Définissant une pluralité de " cités " qui
se confrontent ou se complètent, De la justification est
une contribution majeure à la théorie du conflit
et du compromis
Le
champ de la philosophie politique et sociale est actuellement
traversé par une ligne de clivage qui met d'un côté les
partisans d'un universalisme formel, représentés
par la Théorie de la justice de Rawls et la pragmatique
transcendentale de Apel et Habermas, et de l'autre les avocats
d'un pluralisme sans limite, pour lesquels les règles sociales
procèdent des moeurs et des traditions de communautés
concrètes forgées par une Histoire indéfiniment
variée. L'ouvrage de Luc Boltanski et Laurent Thévenot,
qui met habilement en commun les compétences d'un sociologue
et d'un économiste, ouvre une troisième voie, celle
d'une pluralité limitée de modèles capables
de fonder l'accord dans des situations de litige. Les modèles
sont à l'oeuvre dans les stratégies de justification
employées par les acteurs sociaux pour s'orienter dans ces
situations. C'est de là que le théoricien les extrait,
par les méthodes qu'on va lire plus loin.
Une
lecture croisée
On
insistera d'abord sur la consistance de ce pluralisme des modèles.
Il s'agit en effet de régimes d'actions justifiées,
qui méritent d'être appelés des " cités " dans
la mesure où ils donnent une cohérence suffisante à un
ordre de transactions humaines ; des " mondes ", dans
la mesure où des choses, des objets, des dispositifs servent
de référents stables, à la façon d'un " monde
commun " dans les épreuves se déroulant dans
une " cité " donnée. Ainsi, dans la " cité inspirée ",
la grandeur des personnes s'autorise d'une grâce sans rapport
avec l'argent, la gloire ou l'utilité ; dans la " cité de
l'opinion ", c'est de la renommée, de l'opinion des
autres que dépend la grandeur. Dans la " cité marchande ",
ce sont des biens rares, soumis à la convoitise de tous,
et la concurrence des convoitises qui unissent les personnes. Dans
la " cité domestique ", qui s'étend à ce
que Hannah Arendt appelait la maisonnée, règnent
des valeurs de loyauté, de fidélité, de révérence.
La " cité civique " repose sur la subordination
de l'intérêt propre à la volonté de
tous exprimée par la loi positive. Dans la " cité industrielle ",
dominent des règles fonctionnelles soumises au principe
supérieur de l'utilité.
Cet
exposé très schématique de l'architecture
des " cités " et des " mondes " ne voudrait éclipser
ni les traits originaux de la méthodologie employée,
ni les importantes implications de ce pluralisme réglé pour
une théorie du conflit et du compromis, ni les perspectives
ouvertes dans le champ de la théorie de l'action.
La
méthode employée pour extraire les modèles
de justice des procédures effectives de justification mises
en jeu dans le traitement des litiges et la recherche d'accords
est tout à fait remarquable. Elle consiste à mettre
en prise directe, en vue de les éclairer les uns par les
autres, d'une part des ouvrages spéculatifs reçus
de la tradition philosophique ou théologique, et d'autre
part des manuels à destination de cadres dans les entreprises
ou de responsables syndicaux.
Cette
lecture croisée est une première fois mise
en pratique dans le cadre de la " cité marchande ".
Les auteurs extraient de l'oeuvre d'Adam Smith les éléments
assurant les fondements d'une " cité " reposant
sur l'établissement d'un lien marchand en vertu duquel l'ordre
n'est pas imposé du dehors mais reste coextensif à la
concurrence des convoitises, tempérée par la seule
disposition sympathique. Ces éléments constituent,
selon l'expression d'Adam Smith lui-même, les linéaments
d'une grammaire qu'il est possible d'identifier dans des argumentaires
plus faibles, moins bien articulés, comme ceux des manuels
considérés. De la même manière, il est
demandé à la Cité de Dieu d'Augustin de porter à un
niveau approprié le discours plus faible articulé par
tels spirituels, tels artistes, tels marginaux géniaux,
peuplant la " cité inspirée ". Le Contrat
Social de Rousseau est, bien entendu, la ressource majeure de la " cité civique ".
La conception hobbienne de l'honneur explicite les règles
de subordination dans la " cité de la renommée ",
où la grandeur ne dépend que de l'opinion des autres.
Saint-Simon est le guide dans l'exploitation des discours tenus
par ceux qu'il a été le premier à appeler
des industriels. Bossuet et d'autres moralistes fournissent en
discours appropriés la " cité domestique ".
La
philosophie se trouve ainsi réintroduite au coeur des
sciences sociales à titre de réserve de sens, de
ressource en discours bien formés, bref à titre de
tradition argumentaire, ce qui constitue à la fois, pour
elle, une justification indirecte et, pour le sociologue ou l'économiste,
la reconnaissance de leur appartenance à une histoire du
sens.
Pour
le fond, l'apport majeur de l'ouvrage est sa contribution à une
théorie du conflit et du compromis. Les êtres collectifs
de grande taille dont on vient de dessiner les contours sont le
lieu de conflits de deux sortes. Des conflits internes résultent
en chaque " cité " des épreuves liées à l'établissement
de la grandeur ; dans ces épreuves, sont pris à témoin
les objets qui font de la " cité " un " monde " ; à ces
contestations et légitimations internes, s'ajoutent les
conflits de frontière entre ordres distincts. Comme l'écrivent
les auteurs, " tout ce qui permet de construire la grandeur
d'une cité peut ainsi être utilisé pour déconstruire
des grandeurs établies par référence à d'autres
principes supérieurs communs, en sorte que les mêmes
appareils servent alternativement la composition topique et le
dévoilement critique " (p. 199). Une typologie des
situations de désaccord vient ainsi s'ajouter à la
présentation des " mondes " et de leurs fondements
d'accord. Il apparaît alors que la contrainte de justification à l'intérieur
d'un " monde " résulte de cette confrontation à la
critique imposée par l'existence d'autres " cités " autrement
ordonnées.
L'arme du jugement
Cette
théorie des conflits a pour corollaire une théorie
des compromis, qui donne au livre sa pointe et son mordant : " Dans
un compromis, on se met d'accord pour composer, c'est-à-dire
pour suspendre le différend, sans qu'il ait été réglé par
le recours à une épreuve dans un seul monde " (p.
334). Autrement dit, les compromis sont fragiles et mal fondés.
C'est, à mon sens, en ce point que les théories historicistes
et communautaristes, qui font pièce aux théories
unitaires, procédurales, de Rawls et de Habermas, ont leur
mot à dire. Mais l'histoire et l'expérience vive
des sociétés ne sont pas invoquées comme source
de légitimation générale. Encore moins bride
est-elle lâchée à l'affirmation ludique des
individualités comme dans un postmodernisme de descendance
nietzschéenne. La thèse de la pluralité des
régimes d'actions justifiées reste celle d'un rationalisme
pluriel selon lequel chaque ordre ouvre des possibilités
et impose desexigences. La contingence et l'arbitraire trouvent
ici leur limite.
Finalement,
la contribution majeure de l'ouvrage de Bol- tanski-Thévenot
concerne la théorie générale de l'action au
niveau de ses paradoxes constitutifs : faut-il, se demande le sociologue,
prendre pour base les dispositifs sociaux supérieurs aux
personnes, que celles-ci ne peuvent qu'intérioriser ? Ou
bien les intentions conscientes ou inconscientes des acteurs sociaux
? Ni l'un ni l'autre, répondent nos auteurs. Les " cités " et
les " mondes " sont bien des médiations supra-individuelles,
mais il est du ressort des personnes d'identifier chaque fois les
règles du jeu, des objets pertinents à telle " cité ",
les épreuves appropriées ; en outre, il leur appartient
d'emprunter à l'argumentaire de la " cité " voisine
les armes de la critique à l'encontre de celui de la " cité " considérée
; enfin, les personnes ont le pouvoir de basculer d'une " cité " à l'autre
au cours du temps. Cette compétence à habiter plusieurs " mondes " est
finalement constitutive de la personne. Son arme, c'est le jugement.
C'est pourquoi le livre parle de justification plutôt que
de justice. A cet égard, le concept le plus important du
livre serait celui d'épreuve, concept-clé d'une pragmatique
du jugement.
Paul Ricoeur
Liens
brisés
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