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1999-2010

 

Roland BARTHES

Journal de deuil
26 octobre 1977 – 21 juin 1978

 

 

26 octobre 1977
Première nuit de noces.
Mais première nuit de deuil ?

27 octobre
– Vous n’avez pas connu le corps de la Femme !
– J’ai connu le corps de ma mère malade, puis mourante.

27 octobre
Chaque matin, vers 6 h 1/2, dehors dans la nuit, le bruit de ferrailles des boîtes à ordures.
Elle disait avec soulagement : la nuit est enfin finie (elle a souffert la nuit, seule, chose atroce).

Dès qu’un être est mort, construction affolée de l’avenir (changements de meubles, etc.) : aveniromanie.

27 octobre
Qui sait ? Peut-être un peu d’or dans ces notes ?

27 octobre
– SS : je te prendrai en main, je te ferai faire une cure de calme.
– RH : depuis six mois tu étais déprimé parce que tu savais. Deuil, dépression, travail, etc. – mais cela dit discrètement, à sa coutume.
Irritation. Non, le deuil (la dépression) est bien autre chose qu’une maladie. De quoi voudrait-on que je guérisse ? Pour trouver quel état, quelle vie ? S’il y a travail, celui qui sera accouché n’est pas un être plat, mais un être moral, un sujet de la valeur – et non de l’intégration.

27 octobre
Immortalité. Je n’ai jamais entendu cette position bizarre, pyrrhonienne : je ne sais pas.

27 octobre
Tout le monde suppute – je le sens – le degré d’intensité d’un deuil. Mais impossible (signes dérisoires, contradictoires) de mesurer combien tel est atteint.

27 octobre
– « Jamais plus, jamais plus ! »
– Et pourtant, contradiction : ce « jamais plus » n’est pas éternel puisque vous mourrez vous-même un jour.
« Jamais plus » est un mot d’immortel.

27 octobre
Réunion trop nombreuse. Futilité croissante, inévitable. Je pense à elle, qui est à côté. Tout craque.
C’est, ici, le début solennel du grand, du long deuil.
Pour la première fois depuis deux jours, idée acceptable de ma propre mort.

28 octobre
Conduisant le corps de mam. de Paris à Urt (avec JL et le convoyeur) : halte pour déjeuner dans un très petit caboulot populaire, à Sorigny (après Tours). Le convoyeur y rencontre un « collègue » (qui mène un corps en Haute-Vienne) et déjeune avec lui. Je fais quelques pas avec Jean-Louis sur le côté de la place (à l’horrible monument aux morts), terre battue, odeur de pluie, province minable. Et pourtant, comme un goût de vivre (à cause de l’odeur douce de la pluie), toute première démobilisation, comme une très brève palpitation.

29 octobre
Chose bizarre, sa voix que je connaissais si bien, dont on dit qu’elle est le grain même du souvenir (« la chère inflexion… »), je ne l’entends pas. Comme une surdité localisée…

29 octobre
Dans la phrase « Elle ne souffre plus », à quoi, à qui renvoie « elle » ? Que veut dire ce présent ?

 

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