ont eu moins à souffrir de la hardiesse de l'esprit que de la corruption du cœur.
    La superstition est devenue impie, et l'impiété elle-même est devenue superstitieuse. Oui, dans toutes les religions de la terre, la liberté de penser qui insulte aux bons croyants, comme à des âmes faibles, à des esprits superstitieux, à des génies serviles, est quelquefois plus crédule et plus superstitieuse qu'on ne le pense.
    Quel usage de raison puis-je apercevoir dans des hommes qui croient par autorité qu'il ne faut pas croire à l'autorité ? Quels sont la plupart de ces enfants qui se glorifient de n'avoir point de religion ? A les entendre parler, ils sont les seuls sages, les seuls philosophes dignes de ce nom. Ils possèdent eux seuls l'art d'examiner la vérité. Ils sont seuls capables de tenir leur raison dans un équilibre parfait, qui ne saurait être détruit que par le poids des preuves. Tous les autres hommes, esprits paresseux, cœurs serviles et lâches, rampent sous le joug de l'autorité, et se laissent entraîner sans résistance, par les opinions reçues.
    Mais combien n'en voyons-nous pas dans leur société qui se laissent subjuguer par un enfant plus habile ! Qu'il se trouve parmi eux un de ces génies heureux, dont l'esprit vif et original soit capable de donner le ton; que cet esprit d'ailleurs éclairé se précipite dans l'inconviction, parce qu'il aura été la dupe d'un cœur corrompu : son imagination forte, vigoureuse et dominante exercera sur leurs sentiments un pouvoir d'autant plus despotique qu'un secret penchant à la liberté prêtera à ses raisons victorieuses une force nouvelle. Elle fera passer son enthousiasme dans les jeunes imaginations, les fléchira, les pliera à son gré, les subjuguera, les renversera.


Denis Diderot
Discours d'un Philosophe à un roi
1774

Sire, si vous voulez des prêtres, vous ne voulez pas de philosophes, et si vous voulez des philosophes, vous ne voulez pas de prêtres: car les uns sont par état les amis de la raison et les promoteurs de la science, et les autres les ennemis de la raison et les fauteurs de l'ignorance. Si les premiers font le bien, les seconds font le mal. Et vous ne voulez pas en même temps le bien et le mal.
    Vous avez, me dites-vous, des philosophes et des prêtres: des philosophes qui sont pauvres et peu redoutables, des prêtres très riches et très dangereux. Vous ne vous souciez pas trop d'enrichir vos philosophes, parce que la richesse nuit à la philosophie, mais votre dessein semble être de les garder. Mais vous désireriez fort appauvrir vos prêtres et vous en débarrasser. Vous vous en débarrasserez sûrement, et avec eux de tous les mensonges dont ils infectent votre nation, en les appauvrissant : appauvris, bientôt ils seront avilis, et qui est-ce qui voudra entrer dans un état où il n'y aura ni honneur à acquérir ni fortune à faire?
    Mais comment les appauvrirez-vous ? Je vais vous le dire.
    Et si vous daignez m'écouter, je serai de tous les philosophes le plus dangereux pour les prêtres, car le plus dangereux des philosophes est celui qui met sous les yeux du monarque l'état des sommes immenses que ces orgueilleux et inutiles fainéants coûtent à ses États. Le plus dangereux serait celui qui lui dit, comme je vous le dis, que vous avez cent cinquante mille hommes à qui, vous et vos sujets, payez à peu près cent cinquante mille écus par jour pour brailler dans un édifice et nous assourdir de leurs cloches.
    Celui qui lui dit que, cent fois l'année, à une certaine heure marquée, ces hommes-là parlent à dix huit millions de vos sujets rassemblés et disposés à croire et à faire tout ce qu'ils enjoindront de la part de Dieu.
    Celui qui lui dit qu'un roi n'est rien, mais rien du tout, quand quelqu'un peut commander dans son empire au nom d'un être reconnu pour le maître du roi. Celui qui lui dit que ces créateurs de fêtes ferment les boutiques de sa nation tous les jours où ils ouvrent la leur, c'est - à dire un tiers de l'année.
    Celui qui lui dit que les prêtres sont des couteaux à deux tranchants, se déposant alternativement, selon leurs intérêts, ou entre les mains du roi pour couper le peuple, ou entre les mains du peuple pour couper le roi.
    Celui qui lui dit que, s'il savait s'y prendre, il lui serait plus facile de décrier tout son clergé qu'une manufacture de bons draps, parce que le drap est utile et qu'on se passe plus aisément de messes et de sermons que de souliers. Celui qui ôte à ces saints personnages leur caractère prétendu sacré, comme je le fais à présent, et qui vous apprend à les dévorer sans scrupule lorsque vous serez pressé par la faim.
    Celui qui vous conseille, en attendant les grands coups, de vous jeter sur la multitude de ces riches bénéfices à mesure qu'ils viendront à être vacants, et de n'y nommer que ceux qui voudront bien les accepter pour le tiers de leur revenu, vous réservant, à vous et aux besoins urgents de votre État, les deux autres tiers pour cinq ans, pour dix ans, pour toujours, comme c'est votre usage.
    Celui qui vous remontre que, si vous avez pu rendre sans conséquence fâcheuse vos magistrats amovibles, il y a bien moins d'inconvénient à rendre vos prêtres amovibles. Tant que vous croirez en avoir besoin, il faut que vous les stipendiiez, parce qu'un prêtre stipendié n'est qu'un homme pusillanime qui craint d'être chassé et ruiné.
    Celui qui vous montre que l'homme qui tient sa subsistance de vos bienfaits n'a plus de courage et n'ose rien de grand et de hardi.
    Puisque vous avez le secret de faire taire le philosophe, que ne l'employez-vous pour imposer le silence au prêtre ? L'un est bien d'une autre importance que l'autre.

 

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