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1999-2017

 

QUARTIER PERDU

Patrick Modiano

(premières pages)

C'est étrange d'entendre parler français. À ma descente de l'avion, j'ai senti un léger pincement au cœur. Dans la file d'attente, devant les bureaux de la douane, je contemplais le passeport, qui est désormais le mien, vert pâle, orné de deux lions d'or, les emblèmes de mon pays d'adoption. Et j'ai pensé à celui, cartonné de bleu marine, que l'on m'avait délivré jadis, quand j'avais quatorze ans, au nom de la République française.
J'ai indiqué l'adresse de l'hôtel au chauffeur de taxi et je craignais qu'il n'engageait la conversation car j’avais perdu l'habitude de m'exprimer dans ma langue maternelle. Mais il est resté silencieux tout le long du trajet.
Nous sommes entrés dans Paris par la porte Champerret. Un dimanche, à deux heures de l'après-midi. Les avenues étaient désertes sous le soleil de juillet. Je me suis demandé si je ne traversais pas une ville fantôme après un bombardement et l'exode de ses habitants. Peut-être les façades des immeubles cachaient-elles des décombres? Le taxi glissait de plus en plus vite comme si son moteur était éteint et que nous descendions en roue libre la pente du boulevard Malesherbes.

À l'hôtel, les fenêtres de ma chambre donnaient sur la rue de Castiglione. J'ai tiré les rideaux de velours et je me suis endormi. À mon réveil, il était neuf heures du soir.
J'ai dîné dans la salle à manger. Il faisait encore jour mais les appliques des murs diffusaient une lumière crue. Un couple d'Américains occupaient une table voisine de la mienne, elle, blonde avec des lunettes noires, lui, sanglé dans une sorte de smoking écossais. Il fumait un cigare et la sueur dégoulinait le long de ses tempes. J'avais très chaud moi aussi. Le maître d'hôtel m'a salué en anglais et je lui ai répondu dans la même langue. A son attitude protectrice, j'ai compris qu'il me prenait pour un Américain.
Dehors, la nuit était tombée, une nuit étouffante, sans un souffle d'air. Sous les arcades de la rue de Castiglione, je croisais des touristes, américains ou japonais. Plusieurs cars stationnaient devant les grilles du jardin des Tuileries, et sur le marchepied de l'un d'eux, un homme blond en costume de steward accueillait les passagers, micro à la main. Il parlait vite et fort, dans une langue gutturale et s'interrompait, d'un éclat de rire qui ressemblait à un hennissement. Il a fermé lui-même la portière et s'est assis à côté du chauffeur. Le car a filé en direction de la place de la Concorde, un car bleu clair au flanc duquel était écrit en lettres rouges: DE GROTE REISEN ANTWERPEN.
Plus loin, place des Pyramides, d'autres cars. Un groupe de jeunes gens, sac de toile beige en bandoulière, étaient vautrés au pied de la statue de Jeanne d'Arc. Ils faisaient circuler entre eux des baguettes de pain et une bouteille de Coca-Cola dont ils versaient le contenu dans
des gobelets en carton. A mon passage, l'un d'eux s'est levé et m'a demandé quelque chose en allemand. Comme je ne comprenais pas cette langue, j'ai haussé les épaules en signe d'impuissance.
Je me suis engagé dans l'avenue qui coupe le jardin jusqu'au pont Royal. Un car de police était à l'arrêt, feux éteints. On y poussait une ombre en costume de Peter Pan. Des hommes encore jeunes, qui portaient tous les cheveux courts et des moustaches, se croisaient, raides et lunaires, dans les allées et autour des bassins. Oui, ces lieux étaient fréquentés par le même genre de personnes qu'il y a vingt ans et pourtant la vespasienne, à gauche, du côté de l'arc de triomphe du Carrousel, derrière les massifs de buis, n'existait plus. J'étais arrivé sur le quai des Tuileries, mais je n'ai pas osé traverser la Seine et me promener seul sur la rive gauche, ou j'avais passé mon enfance.
Je suis resté longtemps au bord du trottoir, à regarder le flot des voitures, le clignotement des feux rouges et des feux verts, et, de l'autre côté du fleuve, l'épave sombre de la gare d'Orsay. A mon retour, les arcades de la rue de Rivoli étaient désertes. Je n'avais jamais connu une telle chaleur la nuit, à Paris, et cela augmentait encore le sentiment d'irréalité que j'éprouvais au milieu de cette ville fantôme. Et si le fantôme, c'était moi? Je cherchais quelque chose à quoi me raccrocher. L'ancienne parfumerie lambrissée de la place des Pyramides était devenue une agence de voyages. On avait reconstruit l'entrée et le hall du Saint-James et d'Albany. Mais, à part ça, rien n'avait changé. Rien. J'avais beau me le répéter à voix basse, je flottais dans cette ville. Elle n'était plus la mienne, elle se fermait a mon approche, comme la vitrine grillagée de la rue de Castiglione devant laquelle je m'étais arrêté et ou je distinguais à peine mon reflet.
Des taxis attendaient, et j'ai voulu en prendre un pour faire une grande promenade à travers Paris et retrouver tous les lieux familiers. Une appréhension m'a saisi, celle d'un convalescent qui hésite à se livrer à des efforts trop violents les premiers jours.
Le concierge de l'hôtel m'a salué en anglais. Cette fois-ci, j'ai répondu en français et il en a paru surpris. Il m'a tendu la clé et une enveloppe bleu ciel.
- Un message téléphonique, monsieur...
J'ai ouvert les rideaux de velours et les deux battants de la porte-fenêtre. L'air était encore plus chaud dehors que dans la chambre. Si l'on se penchait au balcon on voyait, à gauche, la place Vendôme noyée de pénombre et tout au fond les lumières du boulevard des Capucines. De temps en temps un taxi s'arrêtait, les portières claquaient et des bribes de conversations en italien ou en anglais montaient jusqu'à moi. De nouveau, j'ai eu envie de sortir et de me promener, au hasard. À cette même heure quelqu'un arrivait à Paris pour la première fois et il était ému et intrigué de traverser ces rues et ces places, qui, à moi, ce soir, semblaient mortes.
J'ai déchiré l'enveloppe bleue du message. Yoko Tatsuke avait téléphoné a l'hôtel en mon absence et, si je voulais le joindre, il serait demain, toute la journée, au Concorde-Lafayette de la porte Maillot.
J'ai été soulagé qu'il me donne rendez-vous très tard pour le dîner, car la perspective de traverser Paris de jour, sous ce soleil de plomb, m'accablait. À la fin de l'après-midi j'ai fait quelques pas dehors mais sans quitter l'ombre des arcades. Rue de Rivoli, je suis entré dans une librairie anglaise.. Au rayon «detective-stories.., j'ai remarqué l'un de mes livres. Ainsi on trouvait à Paris la série des Jarvis d'Ambrose Guise. Et comme la photographie de l'auteur qui ornait la jaquette de ce livre était très sombre, je me suis dit que personne, ici, en France, parmi ceux qui m'avaient rencontré jadis, ne saurait jamais que cet Ambrose Guise c'était moi.
J'ai feuilleté le livre avec l'impression d'avoir abandonné Ambrose Guise de l'autre côté de la Manche. Vingt années de ma vie étaient, d'un seul coup, abolies. Ambrose Guise n'existait plus. J'étais revenu au point de départ, dans la poussière et la chaleur de Paris.
Au moment de rentrer à l'hôtel, une angoisse m'a contracté l'estomac: on ne revient jamais au point de départ. Quel témoin se souvenait encore de ma vie antérieure, du jeune homme qui errait à travers les rues de Paris et s'y confondait? Qui aurait pu le reconnaître dans cet écrivain anglais en veste de toile beige: Ambrose Guise, l'auteur des Jarvis? Je suis remonté dans ma chambre, j'ai tiré les rideaux et me suis allongé en travers du lit. J'ai feuilleté le journal que l'on avait glissé en mon absence sous la porte. Je n'avais pas lu le français depuis si longtemps que l'angoisse, de nouveau, m'a empoigné, une sorte de vacillement, comme de retrouver des traces de moi-même après une longue amnésie. Je suis tombé, par hasard, au bas d'une page, sur une rubrique ou était dressée la liste des promenades et conférences du lendemain : (…)

© Gallimard, 1984

 

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