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Roland Barthes

La main lente

Extrait de : La préparation du roman, Cours et séminaires au Collège de France, Seuil IMEC, séance du 9 février 1980.

 

Histoire de la vitesse

Vitesse de l’acte graphique = un vrai problème de civilisation. Pourquoi ? Parce que écrire plus vite (à une époque où l’écriture professionnelle est manuelle), c’est gagner du temps, donc de l’argent ? Beaucoup d’écritures nouvelles sont donc nées du besoin d’écrire plus vite :

a) Le démotique égyptien = du hiéroglyphe simplifié et accéléré par l’usage de ligatures (car, nous allons le redire à l’instant, discontinuer le tracé prend plus de temps que le continuer).

b) Les Sumériens, pour écrire plus vite, ont bouleversé leur premier système graphique : ont passé du pictogramme au cunéiforme, du poinçon au roseau taillé en biseau, évitant les courbes et changeant l’orientation des tablettes.

+ gagner de l’espace (car le support coûte cher) : notes tironiennes (Tiron, affranchi de Cicéron) ; beaucoup, du IXè au XVè siècle : ff = filii ? Parfois, vaut mieux gagner de l’espace que du temps : au Moyen Âge, on raccourcit des mots mais on enjolive, ce qui ne prend pas de place, les accents. Pour gagner du temps, il faut savoir ce qui prend du temps à écrire à écrire = lever la plume ; le point coûte cher ? La ligature est donc une opération économique et non esthétique. Nous croyons volontiers que l’état normal de la lettre, c’est la minuscule (que, de temps en temps, on agrandirait et schématiserait en majuscules) ; historiquement, c’est tout le contraire (Grecs et Latins) : d’abord capitales, puis, à force d’accélérer, on lia les lettres, on accepta de les irrégulariser, de les pourvoir de hastes et de jambages, marques du lâcher de la main ? Minuscules, produit de l’acte essentiel de l’écriture fonctionnelle, la cursivité : que l’écriture courre ! Après quoi ? le temps, la parole, l’argent, la pensée, l’éblouissement, l’affect, etc. Que ma main aille aussi vite que ma langue, mes yeux, ma mémoire vivante : rêve démiurgique ; toute la littérature, toute la culture, toute la « psychologie » seraient différentes si la main n’était pas plus lente que l’intérieur de la tête.

Il y a donc, relativement à la littérature, tout un dossier à établir sur la vitesse de composition graphique des Œuvres ; un dossier historique, car, semble-t-il, variations : a) D’abord, témoignages difficiles à établir, car au XVIIè siècle par exemple, on ne conservait pas les brouillons, les notes préparatoires, les esquisses ; le manuscrit n’était pas sacré ? d’où le caractère exceptionnel des Pensées de Pascal, où l’écriture (la graphie) se lit (difficilement) dans son lâcher, sa vitesse, sa « roue libre ». b) Pour beaucoup d’écrivains, la forme venait du premier coup, et donc l’œuvre (après une préparation qui, elle, pouvait être longue) était écrite à une vitesse qui semble presque inconcevable e nos jours, car il faut ajouter à cette impression de rapidité le caractère incroyablement rapide des opérations d’édition. Michelet faisait imprimer au fur et à mesure qu’il écrivait (audace folle) ; par exemple, Histoire du Moyen Âge (dernier tome sur Louis XI) : 6 novembre 1843 : commence le dernier chapitre – 4 décembre : finit l’ouvrage – 6 décembre : l’impression est achevée – 4 janvier : mise en vente ? Peut-être d’autres corps d’écrivain ? Musset, à plusieurs reprises, aurait écrit une pièce (par exemple Les Caprices) en une nuit, aidé par l’alcool (l’absinthe) et une prostituée nue dans la pièce. Stendhal dicte pendant 52 jours les 500 pages de La Chartreuse de Parme : nous avons la sténographie d’un secrétaire.

Ce problème de la vitesse graphique – en rivalité avec la vitalité mentale – a préoccupé explicitement certains « intellectuels » : Quintilien, les Surréalistes ; Allemagne, fin du XIXè siècle : des intellectuels tentent de provoquer un mouvement en faveur de l’écriture sténographique – Husserl avait sa propre sténographie.

Types de « main »

L’essentiel de ce « dossier » = arriver à préciser s’il existe deux types de « main » et, partant, peut-être, deux types de « style » : 1) Toute l’œuvre de Proust, sa prolixité, le caractère quasi infini de ses phrases, l’abondance de sa correspondance, l’aspect de sa graphie, tout cela implique que Proust écrivait manuellement très vite, et que toute son œuvre a dépendu de cette facilité musculaire. Proust reconnaissait (lettre à Robert Dreyfus, 1888) qu’il écrivait au galop ? Le « galop » suppose une sorte d’approche asymptotique du manuel (du muscle) et du mental (de l’affectif) : la main semble directement branchée sur le mental, elle n’est plus un outil démultiplicatif. 2) ? L’écriture lente : a) celle qui sans cesse a besoin de lever la plume, soit par sur-moi de réflexion, soit par aphasie, impuissance à trouver tout de suite le mot ; b) celle qui, par homologie avec une certaine attitude mentale, a besoin d’appuyer, de faire pression sur le papier (ce qui prend du temps) : inscrire / peindre ? Donc vouloir passer (même fantasmatiquement) d’une œuvre qui pèse à une œuvre qui court (par exemple de l’Essai au Roman) implique qu’on va apprendre à écrire vite.

D’une façon générale, on pourrait risquer de définir l’œuvre comme un rapport cinétique entre la tête et la main ? Ecrire consiste peut-être à ne pas penser plus vite que la main ne peut aller, à maîtriser le rapport, à le rendre optimal ? De là peut-on comprendre le soin maniaque (tel il apparaît aux autres) apporté au choix des plumes, du papier, etc., « manie » dont se gaussent bêtement ceux qui n’y voient qu’une fantaisie dingue, propre aux écrivains, race à part comme on sait.

 

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