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1999-2017

 

Tristes Tropiques
Claude Lévi-Strauss

(premières pages)

 

Départ

Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions. Mais que de temps pour m'y résoudre! Quinze ans ont passé depuis que j'ai quitté pour la dernière fois le Brésil et, pendant toutes ces années, j'ai souvent projeté d'entreprendre ce livre; chaque fois, une sorte de honte et de dégoût m'en ont empêché. Eh quoi? Faut-il narrer par le menu tant de détails insipides, d'événements insignifiants? L'aventure n'a pas de place dans la profession d'ethnographe; elle en est seulement une servitude, elle pèse sur le travail efficace du poids des semaines ou des mois perdus en chemin; des heures oisives pendant que l'informateur se dérobe; de la faim, de la fatigue, parfois de la maladie; et toujours, de ces mille corvées qui rongent les jours en pure perte et réduisent la vie dangereuse au cœur de la forêt vierge à une imitation du service militaire... Qu'il faille tant d'efforts, et de vaines dépenses pour atteindre l'objet de nos études ne confère aucun prix à ce qu'il faudrait plutôt considérer comme l'aspect négatif de notre métier. Les vérités que nous allons chercher si loin n'ont de valeur que dépouillées de cette gangue. On peut, certes, consacrer six mois de voyage, de privations et d'écœurante lassitude à la collecte (qui prendra quelques jours, parfois quelques heures) d'un mythe inédit, d'une règle de mariage nouvelle, d'une liste complète de noms claniques, mais cette scorie de la mémoire: « A 5 h 30 du matin, nous entrions en rade de Recife tandis que piaillaient les mouettes et qu'une flottille de marchands de fruits exotiques se pressait le long de la coque », un si pauvre souvenir mérite-t-il que je lève la plume pour le fixer?
Pourtant, ce genre de récit rencontre une faveur qui reste pour moi inexplicable. L'Amazonie, le Tibet et l'Afrique envahissent les boutiques sous forme de livres de voyage, comptes rendus d'expédition et albums de photographies où le souci de l'effet domine trop pour que le lecteur puisse apprécier la valeur du témoignage qu'on apporte. Loin que son esprit critique s'éveille, il demande toujours davantage de cette pâture, il en engloutit des quantités prodigieuses. C'est un métier, maintenant, que d'être explorateur; métier qui consiste, non pas, comme on pourrait le croire, à découvrir au terme d'années studieuses des faits restés inconnus, mais à parcourir un nombre élevé de kilomètres et à rassembler des projections fixes ou animées, de préférence en couleurs, grâce à quoi on remplira une salle, plusieurs jours de suite, d'une foule d'auditeurs auxquels des platitudes et des banalités sembleront miraculeusement transmutées en révélations pour la seule raison qu'au lieu de les démarquer sur place, leur auteur les aura sanctifiées par un parcours de vingt mille kilomètres.
Qu'entendons-nous dans ces conférences et que lisons nous dans ces livres? Le détail des caisses emportées, les méfaits du petit chien du bord, et, mêlées aux anecdotes, des bribes d'information délavées, traînant depuis un demi-siècle dans tous les manuels, et qu'une dose d'impudence peu commune, mais en juste rapport avec la naïveté et l'ignorance des consommateurs, ne craint pas de présenter comme un témoignage, que dis-je, une découverte originale. Sans doute il y a des exceptions, et chaque époque a connu des voyageurs honnêtes; parmi ceux qui se partagent aujourd'hui les faveurs du public, j’ en citerais volontiers un ou deux. Mon but n'est pas de dénoncer les mystifications ou de décerner des diplômes, mais plutôt de comprendre un phénomène moral et social, très particulier à la France et d'apparition récente, même chez nous.
On ne voyageait guère, il y a une vingtaine d'années, et ce n'étaient pas des salles Pleyel cinq ou six fois combles qui accueillaient les conteurs d'aventures, mais, seul endroit à Paris pour ce genre de manifestations, le petit amphithéâtre sombre, glacial et délabré qui occupe un pavillon ancien au bout du Jardin des Plantes. La Société des Amis du Muséum y organisait chaque semaine- peut-être y organise-t-elle toujours - des conférences sur les sciences naturelles. L'appareil de projection envoyait sur un écran trop grand, avec des lampes trop faibles, des ombres imprécises dont le conférencier, nez collé à la paroi, parvenait mal à percevoir les contours et que le public ne distinguait guère des taches d'humidité maculant les murs. Un quart d'heure après le temps annoncé, on se demandait encore avec angoisse s'il y aurait des auditeurs, en plus des rares habitués dont les silhouettes éparses garnissaient les gradins. Au moment ou l'on désespérait, la salle se remplissait à demi d'enfants accompagnés de mères ou de bonnes, les uns avides, d'un changement gratuit, les autres lasses du bruit et de la poussière du dehors. Devant ce mélange de fantômes mités et de marmaille impatiente - suprême récompense de tant d'efforts, de soins et de travaux - on usait du droit de déballer un trésor de souvenirs à jamais glacés par une telle séance, et qu'en parlant dans la pénombre on sentait se détacher de soi et tomber un par un, comme des cailloux au fond d'un puits.
Tel était le retour, à peine plus sinistre que les solennités du départ: banquet offert par le Comité France-Amérique dans un hôtel de l'avenue qui s'appelle aujourd'hui Franklin-Roosevelt ; demeure inhabitée, où, pour l'occasion, un traiteur était venu deux heures auparavant installer son campement de réchauds et de vaisselle, sans qu'une aération hâtive ait réussi à purger l'endroit d'une odeur de désolation.
Aussi peu habitués à la dignité d'un tel lieu qu'au poussiéreux ennui qu'il exhalait, assis autour d'une table trop petite pour un vaste salon dont on avait tout juste eu le temps de balayer la partie centrale effectivement occupée, nous prenions pour la première fois contact les uns avec les autres, jeunes professeurs qui venions à peine de débuter dans nos lycées de province et que le caprice un peu pervers de Georges Dumas allait brusquement faire passer de l'humide hivernage dans les hôtels meublés de sous-préfecture, imprégnés d'une odeur de grog, de cave et de sarments refroidis, aux mers tropicales et aux bateaux de luxe; toutes expériences, d'ailleurs, destinées a offrir un lointain rapport avec l'image inéluctablement fausse que, par la fatalité propre aux voyages, nous nous en formions déjà.
J'avais été l'élève de Georges Dumas a l'époque du Traite de psychologie. Une fois par semaine, je ne sais plus si c'était le jeudi ou le dimanche matin, il réunissait les étudiants de philosophie dans une salle de Sainte-Anne, dont le mur opposé aux fenêtres était entièrement couvert de joyeuses peintures d'aliénés. On s'y sentait déjà exposé a une sorte particulière d'exotisme; sur une estrade, Dumas installait son corps robuste, taillé a la serpe, surmonté d'une tête bosselée qui ressemblait à une grosse racine blanchie et dépouillée par un séjour au fond des mers. Car son teint cireux unifiait le visage et les cheveux blancs qu'il portait taillés en brosse et très courts, et la barbiche, également blanche, qui poussait dans tous les sens. Cette curieuse épave végétale, encore hérissée de ses radicelles, devenait tout a coup humaine par un regard charbonneux qui accentuait la blancheur de la tête, opposition continuée par celle de la chemise blanche et du col empesé et rabattu, contrastant avec le chapeau à larges bords, la lavallière et le costume, toujours noirs.
Ses cours n'apprenaient pas grand-chose; jamais il n'en préparait un, conscient qu'il était du charme physique qu'exerçaient sur son auditoire le jeu expressif de ses lèvres déformées par un rictus mobile, et surtout sa voix, rauque et mélodieuse: véritable voix de sirène dont les inflexions étranges ne renvoyaient pas seulement à son Languedoc natal, mais, plus encore qu'à des particularités régionales, à des modes très archaïques de la musique du français parlé, si bien que voix et visage évoquaient dans deux ordres sensibles un même style à la fois rustique et incisif: celui de ces humanistes du XVI- siècle, médecins et philosophes dont, par le corps et l'esprit, il paraissait perpétuer la race.
La seconde heure, et parfois la troisième, étaient consacrées à des présentations de malades; on assistait alors a d'extraordinaires numéros entre le praticien madré et des sujets entraînés par des années d'asile à tous les exercices de ce type; sachant fort bien ce qu'on attendait d'eux, produisant les troubles au signal, ou résistant juste assez au dompteur pour lui fournir l'occasion d'un morceau de bravoure. Sans être dupe, l'auditoire se laissait volontiers fasciner par ces démonstrations de virtuosité. Quand on avait mérité l'attention du maître, on était récompensé par la confiance qu'il vous faisait d'un malade pour un entretien particulier. Aucune prise de contact avec des Indiens sauvages ne m'a plus intimidé que cette matinée passée avec une vieille dame entourée de chandails qui se comparait a un hareng pourri au sein d'un bloc de glace: intacte en apparence, mais menacée de se désagréger dés que l'enveloppe protectrice fondrait.
Ce savant un peu mystificateur, animateur d'ouvrages de synthèse dont l'ample dessein restait au service d'un positivisme critique assez décevant, était un homme d'une grande noblesse; il devait me le montrer plus tard, au lendemain de l'armistice et peu de temps avant sa mort, lorsque, presque aveugle déjà et retiré dans son village natal de Lédignan, il avait tenu a m'écrire une lettre attentive et discrète qui n'avait d'autre objet possible que d'affirmer sa solidarité avec les premières victimes des événements.
J'ai toujours regretté de ne pas l'avoir connu en pleine jeunesse, quand, brun et basané a l'image d'un conquistador et tout frémissant des perspectives scientifiques qu'ouvrait la psychologie du XIX- siècle, il était parti a la conquête spirituelle du Nouveau Monde. Dans cette espèce de coup de foudre qui allait se produire entre lui et la société brésilienne s'est certainement manifesté un phénomène mystérieux, quand deux fragments d'une Europe vieille de quatre cents ans - dont certains éléments essentiels s'étaient conservés, d'une part dans une famille protestante méridionale, de l'autre, dans une bourgeoisie très raffinée et un peu décadente, vivant au ralenti sous les tropiques - se sont rencontrés, reconnus et presque ressoudés. L'erreur de Georges Dumas est de n'avoir jamais pris conscience du caractère véritablement archéologique de cette conjoncture. Le seul Brésil qu'il avait su séduire (et auquel un bref passage au pouvoir allait donner l'illusion d'être le vrai), c'était celui de ces propriétaires fonciers déplaçant progressivement leurs capitaux vers des investissements industriels à participation étrangère, et qui cherchaient une couverture idéologique dans un parlementarisme de bonne compagnie; ceux-la mêmes que nos étudiants, issus d'immigrants récents ou de hobereaux liés a la terre et ruinés par les fluctuations du commerce mondial, appelaient avec rancœur le gran fino, le grand fin, c'est-à-dire le dessus du panier. Chose curieuse: la fondation de l'Université de Sào Paulo, grande œuvre dans la vie de Georges Dumas, devait permettre à ces classes modestes de commencer leur ascension en obtenant des diplômes qui leur ouvraient les positions administratives, si bien que notre mission universitaire a contribué à former une élite nouvelle, laquelle allait se détacher de nous dans la mesure où Dumas, et le Quai d'Orsay à sa suite, se refusaient à comprendre qu'elle était notre création la plus précieuse, même si elle s'attelait à la tâche de déboulonner une féodalité qui nous avait, certes, introduits au Brésil, mais pour lui servir en partie de caution, et pour l'autre de passe-temps.
Mais le soir du dîner France-Amérique, nous n'en étions pas encore, mes collègues et moi - et nos femmes qui nous accompagnaient - à mesurer le rôle involontaire que nous allions jouer dans l'évolution de la société brésilienne. Nous étions trop occupés à nous surveiller les uns les autres, et à surveiller nos faux pas éventuels; car nous venions d'être prévenus par Georges Dumas qu'il fallait nous préparer à mener la vie de nos nouveaux maîtres: c'est-à-dire fréquenter l'Automobile-Club, les casinos et les champs de courses. Cela paraissait extraordinaire à de jeunes professeurs qui gagnaient auparavant vingt-six mille francs par an, et même - tant les candidats à l'expatriation étaient rares -après qu'on eut triplé nos traitements.
« Surtout », nous avait dit Dumas, « il faudra être bien habillé »; soucieux de nous rassurer, il ajoutait avec une candeur assez touchante que cela pouvait se faire fort économiquement, non loin des Halles, dans un établissement appelé A la Croix de Jeannette dont il avait toujours eu à se louer quand il était jeune étudiant en médecine a Paris.

Liens brisés

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