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historiens du Moyen Age nous disent que l'habitant d'un village
pouvait très bien ne jamais se rendre dans le patelin ou
la ville d'à côté, à quelques dizaines
de kilomètres de chez lui, mais qu'il était possible
qu'il s'en aille visiter, en tant que pèlerin, Saint-Jacques-
de-Compostelle ou Jérusalem. Mais s'il connaissait probablement
les sculptures et les vitraux de sa propre église, que
pouvait-il avoir vu et compris des édifices qu'il croisait
lors de son pèlerinage ? Quelque chose que l'on n'a jamais
vu, qui défie nos capacités de perception, il est
très facile de ne pas vouloir le voir.
D'aucuns ont mis en doute le fait que Marco Polo soit vraiment
allé en Chine parce qu'il ne parle ni de la Grande Muraille,
ni du thé, ni des pieds bandés des femmes. Mais
on peut séjourner très longtemps en Chine sans savoir
réellement ce que boivent les Chinois, sans jamais observer
le pied d'une femme, ne serait-ce que par éducation, en
notant tout au plus que, à la cour du Grand Khan, les dames
marchent à petits pas, et sans passer près de la
Grande Muraille, ou y passer, et la prendre pour une fortification
locale.
Tout cela pour dire que, jusqu'au XXe siècle, la connaissance
que les gens avaient de l'art des autres pays était très
réduite. Par ailleurs, si l'on regarde les magnifiques
gravures de la Chine du Père Athanasius Kircher, il est
très difficile, à partir de ces reconstitutions
visuelles (réalisées d'après les descriptions
verbales des missionnaires), de reconnaître une pagode.
Combien d'oeuvres d'art de sa propre civilisation voyait un citoyen
français jusqu'au XIXe siècle ? L'accès aux
collections privées, et même aux musées, était
réservé à une élite, et en tout cas
à une élite citadine, jusqu'à l'invention
de la photographie, pour savoir à quoi ressemblait une
oeuvre conservée à Florence par exemple, on avait
recours à des gravures - ah, ces splendides livres de Lacroix
où les madones de tous les siècles (qu'elles soient
byzantines ou de la Renaissance) avaient le visage des jeunes
filles qui peuplaient les récits historiques de l'époque
romantique !
Souvenons-nous que l'une des étymologies du mot "kitsch"
- mais les hypothèses sont nombreuses - est sketch, esquisse,
dessin sommaire et hâtif : les gentilshommes anglais, lors
de leur Grand Tour d'Italie, pour garder en mémoire les
monuments et galeries qu'ils visitaient, demandaient à
des artistes de rue de leur faire une esquisse, exécutée
souvent à la va-vite, de l'oeuvre vue une seule fois. Ainsi,
même le souvenir de l'expérience artistique directe
passait-elle par des représentations infidèles.
Et l'on ne peut pas dire que les choses se soient améliorées
avec l'invention de la photographie. Il suffit, pour s'en convaincre,
de consulter quelques célèbres livres d'histoire
de l'art de la première moitié du XXe siècle,
jusqu'à ce que soit possible la reproduction en couleur.
Ce qui se passait pour les arts visuels se produisait aussi pour
le monde du spectacle. On connaît cette splendide nouvelle
de Borges où Averroès, qui cherche en vain à
traduire d'Aristote les termes "tragédie" et
"comédie" (car ces formes d'art n'existaient
pas dans la culture musulmane), entend parler d'un étrange
événement auquel a assisté un voyageur en
Chine, où des gens sur une scène, masqués
et costumés comme des personnages d'autres temps, agissaient
de manière incompréhensible. On lui racontait ce
qu'était le théâtre, mais il ne comprenait
pas de quoi il pouvait bien s'agir.
Dans le monde contemporain, la situation s'inverse. D'abord, les
gens voyagent énormément, au risque de voir partout
les mêmes lieux, hôtels, supermarchés et aéroports,
tous semblables les uns aux autres, à Singapour comme à
Barcelone, et on a beaucoup dit sur la malédiction de ces
"non-lieux". Mais, quoi qu'il en soit, les gens voient
et il se peut même qu'un Français ait vu les pyramides
ou l'Empire State Building mais pas la tapisserie de Bayeux (un
peu comme son ancêtre, le paysan médiéval...).
Le musée, réservé autrefois aux personnes
cultivées, est aujourd'hui le but de flux incessants de
visiteurs de toutes classes sociales. Certes, beaucoup regardent
mais ne voient pas, toutefois ils reçoivent malgré
tout une information sur l'art de différentes cultures.
En outre, les musées voyagent, les oeuvres d'art se déplacent.
On organise de somptueuses expositions sur des cultures exotiques,
de l'Egypte des pharaons aux Scythes, le jeu des prêts réciproques
d'oeuvres d'art se fait vertigineux, parfois dangereux.
On peut dire la même chose des spectacles, et il ne fait
aucun doute qu'un habitant d'une ville même secondaire a
plus de chances de voir un spectacle du Berliner Ensemble ou un
nô japonais que n'en avaient ses parents.
Ajoutons à cela l'information virtuelle : je ne parle pas
du cinéma ou de la télévision, qui rendent
presque superflue une visite à Los Angeles, que l'on parcourt
bien mieux sur un écran plutôt qu'en se livrant à
un gymkhana frénétique d'une autoroute à
l'autre, sans jamais débarquer dans un centre habité
; je parle d'Internet, qui met aujourd'hui à notre disposition
toutes les oeuvres du Louvre, des Offices, ou de la National Gallery.
Cela provoque une internationalisation du goût, et la preuve
en est l'expérience passionnante que vit celui qui entre
en contact avec le monde artistique chinois : sortis depuis peu
d'un isolement presque absolu, les artistes chinois produisent
des oeuvres que l'on distingue difficilement de celles qui sont
exposées à New York ou à Paris. Je me souviens
d'une rencontre entre critiques européens et chinois, où
les Européens croyaient intéresser leurs hôtes
en leur montrant des images de diverses recherches artistiques
européennes, tandis que les Chinois souriaient, amusés,
parce que, ces choses-là, ils les connaissaient désormais
mieux qu'eux.
Enfin, il suffit de penser à ces innombrables jeunes de
tous les pays qui connaissent la musique uniquement si elle est
chantée en anglais...
Ira-t-on vers un goût généralisé, au
point que l'on ne pourra plus distinguer la pop chinoise de la
pop américaine ? Ou bien verra-t-on se dessiner des formes
de créolisation, de sorte que des cultures différentes
produiront différentes interprétations du même
style ou programme artistique ?
En tout cas, notre goût sera marqué par le fait qu'il
ne semble plus possible d'éprouver de la stupeur (ou de
l'incompréhension) face à l'inconnu. Dans le monde
de demain, l'inconnu, s'il y en a encore, sera seulement au-delà
des étoiles.
Ce manque de stupeur (ou de rejet) contribuera-t-il à une
plus grande compréhension entre les cultures ou à
une perte d'identité ? Face à ce défi, il
est inutile de fuir : mieux vaut intensifier les échanges,
les hybridations, les métissages. Au fond, en botanique,
les greffes favorisent les cultures. Pourquoi pas dans le monde
de l'art ?
Traduit de l'italien par Myriem Bouzaher
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Umberto Eco
Ecrivain et sémiologue
Né en 1932 à Alexandrie (Italie), ce spécialiste
d'études médiévales est aussi auteur de romans
mondialement célèbres, dont chez Grasset, "Le
Nom de la rose" (1982), pour lequel il a reçu le prix
Médicis étranger, et "Le Pendule de Foucault"
(1990). Son dernier ouvrage, avec Jean-Claude Carrière,
s'intitule "N'espérez pas vous débarrasser
des livres" (340 p., 18,50 €)
Texte écrit pour le festival Reims Scènes d'Europe,
qui se déroula du 3 au 19 décembre (www.scenesdeurope.eu).
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