Littérature
Philosophie
Psychanalyse
Sciences humaines
Arts
Histoire
Langue
Presse et revues
Éditions
Autres domaines
Banques de données
Blogs
Éthique, Valeurs
Informatique, Média
Inclassables
Pays, Civilisations
Politique, Associatif
Sciences & techniques
Mélanges
Textes en ligne
Compagnie de la Lettre

Au Temps, Dictionnaire
Patrick Modiano


Quitter le Temps Blog

Quitter le Temps 2

Décoller du Temps

re présentations

Ressources universitaires

Plan du site
Presentation in english
Abonnement à la Lettre

Rechercher

© LittératureS & CompagnieS
1999-2017

 

La philosophie et le rire

par Quentin SKINNER

extraits d'une conférence prononcée à l'EHESS, 12 juin 2001

 


NIETZSCHE nous dit, à la fin de Par-delà le bien et le mal : « J'irais jusqu'à risquer un classement des philosophes suivant le rang de leur rire. » Nietzsche a une violente aversion pour les philosophes qui, comme il le dit, « ont cherché à donner mauvaise réputation au rire ». Et il juge Thomas Hobbes singulièrement coupable de ce crime, ajoutant qu'on ne saurait attendre d'un Anglais autre chose que l'attitude puritaine de Hobbes.

Or il se trouve que l'accusation de Nietzsche repose sur une citation mal interprétée de ce que dit Hobbes sur le rire en philosophie. Cependant, Nietzsche avait sans doute raison de souligner que Hobbes (d'accord en cela avec la plupart des penseurs importants de son époque) considérait comme évident que le rire est un sujet auquel les philosophes doivent s'intéresser sérieusement.

Selon moi, cet intérêt commença à prendre de l'ampleur au cours des premières décennies du XVIe siècle, en particulier chez des humanistes aussi éminents que Castiglione dans son Cortigiano de 1528, Rabelais dans son Pantagruel de 1533, Vives dans son De anima et vita de 1539, ainsi que dans plusieurs textes d'Erasme.

Et puis, à la fin du siècle, pour la première fois depuis l'Antiquité, nous voyons se développer une littérature médicale spécialisée concernant les aspects physiologiques ainsi que psychologiques de ce phénomène. Le pionnier dans ce domaine est Laurent Joubert, médecin de Montpellier, dont le Traité du ris est publié pour la première fois à Paris en 1579. Puis, bientôt après, plusieurs traités comparables commencent à paraître en Italie, dont De risu de Celso Mancini en 1598, De risu de Antonio Lorenzini en 1603, et ainsi de suite.

Il peut sembler surprenant que tant de médecins se soient emparés avec pareil enthousiasme d'un thème essentiellement humaniste (parmi eux, bien entendu, Rabelais) et c'est là une énigme sur laquelle je reviendrai. Mais pour le moment, je veux en rester aux philosophes, et souligner avec quel enthousiasme un si grand nombre des défenseurs les plus éminents de la nouvelle philosophie au sein de la génération suivante s'attachent à cette question.

Descartes consacre trois chapitres à la place occupée par le rire au sein des émotions dans son dernier ouvrage, Les Passions de l'âme, de 1648. Hobbes soulève un grand nombre des mêmes questions dans The Elements of Law et de nouveau dans Léviathan. Spinoza défend la valeur du rire dans le Livre IV de L'Ethique. Et nombre des disciples avoués de Descartes expriment un intérêt particulier pour ce phénomène, notamment Henry More dans son Account of Virtue.

Pourquoi tous ces auteurs se croient-ils tenus de s'intéresser sérieusement au rire ? Il me semble que la réponse est à rechercher dans le fait que tous s'accordent sur un point cardinal. Et ce point est que la question la plus importante qui se pose au sujet du rire est celle des émotions qui le provoquent.

Une des émotions en question, tous sont d'accord là-dessus, est nécessairement une forme de joie ou de bonheur. (...) Cependant, on s'accordait aussi sur le fait que cette joie devait être d'un genre bien particulier, et nous arrivons maintenant à l'aperçu le plus caractéristique (et peut-être aussi le plus déconcertant) de la littérature humaniste et médicale dont il est question ici. Cet aperçu est que la joie exprimée par le rire est toujours associée avec des sentiments de mépris, voire de haine : la haine de Descartes.

Chez les humanistes, l'un des plus anciens arguments à cet effet est avancé par Castiglione : « A chaque fois que nous rions, nous nous moquons de et nous méprisons toujours quelqu'un, nous cherchons toujours à railler et à nous moquer des vices. » Et les auteurs médicaux exposent la même théorie sous une forme plus développée, l'analyse la plus subtile sur ce point étant peut-être celle de Joubert dans son Traité du ris : « Quelle est la matière du ris ?.. Cet objet, subjet, occasion ou matière du ris se rapporte à deux sentiments, qui sont l'ouïe et la vue : car tout ce qui est ridicule se trouve en fait ou en dit, et est quelque chose laide et meséante, indigne toutefois de pitié et compassion. Le style commun de notre rire est toujours la dérision et le mépris. »

Cet argument est beaucoup développé par la génération suivante, surtout par ceux qui souhaitent relier les aperçus des humanistes à ceux d'une littérature médicale en pleine éclosion. Le plus important des auteurs qui s'efforcent de forger ces liens est peut-être Robert Burton dans un texte étonnant, The Anatomy of Melancholy, de 1621, qui commence par nous dire, dans sa préface, que « lorsque nous rions, nous condamnons autrui, nous condamnons le monde de la folie », ajoutant que « le monde n'a jamais été aussi plein de folie à condamner, aussi plein de gens qui sont fous et ridicules ».

De même, comme le souligne Descartes dans Les Passions de l'âme : « Or encore qu'il semble que le ris soit l'un des principaux signes de la joye, elle ne peut toutefois le causer que lorsqu'elle est seulement médiocre, et qu'il y a quelque admiration ou quelque haine meslée avec elle. » De même aussi Hobbes écrit, plusieurs années auparavant, dans The Elements of Law : « La passion du rire n'est rien d'autre qu'une gloire soudaine, et dans ce sentiment de gloire, il est toujours question de se glorifier par rapport à autrui, de sorte que lorsqu'on rit de vous, on se moque de vous, on triomphe de vous et on vous méprise. »

Ainsi, selon cette analyse, si vous vous tordez de rire, c'est qu'il a dû se passer deux choses. Vous avez dû vous apercevoir d'un vice ou d'une faiblesse méprisable en vous-même ou (encore mieux) chez autrui. Et vous avez dû en prendre conscience de manière à susciter un sentiment joyeux de supériorité et, par conséquent, de mépris. Une implication de ce raisonnement qui vaut la peine qu'on s'y arrête est que, selon Hobbes, il faut établir un contraste marqué entre le rire et le sourire. (...)

Le rire exprime la dérision, mais le sourire est considéré comme une expression naturelle de plaisir, et en particulier d'affection et d'encouragement. Par exemple, Sir Thomas Browne, autre médecin imprégné de savoir humaniste, fait référence à cette distinction dans son ouvrage Pseudodoxia Epidemica de 1640, dans un passage traitant de l'énigme scolastique qui demande si le Christ a jamais ri. La réponse de Browne est que, même si le Christ n'a jamais ri, nous ne pouvons imaginer qu'il n'a jamais souri, car le sourire aurait été la preuve la plus sûre de son humanité.

Cette conception du sourire le relie au sublime, et en particulier à l'image chrétienne du paradis comme état de joie éternelle. Ainsi, les sourires que nous voyons souvent dans les tableaux religieux de la Renaissance doivent, selon moi, être généralement compris comme l'expression d'une conscience joyeuse de cette sublimité. D'ordinaire, dans de tels portraits, on nous indique, par des gestes de la main ou des regards pleins de désir levés au ciel, que l'objet de cette joie est effectivement céleste. Mais dans le cas le plus célèbre de tous, La Joconde de Léonard de Vinci, la source de la joie intérieure qui fait sourire Mona Lisa demeure un mystère qui prête au tableau son caractère éternellement énigmatique.

L'esthétique romantique a ici, je crois, oblitéré un contraste important, bien que nous l'ayons conservé dans le parler de tous les jours. Des théoriciens romantiques de l'esthétique tels que, par exemple, Edmund Burke, aiment relier, comme dans le titre de son fameux essai, le sublime et le beau. Mais dans la théorie de l'époque classique et de la Renaissance que j'examine ici, le contraste existe toujours entre le sublime, qui vous fait sourire, et le ridicule, pour lequel vous marquez votre mépris par le rire. Et nous continuons à dire qu'il n'est qu'un pas du sublime au ridicule.

Or l'idée selon laquelle le sourire exprime l'amour tandis que le rire reflète le mépris était destinée à durer très longtemps. Si, par exemple, vous jetez un coup d'oeil à l'essai de Baudelaire de 1855 De l'essence du rire, vous le verrez déclarer que le rire est diabolique, offrant en guise d'explication le fait que le rire a ses racines dans l'orgueil méprisant, le pire des péchés capitaux. Mais en dépit de son influence considérable, cette explication est bien loin d'être évidente. Il semble donc naturel de commencer par s'interroger sur son origine. Où et quand cette conception du rire est-elle apparue et comment en est-elle arrivée à exercer pareille influence sur la philosophie de la Renaissance et des débuts de l'époque moderne ? (...) Presque tout ce que Hobbes et ses prédécesseurs humanistes ont à dire à propos du rire dérive de deux courants de la pensée antique consacrés à ce phénomène, qui peuvent tous deux être ramenés à la philosophie d'Aristote. (...)

La contribution des auteurs de la Renaissance à la théorie du risible était bien moins originale qu'ils ne voulaient l'admettre. Les humanistes avaient une dette considérable envers la littérature rhétorique des Anciens, et par-dessus tout l'analyse de Cicéron dans De oratore. (...)

Toutefois, il serait fallacieux d'en déduire que les auteurs des débuts de l'époque moderne ne font que répéter passivement les idées de leurs autorités classiques. Je dois maintenant souligner qu'ils ajoutent aux arguments dont ils héritent deux analyses d'importance. Tout d'abord, les auteurs médicaux accordent une importance d'ordre physiologique tout à fait nouvelle au rôle de la soudaineté, et par conséquent de la surprise, dans la provocation du rire, introduisant pour la première fois dans le débat le concept clé d' admiratio ou admiration. (...)

Cette découverte est immédiatement reprise par les philosophes. C'est particulièrement vrai de Descartes, pour lequel l'admiration est une passion fondamentale. (...)

L'autre apport nouveau des théoriciens du début de l'époque moderne émane d'une lacune qu'ils repèrent dans l'analyse originale d'Aristote. La thèse d'Aristote dans la Poétique est que le rire réprouve le vice en exprimant et en sollicitant des sentiments de mépris envers ceux qui se conduisent de façon ridicule. Mais comme nos auteurs le font remarquer, Aristote omet, de façon fort inhabituelle, de donner une définition du ridicule, et omet par conséquent d'indiquer quels vices particuliers sont les plus susceptibles de provoquer un rire méprisant. Il se peut, bien sûr, qu'Aristote ait examiné ces questions dans le Livre II de la Poétique, dont on sait qu'il portait sur la comédie. Mais ce texte fut perdu à la fin de l'Antiquité, et on ne sait rien de certain à son sujet.

Pour les auteurs médicaux, la question de ce que Montaigne allait appeler « les vices ordinaires » ne présentait aucun intérêt. Mais pour les humanistes, elle paraît souvent la plus importante de toutes, et c'est l'analyse de Castiglione qui semble avoir exercé la plus grande influence.

L'idée fondamentale de Castiglione - empruntée directement à Cicéron - est que les vices que nous pouvons espérer ridiculiser avec le plus grand succès sont ceux qui présentent quelque disproportion par rapport aux vérités de la nature, et en particulier ceux qui révèlent que nous avons ce qu'il appelle une vision « affectée » de notre propre valeur. Et il nous dit qu'il existe trois vices principaux de ce genre : l'avarice, l'hypocrisie et la vanité ou orgueil. (...)

Vous songez certainement - comme beaucoup de penseurs à l'époque - que la théorie de l'époque classique et de la Renaissance que je viens d'exposer comporte sans doute une erreur. Car il est faux, sans doute, que nous ne rions que lorsque nous voyons que quelqu'un a de lui-même une opinion disproportionnée, de sorte que notre rire exprime toujours notre mépris. Il est certain que le rire exprime quelquefois non pas des sentiments joyeux de supériorité mais simplement de la joie - comme disent les Anglais, la joie de vivre. (...)

Pour les médecins, l'importance de la théorie classique gît dans le fait qu'elle accorde une place au rire dans l'encouragement de la bonne santé. Comme Joubert l'explique en détail, il est particulièrement profitable d'encourager l'allégresse chez les individus dotés de tempéraments froids et secs, et donc de coeurs petits et durs.

Toute personne assez malchanceuse pour être nantie de ce tempérament, ou, comme dit Joubert, de ces humeurs, souffre d'un excès de bile noire dans la rate, ce qui entraîne par suite des sentiments de rage et, faute de traitement, la perte de l'esprit et, pour finir, la mélancolie. L'exemple donné par Joubert - comme par tous les autres médecins - est celui de Démocrite, dont le grand âge et le tempérament fondamentalement bilieux le rendirent si frustré et irritable que, comme le rapporte Burton dans The Anatomy of Melancholy, il finit par tomber dans une dépression suicidaire.

Or l'idée est que la décision de Démocrite de cultiver le rire en se plaçant sur la route de l'absurdité humaine lui apporta une cure pour sa condition. Comme l'explique Joubert (puisant encore une fois à la théorie des humeurs de Galien), le rire de Démocrite ne fait pas qu'améliorer la circulation de son sang, rendant Démocrite plus sanguin tant que dure le rire. Le rire aide aussi à expulser la bile noire qui, sinon, l'aurait empoisonné et l'aurait fait retomber dans la mélancolie. Le résultat fut de permettre à Démocrite, comme nous disons encore de nos jours, de rester de bonne humeur. Ainsi, comme Hippocrate l'avait bien compris, le rire de Démocrite, loin d'être un symptôme de folie, fut probablement le moyen principal de préserver sa santé mentale.

Ce raisonnement n'est valable que si le rire est effectivement une expression naturelle de mépris. Pour commencer à guérir, Démocrite dut se faire le spectateur de l'absurdité humaine : il savait que ce spectacle exciterait son mépris, mais il savait aussi que cela même le ferait rire. Mais ce n'est que parce que Démocrite pouvait s'attendre à ce que ses sentiments de mépris provoquent le rire qu'il fut à même de commencer sa thérapie. Et je crois que c'est ce type de raisonnement qui explique pourquoi les médecins s'enthousiasmèrent tant pour l'idée essentiellement rhétorique selon laquelle le rire est effectivement une expression naturelle de mépris.

Mais si nous en revenons maintenant aux philosophes, et plus particulièrement aux rhétoriciens, nous rencontrons alors un type de raisonnement tout différent. Pour ces auteurs, le fait que le rire exprime le mépris importe essentiellement dans la sphère de la parole publique. Compte tenu, affirment-ils, que le rire est une manifestation extérieure de ces émotions particulières, nous pouvons espérer en faire une arme d'une puissance incomparable pour le débat moral et politique. (...)

En parlant du rire comme expression de mépris, j'ai principalement exposé une théorie, mais j'ai aussi retracé une narration. La théorie que j'ai examinée NIETZSCHE nous dit, à la fin de Par-delà le bien et le mal : « J'irais jusqu'à risquer un classement des philosophes suivant le rang de leur rire. » Nietzsche a une violente aversion pour les philosophes qui, comme il le dit, « ont cherché à donner mauvaise réputation au rire ». Et il juge Thomas Hobbes singulièrement coupable de ce crime, ajoutant qu'on ne saurait attendre d'un Anglais autre chose que l'attitude puritaine de Hobbes.

Or il se trouve que l'accusation de Nietzsche repose sur une citation mal interprétée de ce que dit Hobbes sur le rire en philosophie. Cependant, Nietzsche avait sans doute raison de souligner que Hobbes (d'accord en cela avec la plupart des penseurs importants de son époque) considérait comme évident que le rire est un sujet auquel les philosophes doivent s'intéresser sérieusement.

Selon moi, cet intérêt commença à prendre de l'ampleur au cours des premières décennies du XVIe siècle, en particulier chez des humanistes aussi éminents que Castiglione dans son Cortigiano de 1528, Rabelais dans son Pantagruel de 1533, Vives dans son De anima et vita de 1539, ainsi que dans plusieurs textes d'Erasme.

Et puis, à la fin du siècle, pour la première fois depuis l'Antiquité, nous voyons se développer une littérature médicale spécialisée concernant les aspects physiologiques ainsi que psychologiques de ce phénomène. Le pionnier dans ce domaine est Laurent Joubert, médecin de Montpellier, dont le Traité du ris est publié pour la première fois à Paris en 1579. Puis, bientôt après, plusieurs traités comparables commencent à paraître en Italie, dont De risu de Celso Mancini en 1598, De risu de Antonio Lorenzini en 1603, et ainsi de suite.

Il peut sembler surprenant que tant de médecins se soient emparés avec pareil enthousiasme d'un thème essentiellement humaniste (parmi eux, bien entendu, Rabelais) et c'est là une énigme sur laquelle je reviendrai. Mais pour le moment, je veux en rester aux philosophes, et souligner avec quel enthousiasme un si grand nombre des défenseurs les plus éminents de la nouvelle philosophie au sein de la génération suivante s'attachent à cette question.

Descartes consacre trois chapitres à la place occupée par le rire au sein des émotions dans son dernier ouvrage, Les Passions de l'âme, de 1648. Hobbes soulève un grand nombre des mêmes questions dans The Elements of Law et de nouveau dans Léviathan. Spinoza défend la valeur du rire dans le Livre IV de L'Ethique. Et nombre des disciples avoués de Descartes expriment un intérêt particulier pour ce phénomène, notamment Henry More dans son Account of Virtue.

Pourquoi tous ces auteurs se croient-ils tenus de s'intéresser sérieusement au rire ? Il me semble que la réponse est à rechercher dans le fait que tous s'accordent sur un point cardinal. Et ce point est que la question la plus importante qui se pose au sujet du rire est celle des émotions qui le provoquent.

Une des émotions en question, tous sont d'accord là-dessus, est nécessairement une forme de joie ou de bonheur. (...) Cependant, on s'accordait aussi sur le fait que cette joie devait être d'un genre bien particulier, et nous arrivons maintenant à l'aperçu le plus caractéristique (et peut-être aussi le plus déconcertant) de la littérature humaniste et médicale dont il est question ici. Cet aperçu est que la joie exprimée par le rire est toujours associée avec des sentiments de mépris, voire de haine : la haine de Descartes.

Chez les humanistes, l'un des plus anciens arguments à cet effet est avancé par Castiglione : « A chaque fois que nous rions, nous nous moquons de et nous méprisons toujours quelqu'un, nous cherchons toujours à railler et à nous moquer des vices. » Et les auteurs médicaux exposent la même théorie sous une forme plus développée, l'analyse la plus subtile sur ce point étant peut-être celle de Joubert dans son Traité du ris : « Quelle est la matière du ris ?.. Cet objet, subjet, occasion ou matière du ris se rapporte à deux sentiments, qui sont l'ouïe et la vue : car tout ce qui est ridicule se trouve en fait ou en dit, et est quelque chose laide et meséante, indigne toutefois de pitié et compassion. Le style commun de notre rire est toujours la dérision et le mépris. »

Cet argument est beaucoup développé par la génération suivante, surtout par ceux qui souhaitent relier les aperçus des humanistes à ceux d'une littérature médicale en pleine éclosion. Le plus important des auteurs qui s'efforcent de forger ces liens est peut-être Robert Burton dans un texte étonnant, The Anatomy of Melancholy, de 1621, qui commence par nous dire, dans sa préface, que « lorsque nous rions, nous condamnons autrui, nous condamnons le monde de la folie », ajoutant que « le monde n'a jamais été aussi plein de folie à condamner, aussi plein de gens qui sont fous et ridicules ».

De même, comme le souligne Descartes dans Les Passions de l'âme : « Or encore qu'il semble que le ris soit l'un des principaux signes de la joye, elle ne peut toutefois le causer que lorsqu'elle est seulement médiocre, et qu'il y a quelque admiration ou quelque haine meslée avec elle. » De même aussi Hobbes écrit, plusieurs années auparavant, dans The Elements of Law : « La passion du rire n'est rien d'autre qu'une gloire soudaine, et dans ce sentiment de gloire, il est toujours question de se glorifier par rapport à autrui, de sorte que lorsqu'on rit de vous, on se moque de vous, on triomphe de vous et on vous méprise. »

Ainsi, selon cette analyse, si vous vous tordez de rire, c'est qu'il a dû se passer deux choses. Vous avez dû vous apercevoir d'un vice ou d'une faiblesse méprisable en vous-même ou (encore mieux) chez autrui. Et vous avez dû en prendre conscience de manière à susciter un sentiment joyeux de supériorité et, par conséquent, de mépris. Une implication de ce raisonnement qui vaut la peine qu'on s'y arrête est que, selon Hobbes, il faut établir un contraste marqué entre le rire et le sourire. (...)

Le rire exprime la dérision, mais le sourire est considéré comme une expression naturelle de plaisir, et en particulier d'affection et d'encouragement. Par exemple, Sir Thomas Browne, autre médecin imprégné de savoir humaniste, fait référence à cette distinction dans son ouvrage Pseudodoxia Epidemica de 1640, dans un passage traitant de l'énigme scolastique qui demande si le Christ a jamais ri. La réponse de Browne est que, même si le Christ n'a jamais ri, nous ne pouvons imaginer qu'il n'a jamais souri, car le sourire aurait été la preuve la plus sûre de son humanité.

Cette conception du sourire le relie au sublime, et en particulier à l'image chrétienne du paradis comme état de joie éternelle. Ainsi, les sourires que nous voyons souvent dans les tableaux religieux de la Renaissance doivent, selon moi, être généralement compris comme l'expression d'une conscience joyeuse de cette sublimité. D'ordinaire, dans de tels portraits, on nous indique, par des gestes de la main ou des regards pleins de désir levés au ciel, que l'objet de cette joie est effectivement céleste. Mais dans le cas le plus célèbre de tous, La Joconde de Léonard de Vinci, la source de la joie intérieure qui fait sourire Mona Lisa demeure un mystère qui prête au tableau son caractère éternellement énigmatique.

L'esthétique romantique a ici, je crois, oblitéré un contraste important, bien que nous l'ayons conservé dans le parler de tous les jours. Des théoriciens romantiques de l'esthétique tels que, par exemple, Edmund Burke, aiment relier, comme dans le titre de son fameux essai, le sublime et le beau. Mais dans la théorie de l'époque classique et de la Renaissance que j'examine ici, le contraste existe toujours entre le sublime, qui vous fait sourire, et le ridicule, pour lequel vous marquez votre mépris par le rire. Et nous continuons à dire qu'il n'est qu'un pas du sublime au ridicule.

Or l'idée selon laquelle le sourire exprime l'amour tandis que le rire reflète le mépris était destinée à durer très longtemps. Si, par exemple, vous jetez un coup d'oeil à l'essai de Baudelaire de 1855 De l'essence du rire, vous le verrez déclarer que le rire est diabolique, offrant en guise d'explication le fait que le rire a ses racines dans l'orgueil méprisant, le pire des péchés capitaux. Mais en dépit de son influence considérable, cette explication est bien loin d'être évidente. Il semble donc naturel de commencer par s'interroger sur son origine. Où et quand cette conception du rire est-elle apparue et comment en est-elle arrivée à exercer pareille influence sur la philosophie de la Renaissance et des débuts de l'époque moderne ? (...) Presque tout ce que Hobbes et ses prédécesseurs humanistes ont à dire à propos du rire dérive de deux courants de la pensée antique consacrés à ce phénomène, qui peuvent tous deux être ramenés à la philosophie d'Aristote. (...)

La contribution des auteurs de la Renaissance à la théorie du risible était bien moins originale qu'ils ne voulaient l'admettre. Les humanistes avaient une dette considérable envers la littérature rhétorique des Anciens, et par-dessus tout l'analyse de Cicéron dans De oratore. (...)

Toutefois, il serait fallacieux d'en déduire que les auteurs des débuts de l'époque moderne ne font que répéter passivement les idées de leurs autorités classiques. Je dois maintenant souligner qu'ils ajoutent aux arguments dont ils héritent deux analyses d'importance. Tout d'abord, les auteurs médicaux accordent une importance d'ordre physiologique tout à fait nouvelle au rôle de la soudaineté, et par conséquent de la surprise, dans la provocation du rire, introduisant pour la première fois dans le débat le concept clé d' admiratio ou admiration. (...)

Cette découverte est immédiatement reprise par les philosophes. C'est particulièrement vrai de Descartes, pour lequel l'admiration est une passion fondamentale. (...)

L'autre apport nouveau des théoriciens du début de l'époque moderne émane d'une lacune qu'ils repèrent dans l'analyse originale d'Aristote. La thèse d'Aristote dans la Poétique est que le rire réprouve le vice en exprimant et en sollicitant des sentiments de mépris envers ceux qui se conduisent de façon ridicule. Mais comme nos auteurs le font remarquer, Aristote omet, de façon fort inhabituelle, de donner une définition du ridicule, et omet par conséquent d'indiquer quels vices particuliers sont les plus susceptibles de provoquer un rire méprisant. Il se peut, bien sûr, qu'Aristote ait examiné ces questions dans le Livre II de la Poétique, dont on sait qu'il portait sur la comédie. Mais ce texte fut perdu à la fin de l'Antiquité, et on ne sait rien de certain à son sujet.

Pour les auteurs médicaux, la question de ce que Montaigne allait appeler « les vices ordinaires » ne présentait aucun intérêt. Mais pour les humanistes, elle paraît souvent la plus importante de toutes, et c'est l'analyse de Castiglione qui semble avoir exercé la plus grande influence.

L'idée fondamentale de Castiglione - empruntée directement à Cicéron - est que les vices que nous pouvons espérer ridiculiser avec le plus grand succès sont ceux qui présentent quelque disproportion par rapport aux vérités de la nature, et en particulier ceux qui révèlent que nous avons ce qu'il appelle une vision « affectée » de notre propre valeur. Et il nous dit qu'il existe trois vices principaux de ce genre : l'avarice, l'hypocrisie et la vanité ou orgueil. (...)

Vous songez certainement - comme beaucoup de penseurs à l'époque - que la théorie de l'époque classique et de la Renaissance que je viens d'exposer comporte sans doute une erreur. Car il est faux, sans doute, que nous ne rions que lorsque nous voyons que quelqu'un a de lui-même une opinion disproportionnée, de sorte que notre rire exprime toujours notre mépris. Il est certain que le rire exprime quelquefois non pas des sentiments joyeux de supériorité mais simplement de la joie - comme disent les Anglais, la joie de vivre. (...)

Pour les médecins, l'importance de la théorie classique gît dans le fait qu'elle accorde une place au rire dans l'encouragement de la bonne santé. Comme Joubert l'explique en détail, il est particulièrement profitable d'encourager l'allégresse chez les individus dotés de tempéraments froids et secs, et donc de coeurs petits et durs.

Toute personne assez malchanceuse pour être nantie de ce tempérament, ou, comme dit Joubert, de ces humeurs, souffre d'un excès de bile noire dans la rate, ce qui entraîne par suite des sentiments de rage et, faute de traitement, la perte de l'esprit et, pour finir, la mélancolie. L'exemple donné par Joubert - comme par tous les autres médecins - est celui de Démocrite, dont le grand âge et le tempérament fondamentalement bilieux le rendirent si frustré et irritable que, comme le rapporte Burton dans The Anatomy of Melancholy, il finit par tomber dans une dépression suicidaire.

Or l'idée est que la décision de Démocrite de cultiver le rire en se plaçant sur la route de l'absurdité humaine lui apporta une cure pour sa condition. Comme l'explique Joubert (puisant encore une fois à la théorie des humeurs de Galien), le rire de Démocrite ne fait pas qu'améliorer la circulation de son sang, rendant Démocrite plus sanguin tant que dure le rire. Le rire aide aussi à expulser la bile noire qui, sinon, l'aurait empoisonné et l'aurait fait retomber dans la mélancolie. Le résultat fut de permettre à Démocrite, comme nous disons encore de nos jours, de rester de bonne humeur. Ainsi, comme Hippocrate l'avait bien compris, le rire de Démocrite, loin d'être un symptôme de folie, fut probablement le moyen principal de préserver sa santé mentale.

Ce raisonnement n'est valable que si le rire est effectivement une expression naturelle de mépris. Pour commencer à guérir, Démocrite dut se faire le spectateur de l'absurdité humaine : il savait que ce spectacle exciterait son mépris, mais il savait aussi que cela même le ferait rire. Mais ce n'est que parce que Démocrite pouvait s'attendre à ce que ses sentiments de mépris provoquent le rire qu'il fut à même de commencer sa thérapie. Et je crois que c'est ce type de raisonnement qui explique pourquoi les médecins s'enthousiasmèrent tant pour l'idée essentiellement rhétorique selon laquelle le rire est effectivement une expression naturelle de mépris.

Mais si nous en revenons maintenant aux philosophes, et plus particulièrement aux rhétoriciens, nous rencontrons alors un type de raisonnement tout différent. Pour ces auteurs, le fait que le rire exprime le mépris importe essentiellement dans la sphère de la parole publique. Compte tenu, affirment-ils, que le rire est une manifestation extérieure de ces émotions particulières, nous pouvons espérer en faire une arme d'une puissance incomparable pour le débat moral et politique. (...)

En parlant du rire comme expression de mépris, j'ai principalement exposé une théorie, mais j'ai aussi retracé une narration. La théorie que j'ai examinée remonte, comme nous l'avons vu, à l'Antiquité, elle est ressuscitée à la Renaissance et prend de l'importance pour de nombreux philosophes du XVIIe siècle. Mais tout comme elle a un début et un milieu, l'histoire que j'ai racontée a aussi une fin bien reconnaissable (du moins dans la société polie dont j'ai parlé) et je voudrais conclure en disant un mot de cette fin.

Notre histoire finit dans le cadre de ce que Norbert Elias a appelé le processus de civilisation, dont un aspect majeur fut, dans la culture européenne moderne, l'exigence croissante du contrôle par la volonté de NIETZSCHE nous dit, à la fin de Par-delà le bien et le mal : « J'irais jusqu'à risquer un classement des philosophes suivant le rang de leur rire. » Nietzsche a une violente aversion pour les philosophes qui, comme il le dit, « ont cherché à donner mauvaise réputation au rire ». Et il juge Thomas Hobbes singulièrement coupable de ce crime, ajoutant qu'on ne saurait attendre d'un Anglais autre chose que l'attitude puritaine de Hobbes.

Or il se trouve que l'accusation de Nietzsche repose sur une citation mal interprétée de ce que dit Hobbes sur le rire en philosophie. Cependant, Nietzsche avait sans doute raison de souligner que Hobbes (d'accord en cela avec la plupart des penseurs importants de son époque) considérait comme évident que le rire est un sujet auquel les philosophes doivent s'intéresser sérieusement.

Selon moi, cet intérêt commença à prendre de l'ampleur au cours des premières décennies du XVIe siècle, en particulier chez des humanistes aussi éminents que Castiglione dans son Cortigiano de 1528, Rabelais dans son Pantagruel de 1533, Vives dans son De anima et vita de 1539, ainsi que dans plusieurs textes d'Erasme.

Et puis, à la fin du siècle, pour la première fois depuis l'Antiquité, nous voyons se développer une littérature médicale spécialisée concernant les aspects physiologiques ainsi que psychologiques de ce phénomène. Le pionnier dans ce domaine est Laurent Joubert, médecin de Montpellier, dont le Traité du ris est publié pour la première fois à Paris en 1579. Puis, bientôt après, plusieurs traités comparables commencent à paraître en Italie, dont De risu de Celso Mancini en 1598, De risu de Antonio Lorenzini en 1603, et ainsi de suite.

Il peut sembler surprenant que tant de médecins se soient emparés avec pareil enthousiasme d'un thème essentiellement humaniste (parmi eux, bien entendu, Rabelais) et c'est là une énigme sur laquelle je reviendrai. Mais pour le moment, je veux en rester aux philosophes, et souligner avec quel enthousiasme un si grand nombre des défenseurs les plus éminents de la nouvelle philosophie au sein de la génération suivante s'attachent à cette question.

Descartes consacre trois chapitres à la place occupée par le rire au sein des émotions dans son dernier ouvrage, Les Passions de l'âme, de 1648. Hobbes soulève un grand nombre des mêmes questions dans The Elements of Law et de nouveau dans Léviathan. Spinoza défend la valeur du rire dans le Livre IV de L'Ethique. Et nombre des disciples avoués de Descartes expriment un intérêt particulier pour ce phénomène, notamment Henry More dans son Account of Virtue.

Pourquoi tous ces auteurs se croient-ils tenus de s'intéresser sérieusement au rire ? Il me semble que la réponse est à rechercher dans le fait que tous s'accordent sur un point cardinal. Et ce point est que la question la plus importante qui se pose au sujet du rire est celle des émotions qui le provoquent.

Une des émotions en question, tous sont d'accord là-dessus, est nécessairement une forme de joie ou de bonheur. (...) Cependant, on s'accordait aussi sur le fait que cette joie devait être d'un genre bien particulier, et nous arrivons maintenant à l'aperçu le plus caractéristique (et peut-être aussi le plus déconcertant) de la littérature humaniste et médicale dont il est question ici. Cet aperçu est que la joie exprimée par le rire est toujours associée avec des sentiments de mépris, voire de haine : la haine de Descartes.

Chez les humanistes, l'un des plus anciens arguments à cet effet est avancé par Castiglione : « A chaque fois que nous rions, nous nous moquons de et nous méprisons toujours quelqu'un, nous cherchons toujours à railler et à nous moquer des vices. » Et les auteurs médicaux exposent la même théorie sous une forme plus développée, l'analyse la plus subtile sur ce point étant peut-être celle de Joubert dans son Traité du ris : « Quelle est la matière du ris ?.. Cet objet, subjet, occasion ou matière du ris se rapporte à deux sentiments, qui sont l'ouïe et la vue : car tout ce qui est ridicule se trouve en fait ou en dit, et est quelque chose laide et meséante, indigne toutefois de pitié et compassion. Le style commun de notre rire est toujours la dérision et le mépris. »

Cet argument est beaucoup développé par la génération suivante, surtout par ceux qui souhaitent relier les aperçus des humanistes à ceux d'une littérature médicale en pleine éclosion. Le plus important des auteurs qui s'efforcent de forger ces liens est peut-être Robert Burton dans un texte étonnant, The Anatomy of Melancholy, de 1621, qui commence par nous dire, dans sa préface, que « lorsque nous rions, nous condamnons autrui, nous condamnons le monde de la folie », ajoutant que « le monde n'a jamais été aussi plein de folie à condamner, aussi plein de gens qui sont fous et ridicules ».

De même, comme le souligne Descartes dans Les Passions de l'âme : « Or encore qu'il semble que le ris soit l'un des principaux signes de la joye, elle ne peut toutefois le causer que lorsqu'elle est seulement médiocre, et qu'il y a quelque admiration ou quelque haine meslée avec elle. » De même aussi Hobbes écrit, plusieurs années auparavant, dans The Elements of Law : « La passion du rire n'est rien d'autre qu'une gloire soudaine, et dans ce sentiment de gloire, il est toujours question de se glorifier par rapport à autrui, de sorte que lorsqu'on rit de vous, on se moque de vous, on triomphe de vous et on vous méprise. »

Ainsi, selon cette analyse, si vous vous tordez de rire, c'est qu'il a dû se passer deux choses. Vous avez dû vous apercevoir d'un vice ou d'une faiblesse méprisable en vous-même ou (encore mieux) chez autrui. Et vous avez dû en prendre conscience de manière à susciter un sentiment joyeux de supériorité et, par conséquent, de mépris. Une implication de ce raisonnement qui vaut la peine qu'on s'y arrête est que, selon Hobbes, il faut établir un contraste marqué entre le rire et le sourire. (...)

Le rire exprime la dérision, mais le sourire est considéré comme une expression naturelle de plaisir, et en particulier d'affection et d'encouragement. Par exemple, Sir Thomas Browne, autre médecin imprégné de savoir humaniste, fait référence à cette distinction dans son ouvrage Pseudodoxia Epidemica de 1640, dans un passage traitant de l'énigme scolastique qui demande si le Christ a jamais ri. La réponse de Browne est que, même si le Christ n'a jamais ri, nous ne pouvons imaginer qu'il n'a jamais souri, car le sourire aurait été la preuve la plus sûre de son humanité.

Cette conception du sourire le relie au sublime, et en particulier à l'image chrétienne du paradis comme état de joie éternelle. Ainsi, les sourires que nous voyons souvent dans les tableaux religieux de la Renaissance doivent, selon moi, être généralement compris comme l'expression d'une conscience joyeuse de cette sublimité. D'ordinaire, dans de tels portraits, on nous indique, par des gestes de la main ou des regards pleins de désir levés au ciel, que l'objet de cette joie est effectivement céleste. Mais dans le cas le plus célèbre de tous, La Joconde de Léonard de Vinci, la source de la joie intérieure qui fait sourire Mona Lisa demeure un mystère qui prête au tableau son caractère éternellement énigmatique.

L'esthétique romantique a ici, je crois, oblitéré un contraste important, bien que nous l'ayons conservé dans le parler de tous les jours. Des théoriciens romantiques de l'esthétique tels que, par exemple, Edmund Burke, aiment relier, comme dans le titre de son fameux essai, le sublime et le beau. Mais dans la théorie de l'époque classique et de la Renaissance que j'examine ici, le contraste existe toujours entre le sublime, qui vous fait sourire, et le ridicule, pour lequel vous marquez votre mépris par le rire. Et nous continuons à dire qu'il n'est qu'un pas du sublime au ridicule.

Or l'idée selon laquelle le sourire exprime l'amour tandis que le rire reflète le mépris était destinée à durer très longtemps. Si, par exemple, vous jetez un coup d'oeil à l'essai de Baudelaire de 1855 De l'essence du rire, vous le verrez déclarer que le rire est diabolique, offrant en guise d'explication le fait que le rire a ses racines dans l'orgueil méprisant, le pire des péchés capitaux. Mais en dépit de son influence considérable, cette explication est bien loin d'être évidente. Il semble donc naturel de commencer par s'interroger sur son origine. Où et quand cette conception du rire est-elle apparue et comment en est-elle arrivée à exercer pareille influence sur la philosophie de la Renaissance et des débuts de l'époque moderne ? (...) Presque tout ce que Hobbes et ses prédécesseurs humanistes ont à dire à propos du rire dérive de deux courants de la pensée antique consacrés à ce phénomène, qui peuvent tous deux être ramenés à la philosophie d'Aristote. (...)

La contribution des auteurs de la Renaissance à la théorie du risible était bien moins originale qu'ils ne voulaient l'admettre. Les humanistes avaient une dette considérable envers la littérature rhétorique des Anciens, et par-dessus tout l'analyse de Cicéron dans De oratore. (...)

Toutefois, il serait fallacieux d'en déduire que les auteurs des débuts de l'époque moderne ne font que répéter passivement les idées de leurs autorités classiques. Je dois maintenant souligner qu'ils ajoutent aux arguments dont ils héritent deux analyses d'importance. Tout d'abord, les auteurs médicaux accordent une importance d'ordre physiologique tout à fait nouvelle au rôle de la soudaineté, et par conséquent de la surprise, dans la provocation du rire, introduisant pour la première fois dans le débat le concept clé d' admiratio ou admiration. (...)

Cette découverte est immédiatement reprise par les philosophes. C'est particulièrement vrai de Descartes, pour lequel l'admiration est une passion fondamentale. (...)

L'autre apport nouveau des théoriciens du début de l'époque moderne émane d'une lacune qu'ils repèrent dans l'analyse originale d'Aristote. La thèse d'Aristote dans la Poétique est que le rire réprouve le vice en exprimant et en sollicitant des sentiments de mépris envers ceux qui se conduisent de façon ridicule. Mais comme nos auteurs le font remarquer, Aristote omet, de façon fort inhabituelle, de donner une définition du ridicule, et omet par conséquent d'indiquer quels vices particuliers sont les plus susceptibles de provoquer un rire méprisant. Il se peut, bien sûr, qu'Aristote ait examiné ces questions dans le Livre II de la Poétique, dont on sait qu'il portait sur la comédie. Mais ce texte fut perdu à la fin de l'Antiquité, et on ne sait rien de certain à son sujet.

Pour les auteurs médicaux, la question de ce que Montaigne allait appeler « les vices ordinaires » ne présentait aucun intérêt. Mais pour les humanistes, elle paraît souvent la plus importante de toutes, et c'est l'analyse de Castiglione qui semble avoir exercé la plus grande influence.

L'idée fondamentale de Castiglione - empruntée directement à Cicéron - est que les vices que nous pouvons espérer ridiculiser avec le plus grand succès sont ceux qui présentent quelque disproportion par rapport aux vérités de la nature, et en particulier ceux qui révèlent que nous avons ce qu'il appelle une vision « affectée » de notre propre valeur. Et il nous dit qu'il existe trois vices principaux de ce genre : l'avarice, l'hypocrisie et la vanité ou orgueil. (...)

Vous songez certainement - comme beaucoup de penseurs à l'époque - que la théorie de l'époque classique et de la Renaissance que je viens d'exposer comporte sans doute une erreur. Car il est faux, sans doute, que nous ne rions que lorsque nous voyons que quelqu'un a de lui-même une opinion disproportionnée, de sorte que notre rire exprime toujours notre mépris. Il est certain que le rire exprime quelquefois non pas des sentiments joyeux de supériorité mais simplement de la joie - comme disent les Anglais, la joie de vivre. (...)

Pour les médecins, l'importance de la théorie classique gît dans le fait qu'elle accorde une place au rire dans l'encouragement de la bonne santé. Comme Joubert l'explique en détail, il est particulièrement profitable d'encourager l'allégresse chez les individus dotés de tempéraments froids et secs, et donc de coeurs petits et durs.

Toute personne assez malchanceuse pour être nantie de ce tempérament, ou, comme dit Joubert, de ces humeurs, souffre d'un excès de bile noire dans la rate, ce qui entraîne par suite des sentiments de rage et, faute de traitement, la perte de l'esprit et, pour finir, la mélancolie. L'exemple donné par Joubert - comme par tous les autres médecins - est celui de Démocrite, dont le grand âge et le tempérament fondamentalement bilieux le rendirent si frustré et irritable que, comme le rapporte Burton dans The Anatomy of Melancholy, il finit par tomber dans une dépression suicidaire.

Or l'idée est que la décision de Démocrite de cultiver le rire en se plaçant sur la route de l'absurdité humaine lui apporta une cure pour sa condition. Comme l'explique Joubert (puisant encore une fois à la théorie des humeurs de Galien), le rire de Démocrite ne fait pas qu'améliorer la circulation de son sang, rendant Démocrite plus sanguin tant que dure le rire. Le rire aide aussi à expulser la bile noire qui, sinon, l'aurait empoisonné et l'aurait fait retomber dans la mélancolie. Le résultat fut de permettre à Démocrite, comme nous disons encore de nos jours, de rester de bonne humeur. Ainsi, comme Hippocrate l'avait bien compris, le rire de Démocrite, loin d'être un symptôme de folie, fut probablement le moyen principal de préserver sa santé mentale.

Ce raisonnement n'est valable que si le rire est effectivement une expression naturelle de mépris. Pour commencer à guérir, Démocrite dut se faire le spectateur de l'absurdité humaine : il savait que ce spectacle exciterait son mépris, mais il savait aussi que cela même le ferait rire. Mais ce n'est que parce que Démocrite pouvait s'attendre à ce que ses sentiments de mépris provoquent le rire qu'il fut à même de commencer sa thérapie. Et je crois que c'est ce type de raisonnement qui explique pourquoi les médecins s'enthousiasmèrent tant pour l'idée essentiellement rhétorique selon laquelle le rire est effectivement une expression naturelle de mépris.

Mais si nous en revenons maintenant aux philosophes, et plus particulièrement aux rhétoriciens, nous rencontrons alors un type de raisonnement tout différent. Pour ces auteurs, le fait que le rire exprime le mépris importe essentiellement dans la sphère de la parole publique. Compte tenu, affirment-ils, que le rire est une manifestation extérieure de ces émotions particulières, nous pouvons espérer en faire une arme d'une puissance incomparable pour le débat moral et politique. (...)

En parlant du rire comme expression de mépris, j'ai principalement exposé une théorie, mais j'ai aussi retracé une narration. La théorie que j'ai examinée remonte, comme nous l'avons vu, à l'Antiquité, elle est ressuscitée à la Renaissance et prend de l'importance pour de nombreux philosophes du XVIIe siècle. Mais tout comme elle a un début et un milieu, l'histoire que j'ai racontée a aussi une fin bien reconnaissable (du moins dans la société polie dont j'ai parlé) et je voudrais conclure en disant un mot de cette fin.

Notre histoire finit dans le cadre de ce que Norbert Elias a appelé le processus de civilisation, dont un aspect majeur fut, dans la culture européenne moderne, l'exigence croissante du contrôle par la volonté de diverses fonctions corporelles jusqu'alors considérées comme involontaires. Or le rire appartient de toute évidence à la classe des actions apparemment involontaires que les gens d'un tempérament raffiné se sont particulièrement souciés de contrôler.

Nous trouvons déjà cette idée à la fin du XVIIe siècle, mais l'analyse qui fait référence (du moins dans la culture anglaise) apparaît dans les années 1740, dans une des lettres du comte de Chesterfield à son fils au sujet de la conduite idéale du gentilhomme. Dans sa lettre, le comte déclare qu' « il n'est rien de si grossier, de si mal élevé, que le rire audible de sorte que le rire est quelque chose au-dessus de quoi les gens sensés et bien nés doivent s'élever ». La raison en est que le rire révèle de façon honteuse la perte du contrôle du corps. Comme le dit Chesterfield, il est « vil et malséant, surtout en raison du bruit désagréable qu'il fait et de la déformation choquante du visage qu'il entraîne quand nous y succombons ».

On commença donc à penser dans l'Angleterre des Lumières que, même s'il reste vrai que le rire exprime avant tout l'émotion du mépris, et même si on souhaite toujours à la fois exprimer et susciter cette émotion même, on ne voudra pas se laisser prendre sur le fait, pour ainsi dire, en train d'exprimer ainsi cette émotion. Il nous faut quelque chose de plus contrôlé, et comme l'ajoute explicitement Chesterfield, ce besoin est à satisfaire, car, en réalité, le rire n'est nullement involontaire. Plutôt, comme il le dit, « le rire est facilement restreint par un peu de réflexion et de bienséance ».

Alors, qu'est-ce qui remplace le rire qu'on supprime ? La réponse est ce qu'en anglais on a appelé sans grande élégance le « sub-laugh ». Mais qu'est ce que c'est, ce « sub-laugh » ? L'idée s'exprime beaucoup mieux en français : car ce qu'on nous demande de produire, lorsque nous avons envie de rire, est le « sous rire ».

Ainsi, mon histoire se termine par la suppression du rire au nom de la bienséance et par son remplacement par le sourire méprisant. Et Chesterfield conclut comme il se doit ce conseil à son fils : « Je souhaiterais volontiers que l'on vous vît souvent sourire, mais qu'on ne vous entendît jamais rire aussi longtemps que vous vivrez. »


Quentin Skinner

 

Liens brisés