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Jean-Luc NANCY

Sur la Shoah, « il y a des images de voyeurs et des images-regards »

Propos recueillis par Jean Birnbaum

(Le Monde du 28 janvier 2005)

 

A propos de la célébration du 60e anniversaire de la libération des camps de la mort nazis

Que vous inspire l'actuelle déferlante d'images qui tentent de montrer « l'inimaginable » ?

Rien de particulier. Il est normal que les images prolifèrent : il n'y a aucune raison de les rejeter, il ne s'agit pas d'être iconoclaste, mais d'interroger, chaque fois, la nature de l'image : est-ce qu'elle « sature » ? est-ce qu'elle épuise un sens, ou non ? Un film comme La Liste de Schindler épuise son sens, le Shoah de Lanzmann ne l'épuise pas.

Mais ce dernier n'est pas le seul film ni la seule image possibles. La question est celle de l'inscription dans l'image d'une ouverture, d'une non-complétude, d'un inimaginable. Il y a des images regards et des images de voyeurs : les secondes veulent voir l'invisible. C'est la pornographie, un vouloir-voir plutôt qu'un voir, un vouloir-jouir-de-voir. Ainsi les images publiées par Georges Didi-Huberman (que certains ont critiquées) ne relèvent pas du voyeurisme, mais de l'effroi - qui est une forme du regard.

Dans un livre intitulé Au fond des images (Galilée, 2003), vous avez souligné cette contradiction qui « interdit » la représentation d'Auschwitz : si la réalité des camps est impossible à mettre en image, dites-vous, c'est qu'ils ont eux-mêmes mis en scène « l'exécution sans reste de la représentation ». Qu'entendez-vous par là ?

Les camps sont une machine à représentation : le nazi s'y donne le spectacle de sa toute-puissance et de l'absolue déchéance qu'elle a fabriquée comme sa contre-image.

C'est une « surreprésentation », dont on ne peut tenter la représentation sans risquer ou bien d'en épouser le mouvement de jouissance, ou bien d'en perdre l'objet même. On peut dire aussi : la « surreprésentation » du camp (dont la rampe d'arrivée ou la place d'appel au matin sont les scènes symptômales) est une représentation pleine, saturée : tout y est dit, tout y est présent, aucune ligne de fuite ne s'échappe vers une absence plus importante que la présence. C'est exactement ce que notre pensée gréco-monothéiste désigne comme « idolâtrie ». Le nazisme est l'auto-idolâtrie absolue.

« Montrer les images les plus terribles est toujours possible, mais montrer ce qui tue toute possibilité d'image est impossible, sauf à refaire le geste du meurtrier », écrivez-vous. Sous des dehors angéliques, la pédagogie de la mémoire viendrait-elle donc rejouer la scène de l'extermination ?

La mémoire est à traiter comme l'image : ou bien elle fige et sature un passé dans un « présent » intemporel, et c'est tantôt une mélancolie sans appel (pour celui qui se souvient), tantôt une abstraction pure (pour le plus jeune dont ce n'est pas la mémoire) ; ou bien elle est un acte, une mobilisation du présent vivant, et c'est autre chose. Cette mémoire se passe de « souvenirs » : l'épreuve du passé y informe l'expérience du présent. Il s'agit moins de dire « quelle horreur ! » que de demander ce qui l'a rendue possible, et pourquoi « le ventre est toujours fécond, d'où sortit la bête immonde » comme l'écrit Brecht.

Dans la commémoration visuelle de la Shoah, faut-il soupçonner une « volonté de couler dans le bronze (le béton ou le film) » une barbarie présentée comme révolue, alors même que, dites-vous, « le monde qui a fait Auschwitz est toujours notre monde »...

Ce monde, en effet, est le monde d'une histoire cassée (et non « finie » !) : l'Allemagne et l'Europe des années 1930 sentaient se rompre l'histoire de l'Occident triomphant, de sa conquête du monde et du savoir, de la maîtrise d'un progrès. Auschwitz peut être entendu comme le cri forcené d'une volonté d'aller au bout de la rupture pour tout « régénérer ». La régénération a pourri dans le charnier, mais l'histoire aussi est restée suspendue.

Il y a toujours le risque de vouloir arraisonner une destination ultime, une valeur suprême... Il faut surtout refuser de croire que nous aurions « raison ». Il faut remettre la « raison » elle-même en chantier. Les terribles photos venues de prisons militaires en Irak forment à leur tour des représentations saturées (même dans leur caractère sans doute accidentel ou marginal, sans la volonté systématique des camps) : n'importe quel démocrate ordinaire peut du jour au lendemain devenir le voyeur d'une toute-puissance fantasmatique. La prise de photos est aussi importante que les actes photographiés : on veut se voir jouissant de voir l'effet de sa puissance. Cela suppose une formidable impuissance, qui n'est pas celle des individus, mais d'une culture, d'une civilisation, d'une histoire - les nôtres. Car je ne veux surtout pas induire une stigmatisation - de l'Amérique ou de qui que ce soit - qui ferait pendant à celle par laquelle nous condamnons l'ordre SS.

Plus que jamais la question doit être : comment cela est-il possible ? Ce n'est pas parce qu'il y a du monstre dans l'homme (ce qui fut toujours vrai), mais c'est parce que l'« homme » ne nous donne plus la mesure de rien. A quoi ou par quoi faut-il mesurer l'homme ? Pascal écrit que « l'homme passe infiniment l'homme » : voilà ce qu'une image doit donner à pressentir. La toute-puissance est un mauvais infini, une caricature, une image saturée.

 

 

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