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1999-2005

 

MEMORY LANE

Patrick Modiano

(premières pages)

 

  Je me demande par quelle mystérieuse chimie se forme un « petit groupe» : tantôt il se disloque très vite, tantôt il reste homogène pendant plusieurs années, et souvent à cause du caractère disparate de ses membres on pense aux rafles de police qui rassemblent de minuit à l'aube des individus qui ne se seraient jamais rencontrés sans cela.
  Le petit groupe que j'eus le loisir d'observer à vingt ans, je n'en étais pas un membre effectif. Je l'ai côtoyé et cela m'a suffi pour en garder un souvenir assez net. Celui qui m'y introduisit s'appelait Georges Bellune. Je travaillais à l'époque dans une maison d'édition musicale - travail bien subalterne - et Bellune occupait le bureau voisin du mien. Je crois qu'il exerçait la profession d'impresario et qu'on utilisait ses talents lorsqu'on voulait organiser des tournées à l'étranger pour des chanteurs qui n'avaient pas encore atteint une vraie notoriété. Mais j'entendais rarement la sonnerie du téléphone derrière la cloison qui séparait nos bureaux. Nous nous rencontrions dans l'ascenseur et le couloir et nous étions devenus des amis. L'après-midi, il frappait à ma porte.
- Et si nous allions faire un tour? me demandait-il. En bas, nous suivions la rue de Berri jusqu'aux Champs-Élysées puis la prenions dans l'autre sens. Et cela plusieurs fois de suite. Bellune restait silencieux et je n'osais pas le distraire de sa rêverie.
  Un jour, il m'invita à déjeuner au « Saint-Gothard », un restaurant de la rue du faubourg Montmartre dont la clientèle se composait d'hommes seuls, à l'apparence austère. Mon ami m'expliqua qu'il connaissait cet établissement depuis plus de trente ans: Il y était venu la première fois en compagnie d'un certain Oscar Dufresne, directeur d'une salle de music-hall voisine, et celui-ci avait été assassiné le mois suivant. A l'heure du crime un marin s'échappait du bureau de Dufresne et se perdait parmi la foule du promenoir tandis que les girls, sur la scène, se groupaient pour le tableau final. Cette silhouette furtive de marin disparaissant dans la pénombre laissait Bellune rêveur. Les policiers avaient bien interrogé le mousse-accordéoniste de la revue, mais sans aucun résultat.
Apres le déjeuner, Bellune me demanda de le suivre chez un bottier, cité Bergère : l'un de ses amis, Paul Contour, l'avait prié d'y chercher deux paires de mocassins dont il avait passé commande. Quand nous arrivâmes devant le magasin, nous nous rendîmes compte qu'il était
fermé pour toujours. La vitrine était poussiéreuse et une plante grimpante envahissait l'étalage vide. Bellune eut un petit rire en contemplant cette boutique désaffectée, avec la plante qui continuait de pousser et les paires de mocassins de Contour qui devaient certainement pourrir dans un coin.
« C'est tout à fait Paul », me dit-il.
  Et un soir que nous sortions ensemble du bureau, il me proposa de m'emmener chez ses amis Contour. j'acceptai, très intrigué, parce que j'avais encore à l'esprit la vitrine du bottier fantôme.
  Les Contour habitaient l'avenue Paul-Doumer, et ce soir-là, je les vis « en privé» car les autres membres du «petit groupe» n'étaient pas là. Ils nous reçurent dans un salon aux meubles résolument modernes dont les formes aérodynamiques et les teintes vives m'étonnèrent. J'appris que la décoration de leur appartement avait été conçue par un membre de leur « petit groupe », un antiquaire parisien spécialiste des bois clairs. Son nom, Claude Delval, revenait souvent dans les propos qu'ils échangeaient avec Georges Bellune, ainsi que d'autres noms, ceux de leurs familiers que j'eus l'occasion de rencontrer par la suite.
  Était présent un Américain au visage rouge brique et aux cheveux blancs coiffés en frange dont je n'ai jamais su que le prénom: Douglas. On l'appelait « Doug ». Il paraissait jouer auprès des Contour le rôle de secrétaire ou d'intendant.
Maddy Contour avait la quarantaine. Blonde, grande, le teint bronzé, les yeux clairs, son allure sportive et son air de jeunesse l'auraient fait passer aussi pour une Américaine. Elle me séduisit. Paul Contour, de dix ans son aîné, de haute taille, très brun, les tempes à peine argentées, une moustache, donnait en dépit de sa corpulence une impression d'extrême souplesse dans ses gestes et son allure - impression encore accentuée par ses costumes amples et ses chemises aux cols très ouverts.
  Je fus sensible, ce premier soir, au caractère ouaté de l'appartement. Nous nous tenions tous immobiles dans nos fauteuils, sauf l'Américain qui se déplaçait de temps en temps pour servir une boisson ou répondre au téléphone, mais on ne l'entendait pas marcher parce qu'il
é tait chaussé de panchos. A chaque appel téléphonique, Contour lui demandait qui était au bout du fil et sur un signe de tête affirmatif de celui-ci, l'Américain, gardant le téléphone à la main, lui lançait le combiné et Contour le saisissait au vol. Il chuchotait, le combiné coincé entre sa joue et son épaule. La conversation finie, Contour jetait le combiné que l'Américain rattrapait entre pouce et index avant de raccrocher et de poser le téléphone sur un guéridon. Lumière d'une lampe d'opaline contre le mur du fond. Maddy Contour me souriait. Paul Contour parlait. En toute franchise, je ne me souviens plus de ce qu'il disait: j'étais trop attentif au timbre de sa voix - une voix douce et grave, une sorte de bruissement.
  Sur le chemin du retour, Georges Bellune qui les pratiquait depuis plus de vingt ans, me donna quelques précisions à leur sujet. D'origine modeste et provinciale - enfant d'Annecy, quoiqu'il prétendît être moitié gitan: « rabouin », selon son expression - et que ses yeux noirs et son teint mat parussent suspects pour un Savoyard, Paul Contour avait commencé une brillante carrière d'avocat et avait été le plus jeune président de la conférence du stage mais la guerre avait coupé net son élan. Il s'était lancé dans le commerce des chevaux et avait épousé Maddy, alors mannequin dans une maison de couture réputée. Depuis, on ne savait pas très bien quelles « affaires » il traitait, mais il marchait sur une corde raide, certains jours confiant aux amis de son groupe qu'il « avait perdu la main », à d'autres moments invitant tout le monde a dîner du côté de Bougival pour fêter sa « remise en selle. »
  J'appris, entre autres choses, que Contour avait vécu longtemps sur l'argent que lui avait rapporté « l'affaire Tende et La Brigue ». Lui et Bellune essayèrent de m'expliquer le mécanisme subtil de « Tende et La Brigue» et je les écoutais, les sourcils froncés: un groupe d'intermédiaires, les uns se prétendant mandatés par le gouvernement italien, les autres par le gouvernement français, cherchaient à négocier la vente de « Tende et La Brigue », deux localités de la frontière italo-française. Contour avait tiré les marrons du feu et touché une importante commission. De qui? je ne l'ai jamais compris, comme je n'ai jamais pu démêler à qui ces gens voulaient vendre « Tende et La Brigue ». Et s'ils l'ont vendu.
  Et Doug, l'Américain au teint de brique, présent avenue Paul-Doumer, ce premier soir? Un ancien officier de l'armée Bradley que les Contour avaient connu à la Libération et qui, depuis, s'était fixé à Paris. Il ne les quittait pas d'une semelle et leur servait, comme je l'avais deviné, de secrétaire et de chauffeur à titre amical. Doug avait exercé en France, après la guerre, le même métier que Maddy Contour: Il avait été le premier mannequin de mode masculin mais l'abus des alcools sucrés lui avait fait perdre sa beauté et donné ce teint rouge. Dans la chambre de Maddy, avenue Paul-Doumer, une photo de Doug jeune, mise en valeur par un cadre de cuir, le montrait habillé d'un costume prince de galles et prenant la pose.

Liens brisés

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