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Rue de la Liberté

Edmond MICHELET

(Dachau 1943-1945, Éditions du Seuil, 1955.)

 

«C'est un fait qu'en septembre 1943 nous étions à Dachau méprisés au-delà de tout ce qu'on peut imaginer. Dans la hiérarchie des nationalités, non seulement nous arrivions très loin derrière tous les Poldèves imaginables, mais encore les Verts eux-mêmes, les droit commun allemands, jouissaient auprès des anciens d'une cote supérieure à celle des Français - lesquels étaient, tous sans exception, considérés comme détenteurs abusifs du triangle rouge, celui des «politiques».

Cette situation qui nous parut intolérable avait plusieurs causes. Les Tchèques, même les plus ignorants, nous reprochaient Munich; les Polonais nous attribuaient, à nous seuls, leur effondrement de septembre 39; les Allemands eux-mêmes - tout ennemis du régime qu'on pût les supposer puisqu'ils étaient là - conservaient à notre égard une supériorité de vainqueurs. Personne ne semblait avoir entendu parler d'une résistance française. Notre humiliation était totale.

En dehors de cette indignité qui s'attachait à nous pour des motifs dont tous n'étaient pas également justifiés, il y avait le mépris dont nous étions l'objet pour des raisons d'un autre ordre. Nos compatriotes avaient d'abord la réputation de ne pas savoir se laver, de manquer complètement d'hygiène. Et puis, on leur reprochait de ne pas accepter en silence non seulement les injustices dont ils étaient les victimes, ce qu'on aurait à la rigueur admis, mais non plus celles dont ils étaient les témoins. Aux yeux des vétérans du camp, une telle attitude relevait de l'insanité pure et n'aurait pu leur inspirer que la plus dédaigneuse pitié, si la pitié avait eu un sens dans cet univers dépourvu de la moindre trace de sensiblerie.

Les Italiens vinrent assurer notre relève de boucs émissaires dans les semaines qui suivirent notre arrivée. Nous avions entre temps découvert des camarades isolés, disséminés dans le camp, qui avaient entendu dire par les curés du block 26 que des gaullistes étaient enfin arrivés à Dachau, des Français qui appartenaient à un mouvement de Résistance.

Grâce à Willy, ils avaient pu nous atteindre dans notre block de quarantaine. L'un d'eux, Nicolas, sergent de Chasseurs alpins, déserteur de son unité bien avant 1938, avait été ramassé en Allemagne à la déclaration de guerre. Il y avait donc quatre ans qu'il était là! Qu'il ait entendu, seul Français alors à Dachau, le haut-parleur de 1'Appelplatz diffuser l'entrée des Allemands à Paris le jour de la pire humiliation de juin 1940 lui conférait à nos yeux un incroyable prestige.

Un autre, qui se faisait appeler «Marcelle Savoyard» possédait pour un Savoyard un curieux accent germanique, devait appartenir à quelque service spécial. Tous deux avaient réussi à s'introduire à la cuisine des S.S. avec la connivence de Félix Maurer, agent, lui, et authentique, du Deuxième Bureau. J'ai appris à mon retour, de la propre bouche de son chef, le Colonel Sérot, qu'il réalisa la performance de rester en contact avec le service durant tout son séjour au camp. J'en demeure confondu.

Marcel et Nicolas nous apportaient d'inimaginables trésors de ravitaillement «organisés» chez les S.S. On décida naturellement de les répartir entre les plus affamés. Au block de quarantaine, comme on était censé ne pas travailler, on n'avait pas droit au Brotzeit, légère collation du matin. On crevait littéralement de faim. Cynique dérision de ce livre d'images de mon enfance représentant, sous la légende du proverbe «qui dort dîne», le rêve d'un mendiant replet assoupi sur le bord du chemin devant un fantastique buffet! Pour l'avoir éprouvé bien des fois, je sais maintenant que la faim - ce pincement douloureux à l'épigastre - empêche bel et bien de dormir.

A ces deux camarades munificents se joignit un jeune Landais, Pierre Pujol. Il avait été désigné par son Administration des Poudres comme déporté d'office. Son cas n'était pas comparable à celui des volontaires qu'il ne voulait pas connaître. Il sortait d un camp spécial de redressement. Le traitement n'avait sans doute pas été efficace. Alors, pour en finir, on l'avait envoyé à Dachau. Pris en charge par les autres, c'est par eux qu'il nous avait été amené.

L'abbé Fabing, de son côté, nous dépêcha un autre jeune camarade, Jacques Martin, élève ingénieur de Nancy. Il allait franchir la frontière à Hendaye avec son frère quand les Allemands les avaient arrêtés. Envoyés tous deux à Sachsenhausen, le mystère des mutations les avait séparés et Jacques avait échoué seul à Dachau, où on l'avait affecté au Kommando de la radio. Martin, comme Pujol, se sentait aussi dépaysé que nous dans ce lugubre désert où il n'avait pas encore réussi à mettre la main sur un seul compatriote «politique». En réalité il existait bien un groupe de quatre communistes du Nord, mais ils s'étaient, par souci de sécurité, camouflés dans le block des travailleurs volontaires. Ils venaient de Mauthausen, et ils nous donnaient froid dans le dos quand ils en décrivaient les horreurs.

En fin de compte nous étions en tout et pour tout douze Français «politiques» sur les cent cinquante compatriotes et les six mille Haftlingues que contenait le camp lorsqu'à la fin de septembre 43 s'acheva notre quarantaine.»

 

Liens brisés

© Éditions du Seuil, 1955, coll. Livre de vie (nouv. série), 1998.