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Maintenant, dans ce bureau
aux meubles en acajou, entouré de photographies, il est temps
de raconter. Sans expliquer ni instruire de façon trop technique.
Ni je l’espère trop me répéter. A peine peut-être un peu éclaircir
de temps en temps. Sinon être et rester je l’espère celui qui
voudrait s’approcher. Comment un couple d’êtres humains a-t-il
pu vivre ainsi?
Comment un être humain veut-il
vivre davantage? Pourquoi
un être humain veut-il vivre davantage?
Comment quelqu’un a-t-il le
culot de vouloir vivre davantage?
Qu’est-ce que ça veut dire
: “Vivre davantage”?
Je me demandais ce qu’il faisait
sur terre, ce Philippe Gué, qui était cet homme? Je me demandais
ce qu’elle faisait toujours en voyage, cette Lara Ferlinghetti,
toujours à l’étranger, quels secrets elle transportait, qui était-elle?
Je me demandais qui étaient cet homme et cette femme qui m’avaient
ajouté au monde.
Ma
chance fut de profiter de leurs carnets, de leurs photos, de
leurs vidéos. Ma chance fut d’avoir des sujets, des parents pour être
précis, qui avaient des penchants pour les archives. Pour des
raisons personnelles il n’est pas question de mon père ni de
ma mère mais de Philippe Gué et de Lara Ferlinghetti. Les événements
précèdent ma naissance et cela les rend encore plus inconnus
et mythiques. Qui étaient-ils vraiment avant que je les connaisse?
Philippe
Gué est devenu quelqu’un de très connu, de célèbre. Il est devenu
un homme public à sa façon. Une célébrité. Une image.
Très
peu de gens s’imaginent ce que c’est, exactement, que d’être
le fils d’une star de l’innommable. Tout à l’heure, à la sortie
du centre commercial je me suis demandé s’il était possible que
les vedettes soient appelées des étoiles, des stars, parce qu’elles
brillent beaucoup. Elles brillent beaucoup et pourtant elles
sont très éloignées les unes des autres. Avec les enregistrements
on peut les voir après leur vie. Comment croire à tous ces rapprochements
entre les stars, vantés dans les magazines et à la télévision?
Non. Les étoiles sont éloignées et elles en souffrent. On les
envie mais elles sont loin.
Ma
grand-mère a décoré toute sa maison avec des flamants en résine
rose et l’a rebaptisé La
vie en rose. Elle a espéré que son fils viendrait voir sa
décoration. Elle attend toujours.
Nous
ne l’encourageons pas à continuer de porter des minijupes à quatre
vingt cinq ans.
Mon
père a dit un jour que nous habitions une ville comme au milieu
de partout. Quand il me parle je suis heureux. Il a une telle
voix que j’imagine qu’il aurait pu être comédien. Nous avons
tant joué ensemble. Quand nous étions assis devant le téléviseur
ma mère nous prenait pour deux frères : le vent et le feu, disait-elle,
le vent et le feu. C’est lui qui m’a permis d’apprécier le vent
et le feu. Et c’est lui qui m’a rendu mordu de feuilletons et
d’images comme les enfants de mon âge.
J’avais
envie de savoir ce qu’il avait fait, d’avoir sa version.
C’était
visible qu’il cachait certaines choses.
J’ai
arpenté les lieux qu’il avait arpentés. Je suis allé dans la
forêt, au bord du lac, au bord du fleuve et sur la voie express.
Dans
la forêt tout était calme. Le lac était calme. Le fleuve était
calme. Il n’y avait plus de trace du chantier ni du barrage.
Comme si rien ne s’était passé. Tout disparu.
A
partir de ce que j’ai pu trouver (leur penchant pour les archives
m’a beaucoup aidé), l’assemblage a pris forme. J’ai collecté,
combiné, réuni. A partir de cet assemblage de pièces j’ai tout
reconstitué. J’ai placé les voix des parents, des grands-parents,
des oncles, des amis, des voisins, des relations, de tout ce
qu’ils ont croisé durant leur histoire, dans un souci de reconstitution.
Et parfois dans un esprit de réparation. J’ai donc tout reconstitué.
Je
me suis rendu compte qu’il était impossible d’évoquer l’un sans évoquer
l’autre.
Lui,
la terre. Elle, le ciel.
Lui,
le break ou la camionnette (qu’il regrette encore avec la forêt).
Elle,
les taxis ou les avions.
Lui,
la forêt et le fleuve.
Elle,
les aéroports et les terrasses sur les toits des hôtels.
Lui,
la voie express.
Elle,
les conseils d’administration.
Lui,
graviter autour de la maison.
Elle,
graviter autour de la planète.
Lui,
l’intérieur.
Elle,
l’extérieur.
Lui
archaïque, elle sophistiquée.
Lui,
l’innommable.
Elle,
l’entreprise.
Lui,
la télévision, les images, la vie fantasmée.
Elle,
l’action, l’argent, le concret.
Lui,
vivre davantage.
Elle,
accumuler davantage.
Tous
les deux, si invisibles. Tous les deux, leur façon d’être partout
et là où on ne les attendait pas.
Tous
les deux, dans la conjugaison du verbe détruire.
C’est
l’occasion de citer ces lignes de Sylvia Plath qui m’ont influencé. « L’amour
est cet artifice désespéré censé prendre la place de deux parents
d’origine, qui se sont révélés ne pas être des dieux à la sagesse
omnisciente, mais une paire de banlieusards paumés et passablement
terre à terre, n’ayant, en dépit de leurs efforts maladroits,
jamais compris ni comment ni pourquoi vous avez grandi et atteint
votre vingt et unième anniversaire. »
Maintenant,
que l’on me juge “successeur” ou “bourreau”, c’est une autre
affaire, on verra bien. Ma fonction est ailleurs et je l’exécute.
Ma fonction m’occupe beaucoup et on comprendra que je n’ai pas
pu, à cause de mon degré de parenté, m’occuper personnellement
du cas « Philippe Gué », je veux dire dans un cadre
officiel.
Depuis
que l’on ouvre les crânes et fouille les cerveaux on aurait pu
comprendre. On dit qu’il y avait des signes avant-coureurs avant
les passages à l’acte. On dit toujours ça : « Il y a des
signes avant-coureurs. »
On
dit que je raconte ça parce que je veux imiter Philippe Gué,
parce que je veux avoir sa célébrité, en profiter. Quelle erreur!
Je ne veux ni lui ressembler ni changer.
La
seule raison c’est qu’il n’y avait pas d’autre alternative, j’avais
le dos au mur.
Pour
terminer je voudrais ajouter que j’ai été impressionné par cet
ex-animateur qui s’est vanté d’ignorer la nostalgie. Il accompagnait
sa chanson avec des gestes des bras : « Dans sa maison le
grand cerf regardait par la fenêtre un lapin venir à lui : Cerf!
Cerf! Ouvre-moi! » J’entends encore sa voix : « Cerf!
Cerf! Ouvre moi! Sinon le chasseur me tuera. »
Liens
brisés
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