|
En avançant dans la prose je rencontre, presque à chaque
pas, l’impossibilité de la maintenir sur une ligne
unique, de la diriger dans un seul sens. À tout moment j’éprouve
le besoin, comme quand on raconte, en vrai, pour quelqu’un,
et d’autant plus si on raconte (comme c’est mon cas
ici) à quelqu’un d’éloigné, que
beaucoup de noms et de circonstances risquent de surprendre (et
il est nécessaire alors de les rapprocher de lui par une
explication, sous peine de n’être pas compris), j’ai
besoin, donc, d’expliquer, de m’arrêter pour
accrocher, au fil ténu de la narration, la lampe d’un éclaircissement
indispensable. Il suffit pour cela sans doute d’une parenthèse,
marque naturelle de ce qui, à la voix, serait une interruption,
dans le ton de l’incise digressive; mais il arrive souvent
que l’ampleur considérable du développement
incident qu’elle contient rende extrêmement périlleuse
son introduction, au risque d’une rupture excessive de la
continuité.
Il y a plus (et c’est une chose, encore, qui est au coeur
de tout récit): il n’y a aucune raison pour que, ayant
ouvert une parenthèse, m’étant engagé dans
cette parenthèse ouverte, je ne rencontre pas de nouveau
la même nécessité d’une parenthèse,
nouvelle parenthèse présentant par rapport à la
première la même contradiction entre une obligation
de clarté et l’inconfort d’une rupture, que
la première parenthèse avait crée dans le
déroulement principal du récit; et ainsi de suite
(potentiellement à l’infini).
Mais ce n’est pas tout: l’incertitude dissipée
par l’ouverture d’une parenthèse, qui donne
naissance à des lignes explicatives, à des précisions, à des
rappels, des rectifications, des annonces, n’est pas la seule
ni même la principales cause d’une digression. Le récit
peut devoir s’interrompre momentanément pour une tout
autre raison, peut-être plus fondamentale encore, sur le
chemin forestier de la prose. Car on en vient, comme un chevalier
du roi Arthur, à une clairière. Et deux nouveaux
chemins s’ouvrent dans les arbres, ou trois, ou plusieurs.
Il faut choisir. Mais comment choisir? La nature même de
ce que je raconte, autant que sa véridicité, antérieure à toute
intention de raconter («cela a été»; «cela
est»; «je vous l’ai dit, ce fut ainsi»)
et, plus encore peut-être, la nature même de l’opération
de récit rendent inévitables en fait de tels carrefours,
de tels embranchements multiples sur la carte, ces endroits de
l’hésitation, où il n’est peut-être
aucune «droite voie».
Je me suis trouvé presque immédiatement devant cette
difficulté, aux toutes premières lignes écrites,
qui sont maintenant reproduites dans l’«Avertissement» de
l’ouvrage. J’avais écrit, je vous le rappelle:
«
Le Grand Incendie de Londres...»; et aussitôt il y
avait deux suites possibles: ou bien:
«
aurait eu une place singulière dans la construction d’ensemble,
distinct du Projet quoique s’y insérant...»;
ou bien:
«
tel était le titre qui s’était imposé à moi
depuis un rêve, peu de temps après la décision
vitale qui m’avait conduit à concevoir le Projet...».
En choisissant la première comme voie principale j’ai
voulu, au moins, signaler la seconde; je me suis engagé un
instant dans la seconde, c’est à dire que j’ai
ouvert une parenthèse, d’intention explicative, et
aussitôt je me suis arrêté. Car il s’agissait
d’une véritable bifurcation: sur la branche première,
je m’engageais dans ce en quoi je me suis engagé:
je racontais comment le Grand Incendie de Londres est devenu ce
qu’il essaie d’être maintenant, à cause
de l’évidence du désastre du Projet.
Sur l’autre, très différente, je me replongeais
dans les premières années de l’imagination
du Projet, de sa mise en place, et il me fallait dire ce rêve,
et aussi quand et où je l’avais rêvé.
Les deux voies s’en allaient très loin (c’est à dire
dans beaucoup de lignes de prose) sans se rejoindre, et elles divergeaient
si vite et si radicalement que je ne pouvais (ni ne voulais) penser à les
suivre simultanément, en sautant de temps en temps de l’une à l’autre.
L’oeil qui lit en est sans doute capable, n’a pas trop
de difficultés à cette gymnastique (dans le meilleur
des cas, qui n’est pas celui du lecteur habituel de romans,
encore moins celui du lecteur que je recherche), mais pas le marcheur
dans la forêt, ni le livre qui, typographiquement, l’imite:
du moins pas sans artifices.
A partir du moment où je me suis rendu compte du fait qu’il
ne s’agissait pas d’un faux carrefour (je voulais que
les deux voies soient, en fin de compte, parcourues; j’avais à dire
les deux), dès que je me suis représenté “le
grand incendie de Londres”, comme le récit d’un
parcours dans le système des branches de l’arbre du
Projet, comme la lecture de la carte routière d’un
pays où avait lieu le Projet, du réseau hydrographique
des rivières au coeur du continent géologique, du
squelette du corps, des nervures dans la feuille verte; dès
que j’ai accepté de considérer comme vain l’effort
d’une représentation topologique linéaire (ou
seulement semi-linéaire: balayage de lignes sur une surface,
des morceaux de surface plane, les pages) par quelques astuces
d’encres de couleurs, de signes, de corps, de graphes...
(que peut-être les progrès des machines de traitement
de texte rendront, un jour, possible (mais il s’agirait alors
d’un autre livre, d’un autre objet plutôt, pas
un livre: j’y pense)), j’ai décidé que
toutes ces branches, routes, rivières, sentiers d’os,
nervures du récit, je les parcourrais, mais à mon
pas de prose narrative accompagnant le marcheur.
Il y aurait un moment où je reviendrais à ce rêve,
que la parenthèse ouvrante signalait. Pourtant, et c’est
pourquoi je n’ai pas effacé la parenthèse elle-même,
qui annonce la route alternative non suivie, je n’ai pas
voulu dissimuler (comme on le fait d’habitude, spontanément,
sans y penser) qu’il y a eu choix, entre deux parcours possibles
(et une parenthèse, ordinairement, n’est qu’un
cas particulier de cette situation, quelques pas sur un chemin
qui s’éloigne, ou un chemin de traverse, qui suit
parallèlement la route principale, et qui soudain diverge,
ou se perd).
C’est pourquoi tout chemin qui se présente et n’est
pas suivi immédiatement, mais n’est pas non plus abandonné pour
toujours, sera signalé dans le texte, discrètement,
avec indication de l’endroit où il sera possible de
le retrouver dans le livre, livre qui cependant sera un livre comme
les autres, que l’on pourra lire à la suite, sans
se préoccuper de ces digressions, ou en les lisant à part,
pour elles-mêmes. Le lecteur, armé de son oeil et
de sa patience, s’il est un lecteur pour qui l’exploration à peu
près simultanée de branches divergentes n’est
pas trop rebutante (simple extension d’ailleurs des bonds
silencieux du regard qui va de la fin d’une ligne au début
de la suivante, d’une page à une autre (mouvement
remontant cette fois), et je n’invoquerais même pas
la lecture concomitante de plusieurs livres, ou celle de notes,
de gloses...), pourra, en principe, prendre une mesure plus variée,
moins «pédestre», du paysage chaotique de ce
roman.
11
Dans l’état actuel de mon entreprise,
encore balbutiante
Dans
l’état actuel de mon entreprise, encore balbutiante,
je prépare donc en pratique, chaque fois que je rencontre
de telles voies divergentes, et une fois choisie la principale
qui est, tout simplement, celle le long de laquelle je vous conduirai
d’abord sans interruption, où je vais continuer à la
suite, des insertions, auxquelles j’assigne, provisoirement
et grossièrement (c’est donc plutôt un tiroir
de rangement qu’un plan d’architecte), une place dans
une branche éventuelle future où elles pourraient être
reprises, et absorbées alors par le livre avançant.
Comme je n’ai aucun plan explicite préexistant mais
seulement une vision vague et générale des ensembles,
comme l’organisation de ce que je m’obstine à désigner “roman” sera
celle qui se fera à mesure que le livre se fera, ces assignations
n’ont aucune valeur définitive. Je ne me sens aucunement
tenu de les respecter; et je les effacerai à mesure. Bien
sûr, si vous lisez ceci, c’est que tout aura coagulé en
pages imprimées, sera devenu du passé, et ces fragments
de prose seront où vous lirez qu’ils sont.
Pour poursuivre l’exemple de la toute première insertion,
celle du rêve où j’ai puisé le nom et
le titre du Grand Incendie de Londres (il n’est pas indifférent
que ce soit la première), l’insertion proprement dite
est introduite par les mots suivants: «peu de temps après
la décision vitale qui m’avait conduit à concevoir
le Projet».
Elle prendra place dans un autre chapitre de cette même branche,
la branche initiale du livre (il s’agit là d’une
décision locale, prévision à court terme,
qui ne contredit nullement mon affirmation précédente
de l’absence de tout plan global du récit). La voici:
-------------------------------
Or, dans cette insertion même, les mots «je conserverais
ce rêve, le plus longtemps possible, intact» constituent
l’appel d’une nouvelle insertion, intérieure à la
première, indiquant un nouveau chemin divergent rencontré alors
que je me suis déjà engagé dans un chemin
qui diverge lui-même de la voie principale. Cette insertion
est de nature explicative, une sorte de glose. Pour servir d’illustration à l’explication
présente, qui introduit les insertions de mon livre, en
tant qu’espèce, je l’insère à son
tour (et vous la lirez donc peut-être, comme la précédente,
deux fois (mais rassurez-vous, dans ce cas, ce ne sera pas dans
le texte de la branche présente)):
----------------------------------
Il viendra alors ici, sans doute, une nouvelle insertion, et une
suite peut-être; et ainsi, sans doute, deux nouveaux parcours,
qu’il vous sera permis de suivre, si l’nevie vous en
prend. Mais je ne les suivrai pas maintenant plus avant.
Pour vous aider cependant à vous représenter ce qui
se passe, permettez-moi de vous proposer une image: je suppose
(m’inspirant de l’aspect très particulier d’une
quelconque des pages de ce cahier où j’écris)
une grande, très grande feuille de papier sur laquelle (je
suppose encore que je ne suis aucunement limité par des
considérations techniques, commerciales ou architecturales)
chaque branche de mon roman sera soigneusement copiée (par
un scribe: moi, par exemple): chaque chapitre sur une seule ligne:
une unique ligne noire, écrite petit, mais lisiblement;
les paragraphes dont se composent les chapitres séparés
par des blancs visibles.
Chaque «branche» occupera alors une bande de papier
de cette immense feuille fictive, annoncée par des signes
initiaux de couleur vive et séparée de la bande (branche)
suivante par une ligne entière de blanc absolu. Chaque fois
qu’une insertion est annoncée dans la prose, un fil
de couleur partirait, qui rejoindrait (pas nécessairement
vers le bas d’ailleurs) le point du texte appelé par
l’insertion. Il y aurait des fils de couleurs différentes
indiquant une certaine classification des insertions, leur répartition
en espèces, selon leur nature, leur tonalité affective,
narrative, formelle.
J’imagine un lecteur devant ce “grand incendie de Londres” mural.
Je le vois choisir un itinéraire de lecture, s’approcher.
J’aime penser à une telle bande de papier écrit,
tissu de prose, avec ses figures de fils, les insertions, sur un
mur nu, blanc, et silencieux. Quoi qu’il en soit, le système
que j’ai prévu est suffisamment discret et praticable
pour ne pas interdire a priori que mon livre soit lu par quelques
dizaines de fous oulipiens. L’intervention de contraintes
(il y en a), même les plus extravagantes au regard des habitudes
de la fiction, ne sera pas affichée, afin de ne pas écarter
de moi, d’avance, la quasi-totalité des lecteurs,
allergiques, je le sais, à ces frivolités. Si mon
livre doit rester non lu, que ce ne soit pas pour cette raison-là.
Liens
brisés
© ed
du Seuil
|