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1999-2017

 

Edgar MORIN

MELANGE 1


ENSEIGNER LES INCERTITUDES
ALERTE EN MEDITERRANEE
L'après-guerre du Golfe vue par Cornélius CASTORIADIS et Edgar MORIN Entre le vide occidental et le mythe arabe
Réforme de pensée, transdisciplinarité, réforme de l'Université

 

ENSEIGNER LES INCERTITUDES

Edgar Morin, directeur de recherches émérite au CNRS, a récemment publié "Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur", Seuil - 2000 - 129p -

Qu'est-ce qui a changé qui nécessite d'apprendre autrement ?

Edgar Morin : Ce n'est pas tant la société qui s'est modifiée, que les connaissances que nous en avons. Depuis une cinquantaine d'années nous pouvons concevoir une relation entre le cosmos et nous qui permet de mieux nous connaître. Les particules qui sont dans le soleil ou dans les plantes sont aussi constitutives de nous-mêmes, la différence, c'est leur organisation. L'évolution est une histoire de ramifications, d'accidents, de catastrophes (par exemple, la fin des dinausores). Il semblait inconcevable il y a 20 ans d'étudier l'écologie ; aujourd'hui c'est évident, car elle lie tout et est l'un des problèmes clefs de l'avenir. Les sciences progressent en rassemblant des disciplines différentes pour créer de nouveaux savoirs, mais celles enseignées à l'Université restent les mêmes. Prendre en compte cette complexité modifie considérablement le type d'enseignement. L'école primaire est sans doute celle qui est le moins décalée parce que les maîtres sont polyvalents, il n'y a pas encore la compartimentation du savoirÉ
Mais peut-on mettre en connexion sans maîtriser les savoirs disciplinaires au préalable?

E.M. : Il ne s'agit pas de nier les disciplines, mais de les utiliser. Les savoirs ne sont pas additifs, il faut montrer les noyaux organisateurs des connaissances. La configuration des savoirs a beaucoup changé. Si on analyse l'histoire de l'enseignement français, laïque, le monde des instituteurs était animé par une grande foi dans la raison, dans le progrès, dans la science, il s'opposait au curé, défenseur de la conception théologico-politique du monde. Depuis, la bataille a été gagnée. Même du côté religieux on a cédé à la rationalité. Mais aujourd'hui on ne peut plus avoir cette idéologie quasi providentielle du progrès qui guide l'humanité vers un avenir toujours meilleur. On est obligé de revenir à l'idée première de la laïcité : qu'est-ce que le Monde ? Qu'est-ce que l'Homme ? Il faut prendre à bras le corps ces questions : ne pas croire que le progrès est naturel, il faut le vouloir. Ne pas croire que l'histoire avance de façon linéaire, elle avance en zig-zag et parfois régresse. Se méfier de la raison instrumentale qui peut servir des logiques de mort, de la rationalisation qui est une construction absolument logique qui manque de bases concrètesÉ
L'entrée dans le complexe, l'acceptation des incertitudes rend plus importante la responsabilité de l'enseignant...

E.M. : C'est difficile, mais nécessaire. La mondialisation ne traduit pas seulement le néolibéralisme, mais aussi la prise de conscience que tout est connecté. Les périls fondamentaux, économiques ou écologiques rendent nécessaire de penser l'ère planétaire. Le tout est dans les parties, et inversement. Traiter la complexité demande de changer la façon de penser, il faut apprendre à relier dès l'enfance. Un enfant sépare, en même temps qu'il demande à faire des liens. L'enseignement primaire doit partir de l'interrogation fondamentale : qui sommes-nous ? à la fois des êtres psychiques, biologiques et des êtres sociaux, de langage, de littérature... Tout le savoir des disciplines doit alors être utilisé dans la complexité .

Dans le passé l'enseignant avait un rôle plus important, parce que les médias n'existaient pas dans l'esprit des enfants, aujourd'hui il doit faire l'analyse de ce qui s'y passe. On est responsable de ce qu'on dit, de ce qu'on fait, même si on n'est pas responsable de ce qu'en reçoit l'élève. Mais plus c'est difficile, plus la tendance à l'esquiver, à se fonctionnariser, est forte. Enseigner est une fonction, mais aussi une mission. Il faudrait retrouver une source de jubilation dans le savoir, pour retrouver le sens de cette mission. La finalité de l'enseignement n'est pas d'apprendre à vivre, mais d'aider à apprendre à vivre. C'est pour cela qu'il faut enseigner les incertitudes. On ne sait pas ce que va devenir la société humaine. Chacun est dans une existence aléatoire, y compris dans sa sphère la plus privée. Les sciences aident aussi à enseigner l'incertitude, ce que j'appelle l'écologie de l'action.
Vous reconnaissez-vous dans la controverse entre enseignement et éducation ?

E.M. : Non. L'éducation et la pédagogie peuvent aider à l'enseignement, mais ce n'est pas ce qui le contrôle. Un enseignant, c'est celui qui a la passion pour ce qu'il enseigne, qui s'intéresse aux enfants. Platon a dit la chose une fois pour toutes : il faut de l'Eros pour enseigner, du plaisir, de l'amour, de l'amitié. Tout le reste, c'est du bla-bla.
Qu'est-ce qui pourrait aider les enseignants ?

E.M. : Qui éduquera les éducateurs ? disait MarxÉ On ne peut que s'auto-éduquer, avec l'aide d'autrui, la culture et le savoir. Je suis sûr que beaucoup d'enseignants veulent bien faire, mais ils sont très dispersés et l'institution résiste. Leur mise en réseau est nécessaire. Il faut réorganiser les cadres, les IUFM. Ce n'est pas si difficile.

Il faut rebrasser les connaissances. Ce qui s'est aggravé dans la société, c'est l'hyper-spécialisation. On arrive à des postes de décideurs en ignorant tout ce qui n'est pas sa spécialité. Ces nouveaux barbares sont les experts qui décident à la place des citoyens. C'est pour cela qu'il faut réformer l'enseignement, pour une "démocratie cognitive" qui réduise le pouvoir des éconocrates.
Syndicat National Unitaire des Instituteurs, Professeurs d'école et Pegc

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ALERTE EN MEDITERRANEE

(extraits du discours de Barcelone*) Agence de presse, Episthèmes, (Courrier Nord-Sud 1994

Si mes gènes, si mes chromosomes pouvaient parler, ils vous raconteraient une odyssée méditerranéenne qui partirait à peu près comme celle d'Ulysse, mais plus au sud, de la Méditerranée asiatique, ce Moyen-Orient d'aujourd'hui; ils vous raconteraient leurs voyages dans l'empire romain, leur arrivée dans la péninsule ibérique et en Provence, ils vous diraient plus d'un millénaire d'enracinement et près de sept cent années dans une Espagne plurielle aux divers royaumes et aux trois religions, jusqu'à pour certains 1492, et pour d'autres le 17ème siècle; mes gènes, mes chromosomes vous diraient comment ces ancêtres conversos auront connu pendant deux siècles le baptême de l'Église catholique; puis ils vous narreraient leur séjour rejudaïsé dans le grand duché de Toscane à Livourne jusqu'à la fin du 18ème siècle, où, poussés par les grands courants de l'expansion économique de l'occident, ils avaient gagné, dans l'Empire Ottoman, la grande cité de Salonique peuplée en grande majorité de séfarades qui parlaient le vieil espagnol antérieur à la jota; puis ils vous diraient le retour vers l'occident au début du siècle, et enfin l'enracinement en France. Mes gènes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes successives se sont unies, symbiotisées en moi, et au cours de ce périple bimillénaire, la Méditerranée est devenue une patrie très profonde. Les papilles de ma langue sont méditerranéennes, elles appellent l'huile d'olive, elles s'exaltent d'aubergines et de poilons grillés, elles désirent tapas ou mézés. Mes oreilles adorent le flamenco et les mélopées orientales. Et dans mon âme, il y a le je ne sais quoi qui me met en résonance filiale avec son ciel, sa mer, ses îles ses cotes, ses aridités, ses fertilités...

Mes gènes vous confieraient aussi qu'ils ont vécu une expérience typiquement ibérique, l'expérience marrane. Le marranisme n'est pas seulement, comme beaucoup le croient, une façon secrète d'être juif sous le masque chrétien ou une façon d'avoir dissous son ascendance juive dans un christianisme sincère, c'est aussi l'expérience dans un même esprit et une même âme de la rencontre de deux religions antagonistes. Ou bien cet antagonisme produit la dissolution de ce que l'une et l'autre religion ont de formel et dégage alors une prodigieuse combustion mystique, et c'est Thérèse d'Avila. Ou bien le choc des deux religions dissout l'une et l'autre pour faire place au doute et à l'interrogation généralisée, et c'est le cas de Montaigne, lui aussi issu de conversos. Ou bien encore le Dieu transcendant se désintègre et c'est la nature qui devient divine en devenant auto-créatrice, et c'est Spinoza. Et moi oui, je suis mystique certes à ma façon, je suis rationnel, je suis sceptique, et je n'aurais pas été tel sans Séfarad, je veux dire les Espagnes.

Mes gènes ne m'ont pas parlé de Barcelone, mais mon esprit a été marqué par Barcelone. J'avais 18 ans en janvier 1939 quand j'appris brutalement la chute de Barcelone. J'ai écrit dans mon livre Autocritique: "je pleurais, en regardant l'énorme manchette de Paris Soir, cachant mon visage derrière le journal, dans le salon où mes parents écoutaient les accordéons de radio-Ile de France, et je ne savais pas qu'en même temps mon camarade de classe Jacques Francis Rolland et des centaines d'autres cessaient d'être des gamins et entraient dans l'adolescence, en pleurant ensembles, seuls, la fin de l'espoir, et que tous les autres espoirs qui se lèveraient plus tard seraient édifiés avec ces ruines" (p.21).

Je n'avais pas idéalisé l'Espagne républicaine car je savais quels conflits internes, quelle guerre civile sporadique au sein de la grande guerre civile avaient ravagé Barcelone, provoquant notamment l'assassinat d'Andreu Nin par les services secrets soviétiques du général Orlov. Mais je pressentais obscurément que ce désastre était le début d'un désastre historique plus terrible encore, je sentais, comme d'autres, que la chute de Barcelone était le début d'autres chutes, d'abord la chute de la France à peine un an plus tard, puis la chute de l'Europe...

Quand j'ai découvert Barcelone, après la guerre, j'ai subi ce qu'un écrivain allemand qui parle de Barcelone justement, appelle une intoxication amoureuse. Et j'aime plus que jamais le Barcelone d'aujourd'hui, ville d'espoir, ville de paix, ville ouverte, riche de sa culture catalane, de sa culture espagnole et des cultures des migrants ibériques qui se sont catalanisés en son sein. C'est une ville qui dans le même mouvement où elle se ressource dans son passé, s'avance vers un futur d'association ibérique, européen, méditerranéen.

Mais, de même que j'ai ressenti la chute de Barcelone en 1939 comme le plus sinistre avertissement pour l'Europe, je ressens depuis l'an dernier un choc de la même violence et aussi lourd de funestes présages dans la décomposition de la richesse polyéthnique de la Bosnie-Herzégovine et dans le siège de Sarajevo. La Bosnie-Herzegovine n'était elle pas déjà en elle même la préfiguration de l'Europe que nous souhaitions? N'était-elle pas à la fois laïque et polyreligieuse? Cet assassinat de la Bosnie-Herzegovine frappe au coeur l'idée d'Europe et la possibilité d'Europe.

Nous voyons réapparaitre un mal que nous croyions avoir dépassés en élaborant la communauté européenne. Certes, l'État national a joué un rôle civilisateur fécond dans l'histoire de l'Europe, mais il a porté en lui la potentialité, trop souvent non inhibée, de la purification.

La purification nationale a d'abord été religieuse. C'est 1492 en Espagne, puis c'est le triomphe du principe cujus regio ejus religio, l'expulsion des catholiques d'Angleterre, l'expulsion des protestants de France avec la révocation de l'Edit de Nantes, un peu partout l'expulsion ou ghettoisation des juifs.

Puis au vingtième siècle la purification devint raciale et ethnique. Les guerres gréco-turques ont suscité les transferts massifs des Hellènes d'Asie Mineure en Macédoine, des Turcs de Macédoine en Turquie, puis Hitler a voulu purifier l'Allemagne des juifs, tsiganes, malades mentaux. La fin de la guerre a chassé les allemands de Silésie, des Sudètes, les polonais d'Ukraine.

Aujourd'hui en ex-Yougoslavie, en Europe, en Méditerranée tous les conflits prennent un aspect atroce de ségrégations ethniques et religieuses.

Le seul remède aux conceptions closes de l'ethnie et de la nation est dans le principe associatif. Le destin de l'Europe se joue dans l'alternative: association ou barbarie. Et ce n'est pas seulement le destin de l'Europe, c'est celui de la Méditerranée.

Méditerranée! notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse!

Mer qui porte en elle tant de diversités et tant d'unité!

Mer des extrêmes fertilités et des extrêmes aridités!

Mer dont le centre est formé par sa circonférence!

Mer à la fois d'antagonismes et de complémentarités dont la complémentarité conflictuelle de la mesure et de la démesure!

Berceau de toutes les cultures d'ouverture, d'échanges et d'aventure!

Matrice de l'esprit le plus sacré et de l'esprit le plus profane!

Matrice de religions polythéistes et des religions monothéistes!

Matrice des cultes à mystère qui promettent la résurrection après la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant de la mort!

Matrice de la philosophie, de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie!

Matrice de la rationalité, de la laïcité et de la culture humaniste!

Matrice de la Renaissance et de la modernité de l'esprit européen!

Mer de la communication des idées et des confluences des savoirs qui a su faire passer Aristote de Bagdad à Fez avant de le faire parvenir à la Sorbonne de Paris!

Mer tricontinentale des rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord

Mer qui fut le Monde et qui demeure pour nous méditerranéensnotre monde.

Notre Méditerrannée s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère planétaire baignant le sud d'une Europe, elle même rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre de gravité du monde. Cette Méditerranée qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée marginalisée redevient une des zones sismiques les plus importantes de la planète.

ALERTE

Je dis alerte, parce que l'Europe tend à se détourner de la Méditerranée au moment où justement en Méditerranée s'accroissent les problèmes et périls.

Les processus de dislocation, dégradation, renfermement qui se développent un peu partout affectent particulièrement la Méditerranée.

Plus encore: la mer de la communication devient la mer des ségrégations, la mer des métissages devient la mer des purifications religieuses, ethniques, nationales.

Les grandes villes cosmopolites, véritables "cités-monde", creusets de la culture méditerranéenne se sont éteintes les unes après les autres dans la monochromie: Salonique, Istambul, Alexandrie, Beyrouth. Sarajevo agonise.

Après 89, l'Europe de l'ouest, en se tournant vers l'est qui s'ouvrait, s'est détournée des problèmes fondamentaux de la Méditerranée qui la concernent vitalement. L'économie européenne s'est tournée vers les marchés potentiels de l'est, regardant au delà l'énorme marché chinois. La Méditerranée est de plus en plus oubliée.

Les puissances européennes se sont montrées impuissantes face au conflit israélo-palestinien, à la tragédie de l'ex-Yougoslavie, et regardent hébétées la tragédie algérienne.

Les pays du sud européen, particulièrement de l'Arc Latin, n'ont pas élaboré une conception commune pour une politique méditerranéenne.

L'Europe ouverte tend à redevenir l'Europe du rejet. Au moment où avaient commencé les processus d'intégration européenne de l'Islam, posthumes comme en Espagne qui réintègre en son identité, son passé maure, modernes comme en France et en Allemagne avec les immigrés maghrébins et turcs, voilà que revient le vieux démon européen: refouler, exclure l'Islam. L'offensive serbe en Bosnie n'est pas seulement un accident, elle est la poursuite d'une reconquête.

On a laissé détruire le caractère polyvalent et poly-ethnique de la Bosnie Herzégovine et lorsqu'elle se trouve tronquée pour n'être plus qu'un réduit musulman , on s'effraie à l'idée d'un état musulman.

Partout, le partenaire nécessaire est de plus en plus considéré comme l'adversaire potentiel et cela de chacun des quatre cotés de la Méditerranée: nord sud et est ouest.

La Méditerranée s'efface comme dénominateur commun.

Plus encore: il faut comprendre que la grande ligne sismique, qui part du Caucase, en Arménie/Azerbzadjian, qui a dévasté depuis près de cinquante ans le Moyen-Orient, s'est étendue vers l'ouest en Méditerranée; elle a saccagé la Bosnie-Herzegovine, et elle ravage l'Algérie. C'est la ligne où deviennent virulents et mortels les antagonismes Est/Ouest, Nord/Sud, Richesse/Pauvreté, Vieillesse/Jeunesse, Laïcité/Religion, Islam/Chrétienté/Judaïsme,...

Nous pouvons aujourd'hui espérer, sans certitude aucune, en une progressive pacification au Moyen-Orient, notamment par l'accession de la Palestine à l'indépendance nationale, mais le trou noir géo-historique y demeure, et deux nouveaux trous noirs se sont formés en Bosnie et en Algérie.

En Algérie, il y a eu les conséquences désastreuses non seulement du vote FIS mais de la négation de ce vote, et tout va vers l'implosion. Que sera l'Algérie? Quel bouleversement géopolitique formidable ne va-t-il pas s'opérer? Va-t-on vers une refermeture de la Méditerranée? Un embrasement?

Dans ces conditions tragiques les pires ennemis sont les seuls qui collaborent entre eux: de même qu'il y eut en Italie les mêmes méthodes et les mêmes objectifs entre le terrorisme noir et le rouge qui avaient pour but commun de détruire la démocratie, de même en Israël/Palestine ce sont les fanatiques ennemis israéliens et arabes qui coopèrent avec ardeur pour saboter la paix; de même en Algérie, la terreur des attentats et la terreur de la répression collaborent pour empêcher toute entente démocratique. Partout les haines adverses ont un même ennemi commun: la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.

Pourrons nous sauver la Méditerranée? Pourrons nous restaurer mieux développer sa fonction communicatrice? Pourrons nous remettre en activité cette mer d'échanges, de rencontres , ce creuset et bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation?

Il y a des solutions économiques, mais les solutions seulement économiques sont insuffisantes et parfois font problème: ainsi le FMI met les États dans la nécessité d'obéir à ses exigences pour avoir des crédits, mais aussi dans la nécessité de leur désobéir pour éviter le clash politique et social.

Il faut du développement, mais il faut aussi entièrement repenser et transformer notre concept de développement lequel est sous-développé.

Ainsi il n'y a pas que l'économie industrielle à installer, il y a aussi à réinventer une économie de convivialité.

Déjà les innombrables retraités qui viennent sur les cotes nord-méditérranéennes cherchent non seulement du soleil et du beau temps, mais une aménité du vivre, un plaisir de vivre et un art de vivre. Dans l'art de vivre méditerranéen il y a l'extraversion de la place publique, du paseo, du corso, qui est aussi un art de la communication. Il y a notre gastrosophie qui tend à chacun le fruit et le rameau de l'olivier. Les continentaux qui viennent s'installer pour leurs vacances ou durablement dans des lieux encore préservés viennent chercher l'antidote à la mécanisation, à la chronométisation, à l'anonymisation, à la hâte. Nous avons dans nos cultures les ressources pour résister à la standardisation et à l'homogénéisation. Nos paysages, nos sites, nos monuments, nos architectures du passé ne sont pas seulement des objets esthétiques, ils irradient des ondes qui nous pénètrent, ils distillent des sucs qui nous épanchent, ils nous instillent des vérités impalpables qui deviennent nos vérités. Et n'avons nous pas mission de propager cet art de vivre dans le sillage de nos pizzas de nos couscous de nos taramas, de nos tapas et de nos vins?

Mais la défense et l'illustration d'une qualité de la vie exigent la résistance à ce qu'a de barbare le développement techno-industriel incontrôlé, le déferlement du profit au détriment des relations d'entraide et de services mutuels, l'extension du béton et du mitage qui ont déjà dénaturé tant de nos cotes...

Ils exigent une politique de régénération de la Méditerranée qui comporte évidemment le réassainissement de la mer, sa repopulation aquatique: tout cela a commencé sporadiquement, mais cela devrait devenir systématique et commun. Une telle politique comporterait autant que faire se peut et partout où cela se peut, la restauration des activités pastorales, le développement du maraîchage et d'une agriculture de qualité, ce qui déjà en viticulture se manifeste dans de nombreux pays par les progrès qualitatifs obtenus par la sélection des cépages, les procédés de vinification, le caractère biologique de l'engrais. Enfin, il faut savoir que, grâce à l'ingénierie génétique, nous trouverons bientôt le moyen de cultiver des plantes qui puiseront l'azote de l'air et le réintroduiront en terre, et plus largement de rendre cultivables à nouveau des terres peu fertiles.

C'est enfin, non seulement la défense de la qualité de la vie, mais la défense de la vie elle-même qui exigent une politique de l'émigration, laquelle n'est possible que si nous sachons remplacer la peur démographique et la peur ethnique, hélas aujourd'hui liées, par la résurrection du noble sens de l'hospitalité, le sentiment de la complémentarité du voisin, le respect de l'autre, l'amour de la diversité.

Mais nous devons d'abord nous mobiliser contre la grande fracture sismique qui a envahi la Méditerranée. Il nous faut cesser de regarder l'Islam et l'arabisme comme monolithes ou comme agressions. il nous faut penser à tant de brimades, de dénis, de justice à deux poids et deux mesures, à tant de déceptions...

Il nous faut associer, lier, redonner la primauté à ce qui est commun, restituer l'identité commune sous et dans la diversité afin de faire émerger l'identité de citoyen de la Méditerranée au sein de nos poly-identités, car nous somme tous poly-identitaires et nos différentes identités doivent s'enrouler en spirale les unes autour des autres au lieu de s'entre-refouler les unes les autres.

Il n' y a pas de fraternité profonde sans maternité: il nous faut revitaliser notre mer mère.

Il y a un mythe euphorique simpliste de la Méditerranée qui ignore que tant de dislocations, destructions, intolérances, viennent de la Méditerranée elle-même. Mais nous avons besoin d'un mythe riche qui exprime nos aspirations à l'accomplissement du meilleur de nos possibilités.

Ah! il nous faut de la compréhension, beaucoup de compréhension. Qu'est ce que la compréhension, qui la rend différente et complémentaire de l'explication?

C'est ce qui nous permet à nous sujets humains de considérer autrui comme sujet à l'image de soi-même, ego alter, et de comprendre de l'intérieur ses sentiments et ses réactions. Comprendre l'autre est un impératif vital aujourd'hui.

Mais cela suppose aussi une grande régénération morale, un grand changement moral: il nous faut vouloir du fond du coeur la concorde, la réconciliation, la compassion, le pardon.

Et je terminerai mon propos par la salutation première de tout méditerranéen: que la paix soit avec vous.

Que la paix soit avec nous.

* discours prononcé à Barcelone lors de la remise à l'auteur du prix international Catalunya 1994

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L'après-guerre du Golfe vue par Cornélius CASTORIADIS et Edgar MORIN Entre le vide occidental et le mythe arabe

Pour tirer quelques leçons de la guerre du Golfe, nous avons demandé à deux intellectuels, Cornélius Castoriadis et Edgar Morin, de confronter leurs points de vue. Le premier a surtout étudié les régimes totalitaires, le second a théorisé la complexité des sociétés modernes. Avant d'entamer le débat, Edgar Morin a souligné que deux écueils guettent les intellectuels occidentaux : soit se croire propriétaires de la rationalité et ne voir autour d'eux qu'arriération, superstition, erreur ; soit au contraire tomber dans un pur masochisme et déclarer que les autres ont toujours raison. Faute de juste milieu entre les deux attitudes, il faut zigzaguer en s'aidant de l'auto-observation, voire de l'autocritique. Pour traiter une réalité à la fois complexe et conflictuelle, on ne peut se satisfaire ni d'une causalité linéaire ni d'une pensée binaire opposant vrai et faux absolus, insiste Edgar Morin. Comme le montre l'affrontement israélo-arabe, le Moyen-Orient est traversé par des causalités " en boucle " où l'hostilité engendre l'hostilité, la violence, la violence. Cornélius Castoriadis a, de son côté, mis en avant son souci de relier les événements du Golfe à leurs antécédents historiques, notamment depuis la chute de l'Empire ottoman. Il a rappelé les responsabilités historiques de l'Occident, qui a armé l'Iran du Shah pour en faire le gendarme du Golfe, puis Saddam Hussein, tout en favorisant le maintien sur place de régimes " médiévaux ". La situation d'arriération politique des pays arabes et la politique de puissance des Occidentaux, dans laquelle Israël a joué le rôle d'un pion avancé, nourrissent son pessimisme sur le devenir de la question israélo-palestinienne.
Cornélius Castoriadis : La décision de faire la guerre méprisait royalement les facteurs à long terme, à savoir le risque que se creuse davantage le gouffre culturel, social, politique et imaginaire existant entre les pays occidentaux et le monde arabe.

Edgar Morin : Maintenant, nous pouvons établir une première rétro-prospective. Celle-ci s'est effectuée dans une région où tous les problèmes sont non seulement solidaires, mais impliqués les uns aux autres en de multiples noeuds gordiens. C'est pourquoi j'ai pensé, avant et pendant la guerre, que la démarcation principale était non entre pacifistes et bellicistes, mais entre ceux qui voulaient dénouer ces noeuds gordiens et ceux qui ne voulaient que frapper l'Irak saddamiste et éviter le problème palestinien.

Aujourd'hui le problème est de savoir si la guerre a tranché les noeuds gordiens, les a emmêlés davantage, ou si elle permet d'en dénouer les plus graves. Il est important que la guerre ait été courte, qu'elle n'ait employé ni les gaz ni le terrorisme, qu'elle ne se soit pas généralisée, qu'elle n'ait pas été jusqu'au bout puisque Bush n'a pas poussé jusqu'à Bagdad, et enfin qu'elle permette une réaction de rejet du peuple irakien à l'égard de Saddam Hussein. Cela a permis, à notre grand soulagement, d'éviter les catastrophes en chaîne qu'aurait suscitées une guerre longue et inexpiable.

Mais cela ne suffit pas pour prendre la mesure de cette guerre. Qui aurait pu penser en 1919, après le traité de Versailles, que l'effet principal de la guerre de 14-18 serait non l'affaiblissement de l'Allemagne et la mise hors jeu de l'URSS, mais le déchaînement de ces deux puissances sous le signe du totalitarisme ? C'est seulement après 1933 qu'il est apparu que la Grande Guerre avait engendré des effets inverses de ceux recherchés par les vainqueurs. Aussi est-ce ce qui va advenir dans le futur qui va donner à la guerre du Golfe sa signification.

Ce futur dépend évidemment de la nouvelle situation qui va se dessiner au Moyen-Orient. Je crois que cette situation est d'ores et déjà modifiée par la responsabilité globale prise par l'Amérique dans toute la région après sa victoire. L'Amérique aujourd'hui n'est plus seulement le glaive d'un Occident en guerre froide dont le bastion oriental avancé est Israël. Elle tend à devenir responsable d'une pacification généralisée à l'égard de ses alliés arabes, européens, et à l'égard de l'ONU. C'est dans ce sens que, dès la fin des combats, Bush et Baker ont en fait établi le " linkage " entre la question du Koweït et celle du Moyen-Orient qu'ils avaient refusé jusqu'alors. " Jetez le Coran et achetez des vidéo-clips "

Et aujourd'hui, une chance existe qu'il y ait convergence des efforts pour résoudre le plus virulent des problèmes, celui qui lie l'indépendance de la Palestine à la sécurité d'Israël, puisque c'est une idée commune aux Européens, c'est l'idée du plan Mitterrand du 15 janvier, c'est l'idée de l'URSS. En Israël même, la disparition de la menace irakienne, l'impossibilité de réaliser dans la conjoncture actuelle le rêve du Grand Israël qui chasserait les Palestiniens de leurs terres, créent des conditions nouvelles pour accepter la liberté d'un peuple que Tsahal a ghettoïsé pendant toute la durée de cette guerre.

Enfin l'ONU, qui avait été éclipsée au stade de l'attaque terrestre contre l'Irak, redevient l'embryon d'instance internationale qui, après le 2 août 1990, s'était montré capable de réprimer la piraterie d'un Etat et pourrait se montrer apte à réguler les tensions internationales. Cela a dépendu de l'accord Etats-Unis-URSS, lequel a dépendu de la révolution anti-totalitaire entamée par Gorbatchev. Il est clair que si la contre-révolution triomphe en URSS, cela fragilise l'ONU, mais nous sommes actuellement dans une éclaircie, dont nous ne connaissons pas la durée, propice à l'espoir et à l'action.

Cornélius Castoriadis : Je ne partage nullement ta conception du rôle, même hypothétique, de l'ONU. Je ne pense pas que la situation d'accord entre l'URSS et les Etats-Unis, qui explique le comportement du Conseil de sécurité, soit l'état durable, normal, de la relation entre ces deux pays. Les Français et les Anglais continueront à s'aligner sur les Etats-Unis. Mais, à terme, l'URSS n'a pas renoncé à être une grande puissance, pas plus que la Chine.

A présent, la question posée est celle du Moyen-Orient. L'unanimité du Conseil de sécurité y résistera-t-elle ? Tout le monde se ralliera-t-il à la position des faucons américains et de la droite israélienne, qui verraient bien les Palestiniens partir en Jordanie ? Il y a Jérusalem. Il y a le problème kurde. Et qui voudra mettre en cause Hafez El Assad ? S'il y a un accord, il risque de se faire une fois de plus sur le dos des Palestiniens et des Kurdes.

L'ONU, ce n'est jamais qu'un organe par lequel les grandes puissances traitent leurs différends. Elle a la même valeur que la Sainte-Alliance entre 1815 et 1848 ou le concert des puissances après le congrès de Berlin de 1878. Elle peut sembler agir aussi longtemps que valent des accords conjoncturels entre les puissants.

Mais, derrière tout cela, se pose la relation entre le monde islamique et l'Occident. D'une part, il y a la formidable mythologisation des Arabes par eux-mêmes, qui se présentent toujours comme des éternellesvictimes de l'Histoire. Or, s'il y a eu une nation conquérante, du VII au XI siècle, ce sont bien les Arabes. Les Arabes ne poussaient pas naturellement sur les pentes de l'Atlas au Maroc, ils étaient en Arabie. En Egypte, il n'y avait pas un seul Arabe. La situation actuelle est le résultat, d'abord, d'une conquête et de la conversion plus ou moins forcée des populations soumises ; puis de la colonisation des Arabes non par l'Occident, mais par leurs coreligionnaires, les Turcs, pendant des siècles ; enfin de la semi-colonisation occidentale pendant une période comparativement beaucoup plus courte. " La laïcisation permet seule la démocratisation "

Et où en sont-ils politiquement, à l'heure actuelle? Ce sont des pays où les structures du pouvoir sont soit archaïques, soit un mélange d'archaïsme et de stalinisme. On a pris le pire de l'Occident et on l'a plaqué sur une société culturellement religieuse. Dans ces sociétés, la théocratie n'a jamais été secouée : le code pénal, c'est le Coran; la loi n'est pas le résultat d'une volonté nationale, elle est sacrée. Le Coran lui-même n'est pas un texte révélé, consigné par des mains humaines, il est substantiellement divin. Cette mentalité profonde reste, et ressurgit face à la modernité.

Or la modernité, ce sont aussi les mouvements émancipateurs qui se sont produits depuis des siècles en Occident. Il y a eu des luttes multiséculaires pour parvenir à séparer le religieux du politique. Un tel mouvement ne s'est jamais développé en Islam. Et cet Islam a devant lui un Occident qui ne vit plus qu'en mangeant son héritage : il maintient un statu quo libéral, mais ne crée plus des significations émancipatrices. On dit à peu près aux Arabes : jetez le Coran, et achetez des vidéo-clips de Madonna. Et, en même temps, on leur vend à crédit des Mirage.

S'il y a une " responsabilité " historique de l'Occident à cet égard, elle est bien là. Le vide de signification de nos sociétés, au coeur des démocraties modernes, ne peut pas être comblé par l'augmentation des gadgets. Et il ne peut pas déloger les significations religieuses qui tiennent ces sociétés ensemble. La lourde perspective de l'avenir est là. L'effet de la guerre, c'est déjà, ce sera demain davantage l'accentuation de ce clivage rejetant les musulmans vers leur passé.

Il est d'ailleurs tragiquement amusant de voir aujourd'hui que, si Saddam Hussein tombe, il y a de grandes chances pour qu'il soit remplacé par un régime fondamentaliste chiite, c'est-à-dire celui que l'Occident s'est empressé de combattre quand il s'est installé en Iran.

Edgar Morin : Avant la guerre, Jean Baudrillard avait démontré de façon logique que, de toute façon, il ne pouvait pas y avoir de guerre. Tu viens, à ton tour, de démontrer logiquement qu'il n'est pas possible de progresser, compte tenu de toutes les contradictions qui sont à l'oeuvre, etc. Heureusement que la vie, dans ce qu'elle a d'innovateur, n'obéit pas à la logique, ce que tu sais fort bien. Il y a de toute façon une nouvelle conjoncture mondiale qui peut-être permettra d'échapper au cycle infernal.

Mais venons-en au fond.

Au premier degré, on voit des masses maghrébines exaltées prendre un asservisseur pour un libérateur. C'est vrai. Mais ce n'est pas un trait arabe ou islamique : nous l'avons vécu chez nous, ne serait-ce que l'idolâtrie pour Staline ou Mao, qui n'est pas si ancienne. Nous avons connu les hystéries religieuses, nationalistes et messianiques. Mais aujourd'hui notre péninsule ouest-européenne vit une période de basses eaux mythologiques. Nous n'avons plus de gigantesques espérances. Alors nous croyons, dans cet état peut-être provisoire, que les passions et les fanatismes sont le propre des Arabes. " Une fraternité humaine "

A un degré plus élevé, nous pouvons regretter que la démocratie n'arrive pas à s'implanter hors de l'Europe occidentale. Mais il suffit de penser à l'Espagne, à la Grèce, à l'Allemagne hier nazie, à la France elle-même pour comprendre que la démocratie est un système difficile à enraciner. C'est un système qui se nourrit de diversités et de conflits tant qu'il est capable de les réguler et de les rendre productifs, mais qui justement peut être détruit par les diversités et les conflits. La démocratie n'a pu s'implanter dans le monde arabo-islamique tout d'abord parce que celui-ci n'a pu accomplir le stade historique de la laïcisation, qu'il portait sans doute en germe du VIII au XIII siècle, mais que l'Occident européen a pu entamer, lui, à partir du XVI siècle. La laïcisation, qui est le recul de la religion par rapport à l'Etat et la vie publique, permet seule la démocratisation.

Même dans les pays arabo-islamiques où il y eut des mouvements laïcisateurs puissants, la démocratie a semblé une solution faible par rapport à la révolution, qui permettait l'émancipation à la fois à l'égard du passé religieux et à l'égard de l'Occident dominateur. Or la promesse de la révolution nationaliste comme celle de la révolution communiste étaient en fait l'une et l'autre des promesses religieuses, l'une apportant la religion de l'Etat-Nation, l'autre celle du salut terrestre.

Enfin, n'oublions pas que le message laïque d'Occident arrivait en même temps que la domination impérialiste et la menace d'homogénéisation culturelle, de perte d'identité, qu'apportait notre déferlement techno-industriel sur le reste du monde.

Alors, la résistance de l'identité menacée, obligée de s'accrocher au passé fondateur autant qu'au futur émancipateur, s'est trouvée récemment accrue par un phénomène capital qui s'est aggravé dans les années 80 : l'écroulement du futur émancipateur. Cette perte du futur, nous l'avons nous-mêmes subie : nous avons perdu l'avenir " progressif " promis par le développement de la science et de la raison, qui ont révélé de plus en plus leurs ambivalences, et nous avons perdu l'avenir " radieux " du salut terrestre, qui s'est définitivement écroulé avec le mur de Berlin.

Quand le futur se perd, que reste-t-il ? Le présent, le passé. Nous, ici, tant qu'on consomme, on vit au jour le jour dans le présent. Eux, que peuvent-ils consommer du présent ? Que leur ont apporté les mirifiques recettes de développement, modèle occidental ou modèle soviétique ? Du sous-développement. Alors, quand il n'y a plus de futur et que le présent est malade, il reste le passé.

C'est pourquoi, les formidables poussées de fondamentalismes ne doivent pas être vues comme une retombée des pays arabes sur eux-mêmes, un soufflé qui s'effondre. Elles sont les produits d'une boucle historique où la crise de la modernité, c'est-à-dire du progrès, suscite elle-même ce fondamentalisme.

Tu parles justement du problème du sens. Pour nous, l'Histoire n'a plus un sens téléguidé. Pour nous les anciennes certitudes sont très malades.

Jusqu'à présent, on a toujours considéré que l'être humain avait besoin de certitudes pour vivre. Lorsque les grandes religions porteuses de certitudes ont décliné, d'autres certitudes rationalistes, scientistes ont apporté l'assurance du progrès garanti. Pouvons-nous imaginer une humanité qui accepte l'incertitude, l'interrogation, avec tout ce que cela comporte de risques d'angoisse ? Il faudrait certainement une très grande mutation dans notre mode d'être, de vivre, de penser.

C'est pourtant notre nouveau destin. Mais cela ne signifie pas que nous puissions vivre sans enracinement, sans mythes ni sans espérances, à condition que nous sachions que nos mythes et nos espérances relèvent, comme le savait Pascal, de la foi religieuse, du pari. L'enracinement, nous devons l'opérer de façon nouvelle dans l'espace et dans le temps. Nous devons non pas vivre dans le présent au jour le jour, mais nous ressourcer dans le passé (" l'héritage que tu tiens de tes pères, dit Goethe, il te faut le reconquérir "), et nous devons nous projeter dans un futur non plus promis, mais voulu. Notre espérance, c'est de vouloir sortir de l'âge de fer planétaire. Notre mythe, c'est celui de la fraternité humaine qui s'enracine dans notre terre-patrie.

Nous sommes en un nouveau commencement, et c'est dans ce sens que je crois qu'il est possible de donner vie à l'embryon onusien, comme de tenter de désarmorcer ce qui demeure la poudrière du monde dans cette zone de fracture entre Orient et Occident, entre les trois religions monothéistes, entre la religion et la laïcité, entre le modernisme et le fondamentalisme et finalement entre un progrès d'humanité ou la grande régression.

Cornélius Castoriadis : Il me paraît clair que la situation mondiale est intolérable et intenable, que l'Occident actuel n'a ni les moyens ni la volonté de la modifier essentiellement et que le mouvement émancipateur y est en panne. Il me paraît tout autant clair que pour faire, il faut vouloir. Encore faut-il voir la réalité en face. Quand Edgar Morin évoque le problème d'identité, c'est en fait celui du sens, qui confère une identité au croyant : je suis un bon musulman, un bon chrétien, ou même un mauvais chrétien. Car, même en tant que mauvais chrétien, je suis quelque chose de défini.

Nous sommes fils de...; mais nous sommes aussi ceux qui visons à... C'est-à-dire, nous avons un projet qui n'est plus le paradis sur Terre, qui n'est plus ni messianique ni apocalyptique, mais qui dit quelque chose sur ce vers quoi nous allons. C'est cela qui manque à l'Occident aujourd'hui. La seule poussée de ces sociétés est la poussée vers larichesse et la puissance nues.

Parenthèse : on sait que les Arabes ont été pendant toute une période plus civilisés que les Occidentaux. Puis, disparition. Mais ce qu'ils ont capté de l'héritage de l'Antiquité n'a jamais été d'ordre politique. La problématique politique des Grecs, fondamentale pour la démocratie, n'a fécondé ni les philosophes ni les sociétés arabes. Les communes européennes arrachent les libertés communales à la fin du X siècle. Il ne s'agit pas de " juger " les Arabes : on constate qu'il a fallu dix siècles à l'Occident pour dégager, tant bien que mal, la société politique de l'emprise religieuse.

Je terminerai par une remarque presque anecdotique. George Bush, avant la guerre, était considéré comme un faiblard par ses concitoyens. Maintenant, c'est un héros. Mais l'Amérique va se retrouver immédiatement devant ses vrais problèmes internes devant lesquels M. Bush sera impuissant. La crise de la société américaine va continuer, avec la décrépitude des cités, les déchirures sociales, et tout le reste que l'on connaît. Et c'est aussi ce qui commence à se produire en Europe, et qui s'aggravera aussi longtemps que les peuples resteront engourdis et apathiques.

Edgar Morin : Notre société continue cahin-caha. Tous les processus nous conduisent vers une grande crise de civilisation. Régressons-nous ou progressons-nous ? Une fois de plus, attendons-nous à l'inattendu. Sauvons au moins en nous le trésor le plus précieux de la culture européenne : la rationalité critique et autocritique.

Cornélius Castoriadis : Quand les Grecs, déjà, dans leur décadence, ont conquis l'Orient, celui-ci a été hellénisé en quelques décennies. Quand Rome a conquis le monde méditerranéen, elle l'a romanisé. Quand l'Europe a joué le même rôle, elle n'a pas su influencer en profondeur les cultures locales. Elle les a détruites sans les remplacer.

Ce qui reste aujourd'hui comme héritage défendable de la création européenne et comme germe d'un avenir possible, c'est un projet d'autonomie de la société, qui se trouve dans une phase critique. C'est notre responsabilité de le faire revivre, avancer et féconder les autres traditions.

propos recueilli par Jean-Marie COLOMBANI © Le Monde du 19 mars 1991

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Réforme de pensée, transdisciplinarité, réforme de l'Université *

Nous savons que le mode de pensée ou de connaissance parcellaire, compartimenté, monodisciplinaire, quantificateur nous conduit à une intelligence aveugle, dans la mesure même où l'aptitude humaine normale à relier les connaissances s'y trouve sacrifiée au profit de l'aptitude non moins normale à séparer. Car connaître, c'est, dans une boucle ininterrompue, séparer pour analyser, et relier pour synthétiser ou complexifier. La prévalence disciplinaire, séparatrice, nous fait perdre l'aptitude à relier, l'aptitude à contextualiser, c'est-à-dire à situer une information ou un savoir dans son contexte naturel. Nous perdons l'aptitude à globaliser, c'est-à-dire à introduire les connaissances dans un ensemble plus ou moins organisé. Or les conditions de toute connaissance pertinente sont justement la contextualisation, la globalisation.

Ces conditions se rappellent à nous d'autant plus que s'ouvre une ère planétaire d'inter-solidarité. Ajoutons que la disjonction historique entre les deux cultures, la culture des humanités, qui comportait la littérature, la philosophie, mais surtout une possibilité de réflexion et d'assimilation des savoirs, et la nouvelle culture scientifique, fondée sur la spécialisation et la compartimentation, aggrave les difficultés que nous pouvons avoir à réfléchir sur les savoirs et, là encore, à les intégrer. Ainsi, vivons-nous sous l'empire de ce qu'on pourrait appeler un paradigme de disjonction. Or il est évident que la réforme de pensée ne vise pas à nous faire annuler nos capacités analytiques ou séparatrices mais à y adjoindre une pensée qui relie. Certes, il ne suffit pas de dire " Il faut relier " pour relier : relier nécessite des concepts, des conceptions, et ce que j'appelle des opérateurs de reliance.

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Le système

La première notion ou conception, qui est maintenant bien connue, c'est évidemment celle de système. C'est une approche qui a réémergé récemment dans notre connaissance, alors que dominait dans l'histoire scientifique l'idée que la connaissance des parties ou des éléments de base suffit pour connaître les ensembles, ceux-ci n'étant finalement que des bricolages, des mécanos comportant des pièces que la science a pour fonction de distinguer. En effet, réémerge une idée connue depuis longtemps, à savoir que le tout est quelque chose de plus que la somme des parties; ou, dit autrement, qu'un tout organisé, un système, produit ou favorise l'émergence d'un certain nombre de qualités nouvelles qui n'étaient pas présentes dans les parties séparées. N'est-ce pas l'un des plus grands mystères de l'univers que la réunion d'éléments dispersés, comme le fut, par exemple, la réunion des macro-molécules, s'assemblant, aient pu donner le premier être vivant ? Que de ce nouveau type d'organisation aient émergé des qualités nouvelles comme les qualités de connaissance, de mémoire, de mouvement, d'auto-reproduction ?

On peut dire que la notion de système, ou encore d'organisation, terme que je préfère, permet de connecter et de relier les parties à un tout et de nous désemprisonner de connaissances fragmentaires.

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La causalité circulaire

Une deuxième notion importante est celle de circularité ou de boucle. Cette notion a été souvent utilisée mais sans être nommée. Quand Pascal disait "Je tiens pour impossible de connaître le tout si je ne connais les parties ni de connaître les parties si je ne connais le tout", il soulignait avec force que la vraie connaissance, c'est une connaissance qui fait le circuit de la connaissance des parties vers celle du tout et de celle du tout vers celle des parties. On peut en donner un exemple très simple : quand nous faisons une version à partir d'une langue étrangère, nous essayons de saisir un sens global provisoire de la phrase; nous connaissons quelques mots, nous regardons dans le dictionnaire; les mots nous aident à envisager le sens de la phrase, laquelle nous aide à fixer les mots, à les faire sortir de leur polysémie pour leur donner un sens univoque. Par ce circuit nous arrivons, si nous y réussissons, à avoir la bonne traduction. Norbert Wiener a explicité à un niveau déjà assez intéressant, cette idée de boucle : celle de la boucle régulatrice, où le retour de l'effet sur la cause annule la déviance, assurant ainsi une relative autonomie du système. C'est l'exemple du système de chauffage qui, constitué par une chaudière et un thermostat, maintient l'autonomie thermique d'une pièce.

Il est évident que cette idée d'autonomie relative des systèmes est d'autant plus importante qu'elle était antérieurement inconcevable dans le domaine des sciences, puisque le déterminisme de la science classique se fondait sur une causalité extérieure aux objets.

La notion de boucle est d'autant plus intéressante et féconde qu'elle ne s'en tient pas à l'idée d'une boucle régulatrice, annulant les déviances et permettant de maintenir l'homéostasie d'un système ou d'un organisme ; la notion la plus forte est celle de boucle auto-génératrice ou récursive, c'est-à-dire où les effets et les produits deviennent nécessaires à la production et à la cause de ce qui les cause et de ce qui les produit. Exemple évident de ce type de boucle, nous-mêmes, qui sommes les produits d'un cycle de reproduction biologique dont nous devenons, pour que le cycle continue, les producteurs. Nous sommes des produits producteurs. Ainsi, la société est le produit des interactions entre individus, mais au niveau global, justement, émergent des qualités nouvelles qui, rétroagissant sur les individus - le langage, la culture - leur permet de s'accomplir comme individus. Les individus produisent la société qui produit les individus.

On peut en tirer de suite deux conséquences importantes. L'une, en quelque sorte logique, c'est que nous avons affaire à un produit producteur, ce qui, évidemment, est incompatible avec la logique classique. L'autre, c'est que nous voyons apparaître la notion d'auto-production et d'auto-organisation. Je dirais plus : dans cette notion d'auto-production et d'auto-organisation - une notion clé pour beaucoup de réalités physiques et surtout pour les réalités vivantes - non seulement nous pouvons fonder de façon encore plus forte l'idée d'autonomie, mais, plus encore, nous pouvons comprendre le processus ininterrompu qui est celui de la réorganisation ou de la régénération.

La régénération, nous la vivons à chaque instant : nos molécules se dégradent et sont remplacées par de nouvelles, nos cellules meurent et sont remplacées par de nouvelles, notre sang circule et détoxifie nos cellules par l'oxygène, notre cœur bat et fait actionner par sa pompe la circulation du sang. Chaque moment de notre vie est un moment de régénération. C'est pourquoi je pense que le mouvement est nécessaire à l'être. Je dirais que l'être ne peut s'auto-produire et s'auto-maintenir que s'il s'auto-régénère. D'ailleurs, les seuls êtres que nous connaissons dans la nature sont organisés - et les êtres les plus présents, ceux qui sont dotés de subjectivité et d'existence, ce sont effectivement les êtres vivants, c'est-à-dire ceux qui dépendent de ce processus permanent de régénération. Quand nous réfléchissons au sens de l'auto-organisation ou de l'auto-production, nous nous rendons compte, comme l'avait remarqué Von Foerster, que l'auto-organisation est finalement une notion paradoxale : un être, une réalité auto-organisée, auto-productrice consomme de l'énergie, donc la dégrade, donc a besoin de puiser de l'énergie dans son environnement et, par là-même dépend de cet environnement qui en même temps lui procure son autonomie. La séparation des deux cultures faisait que l'autonomie existait en métaphysique et non en science. Mais nous voici dans une conception de l'autonomie qui existe non dans le ciel métaphysique mais sur terre et en se construisant à partir de dépendances. Plus notre esprit veut être autonome, plus il doit lui-même se nourrir de cultures et de connaissances différenciées. Schrödinger avait déjà énoncé que dans notre identité, nous portons l'altérité, ne serait-ce que l'altérité du milieu. Dans notre identité d'individu social, nous portons l'altérité de la société. Dans notre identité de sujet pensant, nous portons l'altérité de l'héritage génétique qui est celui de l'humanité, et l'héritage pulsionnel qui est celui de notre animalité. Nous en arrivons ainsi à un certains nombre de notions qui nous permettent de relier au lieu de séparer.

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La dilalogique

Je signalerai encore une troisième notion que j'appelle la dialogique, notion qui peut être considérée comme l'équivalent ou l'héritière de la dialectique. J'entends "dialectique" non pas à la façon réductrice dont on comprend couramment la dialectique hegelienne, à savoir comme un simple dépassement des contradictions par une synthèse, mais comme la présence nécessaire et complémentaire de processus ou d'instances antagonistes.

C'est l'association complémentaire des antagonismes qui nous permet de relier des idées qui en nous se rejettent l'une l'autre, comme par exemple l'idée de vie et de mort. Car, qu'y a-t-il de plus antagonistes que vie et mort ? Bichat définissait la vie comme l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. Il n'y a pas si longtemps que nous comprenons comment le processus de vie, le système de régénération dont j'ai parlé, utilise la mort des cellules pour les rajeunir. Autrement dit, la vie utilise la mort. De même, le cycle trophique de l'écologie qui permet aux êtres vivants de se nourrir les uns les autres fait qu'ils se nourrissent par la mort d'autrui. Quand meurent des animaux, ceux-ci non seulement font le festin d'insectes nécrophages et d'autres animalcules, sans compter les unicellulaires, mais leurs sels minéraux sont absorbés par les plantes. Autrement dit, la vie et la mort sont l'envers l'un de l'autre. Ce qui fait que la formule de Bichat peut être complexifiée : la vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort tout en utilisant les forces de mort pour elle-même. Ruse de la vie, qui ne doit pas escamoter le fait que vie et mort demeurent deux notions absolument antagonistes. Donc, là aussi, possibilité de relier des notions sans nier leur opposition.

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Le principe hologrammatique

Quatrième notion enfin, celle que j'appelle principe hologrammatique. Il signifie que dans un système, dans un monde complexe, non seulement une partie se trouve dans le tout (par exemple, nous êtres humains, nous sommes dans le cosmos), mais le tout se trouve dans la partie. Non seulement l'individu est dans une société mais la société est à l'intérieur de lui puisque dès sa naissance, elle lui a inculqué le langage, la culture, ses prohibitions, ses normes; mais il a aussi en lui les particules qui se sont formées à l'origine de notre univers, les atomes de carbone qui se sont formés dans des soleils antérieurs au nôtre, les macro-molécules qui se sont formées avant que naisse la vie. Nous avons en nous le règne minéral, végétal, animal, les vertébrés, les mammifères etc. Nous sommes, en quelque sorte, non pas, à la façon ancienne, microcosmes du macrocosme, miroirs du cosmos; c'est dans notre singularité que nous portons la totalité de l'univers en nous, nous situant dans la plus grande reliance qui puisse être établie.

La pensée complexe

La réforme de pensée, c'est celle qui permet d'intégrer ces modes de reliance. J'appelle cela pensée complexe, mais je me hâte de dire qu'il y a un malentendu sur le mot : certains, en entendant sans cesse le mot complexe autour d'eux, me disent "Vous voyez comme vos idées progressent". Je leur réponds qu'ils se trompent car tel qu'on l'emploie ou tel qu'on croit le comprendre le terme sert à signifier la confusion, l'embarras et l'incapacité que l'on a à décrire la réalité. Alors que ce que j'appelle la pensée complexe, c'est celle qui surmonte la confusion, l'embarras et la difficulté de penser à l'aide d'opérateurs et à l'aide d'une pensée organisatrice : séparatrice et reliante.

La réforme de pensée rencontre des conditions favorables et des conditions défavorables.

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La révolution quantique

Les conditions favorables, ce sont les deux grandes révolutions du siècle. La première, bien avancée mais encore loin d'être achevée, est celle qui a commencé au début du siècle avec la physique quantique, et qui a entièrement bouleversé notre notion du réel, abolissant totalement la conception purement mécaniste de l'univers.

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La révolution systémique

La deuxième révolution, qui en est à ses débuts, s'est manifestée dans certaines sciences que l'on peut appeler les sciences systémiques, où nous voyons effectivement se créer des approches complexes, polydisciplinaires, comme dans les sciences de la terre, de l'écologie ou de la cosmologie. En écologie, l'écologue est comme le chef d'orchestre qui prend en compte les déséquilibres, les régulations, les dérèglements des écosystèmes, et qui fait appel aux compétences spécifiques du zoologiste, du botaniste, du biologiste, du physicien, du géologue, etc. L'objet systémique n'est pas un objet découpé à la tronçonneuse de disciplines devenues schizoïdes. Dans l'ancienne conception, il n'y a aucun dialogue possible entre des sciences qui éliminent l'idée de nature, de cosmos, l'idée d'homme. A partir de la pensée complexe, nous retrouvons la possibilité de parler de l'être humain, de la nature et du cosmos, nous pouvons rétablir la reliance entre les deux cultures, dialoguer, nous situer dans l'univers où le local et le global sont reliés. Ces deux révolutions encore inachevées l'une et l'autre, mais en cours, représentent donc les conditions favorables de la réforme de pensée.

Les conditions défavorables relèvent des structures mentales, des structures institutionnelles, et du paradigme de disjonction et de réduction qui fonctionne à l'intérieur des esprits, même quand ceux-ci sont arrivés à des conceptions qui ont dépassé et la disjonction et la réduction. Nous voyons par exemple chez un René Thom la croyance déterministe subsister alors que toute sa pensée a su aller au-delà. Nous sommes de nouveau dans la boucle des causalités : la réforme de pensée nécessite une réforme des institutions qui nécessite elle-même une réforme de pensée. Il s'agit de transformer ce cercle vicieux en circuit productif. La condition est que puisse apparaître quelque part une déviance fructueuse qui permette d'essaimer et de devenir une tendance. J'ai donné ailleurs l'exemple de l'université moderne instituée par Humbolt dans un petit pays périphérique d'alors, la Prusse, au début du siècle dernier.

Réforme de pensée et éducation

Je crois que la réforme, pour être porteuse d'un vrai changement de paradigme, doit être pensée non seulement au niveau de l'université, mais au niveau de l'enseignement primaire. La difficulté est d'éduquer les éducateurs, ce qui est le grand problème que posait Marx dans une de ses thèses fameuses sur Feuerbach " Qui éduquera les éducateurs ? " Il y a une réponse, c'est qu'ils s'auto-éduquent eux-mêmes avec l'aide des éduqués.

Je suis convaincu que c'est à l'école primaire que l'on peut essayer de mettre en place - en activité - la pensée reliante car elle est présente potentiellement chez tout enfant. Cela peut se faire à partir des grandes interrogations, notamment la grande interrogation anthropologique : " Qui sommes-nous, d'où venons-nous, où allons-nous ? " Il est évident que si l'on pose cette question, on peut répondre à l'enfant, à travers une pédagogie adéquate et progressive, en quoi et comment nous sommes des êtres biologiques, en quoi ces êtres biologiques sont à la fois des êtres physico-chimiques, des êtres psychiques, des êtres sociaux, des êtres historiques, des êtres dans une société vivant en économie d'échanges, etc. De là, nous pouvons dériver, déboucher et ramifier vers les sciences séparées, tout en montrant leurs liens. A partir de ces bases, nous pouvons faire découvrir ce que peut être la pensée, les modes systémique, hologrammatique, dialogique, etc.

A l'école primaire, partant, par exemple, du soleil, on pourra en montrer son organisation étonnante, avec des explosions incessantes qui soulèvent des problèmes d'ordre et de désordre; on soulignera son rôle par rapport à la terre, le rôle des photons, indispensable à la vie : on pourra ainsi envisager gravitation, mouvement, lumière, hydrosphère, lithosphère, atmosphère, photosynthèse. On le reliera à son rôle dans les sociétés humaines : institution des calendriers, des grands mythes solaires...

L'étape du secondaire devrait être celle de la fécondation de la culture générale, de la rencontre entre la culture traditionnelle et la culture scientifique; le temps de la réflexivité sur la science, sur sa situation dans le temps, dans l'histoire ; le temps de la fécondation réciproque de l'esprit scientifique et de l'esprit philosophique, de la jonction des connaissances. La littérature, elle, doit y tenir un rôle éminent car elle est une école de vie. C'est l'école où nous apprenons à nous connaître nous-mêmes, à nous reconnaître, à reconnaître nos passions. La Rochefoucault disait que sans roman d'amour, il n'y aurait pas d'amour; il exagérait peut-être, mais les romans d'amour nous font reconnaître notre façon d'aimer, nos besoins d'aimer, nos tendances, nos désirs. Il est fondamental de donner à la littérature son statut existentiel, psychologique et social, qu'on a tendance à réduire à l'étude des modes d'expression. Du même coup, à partir des grandes œuvres d'introspection comme les Essais de Montaigne, on inciterait à la nécessité d'auto-connaissance pour chacun ; on réfléchirait aux problèmes et difficultés qu'elle pose, à commencer par la présence en chacun d'une tendance permanente à l'auto-justification et à l'auto-mythifi-cation, à la self deception ou mensonge sur soi-même.

Il s'agit aussi d'affermir et de complexifier l'enseignement de l'histoire. L'histoire, ce n'est pas seulement l'histoire des événements, des processus économiques, des dominations et des soumissions des peuples entre eux. C'est aussi les changements dans les conceptions de la vie, de la mort, des moeurs, etc.

Il faut que l'histoire devienne davantage encore multidimensionnnelle et réintroduise les événements qu'elle a voulu chasser pendant un temps. L'histoire nous rattache au passé : passé de la nation, des continents, de l'humanité, et par ces passés à notre poly-identité naturelle, européenne, humaine.

Alors, l'Université ? J'ai déjà dit qu'il nous fallait dépasser l'alternative : l'Université doit-elle s'adapter à la modernité, ou adapter la modernité à elle. Elle doit faire l'un et l'autre alors qu'elle est violemment entraînée vers le premier pôle. Adapter la modernité à l'Université, c'est rééquilibrer la tendance vers la professionnalisation. La sur-adaptativité est un danger qu'avait bien vu Humbolt puisqu'il disait que l'Université a pour mission de donner les bases de connaissances de la culture et que l'enseignement professionnel doit relever d'écoles spécialisées. L'Université est avant tout le lieu de transmission et de transformation de l'ensemble des savoirs, des idées, des valeurs, de la culture. A partir du moment où l'on pense que l'Université a principalement ce rôle, elle apparaît dans sa dimension trans-séculaire; elle porte en elle un héritage culturel, collectif, qui n'est pas seulement celui de la nation mais de l'humanité, elle est trans-nationale. Il s'agit maintenant de la rendre trans-disciplinaire. Pour ce faire, il faudrait y introduire les principes et les opérateurs de la réforme de pensée que j'ai évoqués. Ce sont ces principes et ces opérateurs qui permettront de relier les disciplines à travers une relation organique, systémique, tout en les laissant librement se développer.

La boucle des sciences

Je retiens au passage comme très prometteuse la proposition d'une dîme payée par chaque université au profit des enseignements transdisciplinaires. Ceux-ci porteraient, par exemple, sur la relation cosmo-physico-bio-anthropologique et par la boucle des sciences décrite par Piaget. Que veut dire cette idée? Rapportée aux sciences humaines, cela signifie qu'il faut leur donner un socle, celui des sciences physiques, puisque nous sommes aussi des êtres physiques. Mais l'idée de la boucle vient aussi du fait que la physique elle-même s'est développée au cours de l'histoire des sociétés, notamment au XIXe siècle, c'est-à-dire que la physique n'est pas la base ultime de la connaissance; elle est elle-même un produit historico-anthropologico-social, ce qui la replace dans la boucle. C'est une idée-clé qui permet de dépasser et réduction et disjonction.

La réforme de pensée et l'éthique

Je crois qu'il est très important de parler des conséquences éthiques que la boucle des connaissances peut entraîner. En effet, morale, solidarité, responsabilité ne peuvent être dictées in abstracto; on ne peut pas les faire ingurgiter à des esprits comme on gave les oies en leur mettant un entonnoir et en leur donnant la nourriture adéquate. Je pense qu'elles doivent être induites par le mode de pensée et par l'expérience vécue. La pensée qui relie montre la solidarité des phénomènes. La pensée qui nous relie au cosmos ne nous réduit pas à l'état physique. Non, c'est une pensée qui nous montre nos origines physico-cosmiques mais qui montre que nous sommes aussi des émergences. Nous sommes dans la nature mais nous sommes hors de cette nature dans une relation dialogique. Or, une pensée qui relie nous rend la solidarité. Ainsi, aujourd'hui, les pensées écologiques nous montrent notre différence, puisque nous tendons à détruire cette nature, et par là même, elles rappellent notre solidarité vitale avec la nature.

Mais qu'est-ce qui détruit la solidarité et la responsabilité? C'est le mode compartimenté et parcellaire dans lesquels vivent non seulement les spécialistes, techniciens, experts, mais aussi ceux qui sont compartimentés dans les administrations et les bureaucraties. Si nous perdons de vue le regard sur l'ensemble, celui dans lequel nous travaillons et bien entendu la cité dans laquelle nous vivons, nous perdons ipso facto le sens de la responsabilité; tout au plus nous avons un minimum de responsabilité professionnelle pour notre petite tâche. Pour le reste, comme le disait Eichmann, et comme l'ont dit ceux qui donnaient du sang contaminé aux hémophiles : " J'obéis aux ordres ". Nous obéissons aux ordres, nous obéissons aux instructions. Tant que nous n'aurons pas essayé de réformer ce mode d'organisation du savoir, qui est en même temps un mode d'organisation sociale, tous les discours sur la responsabilité et sur la solidarité seront vains.

La réforme de pensée peut réveiller les aspirations et le sens de la responsabilité inné en chacun de nous, faire renaître le sentiment de solidarité qui se manifeste peut-être plus particulièrement chez certains, mais qui est potentiel en tout être humain. La réforme de pensée et la réforme de l'enseignement ne sont pas les seuls éléments qui peuvent agir en ce sens mais elles représentent un élément constitutif essentiel.

Une deuxième conséquence importante du point de vue éthique, c'est que la pensée transdisciplinaire nous incite à l'éthique de la compréhension. Un être humain est une galaxie; il est non seulement extraordinairement complexe, mais il possède sa multiplicité intérieure. Il n'est pas le même à tout moment de son existence; il n'est pas le même en colère, il n'est pas le même quand il aime, il n'est pas le même en famille, il n'est pas le même au bureau etc. Nous sommes des êtres de multiplicité en quête d'unité et les phénomènes de dédoublement et de triplement de personnalité, considérés comme cas pathologiques, sont en fait l'exaspération de ce qui est absolument normal.

Nous sommes multiples et susceptibles de dériver au cours des événements, des hasards, des circonstances. Combien en ai-je vus dériver sous l'occupation, qui par pacifisme sont devenus collaborateurs. Combien en ai-je vus dériver dans le stalinisme, qui voulaient régénérer l'humanité et qui en sont devenus les bourreaux. Ils dérivaient, soumis à des processus dont ils n'étaient pas conscients. Si nous savons cette multiplicité humaine, si nous voyons tout ce qu'elle peut subir, nous entendrons ce que nous dit Hegel : Si vous nommez criminel quelqu'un qui a commis un crime, vous le réduisez et l'enfermez dans un comportement qui ne résume pas l'ensemble de ses traits de caractère. Réduire une personne à son passé, c'est le mutiler de ses évolutions possibles. Récemment, on m'a demandé : "Cioran, saviez-vous que, jeune, il était nazi, Garde de Fer ?" ; j'ai répondu : " C'est horrible, mais on ne réduit pas quelqu'un à son passé, à sa jeunesse; il a évolué depuis".

C'est la tendance à la réduction qui nous prive des potentialités de la compréhension : entre les peuples, entre les nations, entre les religions. C'est elle qui fait que l'incompréhension règne au sein de nous-mêmes, dans la cité, dans nos relations avec autrui, au sein des couples, entre parents et enfants.

Sans la compréhension, il n'y a pas de civilisation possible. Nous sommes encore barbares par rapport au processus et à l'éthique de la compréhension. Des phénomènes de barbarie surgissent dans divers points du globe, cela pourrait à nouveau apparaître chez nous. Dans nos pays dits civilisés, nous sentons ou pressentons tous que les conséquences éthiques d'une réforme de pensée seraient incalculables. C'est pour cela qu'effectivement nous nous rendons compte que la réforme de l'Université porte en elle des virtualités qui dépassent la réforme de l'Université elle-même.

EDGAR MORIN

* Communication au Congrès International "Quelle Université pour demain ? Vers une évolution transdisciplinaire de l'Université " (Locarno, Suisse, 30 avril - 2 mai 1997) ; texte publié dans Motivation, N° 24, 1997.Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 12 - Février 1998

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