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1999-2008

 

Paul RICOEUR

Droit de cités

Le Monde du 23 août 1991

 


Définissant une pluralité de " cités " qui se confrontent ou se complètent, De la justification est une contribution majeure à la théorie du conflit et du compromis

Le champ de la philosophie politique et sociale est actuellement traversé par une ligne de clivage qui met d'un côté les partisans d'un universalisme formel, représentés par la Théorie de la justice de Rawls et la pragmatique transcendentale de Apel et Habermas, et de l'autre les avocats d'un pluralisme sans limite, pour lesquels les règles sociales procèdent des moeurs et des traditions de communautés concrètes forgées par une Histoire indéfiniment variée. L'ouvrage de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, qui met habilement en commun les compétences d'un sociologue et d'un économiste, ouvre une troisième voie, celle d'une pluralité limitée de modèles capables de fonder l'accord dans des situations de litige. Les modèles sont à l'oeuvre dans les stratégies de justification employées par les acteurs sociaux pour s'orienter dans ces situations. C'est de là que le théoricien les extrait, par les méthodes qu'on va lire plus loin.

Une lecture croisée

On insistera d'abord sur la consistance de ce pluralisme des modèles. Il s'agit en effet de régimes d'actions justifiées, qui méritent d'être appelés des " cités " dans la mesure où ils donnent une cohérence suffisante à un ordre de transactions humaines ; des " mondes ", dans la mesure où des choses, des objets, des dispositifs servent de référents stables, à la façon d'un " monde commun " dans les épreuves se déroulant dans une " cité " donnée. Ainsi, dans la " cité inspirée ", la grandeur des personnes s'autorise d'une grâce sans rapport avec l'argent, la gloire ou l'utilité ; dans la " cité de l'opinion ", c'est de la renommée, de l'opinion des autres que dépend la grandeur. Dans la " cité marchande ", ce sont des biens rares, soumis à la convoitise de tous, et la concurrence des convoitises qui unissent les personnes. Dans la " cité domestique ", qui s'étend à ce que Hannah Arendt appelait la maisonnée, règnent des valeurs de loyauté, de fidélité, de révérence. La " cité civique " repose sur la subordination de l'intérêt propre à la volonté de tous exprimée par la loi positive. Dans la " cité industrielle ", dominent des règles fonctionnelles soumises au principe supérieur de l'utilité.

Cet exposé très schématique de l'architecture des " cités " et des " mondes " ne voudrait éclipser ni les traits originaux de la méthodologie employée, ni les importantes implications de ce pluralisme réglé pour une théorie du conflit et du compromis, ni les perspectives ouvertes dans le champ de la théorie de l'action.

La méthode employée pour extraire les modèles de justice des procédures effectives de justification mises en jeu dans le traitement des litiges et la recherche d'accords est tout à fait remarquable. Elle consiste à mettre en prise directe, en vue de les éclairer les uns par les autres, d'une part des ouvrages spéculatifs reçus de la tradition philosophique ou théologique, et d'autre part des manuels à destination de cadres dans les entreprises ou de responsables syndicaux.

Cette lecture croisée est une première fois mise en pratique dans le cadre de la " cité marchande ". Les auteurs extraient de l'oeuvre d'Adam Smith les éléments assurant les fondements d'une " cité " reposant sur l'établissement d'un lien marchand en vertu duquel l'ordre n'est pas imposé du dehors mais reste coextensif à la concurrence des convoitises, tempérée par la seule disposition sympathique. Ces éléments constituent, selon l'expression d'Adam Smith lui-même, les linéaments d'une grammaire qu'il est possible d'identifier dans des argumentaires plus faibles, moins bien articulés, comme ceux des manuels considérés. De la même manière, il est demandé à la Cité de Dieu d'Augustin de porter à un niveau approprié le discours plus faible articulé par tels spirituels, tels artistes, tels marginaux géniaux, peuplant la " cité inspirée ". Le Contrat Social de Rousseau est, bien entendu, la ressource majeure de la " cité civique ". La conception hobbienne de l'honneur explicite les règles de subordination dans la " cité de la renommée ", où la grandeur ne dépend que de l'opinion des autres. Saint-Simon est le guide dans l'exploitation des discours tenus par ceux qu'il a été le premier à appeler des industriels. Bossuet et d'autres moralistes fournissent en discours appropriés la " cité domestique ".

La philosophie se trouve ainsi réintroduite au coeur des sciences sociales à titre de réserve de sens, de ressource en discours bien formés, bref à titre de tradition argumentaire, ce qui constitue à la fois, pour elle, une justification indirecte et, pour le sociologue ou l'économiste, la reconnaissance de leur appartenance à une histoire du sens.

Pour le fond, l'apport majeur de l'ouvrage est sa contribution à une théorie du conflit et du compromis. Les êtres collectifs de grande taille dont on vient de dessiner les contours sont le lieu de conflits de deux sortes. Des conflits internes résultent en chaque " cité " des épreuves liées à l'établissement de la grandeur ; dans ces épreuves, sont pris à témoin les objets qui font de la " cité " un " monde " ; à ces contestations et légitimations internes, s'ajoutent les conflits de frontière entre ordres distincts. Comme l'écrivent les auteurs, " tout ce qui permet de construire la grandeur d'une cité peut ainsi être utilisé pour déconstruire des grandeurs établies par référence à d'autres principes supérieurs communs, en sorte que les mêmes appareils servent alternativement la composition topique et le dévoilement critique " (p. 199). Une typologie des situations de désaccord vient ainsi s'ajouter à la présentation des " mondes " et de leurs fondements d'accord. Il apparaît alors que la contrainte de justification à l'intérieur d'un " monde " résulte de cette confrontation à la critique imposée par l'existence d'autres " cités " autrement ordonnées.

L'arme du jugement

Cette théorie des conflits a pour corollaire une théorie des compromis, qui donne au livre sa pointe et son mordant : " Dans un compromis, on se met d'accord pour composer, c'est-à-dire pour suspendre le différend, sans qu'il ait été réglé par le recours à une épreuve dans un seul monde " (p. 334). Autrement dit, les compromis sont fragiles et mal fondés. C'est, à mon sens, en ce point que les théories historicistes et communautaristes, qui font pièce aux théories unitaires, procédurales, de Rawls et de Habermas, ont leur mot à dire. Mais l'histoire et l'expérience vive des sociétés ne sont pas invoquées comme source de légitimation générale. Encore moins bride est-elle lâchée à l'affirmation ludique des individualités comme dans un postmodernisme de descendance nietzschéenne. La thèse de la pluralité des régimes d'actions justifiées reste celle d'un rationalisme pluriel selon lequel chaque ordre ouvre des possibilités et impose desexigences. La contingence et l'arbitraire trouvent ici leur limite.

Finalement, la contribution majeure de l'ouvrage de Bol- tanski-Thévenot concerne la théorie générale de l'action au niveau de ses paradoxes constitutifs : faut-il, se demande le sociologue, prendre pour base les dispositifs sociaux supérieurs aux personnes, que celles-ci ne peuvent qu'intérioriser ? Ou bien les intentions conscientes ou inconscientes des acteurs sociaux ? Ni l'un ni l'autre, répondent nos auteurs. Les " cités " et les " mondes " sont bien des médiations supra-individuelles, mais il est du ressort des personnes d'identifier chaque fois les règles du jeu, des objets pertinents à telle " cité ", les épreuves appropriées ; en outre, il leur appartient d'emprunter à l'argumentaire de la " cité " voisine les armes de la critique à l'encontre de celui de la " cité " considérée ; enfin, les personnes ont le pouvoir de basculer d'une " cité " à l'autre au cours du temps. Cette compétence à habiter plusieurs " mondes " est finalement constitutive de la personne. Son arme, c'est le jugement. C'est pourquoi le livre parle de justification plutôt que de justice. A cet égard, le concept le plus important du livre serait celui d'épreuve, concept-clé d'une pragmatique du jugement.

Paul Ricoeur

 

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