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1999-2017

 

Juifs de France: les déportés d'Eichmann

 



Les Mémoires du criminel nazi Adolf Eichmann rendus publics par Israël décrivent la machine administrative mise en place par le IIIe Reich afin de déporter les juifs. Dans cet extrait, qui traite principalement de la France, Eichmann se présente comme un simple exécutant, une thèse infirmée par les historiens

<< C 'EST dans l'historique wagon-restaurant de la Compagnie des wagons-lits, à Compiègne, que fut signé, le 21 [sic] juin 1940, l'armistice entre l'Allemagne et la France. Le 3 août 1940, le ministre des affaires étrangères de l'époque, Joachim von Ribbentrop, fait savoir au chef du commandement suprême de la Wehrmacht à Berlin que, conformément à sa proposition, Hitler a nommé Abetz, jusque-là ministre plénipotentiaire, ambassadeur, et l'a chargé des missions suivantes en France : 1) Conseil des autorités militaires pour les questions politiques. 2) Contact permanent avec le gouvernement de Vichy et ses chargés de mission en territoire occupé. 3) Conseil de la Geheize Feldpolizei et de la Gestapo pour la confiscation de documents ayant une importance politique. 4) Mise à l'abri et saisie du patrimoine artistique public ainsi que de tous les biens privés juifs à caractère artistique sur la base de directives particulières promulguées à cet effet.

En outre, Hitler avait expressément stipulé que l'ambassadeur Abetz était seul responsable de tout ce qui relevait des questions politiques dans la France occupée et non occupée. Ribbentrop ajoute que ce n'est que de lui que l'ambassadeur reçoit les directives relatives à l'exécution de ses missions et qu'il n'en est responsable que devant lui.

C'était une fonction avec des pouvoirs exorbitants : il ne faut donc pas s'étonner si Abetz, dès le 17 août 1940, au cours d'une discussion, demande que l'administration militaire en France prenne des mesures, avec effet immédiat, pour que plus aucun juif ne pénètre dans la France occupée. Il exigeait en outre que l'on commence à évacuer tous les juifs de la zone occupée et, pour finir, que l'on examine si les possessions juives en zone occupée pouvaient faire l'objet d'expropriations.

Il revenait au chef de l'administration militaire dans la France occupée de traiter ces affaires d'un strict point de vue administratif et bureaucratique.

A la même époque, le ministère des affaires étrangères à Berlin a [mot manquant : demandé] à l'état-major personnel du Reichsführer SS de prendre position sur la demande de l'ambassadeur Abetz concernant les mesures antisémites qui pourraient ultérieurement servir de base pour évacuer aussi les juifs de la France non occupée.

Et le 20 septembre 1940, Heydrich se dépêche de répondre à celui qui lui en fait la demande, le Standartenführer SA Luther, dans une lettre portant l'en-tête Reichsführer SS et chef de la police allemande au ministère de l'intérieur du Reich, qu'il n'a rien à objecter à l'application des mesures prévues par Abetz, et qu'il est également d'accord pour que leur exécution soit effectuée par les autorités françaises.

Mais Abetz allait déjà un peu plus loin que ce que nous avons vu jusqu'à présent, puisqu'il exigeait l'obligation de déclaration de résidence pour les juifs résidant en zone occupée, l'enregistrement des commerces juifs et la désignation d'administrateurs fiduciaires pour traiter les biens juifs dont les propriétaires étaient en fuite. Heydrich recommandait de mobiliser les forces de la sûreté allemande stationnées en France. Et le 1er octobre 1940, une nouvelle proposition d'Abetz faite en dix-neuf exemplaires parvient aux différentes autorités centrales ; il exige que soit mis en place à l'avenir, pour le territoire français mentionné, un processus collectif de déchéance de nationalité pour les groupes de personnes juives expressément identifiées. Il conclut en disant que cette mesure n'est qu'un premier pas vers la solution du problème global. Entre-temps, le gouvernement français de Vichy avait nommé un « commissaire aux questions juives » en la personne de Xavier Vallat. Ce dernier se présenta le 3 avril 1941 à l'ambassade d'Allemagne à Paris. Abetz fit ensuite le rapport suivant au ministère des affaires étrangères : « Afin que "les juifs implantés depuis longtemps" puissent aussi être soumis ultérieurement aux mêmes mesures que les juifs étrangers et nouvellement naturalisés, il est nécessaire de disposer dès à présent d'une loi donnant au commissaire français chargé des questions juives la possibilité de déclarer comme "étrangers" les "juifs implantés depuis longtemps" et qui ont porté atteinte aux intérêts spécifiques et nationaux de la nation française... » Il dit avoir conseillé à Xavier Vallat de proposer une telle loi à son gouvernement à Vichy. Dès [les 3 et] 4 octobre 1940, le gouvernement français de Vichy avait édicté un statut spécifique des juifs dans lequel était prévu, entre autres, l'internement d'étrangers juifs dans des camps de concentration spéciaux ; et l'ordonnance du 30 octobre 1940 du Reichsführer SS, chef de la sûreté et du SD (service de renseignement de la sécurité), prévoyait la mise en place de camps de concentration spécifiques pour les juifs de nationalité allemande, autrichienne, tchécoslovaque et polonaise.

Sur la base de ces documents, j'ai montré un bref aperçu de la base législative mise en place pour traiter la question juive en France. Jusqu'ici, ni moi ni mon service n'apparaissons. (...) Suivant une ordonnance de Göring, il convenait d'intensifier autant que possible l'émigration des juifs de l'espace du Grand Reich, même durant la période de guerre. (...)

Pour finir, on évoque la solution finale de la question juive qui ne fait plus aucun doute. La chose a été communiquée le 20 mai 1941 à toutes les polices, aux autorités françaises, aux services du SD ainsi qu'au ministère des affaires étrangères à Berlin. C'est un spécialiste de mon service qui avait rédigé ce courrier, conformément à une disposition de mon supérieur hiérarchique au service central de la sécurité du Reich ; j'avais dicté à ce spécialiste les principales directives de mon chef. (...)

Je viens de mentionner l'expression « solution finale de la question juive ». A cette époque, si je me souviens bien, cette expression renvoyait encore au plan Madagascar [Hitler avait envisagé la déportation des juifs à Madagascar, NDLR] élaboré déjà avec ma participation, qui portait cette « référence » de façon plus exhaustive à un autre endroit. Les lignes qui suivent vont montrer comment ce plan a été torpillé, indépendamment de la situation militaire et politique ultérieure qui l'a pris de vitesse.

Un certain Dr Zeitschel, conseiller de légation à Paris, avait été engagé pour s'occuper des diplomates en poste dans la capitale. C'est ce qu'Abetz avait fait savoir au commandant militaire à Paris. Le 22 août 1941, ce Dr Zeitschel fit un rapport à l'ambassadeur Abetz. Dans ce rapport, on pouvait lire que la conquête et l'occupation progressive des lointains territoires de l'Est allaient pouvoir apporter sous peu une solution définitive et satisfaisante au problème juif dans toute l'Europe. Il s'agissait de délimiter là-bas un territoire pour les juifs. Il suffisait d'en donner l'ordre aux militaires, et les juifs des territoires occupés comme la Hollande, la Belgique, le Luxembourg, la Norvège, la Yougoslavie ou la Grèce pourraient être transportés par convois entiers dans ce nouveau territoire, ce qui inciterait les autres Etats à suivre cet exemple.

En soi, le plan Madagascar n'était pas mauvais, mais il achoppait sur des problèmes de transport insurmontables, car les transports par mer étaient utilisés à des fins plus importantes que celle de faire faire une promenade sur les mers du globe à toute une kyrielle de juifs. (...)

En ce qui concernait la France, Abetz avait reçu de Himmler, lors de son passage au quartier général, l'autorisation de déporter vers l'Est tous les juifs se trouvant dans les camps de concentration en France, dès que les possibilités de transport le permettraient. Le 8 octobre 1941, le Dr Zeitschel fait part de ce résultat au chargé de mission du chef de la sûreté et du SD pour la Belgique et la France, par l'entremise de Dannecker.

Ayant donc eu l'accord de principe de Himmler, il demande de battre le fer quand il est chaud et d'envoyer toutes les deux ou trois semaines un rapport à Berlin pour qu'on fasse partir le plus tôt possible les juifs de la France occupée. C'est ainsi qu'avait été obtenu l'ordre de déportation des juifs de France. La police reçut les directives correspondantes et il lui fallait obéir. (...)

A Paris, le commandant militaire poussait à la roue ; l'ambassadeur poussait à la roue ; et c'est le chargé de mission du chef de la sûreté et du SD qui devait faire face. Car Himmler avait donné son accord. Dès que les moyens de transport le permettraient.

Quand ? Paris faisait le forcing sur le service central de la sécurité du Reich. Mon chef, le directeur du service IV, donna l'ordre d'engager des négociations avec le service compétent au ministère des transports du Reich. C'est le Reichsführer SS, Himmler, et le chef de la sûreté et du SD, Heydrich, qui décidèrent des personnes, des exceptions, de l'objectif final à l'Est, du poids des bagages à ne pas dépasser ; tout cela en accord avec le ministère des affaires étrangères et les autres instances politiques centrales, en se référant aux premières vagues de déportation des juifs, à l'automne 1941, hors des territoires anciens du Reich : l'Autriche et les protectorats de Bohême et Moravie. Aucun fonctionnaire au ministère des transports n'aurait pu dire : nous n'avons pas de trains, la situation des transports ne le permet pas. Il y avait là tout un engrenage bureaucratique où une roue entraînait l'autre.

Pour la France, les différents rouages qui ont déclenché les vagues principales ont pour nom : Zeitschel, Abetz et Ribbentrop ; ainsi que Himmler et Heydrich.

En France, ce fut le début des déportations. Le 23 octobre 1941, Himmler, en sa qualité de Reichsführer SS et de chef de la police allemande, ordonna qu'on arrête, ou plutôt qu'on empêche l'exode des juifs, avec effet immédiat. Les actions d'évacuation ne devaient pas en être affectées. A la charnière entre 1941 et 1942, la déportation fut une fois de plus repoussée à cause de l'importance du trafic pour les vacances de Noël. Tel est le rapport que fit le chef de la section IV du service central de sécurité du Reich, le SS Gruppenführer et Generalleutnant de police, Müller, le soir du réveillon 1941, vers 23 heures, au chargé de mission du CS (chef de la sûreté) pour la France et la Belgique. (...)

Le 28 février 1942, je reçus l'ordre de faire savoir au service à Paris, en réponse à sa demande du 27 février 1942, que mille juifs pouvaient être déportés immédiatement après la fin des discussions en cours sur la régulation du trafic. Mais il y avait manifestement encore des difficultés, car, dans tous les pays, les bureaucraties travaillent à un rythme bureaucratique. Conformément aux ordres, je devais avoir une discussion avec les rapporteurs des questions juives, le 4.3.42 à Berlin. Le rapporteur du chargé de mission du chef de la sûreté et du SD à Paris avait une nouvelle fois attiré l'attention sur l'urgence d'une déportation immédiate. Conformément à ma mission, je devais autoriser un départ pour le mois de mars 1942 et je lui avais fait savoir que, sous réserve de la décision finale de Heydrich, on pouvait déjà entamer les discussions avec le gouvernement français sur le déplacement de cinq mille juifs vers l'Est.

Conformément aux directives, il devait s'agir d'abord de juifs de sexe masculin, aptes au travail et n'ayant pas plus de cinquante-cinq ans. Il fallait en outre veiller à ce que les juifs de nationalité française perdent, avant leur départ ou au plus tard le jour de leur déportation, leur nationalité ; et il fallait aussi régler de la même façon les problèmes de patrimoine et de fortune. En se calant sur les plans horaires donnés par le ministère des transports du Reich, c'est la date du 23 mars 1942 qui avait été prévue pour commencer les déportations. Une fois obtenue de Hitler, sur l'initiative du secrétaire d'Etat pour la sécurité en Bohême et en Moravie, Ritt Frank, et du ministre de l'information et de la propagande, le Dr Goebbels, l'obligation pour les juifs des territoires du « Grand Reich, y compris la Bohême et la Moravie » de porter un signe de reconnaissance, les services des zones occupées commencèrent aussi à obliger les juifs de ces zones à porter un signe de reconnaissance. (...)

Il existe un télégramme daté du 20.3.1942 émanant du chef de la sûreté allemande pour la France, le Dr Knochen, et adressé à mon service ; ce télégramme est très instructif ; il dit que l'attaché militaire a communiqué de façon définitive que, pour sa part, il ne peut mettre à disposition aucune force de surveillance pour la déportation des premiers mille juifs de Compiègne et Drancy. (...)

Le 26 janvier 1942, Himmler fait savoir à l'inspecteur chargé des camps de concentration, le Generalmajor de la Waffen SS, Glücks, qu'il doit se préparer à accueillir 100 000 juifs de sexe masculin et 50 000 de sexe féminin dans les camps de concentration. Il était nécessaire de prendre très vite des mesures d'ordre économique. Son supérieur, le général de la Waffen SS, Pohl, lui donnerait plus de détails. Et le 1er février 1942, Himmler créa à l'intérieur de la direction des camps de concentration une organisation plus rigoureuse. Il nomma Pohl chef du service économique et administratif, sous les ordres de qui était placé Glücks, nommé chef de l'inspection.

Conformément aux ordres, je dus organiser, pour le 11.6.1942, une nouvelle consultation à Berlin à laquelle je devais convier, par voie administrative, les responsables des questions juives de Paris, Bruxelles et La Haye. Entre-temps, Glücks avait pris des mesures d'accueil à Auschwitz, et Himmler ordonna la déportation de 100 000 juifs de France, 15 000 de Hollande et 10 000 de Belgique.

Conformément aux directives de Himmler, la première condition était que les juifs aient entre seize et quarante ans, avec une tolérance de 10 % de juifs inaptes au travail. Ces transports devaient démarrer le 13.7.1942, à raison de trois par semaine.

Quand Himmler donna cet ordre à son chef de la sûreté et du SD, ce dernier était encore en vie. Mais le 29 mai 1942, il fut blessé [lors d'un attentat commis par des résistants tchèques] par une bombe. Sept jours plus tard, il succombait à ses blessures. Heydrich était mort. C'est Himmler lui-même qui prit la direction de son service chargé de la sécurité du Reich et il la conserva jusqu'au début du mois de janvier 1943. (...) La mort de Heydrich déclencha partout des actions plus rigoureuses contre les juifs. Se démarquant de l'ordre qu'il avait lui-même C 'EST dans l'historique wagon-restaurant de la Compagnie des wagons-lits, à Compiègne, que fut signé, le 21 [sic] juin 1940, l'armistice entre l'Allemagne et la France. Le 3 août 1940, le ministre des affaires étrangères de l'époque, Joachim von Ribbentrop, fait savoir au chef du commandement suprême de la Wehrmacht à Berlin que, conformément à sa proposition, Hitler a nommé Abetz, jusque-là ministre plénipotentiaire, ambassadeur, et l'a chargé des missions suivantes en France : 1) Conseil des autorités militaires pour les questions politiques. 2) Contact permanent avec le gouvernement de Vichy et ses chargés de mission en territoire occupé. 3) Conseil de la Geheize Feldpolizei et de la Gestapo pour la confiscation de documents ayant une importance politique. 4) Mise à l'abri et saisie du patrimoine artistique public ainsi que de tous les biens privés juifs à caractère artistique sur la base de directives particulières promulguées à cet effet.

En outre, Hitler avait expressément stipulé que l'ambassadeur Abetz était seul responsable de tout ce qui relevait des questions politiques dans la France occupée et non occupée. Ribbentrop ajoute que ce n'est que de lui que l'ambassadeur reçoit les directives relatives à l'exécution de ses missions et qu'il n'en est responsable que devant lui.

C'était une fonction avec des pouvoirs exorbitants : il ne faut donc pas s'étonner si Abetz, dès le 17 août 1940, au cours d'une discussion, demande que l'administration militaire en France prenne des mesures, avec effet immédiat, pour que plus aucun juif ne pénètre dans la France occupée. Il exigeait en outre que l'on commence à évacuer tous les juifs de la zone occupée et, pour finir, que l'on examine si les possessions juives en zone occupée pouvaient faire l'objet d'expropriations.

Il revenait au chef de l'administration militaire dans la France occupée de traiter ces affaires d'un strict point de vue administratif et bureaucratique.

A la même époque, le ministère des affaires étrangères à Berlin a [mot manquant : demandé] à l'état-major personnel du Reichsführer SS de prendre position sur la demande de l'ambassadeur Abetz concernant les mesures antisémites qui pourraient ultérieurement servir de base pour évacuer aussi les juifs de la France non occupée.

Et le 20 septembre 1940, Heydrich se dépêche de répondre à celui qui lui en fait la demande, le Standartenführer SA Luther, dans une lettre portant l'en-tête Reichsführer SS et chef de la police allemande au ministère de l'intérieur du Reich, qu'il n'a rien à objecter à l'application des mesures prévues par Abetz, et qu'il est également d'accord pour que leur exécution soit effectuée par les autorités françaises.

Mais Abetz allait déjà un peu plus loin que ce que nous avons vu jusqu'à présent, puisqu'il exigeait l'obligation de déclaration de résidence pour les juifs résidant en zone occupée, l'enregistrement des commerces juifs et la désignation d'administrateurs fiduciaires pour traiter les biens juifs dont les propriétaires étaient en fuite. Heydrich recommandait de mobiliser les forces de la sûreté allemande stationnées en France. Et le 1er octobre 1940, une nouvelle proposition d'Abetz faite en dix-neuf exemplaires parvient aux différentes autorités centrales ; il exige que soit mis en place à l'avenir, pour le territoire français mentionné, un processus collectif de déchéance de nationalité pour les groupes de personnes juives expressément identifiées. Il conclut en disant que cette mesure n'est qu'un premier pas vers la solution du problème global. Entre-temps, le gouvernement français de Vichy avait nommé un « commissaire aux questions juives » en la personne de Xavier Vallat. Ce dernier se présenta le 3 avril 1941 à l'ambassade d'Allemagne à Paris. Abetz fit ensuite le rapport suivant au ministère des affaires étrangères : « Afin que "les juifs implantés depuis longtemps" puissent aussi être soumis ultérieurement aux mêmes mesures que les juifs étrangers et nouvellement naturalisés, il est nécessaire de disposer dès à présent d'une loi donnant au commissaire français chargé des questions juives la possibilité de déclarer comme "étrangers" les "juifs implantés depuis longtemps" et qui ont porté atteinte aux intérêts spécifiques et nationaux de la nation française... » Il dit avoir conseillé à Xavier Vallat de proposer une telle loi à son gouvernement à Vichy. Dès [les 3 et] 4 octobre 1940, le gouvernement français de Vichy avait édicté un statut spécifique des juifs dans lequel était prévu, entre autres, l'internement d'étrangers juifs dans des camps de concentration spéciaux ; et l'ordonnance du 30 octobre 1940 du Reichsführer SS, chef de la sûreté et du SD (service de renseignement de la sécurité), prévoyait la mise en place de camps de concentration spécifiques pour les juifs de nationalité allemande, autrichienne, tchécoslovaque et polonaise.

Sur la base de ces documents, j'ai montré un bref aperçu de la base législative mise en place pour traiter la question juive en France. Jusqu'ici, ni moi ni mon service n'apparaissons. (...) Suivant une ordonnance de Göring, il convenait d'intensifier autant que possible l'émigration des juifs de l'espace du Grand Reich, même durant la période de guerre. (...)

Pour finir, on évoque la solution finale de la question juive qui ne fait plus aucun doute. La chose a été communiquée le 20 mai 1941 à toutes les polices, aux autorités françaises, aux services du SD ainsi qu'au ministère des affaires étrangères à Berlin. C'est un spécialiste de mon service qui avait rédigé ce courrier, conformément à une disposition de mon supérieur hiérarchique au service central de la sécurité du Reich ; j'avais dicté à ce spécialiste les principales directives de mon chef. (...)

Je viens de mentionner l'expression « solution finale de la question juive ». A cette époque, si je me souviens bien, cette expression renvoyait encore au plan Madagascar [Hitler avait envisagé la déportation des juifs à Madagascar, NDLR] élaboré déjà avec ma participation, qui portait cette « référence » de façon plus exhaustive à un autre endroit. Les lignes qui suivent vont montrer comment ce plan a été torpillé, indépendamment de la situation militaire et politique ultérieure qui l'a pris de vitesse.

Un certain Dr Zeitschel, conseiller de légation à Paris, avait été engagé pour s'occuper des diplomates en poste dans la capitale. C'est ce qu'Abetz avait fait savoir au commandant militaire à Paris. Le 22 août 1941, ce Dr Zeitschel fit un rapport à l'ambassadeur Abetz. Dans ce rapport, on pouvait lire que la conquête et l'occupation progressive des lointains territoires de l'Est allaient pouvoir apporter sous peu une solution définitive et satisfaisante au problème juif dans toute l'Europe. Il s'agissait de délimiter là-bas un territoire pour les juifs. Il suffisait d'en donner l'ordre aux militaires, et les juifs des territoires occupés comme la Hollande, la Belgique, le Luxembourg, la Norvège, la Yougoslavie ou la Grèce pourraient être transportés par convois entiers dans ce nouveau territoire, ce qui inciterait les autres Etats à suivre cet exemple.

En soi, le plan Madagascar n'était pas mauvais, mais il achoppait sur des problèmes de transport insurmontables, car les transports par mer étaient utilisés à des fins plus importantes que celle de faire faire une promenade sur les mers du globe à toute une kyrielle de juifs. (...)

En ce qui concernait la France, Abetz avait reçu de Himmler, lors de son passage au quartier général, l'autorisation de déporter vers l'Est tous les juifs se trouvant dans les camps de concentration en France, dès que les possibilités de transport le permettraient. Le 8 octobre 1941, le Dr Zeitschel fait part de ce résultat au chargé de mission du chef de la sûreté et du SD pour la Belgique et la France, par l'entremise de Dannecker.

Ayant donc eu l'accord de principe de Himmler, il demande de battre le fer quand il est chaud et d'envoyer toutes les deux ou trois semaines un rapport à Berlin pour qu'on fasse partir le plus tôt possible les juifs de la France occupée. C'est ainsi qu'avait été obtenu l'ordre de déportation des juifs de France. La police reçut les directives correspondantes et il lui fallait obéir. (...)

A Paris, le commandant militaire poussait à la roue ; l'ambassadeur poussait à la roue ; et c'est le chargé de mission du chef de la sûreté et du SD qui devait faire face. Car Himmler avait donné son accord. Dès que les moyens de transport le permettraient.

Quand ? Paris faisait le forcing sur le service central de la sécurité du Reich. Mon chef, le directeur du service IV, donna l'ordre d'engager des négociations avec le service compétent au ministère des transports du Reich. C'est le Reichsführer SS, Himmler, et le chef de la sûreté et du SD, Heydrich, qui décidèrent des personnes, des exceptions, de l'objectif final à l'Est, du poids des bagages à ne pas dépasser ; tout cela en accord avec le ministère des affaires étrangères et les autres instances politiques centrales, en se référant aux premières vagues de déportation des juifs, à l'automne 1941, hors des territoires anciens du Reich : l'Autriche et les protectorats de Bohême et Moravie. Aucun fonctionnaire au ministère des transports n'aurait pu dire : nous n'avons pas de trains, la situation des transports ne le permet pas. Il y avait là tout un engrenage bureaucratique où une roue entraînait l'autre.

Pour la France, les différents rouages qui ont déclenché les vagues principales ont pour nom : Zeitschel, Abetz et Ribbentrop ; ainsi que Himmler et Heydrich.

En France, ce fut le début des déportations. Le 23 octobre 1941, Himmler, en sa qualité de Reichsführer SS et de chef de la police allemande, ordonna qu'on arrête, ou plutôt qu'on empêche l'exode des juifs, avec effet immédiat. Les actions d'évacuation ne devaient pas en être affectées. A la charnière entre 1941 et 1942, la déportation fut une fois de plus repoussée à cause de l'importance du trafic pour les vacances de Noël. Tel est le rapport que fit le chef de la section IV du service central de sécurité du Reich, le SS Gruppenführer et Generalleutnant de police, Müller, le soir du réveillon 1941, vers 23 heures, au chargé de mission du CS (chef de la sûreté) pour la France et la Belgique. (...)

Le 28 février 1942, je reçus l'ordre de faire savoir au service à Paris, en réponse à sa demande du 27 février 1942, que mille juifs pouvaient être déportés immédiatement après la fin des discussions en cours sur la régulation du trafic. Mais il y avait manifestement encore des difficultés, car, dans tous les pays, les bureaucraties travaillent à un rythme bureaucratique. Conformément aux ordres, je devais avoir une discussion avec les rapporteurs des questions juives, le 4.3.42 à Berlin. Le rapporteur du chargé de mission du chef de la sûreté et du SD à Paris avait une nouvelle fois attiré l'attention sur l'urgence d'une déportation immédiate. Conformément à ma mission, je devais autoriser un départ pour le mois de mars 1942 et je lui avais fait savoir que, sous réserve de la décision finale de Heydrich, on pouvait déjà entamer les discussions avec le gouvernement français sur le déplacement de cinq mille juifs vers l'Est.

Conformément aux directives, il devait s'agir d'abord de juifs de sexe masculin, aptes au travail et n'ayant pas plus de cinquante-cinq ans. Il fallait en outre veiller à ce que les juifs de nationalité française perdent, avant leur départ ou au plus tard le jour de leur déportation, leur nationalité ; et il fallait aussi régler de la même façon les problèmes de patrimoine et de fortune. En se calant sur les plans horaires donnés par le ministère des transports du Reich, c'est la date du 23 mars 1942 qui avait été prévue pour commencer les déportations. Une fois obtenue de Hitler, sur l'initiative du secrétaire d'Etat pour la sécurité en Bohême et en Moravie, Ritt Frank, et du ministre de l'information et de la propagande, le Dr Goebbels, l'obligation pour les juifs des territoires du « Grand Reich, y compris la Bohême et la Moravie » de porter un signe de reconnaissance, les services des zones occupées commencèrent aussi à obliger les juifs de ces zones à porter un signe de reconnaissance. (...)

Il existe un télégramme daté du 20.3.1942 émanant du chef de la sûreté allemande pour la France, le Dr Knochen, et adressé à mon service ; ce télégramme est très instructif ; il dit que l'attaché militaire a communiqué de façon définitive que, pour sa part, il ne peut mettre à disposition aucune force de surveillance pour la déportation des premiers mille juifs de Compiègne et Drancy. (...)

Le 26 janvier 1942, Himmler fait savoir à l'inspecteur chargé des camps de concentration, le Generalmajor de la Waffen SS, Glücks, qu'il doit se préparer à accueillir 100 000 juifs de sexe masculin et 50 000 de sexe féminin dans les camps de concentration. Il était nécessaire de prendre très vite des mesures d'ordre économique. Son supérieur, le général de la Waffen SS, Pohl, lui donnerait plus de détails. Et le 1er février 1942, Himmler créa à l'intérieur de la direction des camps de concentration une organisation plus rigoureuse. Il nomma Pohl chef du service économique et administratif, sous les ordres de qui était placé Glücks, nommé chef de l'inspection.

Conformément aux ordres, je dus organiser, pour le 11.6.1942, une nouvelle consultation à Berlin à laquelle je devais convier, par voie administrative, les responsables des questions juives de Paris, Bruxelles et La Haye. Entre-temps, Glücks avait pris des mesures d'accueil à Auschwitz, et Himmler ordonna la déportation de 100 000 juifs de France, 15 000 de Hollande et 10 000 de Belgique.

Conformément aux directives de Himmler, la première condition était que les juifs aient entre seize et quarante ans, avec une tolérance de 10 % de juifs inaptes au travail. Ces transports devaient démarrer le 13.7.1942, à raison de trois par semaine.

Quand Himmler donna cet ordre à son chef de la sûreté et du SD, ce dernier était encore en vie. Mais le 29 mai 1942, il fut blessé [lors d'un attentat commis par des résistants tchèques] par une bombe. Sept jours plus tard, il succombait à ses blessures. Heydrich était mort. C'est Himmler lui-même qui prit la direction de son service chargé de la sécurité du Reich et il la conserva jusqu'au début du mois de janvier 1943. (...) La mort de Heydrich déclencha partout des actions plus rigoureuses contre les juifs. Se démarquant de l'ordre qu'il avait lui-même donné au début, Himmler ordonna la déportation de tous les juifs, sans considération d'âge ni de sexe. Et cela, dès que possible ; autant dans la zone occupée que dans la zone non occupée de France. Je fus envoyé à Paris sur ordre de mon supérieur Müller pour transmettre cet ordre de Himmler.

Cela faisait déjà un certain temps que le Dr Knochen avait été promu SS-Standartenführer et colonel de police, et ses fonctions étaient celles d'un chef de la sûreté et du SD en France. Une fois que Himmler eut donné l'ordre de déporter tous les juifs de France, des contacts furent pris avec les autorités françaises à Paris, en particulier avec le chef de la police française [René Bousquet et son adjoint Jean Leguay], Darquier de Pellepoix [commissaire général aux questions juives depuis le 6 mai 1942], avec le chef du fichier juif à la préfecture de Paris, le directeur [sous-directeur du service des étrangers et des affaires juives] Tulard ; avec également le représentant de la préfecture de la Seine, le [sous-]directeur [au ravitaillement] Garnier ; le directeur de la police antijuive Schweblin, etc. Ce qui ne pouvait manquer de se produire après un ordre aussi énergique venu d'en haut se produisit.

Les déportations en masse commencèrent.

Le 10.7.1942, Paris fit savoir à mon service que 4 000 enfants juifs feraient partie de la vague d'arrestation et il demandait d'urgence une décision par téléscripteur pour savoir si les enfants des juifs apatrides, qui devaient être déplacés, pouvaient être aussi évacués à partir du dixième transport. Onze jours plus tard, je reçus l'ordre de mon supérieur de communiquer à Paris que, dès que les transports seraient à nouveau possibles, il faudrait aussi déporter les enfants. A cette époque, j'avais moi-même trois enfants. Je ne souhaite pas en dire davantage à cet endroit.

Et, une fois de plus, je dus convoquer les chargés des affaires juives à l'étranger pour une séance de travail, le 28.8.1942. Himmler nous ordonnait d'achever le transport des juifs apatrides d'ici la fin de l'année 1942 ; il avait également ordonné que la déportation de tous les autres juifs soit terminée en juin 1943. (...)

En décembre 1942, Himmler écrivit à mon supérieur Müller : « J'ordonne que, sur les juifs qui sont encore présents en France - idem pour les juifs hongrois et roumains -, tous ceux qui ont des parents influents en Amérique soient regroupés dans un camp spécial. Ils devront certes y travailler mais dans des conditions telles qu'ils restent en bonne santé et en vie. Les juifs de cette espèce sont pour nous des otages précieux. J'imagine qu'il devrait y en avoir environ 10 000. »

Or, en France, les choses se déroulaient de la façon suivante. Chacun poussait à la roue, et tous ceux qui avaient une position plus ou moins importante dans les différentes instances centrales voulaient prouver leur « intégrité en tant que fonctionnaire national-socialiste » par une surenchère de propositions en regard de la « solution de la question juive ».

La police devait contenir la pression qui venait d'en haut. Elle était submergée. Tout le monde trouvait que ça allait trop lentement ; tout le monde trouvait que la bureaucratie policière lambinait, cette police qui devait exécuter toute cette saloperie concoctée par les instances centrales. (...) Encore une chose : si, au lieu de recevoir des ordres, c'est moi qui en avais donné ; si, au lieu d'être Adolf Eichmann, j'avais été, par exemple, simplement le Dr Zeitschel, je ne serais pas en mesure d'écrire une seule ligne sur les atrocités qui ont été perpétrées ; car à chaque mot, j'entendrais une voix accusatrice qui me dirait : « C'est toi le coupable. » Et la plume se crisperait dans ma main. (...)

Il nous est resté un rapport rédigé par des fonctionnaires du service du chef de la sûreté et du SD à Paris en date du 9.9.1942. On peut y lire : « D'après le plan que le Reichsführer SS a eu la confiance de nous communiquer, les territoires occupés par l'Allemagne doivent être débarrassés des juifs d'ici le milieu de l'année 1943. » (...)

Je fus moi-même envoyé à Paris par mon chef, Heinrich Müller, pour transmettre à Knochen, chef de la sûreté, les directives visant à mettre en oeuvre la déportation de tous les juifs de nationalité française, quelles que soient les difficultés rencontrées. Je les transmis, conformément aux ordres de mon supérieur hiérarchique. Rien ne révèle mieux mon rôle de messager que la lettre du Dr Knochen adressée le 12 février 1943 à Müller, à peine ma mission remplie. Il prend bonne note de ma communication, prend en outre bonne note des différents rapports sur cette affaire, passe aussitôt aux possibles complications et fait savoir, au cas où la déportation devrait étre ordonnée, qu'il faut s'attendre que le chef de l'Etat, Pétain, s'y oppose et l'interdise. (...)


Adolf EICHMANN

 

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