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© LittératureS & CompagnieS
1999-2008

 

MAO II
Don Delillo

(premières pages)

(1991)

Les voilà, ils arrivent dans la lumière du soleil américain. Ils sont groupés par deux, éternellement fille-garçon, sortant de la piste après la clôture du champ centre-gauche. La musique les attire sur l'herbe, par dizaines, par centaines, déjà trop nombreux pour qu'on puisse compter. Ils sont tellement serrés, tandis qu'ils traversent l'arc ample de l’arrière- champ , que cela crée un effet de transformation. La succession de couples devient une seule vague continue, sans cesse plus grande, couvrant les espaces ouverts de blanc et de bleu marine.
Regardant de la tribune, le père de Karen ne peut s'empêcher de penser qu'ils forment désormais un seul corps, une masse indifférenciée, et cela le met mal a l'aise. Il règle ses jumelles sur une jeune femme, puis une autre, et une autre encore. Tant de colonnes, si rapprochées. Il n'a jamais rien vu de tel ni même imaginé que cela pût arriver. Il n'est pas venu ici pour le spectacle, mais cela commence à l'effarer. Ils sont des milliers, maintenant, presque une division, et la vieille musique larmoyante commence à sembler sardonique. Sa femme Maureen est assise à côté de lui. Elle arbore un air brave et joyeux, aujourd'hui, avec des couleurs gaies pour contraster avec le froid glacé qui lui étreint le cœur. Rodge comprend tout à fait. Ils n'ont pratiquement pas été avertis. Ils ont sauté dans un avion, trouvé un hôtel, pris le métro, franchi le détecteur de métaux, et ils sont là, à essayer de comprendre. Rodge n'est pas totalement démuni face au tour brutal que peut prendre l'expérience. Il a un diplôme, une entreprise, un conseiller fiscal, un cardiologue, une mutuelle, et une assurance vieillesse-maladie. Mais les assurances jouent-elles toujours? Il règne ici une étrangeté qu'il n'aurait jamais imaginé de voir sur un terrain de sport. Ils prennent un événement consacré par l'usage et le répètent, le répètent, le répètent jusqu'à ce qu'un élément neuf fasse son entrée dans le monde.
Regarde la fille du premier rang, environ vingt couples à partir de la gauche. Il règle les jumelles au grossissement maximum, dans l'espoir de discerner ses traits à travers le voile de mariée.
Les couples continuent à affluer et à se fondre dans la foule, bien que foule ne soit pas le mot juste. Il ne sait pas comment les appeler. Il les imagine souriant uniformément, montrant le visage qu'ils extraient chaque matin en même temps que la pâte dentifrice. Les mariés tous en complets bleus identiques, et les mariées en robes de dentelle et de satin. Maureen regarde à la ronde les gens sur les gradins. Les parents se repèrent assez facilement, mais il y a aussi les amateurs de curiosités, les habituels feignants et trame-savates, et d'autres empreints d'un mystère plus profond, l'œil ténébreux, isolés, secrètement à l'affût, des gens qui semblent porter sur eux tout ce qu'ils possèdent, entassé et superposé avec des pièces manquantes, nomades urbains plus étranges à ses yeux que les bergers du Sahel, que l'on voit au moins, eux, sur la chaîne de télévision des documentaires. On ne paie pas pour entrer, et des bandes d'adolescents écument les gradins les plus éloignés, allumant des pétards qui vous secouent sérieusement les oreilles, faisant dévaler le long des rampes en béton de véritables bombes roulantes et des cendriers, provoquant chez les gens des spasmes autoprotecteurs. Maureen se concentre sur les parents et les familles, certaines femmes touchantes dans leurs plus beaux atours, une fleur blanche à la boutonnière et le regard figé, mort, dans un visage maquillé. Elle signale à Rodge qu'il y a beaucoup de regards échangés. Personne ne sait qu'éprouver, et les gens cherchent des suggestions autour d'eux. Rodge reste cramponné à ses jumelles. Six mille cinq cents couples, et leur fille est quelque part là-dedans, sur le point d'épouser un homme qu'elle connaît depuis deux jours. Il est japonais ou coréen. Rodge n'a pas bien saisi. Et il connaît environ huit mots d'anglais. Karen et lui ont communiqué par l'intermédiaire d'un interprète, qui leur a appris à dire bonjour, nous sommes mardi, voici mon passeport. Un quart d'heure dans une pièce nue, et les voilà enchaînés pour la vie.
Il promène ses jumelles dans la masse, la foule, le mouvement, la fraternité, le troupeau, la mouvance. Il se sentirait un peu mieux s'il pouvait la trouver.
- Tu sais ce qu'on dirait ? lance Maureen.
- Laisse- moi me concentrer.
- On dirait qu'ils ont tout calculé au degré maximum de laisser les familles se débrouiller.
- Gardons nos gémissements pour l’ hôtel.
- Je remarque simplement.
- Comment aurais-je pu ne pas venir ? Sous quel prétexte ?
- Je vois beaucoup de visages qui n'ont pas l'air américain. Ils les expédient en équipes missionnaires. Ils pensent peut-être que nous sommes tombés au statut de pays moins développé. Ils sont ici pour nous montrer la voie et la lumière.
- Et faire des investissements avisés. Si nous allions au théâtre, ensuite ?
- Laisse-moi regarder, d'accord ? Je veux la trouver.
- Nous sommes ici. Autant en profiter.
- C'est difficile à concevoir. Treize mille personnes.
- Mais qui donc a conçu cette foutue cérémonie ? Qu’est-ce que cela signifie ?
- Que comptes-tu faire quand tu l'auras trouvée ? Agiter le bras pour dire au revoir ?
- J'ai juste besoin de savoir qu'elle est là, répondit Rodge. Je veux la voir de mes propres yeux, bon.
- Parce que c'est exactement cela. S'il n'y a pas vraiment eu d'adieu jusqu'à maintenant, cette
fois, c'en est un.
- Dis, Maureen, tais-toi, tu veux ?
La marche de Mendelssohn que joue la fanfare sur le marbre a une résonance de stade, avec des notes perdues qui ressortent en flottant des renfoncements entre les gradins. Partout des drapeaux et des banderoles. Les couples bénis font face à l'avant-champ, où se trouve en trois dimensions leur père véritable, Maitre Moon. Il abaisse son regard vers eux, d'une chaire montée sur rails qui glisse au-dessus d'une tribune écarlate et argent.
Il porte une tunique de soie blanche et une haute couronne ornée d'iris stylisés. Ils le connaissent au niveau moléculaire. Il vit en eux comme des chaînes de matière déterminant qui ils sont. C'est un homme de stature massive qui a vu Jésus sur une montagne. Il a passé neuf ans en prière, et il a pleuré si longtemps que ses larmes ont formé des mares, imbibé le sol, coulé dans la pièce du dessous, et traversé les fondations de la maison jusque dans la terre. Les couples savent que certaines choses doivent rester non dites, des paroles dont personne ne pourrait supporter l'impact planétaire. Il est le secret messianique, avec son air ordinaire et sa peau de bronze terni. Quand les communistes l'ont expédié en prison, les autres détenus savaient déjà qui il était car ils avaient rêvé de lui avant son arrivée. Il distribuait la moitié de sa nourriture mais ne s'affaiblissait jamais. Il travaillait dix-sept heures par jour dans les mines mais il trouvait toujours le temps de prier, de rester propre, et de rentrer sa chemise dans son pantalon. Les couples bénis mangent des aliments pour bébés et prennent des petits noms d'enfants parce qu'ils se sentent si petits en sa présence. C'est un homme qui a vécu dans une cabane faite en boîtes de rations de l'armée américaine, et maintenant le voilà, dans la lumière américaine, venu pour les conduire jusqu'au bout de l'histoire humaine.
Les nouveaux époux échangent les alliances et les vœux, et beaucoup de gens dans les tribunes prennent des photos, debout dans les travées et agglutinés contre les mains courantes, des familles entières qui photographient anxieusement, s'efforçant de déterminer leur réaction ou d'organiser leur mémoire, de neutraliser l'événement en évacuant son étrangeté et sa puissance. Le Maître psalmodie le rituel en langue coréenne. Les couples défilent devant la tribune et il les asperge d'eau. Rodge voit les mariées soulever leur voile et il braque vite ses jumelles, sentant au même moment croître une distance avec les événements, une détresse. Mais il regarde en rêvant. Quand l'Ancien Dieu quitte le monde, qu'advient-il de toute la foi non déployée? Il scrute chaque visage, charmant, rond, allongé, mal proportionné, noiraud, banal. Ils forment une nation, suppose-t-il, fondée sur le principe de la croyance facile. Une unité alimentée par la crédulité. Ils parlent un demi-langage, un ensemble de termes tout faits et de répétitions vides. Toutes choses, la somme du connaissable, du tout vrai, cela se résume à quelques formules simples copiées, apprises et transmises. C'est là que se joue le drame de la routine mécanique, jouée avec des personnages vivants. Cela le frappe et l'épouvante, la perte d'échelle et d'intimité, la façon dont l'amour et le sexe se multiplient à l'infini, les nombres et la foule modelée. Cela l'effraie vraiment, cette masse de gens transformée en objet sculpté. On dirait un jouet fait de treize- mille éléments, qui avance tranquillement, innocent et menaçant tout à la fois. Il garde les jumelles braquées, saisi d'un léger désespoir, du besoin de la voir et de se rappeler qui elle est. Saine, intelligente, vingt et un ans, l'esprit sérieux, habitée par le sens de soi, l'âme riche, toute en ombres et en nuances, avec des grilles de singularités précises dont elle ne pourra jamais se défaire. C'est tout au moins ce qu'il espère de toutes ses prières, et il s'interroge sur la force de leur propre prière de masse. Quand l'Ancien Dieu s'en va, ils prient les mouches et les capsules de bouteille. Le plus terrible, c'est qu'ils suivent cet homme parce qu'il leur donne ce qui leur manque. Il répond à leurs aspirations, les décharge de leur libre arbitre et de leur pensée indépendante. Voyez comme ils ont l'air heureux.
Autour du grand stade s'étendent des terrains vagues, des kilomètres de délire, des hommes assis sur des chaises basculées contre des murs de bicoques vides, des canapés qui brûlent sur des terrains vagues, et l'on ressent le sentiment qu'ont ces milliers de jeunes qui chantent en clignant des yeux au soleil, que l'avenir les tenaille, leur tombe dessus, que de toutes parts ils sont cernés par des signes du paysage maudit et de la lutte humaine des Derniers Jours, et là, au milieu de leur corps en colonne, le cheveu plat et tout près de la tribune, se tient Karen Janney avec un bouquet de jasmin étoilé, en pensant au bain de sang à venir. Elle attend son tour de défiler devant le Maître et le voit avec l'œil unique et flottant de la foule, inséparable de son propre organe de vision mais plus clairvoyant, capable de percevoir plus profondément. Elle se sent intacte, envahie de bien-être. Ils éprouvent tous la même chose, ces jeunes gens de cinquante pays, immunisés contre le langage du soi. Ils oublient qui ils sont sous leurs vêtements, laissant derrière eux les petits fléaux et les misères du corps, la liste interminable de gencives douloureuses, de nuque en sueur et d'envie de faire pipi, d'antiques grouillements dans les entrailles, de frissons et de tics momentanés, l'humidité fongueuse entre les doigts de pied, le spasme profond près de l'omoplate, chargé d'expiation mortelle. Tout s'est évanoui à présent. Ils sont debout là et ils chantent, fortifiés par le sang des grands nombres.
Karen jette un coup d'œil a KirnJo Pak, le regard doux, grassouillet dans son beau complet neuf, avec ses chaussures sans grâce, époux-pour-l'éternité.
Elle sait que ses parents biologiques sont quelque part sur les gradins. Elle sait ce qu'ils disent, voit leurs gestes et leurs expressions. Papa s'efforçant d'appliquer la vieille logique universitaire pour y comprendre quelque chose. Maman avec ce regard fixe et hagard qui signifie qu'elle a été mise sur terre exclusivement pour souffrir. Ils sont tout autour de nous, des parents par milliers, effrayés par notre intensité. C'est ce qui les épouvante. Nous croyons réellement. Ils nous apprennent à croire mais quand nous leur montrons la vraie foi ils font appel aux psychiatres et à la police. Nous savons qui est Dieu. Cela nous rend fous aux yeux du monde.
Le cours de la rêverie de Karen ralentit parfois, basculant dans des ensembles de mots entiers. Il prend une drôle de forme retroussée, l'anglais élémentaire que parlent certains proches collaborateurs du Maître.
Ils ont Dieu une fois par semaine. Ne compris pas. Faut sacrifier ensemble. Construire avec
mains la maison Dieu sur terre.
Karen dit a Kim :
- C'est la que jouent les Yankees.
Kim acquiesce avec un sourire vide. Rien en lui ne la frappe autant que ses cheveux, brillants et fins, noir d'encre, avec un air de bande dessinée du journal du dimanche. C'est le trait qui le rend réel a ses yeux.
- Base-ball, reprend-elle, utilisant ce mot pour résumer cent abstractions heureuses, des thèmes qui s'enflamment à la vie quand la foule crie, la symétrie du diamant, dans les détails d'une diapositive poussiéreuse. Le mot vibre de sens, quand on est américain, une sensation de cœur partage et de connaissance intraduisible. Mais elle ne souhaite évoquer que la clameur démocratique, une histoire de sueur et de jeu par des après-midi de soleil accablant, une ouverture en forme qui fait du match une sorte de formule d'accueil dans ce pays.
L'autre mot est "secte". Comme ils aiment s'en servir contre nous. Cela leur donne le terme faux dont ils ont besoin pour nous définir comme des enfants aux yeux égarés. Et comme ils détestent notre ardeur à travailler et à lutter. Ils veulent nous ramener de force au pays des pelouses. Que nous soyons disposés à vivre sur la route, à dormir par terre, à nous entasser dans des camionnettes pour rouler toute la nuit, à faire la quête, à servir le Maître. Que notre vrai père soit un étranger, et non blanc. Comme ils méprisent en silence. Ils nous gardent nos chambres toutes prêtes. Ils ont nos noms sur les lèvres. Mais nous sommes à une vie entière de là, à sangloter pendant des heures de prière martelée avec les poings.
Monde en morceaux. Choc des chocs. Mais il y a plan. Palipali. Portez aux hommes le jour approche.
Elle ne rêve plus guère, sauf du Maître. Ils rêvent tous de lui. Ils le voient dans des visions. Il est avec eux dans la pièce quand son corps tridimensionnel est à des milliers de kilomètres. Ils parlent de lui et pleurent. Les larmes roulent sur leurs visages et forment des flaques par terre et
gouttent dans la pièce au-dessous. Il fait partie de la structure de leurs protéines. Il les soulève hors des circonstances ordinaires d'espace et de temps, puis leur montre comme sont bénies les existences consacrées à l'ordinaire, au travail, à la prière et à l'obéissance.
Rodge tend les jumelles à Maureen. Elle secoue fermement la tête. C'est comme de chercher le corps d'une personne aimée après le passage d'un typhon.
Des grappes de ballons s'élèvent par milliers, effleurant le bord des gradins supérieurs. Karen relève son voile et passe sous la chaire, dont trois côtes sont équipés de panneaux pare-balles. Elle sent l'impact de l'être du Maître, la force solaire d'une âme charismatique. Jamais été si proche. Il lui asperge le visage d'une brume d'eau, avec une sainte fiole. Elle voit Kim remuer les lèvres, suivant mot à mot les psalmodies du Maître. Elle est assez près de la tribune d'honneur pour voir les gens agglutinés aux balustrades, et postés partout pour prendre des photos. A-t-elle jamais imaginé qu'elle se trouverait un jour dans un stade newyorkais, photographiée par des milliers de gens ? Il y a peut-être autant de gens qui prennent des photos que de jeunes mariés. Un d'eux pour chacun de nous. Clic clac. Cette pensée enivre légèrement les couples. Ils sentent que l'espace est contagieux. Ils sont ici mais aussi là-bas, déjà dans les albums et les projecteurs de diapositives, emplissant les cadres de leurs corps microcosmiques, des minuscules êtres qu'ils s'efforcent de devenir.
Ils retournent sur l'herbe de l'arrière-champ pour se remettre en formation. Il y a des troupes traditionnelles près des deux abris, qui dansent au son des gongs et des tambourins. Karen se fond parmi les milliers d'autres, la foule en colonne. Elle sent le poids de leur respiration. Ils sont une famille mondiale désormais, chaque mariage concourant au salut. Le Maître choisit chaque compagnon, voyant dans son infinie vision comment s'accordent les passes et les caractères. C'est une mission du ciel, réglée d'avance, chaque personne placée ici pour rencontrer son autre parfait. Quarante jours de séparation avant qu'ils soient seuls dans une pièce, autorisés à se toucher et à s'aimer. Ou davantage. Ou des années si le Maître en voit la nécessité. Prendre des douches froides. C'est cette rigueur qui épanouit les forts. Leur maîtrise de soi tranche en profondeur sur l'âge, sur les codes intimes, sur les systèmes de désir isolé. Mari et femme acceptent de vivre dans des pays différents, à faire du travail missionnaire, à élargir le corps commun. Satan déteste les douches froides.
L'œil de la foule flotte au-dessus d'eux, lumineux, tel l'œil en triangle sur les dollars.
Un pétard explose, encore un M-80 qui dévale une rampe de sortie pour finir avec un impact dur et plat qui fait rentrer toutes les têtes entre les épaules. Maureen a l'air ébahi d'après la bataille. Des files de garçons serpentent dans les rangées vides des gradins supérieurs, certains d'entre eux n'ont guère plus de dix ou douze ans, et déjà ils ont la démarche altière et dansante des princes de la rue. Elle décide qu'elle ne les voit pas.
- Je vais te dire une chose, commence Rodge. J'ai bel et bien l'intention d'étudier cette organisation. Fouiller les bibliothèques, téléphoner, contacter les parents, creuser sérieusement. On entend parler de groupes de soutien auxquels les gens font appel pour toutes sortes de choses.
- Nous avons besoin de soutien, je te l'accorde. Mais nous avons des années-lumière de retard.
- Je pense qu'il faut changer notre réservation d'avion dès que nous serons rentrés à l'hôtel, et partir aussitôt.
- Ils nous feront payer la chambre de toute façon. Autant prendre des billets pour voir quelque
chose.
- Plus tôt nous commencerons à nous informer.
- Pressé de partir. Eh bien. Quelle partie de plaisir, vraiment.
- Je veux lire tout ce que je pourrai trouver. Je n'ai fait que jeter un coup d'œil, mais c'est parce que je ne savais pas qu'elle était impliquée dans quelque chose d'aussi grandiose. Il faut nous procurer quelques numéros de téléphone de gens haut placés, pour voir à qui nous pourrions parler.
- Tu me rappelles ces gens, tu sais, quand ils sont atteints d'une maladie rare, ils apprennent tout ce qu'on peut trouver dans les ouvrages de médecine et téléphonent à des médecins sur les trois continents, et recherchent nuit et jour des gens atteints du même mal affreux.
- C'est assez logique, Maureen.
- Ils prennent l'avion pour aller voir le grand spécialiste à Houston. Le grand spécialiste est toujours à Houston.
- Qu'y a-t-il de mal à apprendre tout ce qu'on peut?
- On n'est pas obligé d'y prendre plaisir.
- Ce n'est pas la question d'y prendre plaisir.
Il s'agit de notre responsabilité envers Karen.
- Où est-elle, à propos?
- J'en ai bien l'intention.
- Tu les guettais si assidûment. Déjà fatigué?
Une brise s'élève, soulevant les voiles et les faisant virevolter. Les couples poussent des exclamations, surpris, détendus, soudain, et pris d'allégresse. Ils se souviennent qu'ils sont jeunes, et pas encore débarrassés de la contagion de la bonne humeur. Ils ont un passé commun, après tout. Karen songe à toutes ces nuits passées dans une camionnette ou une chambre bondée, se levant à cinq heures pour se mettre en condition de prière, puis partant dans les rues avec son équipe des fleurs. Il y avait une certaine June qui avait l'impression de rétrécir, de revenir à la dimension d'une enfant. On l'appelait Junette. Ses mains n'arrivaient pas à tenir les savonnettes naines des toilettes de motels américains. Cela ne semblait pas particulièrement absurde au reste de l'équipe. Elle ne voyait que ce qu'il y avait vraiment là, la forme furtive de l'éternité sous les couches de peinture et les glutamates de la terre physique.
Tous ces paysages perdus. Les nuits au cœur des villes, les spectacles de nus dans les bunkers en agglo, les taudis avec leurs bennes à ordures. Toutes ces rues dépeuplées, subdivisées, à la limite du Metroplex, ces arbres qui vous arrivent à la ceinture et ce goudron frais qui fume dans les rues, et les serpents de belle taille qui sortent paresseusement des pierres derrière la dernière maison à deux niveaux. Karen travaillait pour atteindre le seuil imposé des quatre cents dollars par jour, elle vendait des boutons de rose et des œillets de poète. On entrait d'un pas rêveur dans les endroits puis on s'élançait dehors. Des rangées de maisons proprettes sous une pluie battante. Les gens piquaient du nez sur les tables à cinq heures du matin dans les casinos du désert. Machines à Jackpot Progressif. Bienvenue aux Joueurs en Equipe. Elle jeûnait une semaine avec un régime liquide, puis se jetait sur une pile de Big Macs. Par les portes à tambour dans les halls d'hôtel et les grands magasins jusqu'à ce que les types des services de sécurité accourent avec leurs walkie-talkies, leurs alarmes et leurs revolvers.
Ils priaient à genoux avec les mains croisées devant le front, profondément courbés, comme des petits encore à naître.
Dans la camionnette tout comptait, chaque mot, parfois quinze, seize sœurs entassées, qui chantaient You are my sunshine, ho ho ho, et psalmodiaient leur objectif financier. Le monde déchu appartient à Satan.
Elle attachait les petites roses jaunes par groupes de sept, le nombre-symbole de la perfection. Il y avait des moments ou non seulement elle pensait en anglais estropié, mais parlait à voix haute avec les voix des ateliers et des séances d'entraînement, pour haranguer les sœurs dans la camionnette, les inciter à vendre, à atteindre le but, à attraper l'argent, et elles ne savaient pas s'il fallait s'incliner devant sa sinistre imitation ou la dénoncer pour manque de respect.
Junette était un tourbillon d'effroi. Tout était trop pour elle, trop grand, trop vivant. Les sœurs priaient avec elle et pleuraient. L'eau vacillait dans les seaux à fleurs. Elles avaient des concours de vingt et un jours de vente, avec trois heures de sommeil. Quand une sœur s'enfuyait, elles aspergeaient de sel bénit les vêtements qu'elle avait laissés. Elles psalmodiaient, Nous sommes les plus
purs, il n'y a aucun doute; divin père, nous vendrons tout.
Après minuit dans un bar, dans cette immobilité hivernale qu'on appelle cœur de la ville. L'appel solitaire de Dieu. Achetez un œillet, monsieur. Karen appréciait l'occasion de marcher parmi les exclus, les légions de la nuit. Elle basculait dans une demi-transe, détachée et d'humeur martyre, à circuler parmi toutes ces vitrines vides, l'air résonnant de pensées charitables. Un certain nombre de buveurs invétérés achetaient une ou deux fleurs, des hommes aux longs doigts plats et aux ongles nacrés, ouverts à la nouveauté, ou des hommes coiffés de chapeaux, à l'expression très scrupuleuse, qui dévisageaient durement la fille trempée de pluie. Quel nouveau harcèlement ont-ils inventé pour la rue ? Un vieil alcoolo lui racontait des choses drôles, avec une ligne de transpiration au ras de la lèvre supérieure. Le clodo se précipitait assez souvent. Ne soyez pas si subjectif, monsieur. Puis elle parcourait la rue du regard, en quête d'un autre saloon fatigué.
Chef d'équipe disait, En route, les enfants. Palipali.
Dans la camionnette, chaque vérité était magnifiée, tout ce qu'elles disaient et faisaient les séparait du ballet de misère qui se jouait tout alentour. Elles regardaient par les vitres et voyaient les visages des gens du monde déchu. Cela sublimait leur attachement au vrai père. Elles priaient toute la nuit, parfois, toutes ensemble, en chantant, en criant, en sautillant, de jolies prières gémies à l'adresse du Maître, oh s'il te plaît, oh oui, recroquevillées dans une chambre de motel dans un quartier perdu de Denver.
Karen leur disait, Qu'est-ce que vous préférez dormir, cinq heures ou quatre?
- QUATRE.
Elle leur disait, Qu'est-ce que vous préférez
dormir, quatre heures ou trois?
- TROIS.
Elle leur disait, Qu'est-ce que vous préférez
dormir, trois heures ou pas du tout?
- PAS DU TOUT.
Dans la camionnette, chaque règle comptait double, chaque sœur était soumise a un examen de routine pour sa façon de s'habiller, de prier, de se brosser les cheveux, de se laver les dents. Elles savaient qu'il n'y avait qu'une manière de quitter la camionnette sans risquer l'horreur de toute une vie d'échec et de honte. Suivre la mode des poignets tailladés. Ou sauter par une fenêtre d'un grand immeuble. Mieux vaut entrer dans la grisaille de l'espace que décevoir le Maître.
Chef d'équipe disait, Préconcevez votre journée totale. Puis sautez, sautez, sautez.
De la bouillie et de l'eau. Du pain et de la confiture. Ramez, voguez. Karen leur disait, Perdez sommeil, c'est pour péchés. Perdez poids, c'est pour péchés. Perdez cheveux, perdez ongles des doigts, perdez main entière, bras entier, c'est prix approprié pour péchés.
Et l'homme dans l'Indiana qui avait mangé la rose qu'elle lui vendait.
Courir les centres commerciaux au coucher du soleil pour atteindre l'objectif quotidien. La tournée éclair des laveries automatiques et des gares routières. Porte a porte dans les grands ensembles à chiens policiers, en disant, L'argent est destiné à la lutte contre la drogue, madame. Junette kidnappée par ses parents à Skokie, Illinois. Scotcher les fleurs ramollies pour les rendre à peu près vendables. Le temps délirant dans les plaines. S'endormir pendant les repas, l'œil lourd, somnoler aux toilettes, roupiller, faire un petit somme, piquer du nez, en écraser, pioncer, piquer une ronflette, tomber dans les bras de Morphée, dormir comme une masse, comme une bûche, chercher un coin ou fermer l'œil, ronfler dans un coin, n'importe quoi pour se pager, mettre la viande dans le torchon, laisser venir le marchand de sable. L'état de prière les aidait à repousser les limites, leur faisait battre tristement le sang. Consciente de tout le battage négatif, qui multipliait une tonne de doute pour les sœurs moins motivées. Faire le baratin. L'hiver le plus froid dans la région depuis qu'on fait les relevés. Psalmodier l'objectif financier.
Chef d'équipe disait, Dépêchons-nous. Palipali, les filles.
Rodge est assis la dans son manteau sport tout froissé, les poches bourrées de traveller's chèques, de cartes de crédit et de plans de métro, et il regarde dans ses jumelles, il regarde, il regarde, et tout ce qu'il voit n'est que répétition et désespoir. Ils psalmodient encore, un seul mot, cette fois,
interminablement, et il ne pourrait pas dire si c'est un mot anglais ou d'une autre langue, inconnue, ou encore un cri de ralliement de football venu du ciel. Aucun signe de Karen. Il baisse les jumelles. Les gens continuent à prendre des photos. Il s'attend plus ou moins à voir la masse chantante s'élever dans les airs, tous les treize mille, flottant lentement jusqu'au toit du stade, soulevés par toutes ces prises de photos, formant une aura, les mariées radieuses cramponnées à leurs bouquets, et les mariés montrant des dents étincelantes. Une bombe fumigène s'envole des gradins supérieurs, libérant une traînée de brouillard fluo.
Le Maître donne le ton de la litanie, Mansei, dix mille ans de victoire. Les couples bénis remuent les lèvres à l'unisson, accompagnant l'écho de sa voix magnifiée. On lit une conscience inflexible
sur les visages, une quasi-souffrance de pure adoration. Il est le Seigneur du Second Avènement, guérisseur de bien des maux. Sa voix les entraîne par delà l'amour et la joie, par delà la beauté de leur mission, par delà les miracles et l'abnégation. Il y a quelque chose de si fort dans cette psalmodie, dans le fait de chanter, de ne faire qu'un, qu'ils sont transportés. Leurs voix prennent de l'intensité. Ils sont portés par le son, qui monte et descend. Leur chant devient la frontière du monde. Ils voient le Maître glacé dans sa blancheur qui se découpe sur les taches et les ombres, l'immensité du stade. Il lève les bras et le chant s'enfle, les jeunes bras se lèvent aussi. Il les entraîne par delà la religion et l'histoire, ils sont à présent des milliers à pleurer, tous avec les bras levés. Ils sont étreints par la force d'une aspiration. Ils connaissent tous en même temps, ils ressentent, tous ensemble, une aspiration profonde dans le temps, qui court dans le sang terrestre. C'est ce que les gens désirent depuis que la conscience s'est corrompue. Le chant rapproche la Fin des Temps. Le chant est la Fin des Temps. Ils sentent la puissance de la voix humaine, la puissance d'un seul mot répété qui les enfonce davantage encore dans l'unité. Ils chantent pour une extase à détruire le monde, pour la vérité des prophéties et des merveilles. Ils chantent pour une vie nouvelle, pour la paix éternelle, pour la fin de la souffrance solitaire de l'âme. Quelqu'un à la tribune bat un énorme tambour. Ils chantent pour une seule langue, un seul mot, pour l'époque ou les noms seront perdus.
Karen, curieusement, rêve encore. Il lui faudra du temps pour s'habituer, un mari qui s'appelle Kim. Elle a connu des filles qui s'appelaient Kim depuis qu'elle était un bout de chou en maillot. Beaucoup, même. Des Kimberley, et aussi des Kim, tout court. Regarde ses cheveux qui brillent au soleil. Mon mari, comme ça sonne drôle. Ils prieront ensemble, entièrement dépouillés, et retiendront par cœur chaque mot de l'enseignement du Maître.
Les milliers de couples chantent toujours, immobiles. Tout autour d'eux, dans le monde, des gens montent des escalators et jettent des coups d'œil en douce sur les visages qui descendent. Les gens font osciller des sachets de thé au-dessus de tasses blanches pleines d'eau chaude. Des voitures roulent en silence sur les autoroutes, traits de lumière peinte. Les gens sont assis à leurs tables de travail et fixent les murs de leurs bureaux. Ils reniflent leurs chemises et les mettent dans le panier à linge. Les gens s'attachent sur des sièges numérotés et s'envolent par-dessus les fuseaux horaires et les nuages et la nuit profonde, en sachant qu'ils ont oublié quelque chose.
L'avenir appartient aux foules.

© éditions du Actes Sud

 

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