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© LittératureS & CompagnieS
1999-2017

 

Un homme qui dort
Georges Perec

(premières pages)

 


Il n'est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N'écoute même pas, attends seulement. N'attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s'offrir a toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.
FRANZ KAFKA
(Méditations sur le pêche, la souffrance, l'espoir et le vrai chemin)

Dès que tu fermes les yeux, l'aventure du sommeil commence. A la pénombre connue de la chambre, volume obscur coupé par des détails, ou ta mémoire identifie sans peine les chemins que tu as mille fois parcourus, les retraçant à partir du carré opaque de la fenêtre, ressuscitant le lavabo à partir d'un reflet, l'étagère à partir de l'ombre un peu plus claire d'un livre, précisant la masse plus noire des vêtements suspendus, succède, au bout d'un certain temps, un espace à deux dimensions, comme un tableau sans limites sûres qui ferait un très petit angle avec le plan de tes yeux, comme s'il reposait, pas tout a fait perpendiculairement, sur l'arête de ton nez, tableau qui, d'abord, peut te sembler uniformément gris, ou plutôt neutre, sans couleurs ni formes, mais qui, assez vite sans doute, se trouve posséder au moins deux propriétés: la première est qu'il s'assombrit plus ou moins selon que tu fermes plus ou moins fortement tes paupières, comme si, plus précisément, la contraction exercée sur la barre de tes sourcils lorsque tu fermes les yeux avait pour effet de modifier l'inclinaison du plan par rapport à ton corps, comme si la barre de tes sourcils en formait la charnière, et, par conséquent, bien que cette conséquence n'ait pas l'air démontrable sinon par l'évidence, de modifier la densité, ou la qualité, de l'obscurité que tu perçois; la seconde est que la surface de cet espace n'est pas du tout régulière, ou plus précisément, que la distribution, la répartition de l'obscurité ne se fait pas d'une manière homogène: la zone supérieure est manifestement plus sombre, la zone inférieure, qui te semble la plus proche, bien que déjà, évidemment, les notions de proche et lointain, haut et bas, devant et derrière, aient cessé d'être tout a fait précises, est, d'une part, beaucoup plus grise, c'est-à-dire non pas beaucoup plus neutre comme tu commences par le croire, mais bel et bien beaucoup plus blanche, et d'autre part contient, ou supporte, une, deux, ou plusieurs sortes de sacs, de capsules, un peu l'idée que tu te fais d'une glande lacrymale, par exemple, à bords minces et ciliés, et à l'intérieur desquels tremblent, s'agitent, se tordent des éclairs très très blancs, parfois très minces, comme de très fines zébrures, parfois beaucoup plus gros, presque gras, comme des vers. Ces éclairs, bien qu'éclairs soit un terme tout à fait impropre, ont cette curieuse vertu de ne pouvoir être regardés. Dès que tu fixes un peu trop ton attention sur eux, et il est presque impossible de ne pas le faire, car enfin, ils dansent devant toi et tout le reste est à peine existant, en fait, il n'y a guère de vraiment sensible que la charnière de tes sourcils et ce très vague espace à deux dimensions plus ou moins perceptible ou l'obscurité s'étale irrégulièrement, mais dès que tu les regardes, bien que ce mot ne veuille plus rien dire, bien sur, dès que tu cherches, par exemple, à t'assurer un tant soit peu de leur forme, ou de leur substance, ou d'un détail, tu peux être sur de te retrouver, les yeux ouverts, en face de la fenêtre, rectangle opaque redevenant carré, bien que ce ou ces sacs ne lui ressemblent en rien. Ils réapparaissent, par contre, et avec eux l'espace plus ou moins incliné articulé sur tes sourcils, quelque temps après que tu as refermé les yeux, et, vraisemblablement, ils n'ont pas changé d'une fois a l'autre. Tu ne peux, pourtant, être tout à fait sur de ce dernier point car, au bout d'un temps difficilement appréciable, et bien que rien ne te permette encore d'affirmer qu'ils aient positivement disparu, tu peux constater qu'ils ont considérablement pali. Tu as maintenant affaire à une sorte de grisaille zébrée, appartenant toujours à ce même espace prolongeant plus ou moins tes sourcils, mais, dirait-on, déformé au point d'être constamment déporté sur la gauche; tu peux le regarder, l'explorer, sans bouleverser l'ensemble, sans susciter un réveil immédiat, mais cela est totalement dépourvu d'intérêt. C'est sur la droite que quelque chose se passe, en l'occurrence une planche, plus ou moins derrière, plus ou moins au-dessus.
plus ou moins à droite. La planche ne se voit évidemment pas. Tu sais seulement qu'elle est dure, bien que tu ne sois pas dessus, puisque, justement, tu es sur quelque chose de très mou qui est ton propre corps. Il se produit alors un phénomène tout à fait étonnant: il y a d'abord trois espaces que rien ne te permettrait de confondre, ton corps-lit qui est mou, horizontal, et blanc, puis la barre de tes sourcils qui commande un espace gris, médiocre, en biais, et la planche, enfin, qui est immobile et très dure au-dessus, parallèle à toi, et peut-être accessible. Il est clair, en effet, même s'il n'y a plus que cela qui soit clair, que si tu grimpes sur la planche, tu dors, que la planche, c'est le sommeil. Le principe de l'opération est on ne peut plus simple, bien que tout te donne à penser qu'il te faudra beaucoup de temps: il faudrait ramener le lit, le corps, jusqu'à ce qu'ils ne soient plus qu'un point, qu'une bille, ou bien, ce qui revient au même, il faudrait réduire toute la flaccidité du corps, la concentrer en un seul endroit, par exemple dans quelque chose comme une vertèbre lombaire. Mais le corps, à cet instant, ne présente plus du tout la belle unité de tout à l'heure, en fait, il s'étale dans tous les sens. Tu entreprends de ramener vers le centre un orteil, ou ton pouce, ou ta cuisse, mais alors, chaque fois, il y a une règle que tu oublies, c'est qu'il ne faut jamais perdre de vue la dureté de la planche, c'est qu'il fallait procéder avec ruse, ramener ton corps sans qu'il se doute de rien, sans que toi-même le saches avec certitude, mais il est trop tard, chaque fois depuis longtemps déjà trop tard et, curieuse conséquence, la barre de tes sourcils se casse en deux et au centre, entre tes deux yeux, comme si la charnière avait tenu tout l'ensemble, et que toute la force de cette charnière se rassemblait en cet endroit, survient d'un seul coup une douleur précise, indubitablement consciente et que tu reconnais tout de suite comme étant le plus banal des maux de tête.


L'œuvre, de Georges Perec (1936-1982) connaît un succès croissant. Etonnamment diverse et originale, elle a renouvelé les enjeux de l'écriture narrative et poétique. Ainsi Perec s'est-il fait explorateur de notre environnement, tour a tour narquois (Les choses, prix Renaudot 1965) ou fantaisistement méthodique (Espèces d'espaces), inventeur de nouvelles formes de l'autobiographie (La boutique obscure, W ou le souvenir d'enfance, Je me souviens) ou chroniqueur du renoncement au monde (Un homme qui dort). En jonglant avec les lettres et les mots, il a transformé le langage en un jubilatoire terrain de jeux et d'inventions (Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour, La disparition, Les revenentes) ou en un laboratoire qui s'ouvre aussi bien a la poésie (Alphabets, La clôture) qu'a la rêverie philosophique (Penser/ classer). Il a été un des membres importants de l'OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle). La vie mode d'emploi (prix Médicis 1978), ce « romans « qui contient une centaine de romans et mille bonheurs et perplexités de lecture, offre comme une éblouissante synthèse de toutes ses recherches.

 

Liens brisés

 © Denoel, 1967