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1999-2008

 

Jean-Pierre OSTENDE

La Présence

(quatrième de couverture et chapite 2 du roman)

Gallimard 2007

 

Quatrième de couverture de La Présence

Employé zélé de l’Explorateur Club, société spécialisée dans le divertissement, Bergman se voit confier une mission de prospective : se rendre dans un château du 18ème siècle, réputé pour son fameux jardin à la française, afin d’en évaluer le potentiel de reconversion touristique. Le lieu fait perdre de l’argent à l’Etat et l’Explorateur Club le transformerait bien en parc d’attractions.
Alors que la saison s’achève et que le château ferme ses grilles au public, Bergman s’apprête à passer trois longs mois dans un pavillon de chasse du parc, coupé de sa femme et de ses enfants. Son seul compagnon est Pechnatz, un mystérieux homme d’entretien jamais avare d’anecdotes sur l’histoire du domaine.
Mais progressivement, Bergman sent sa raison vaciller : quels sont ces étranges bruits qui le réveillent ? La forêt avance-t-elle la nuit dès qu’il a le dos tourné ? Qui sont ces jardiniers muets en combinaisons qui font des cercles dans le parc ? Et pourquoi Pechnatz ne cesse-t-il pas de lui parler de Shining, ce film de Kubrick où un écrivain isolé dans un hôtel de montagne sombre dans une folie sanguinaire ?
Sans crier gare, Ostende nous projette dans une réalité perturbée par l’intrusion d’un fantastique qui la ronge insidieusement au point de la rendre suspecte, envoûtante, délicieusement dangereuse…

 

~~~~~~~~~~~~~~~~

2.


J’étais dans ce château pour trois mois.
Durant ces trois mois j’étais chargé d’étudier le parc de soixante hectares et le château du XVIIIème siècle en vue de le transformer en centre de loisirs.
Je devais étudier ça et faire des propositions.
Le contenu de mon travail de préfiguration c’était :
1) Description des ressources naturelles d’un parc de soixante hectares et d’une demeure datant du XVIIIème siècle, situés à deux cents miles (trois cent vingt kilomètres) au sud-est de la capitale française, en pleine vraie nature.
2) Etude de faisabilité et propositions d’aménagement et de développement à partir de l’étude historique précise du château et du parc. Cette étude et ces propositions en vue d’en faire un centre de loisirs.
Le centre de loisirs est votre objectif, ne l’oubliez pas, avait dit Kaiser, mais je n’étais pas assez distrait pour oublier des choses pareilles et, d’ailleurs, pas une seconde, je n’avais oublié que j’étais là en vue de faire un centre de loisirs, dans le but de transformer un château du XVIIIème siècle et son parc en centre de loisirs.
Kaiser (mon patron) m’avait félicité d’accepter de venir ici et il avait eu des compliments pour moi et mis sa main sur mon épaule, il m’avait offert un verre d’alcool glacé et un cigare; habituellement j’étais un admirateur professionnel, j’étais un groupie professionnel pour des comédiens, des chanteurs, dans l’argot de la profession : j’étais un Tzitzerman. Un Tzitzerman savait trouver des qualités à n’importe qui, à n’importe quoi, même à une vieille ganache on trouvait des qualités. PERSONNE N’ETAIT SANS QUALITE. Ou bien il aurait fallu être vraiment orgueilleux pour se permettre d’être sans qualité.
Les mauvaises langues disaient que les admirateurs professionnels (agents d’admiration service) étaient de vulgaires groupies professionnels (petites putes de l’ego selon les plus remontés mais le mot ego était un peu exagéré), loués à des comédiens ou à des hommes politiques qui avaient besoin de (faire) croire qu’on les aimait encore.
Cette méthode donnait satisfaction à la clientèle de l’agence Admiration Service, en particulier à des hommes politiques, des artistes, mais aussi des particuliers qui avaient besoin de croire ou faire croire qu’ils avaient des admirateurs.
Là, au château, je n’étais pas un Tzitzerman et j’avais accepté ce travail, cette étude du château et du parc, parce que c’était bien payé, parce que je pensais aux enfants et à Judith qui avait besoin de remontants depuis la blessure horrible qui avait marqué son entrée dans le monde des adultes.
Avant de partir, Jean-Paul Kaiser, le directeur de l’agence, m’avait pris à part pour me demander si je ne craignais pas de rester isolé pendant trois mois dans cet endroit, « ce trou de verdure où chante une rivière » comme il l’avait dit de façon si poétique : « Nous savons que tu as du caractère mais c’est un endroit austère, tu sais, il fait froid, il y a des animaux naturels, vivants, vrais, avec des poils, des odeurs chargées, tu sais qu’il n’y aura pas d’Escalator mais de la pluie et que là-bas les gens rêvent de vraies plages, mangent beaucoup de charcuterie, du boudin... et pour certains, seul le rêve du soleil les fait tenir, tu sais, c’est un problème, la pluie des champs, les urbains ne tiennent pas là-dedans plus d’un week-end, la pluie sur l’herbe si verte mangée par les vaches et tout ça se transforme en lait on se demande comment et même la neige tout ça crée des situations mentales dangereuses. Tout ce qui pour nos visiteurs peut être source d’excitation, de vrai plaisir, d’aventure, de découverte de leur être profond, pour d’autres, par exemple les ingénieurs du projet « loisir et ressourcement », les concepteurs d’un centre de loisirs, nos enchanteurs, c’est plus difficile, ils se sentent enfermés comme dans une base arctique, loin de la vraie vie, du plaisir, de la jouissance, le satellite ne remplace pas tout, ils ont le mal du cachot. Alors tu penses que cela pourrait être un problème pour toi d’être sur place durant trois mois pour bien t’immerger dans ce lieu unique, ce bijou d’authenticité du XVIIIème siècle, le siècle des lumières? »
A la question « Rester là-bas pourrait-il être un problème pour toi? », j’ai souri et haussé les épaules et j’ai fermé à demi les yeux une seconde en répondant : « Un problème? (j’avais alors marqué un temps et regardé Kaiser droit dans les yeux avec sincérité, conviction, franchise) Pas pour moi. » J’ai dit ça : « Un problème? Pas pour moi. »
Et j’ai souri.
Je suis même sorti du bureau en sifflotant l’air des « Trois petits cochons » de Walt Disney. L’air que l’on aimait tous chanter avec le boss : « Qui craint le grand méchant loup, c’est pas nous, c’est pas nous », air que certains soi-disant puristes chantaient : « Qui craint le grand méchant loup? C’est p’têt vous, c’est pas nous, Voyez d’ailleurs comme on tient le coup » ou directement en version originale : « Who is afraid from big bad wolf? big bad wolf, big bad wolf ».


Liens brisés

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