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Je
me demande par quelle mystérieuse chimie se forme un « petit
groupe» : tantôt il se disloque très vite, tantôt
il reste homogène pendant plusieurs années, et souvent à cause
du caractère disparate de ses membres on pense aux rafles
de police qui rassemblent de minuit à l'aube des individus
qui ne se seraient jamais rencontrés sans cela.
Le petit groupe que j'eus le loisir d'observer à vingt ans,
je n'en étais pas un membre effectif. Je l'ai côtoyé et
cela m'a suffi pour en garder un souvenir assez net. Celui qui
m'y introduisit s'appelait Georges Bellune. Je travaillais à l'époque
dans une maison d'édition musicale - travail bien subalterne
- et Bellune occupait le bureau voisin du mien. Je crois qu'il
exerçait la profession d'impresario et qu'on utilisait ses
talents lorsqu'on voulait organiser des tournées à l'étranger
pour des chanteurs qui n'avaient pas encore atteint une vraie notoriété.
Mais j'entendais rarement la sonnerie du téléphone
derrière la cloison qui séparait nos bureaux. Nous
nous rencontrions dans l'ascenseur et le couloir et nous étions
devenus des amis. L'après-midi, il frappait à ma
porte.
- Et si nous allions faire un tour? me demandait-il. En bas, nous
suivions la rue de Berri jusqu'aux Champs-Élysées
puis la prenions dans l'autre sens. Et cela plusieurs fois de suite.
Bellune restait silencieux et je n'osais pas le distraire de sa
rêverie.
Un jour, il m'invita à déjeuner au « Saint-Gothard »,
un restaurant de la rue du faubourg Montmartre dont la clientèle
se composait d'hommes seuls, à l'apparence austère.
Mon ami m'expliqua qu'il connaissait cet établissement depuis
plus de trente ans: Il y était venu la première fois
en compagnie d'un certain Oscar Dufresne, directeur d'une salle
de music-hall voisine, et celui-ci avait été assassiné le
mois suivant. A l'heure du crime un marin s'échappait du
bureau de Dufresne et se perdait parmi la foule du promenoir tandis
que les girls, sur la scène, se groupaient pour le tableau
final. Cette silhouette furtive de marin disparaissant dans la
pénombre laissait Bellune rêveur. Les policiers avaient
bien interrogé le mousse-accordéoniste de la revue,
mais sans aucun résultat.
Apres le déjeuner, Bellune me demanda de le suivre chez
un bottier, cité Bergère : l'un de ses amis, Paul
Contour, l'avait prié d'y chercher deux paires de mocassins
dont il avait passé commande. Quand nous arrivâmes
devant le magasin, nous nous rendîmes compte qu'il était
fermé pour toujours. La vitrine était poussiéreuse
et une plante grimpante envahissait l'étalage vide. Bellune
eut un petit rire en contemplant cette boutique désaffectée,
avec la plante qui continuait de pousser et les paires de mocassins
de Contour qui devaient certainement pourrir dans un coin.
«
C'est tout à fait Paul », me dit-il.
Et un soir que nous sortions ensemble du bureau, il me proposa
de m'emmener chez ses amis Contour. j'acceptai, très intrigué,
parce que j'avais encore à l'esprit la vitrine du bottier
fantôme.
Les Contour habitaient l'avenue Paul-Doumer, et ce soir-là,
je les vis « en privé» car les autres membres
du «petit groupe» n'étaient pas là. Ils
nous reçurent dans un salon aux meubles résolument
modernes dont les formes aérodynamiques et les teintes vives
m'étonnèrent. J'appris que la décoration de
leur appartement avait été conçue par un membre
de leur « petit groupe », un antiquaire parisien spécialiste
des bois clairs. Son nom, Claude Delval, revenait souvent dans
les propos qu'ils échangeaient avec Georges Bellune, ainsi
que d'autres noms, ceux de leurs familiers que j'eus l'occasion
de rencontrer par la suite.
Était présent un Américain au visage rouge brique
et aux cheveux blancs coiffés en frange dont je n'ai jamais
su que le prénom: Douglas. On l'appelait « Doug ».
Il paraissait jouer auprès des Contour le rôle de
secrétaire ou d'intendant.
Maddy Contour avait la quarantaine. Blonde, grande, le teint bronzé,
les yeux clairs, son allure sportive et son air de jeunesse l'auraient
fait passer aussi pour une Américaine. Elle me séduisit.
Paul Contour, de dix ans son aîné, de haute taille,
très brun, les tempes à peine argentées, une
moustache, donnait en dépit de sa corpulence une impression
d'extrême souplesse dans ses gestes et son allure - impression
encore accentuée par ses costumes amples et ses chemises
aux cols très ouverts.
Je fus sensible, ce premier soir, au caractère ouaté de
l'appartement. Nous nous tenions tous immobiles dans nos fauteuils,
sauf l'Américain qui se déplaçait de temps
en temps pour servir une boisson ou répondre au téléphone,
mais on ne l'entendait pas marcher parce qu'il
é
tait chaussé de panchos. A chaque appel téléphonique,
Contour lui demandait qui était au bout du fil et sur un
signe de tête affirmatif de celui-ci, l'Américain,
gardant le téléphone à la main, lui lançait
le combiné et Contour le saisissait au vol. Il chuchotait,
le combiné coincé entre sa joue et son épaule.
La conversation finie, Contour jetait le combiné que l'Américain
rattrapait entre pouce et index avant de raccrocher et de poser
le téléphone sur un guéridon. Lumière
d'une lampe d'opaline contre le mur du fond. Maddy Contour me souriait.
Paul Contour parlait. En toute franchise, je ne me souviens plus
de ce qu'il disait: j'étais trop attentif au timbre de sa
voix - une voix douce et grave, une sorte de bruissement.
Sur le chemin du retour, Georges Bellune qui les pratiquait depuis
plus de vingt ans, me donna quelques précisions à leur
sujet. D'origine modeste et provinciale - enfant d'Annecy, quoiqu'il
prétendît être moitié gitan: « rabouin »,
selon son expression - et que ses yeux noirs et son teint mat parussent
suspects pour un Savoyard, Paul Contour avait commencé une
brillante carrière d'avocat et avait été le
plus jeune président de la conférence du stage mais
la guerre avait coupé net son élan. Il s'était
lancé dans le commerce des chevaux et avait épousé Maddy,
alors mannequin dans une maison de couture réputée.
Depuis, on ne savait pas très bien quelles « affaires » il
traitait, mais il marchait sur une corde raide, certains jours
confiant aux amis de son groupe qu'il « avait perdu la main », à d'autres
moments invitant tout le monde a dîner du côté de
Bougival pour fêter sa « remise en selle. »
J'appris, entre autres choses, que Contour avait vécu longtemps
sur l'argent que lui avait rapporté « l'affaire Tende
et La Brigue ». Lui et Bellune essayèrent de m'expliquer
le mécanisme subtil de « Tende et La Brigue» et
je les écoutais, les sourcils froncés: un groupe
d'intermédiaires, les uns se prétendant mandatés
par le gouvernement italien, les autres par le gouvernement français,
cherchaient à négocier la vente de « Tende
et La Brigue », deux localités de la frontière
italo-française. Contour avait tiré les marrons du
feu et touché une importante commission. De qui? je ne l'ai
jamais compris, comme je n'ai jamais pu démêler à qui
ces gens voulaient vendre « Tende et La Brigue ». Et
s'ils l'ont vendu.
Et Doug, l'Américain au teint de brique, présent
avenue Paul-Doumer, ce premier soir? Un ancien officier de l'armée
Bradley que les Contour avaient connu à la Libération
et qui, depuis, s'était fixé à Paris. Il ne
les quittait pas d'une semelle et leur servait, comme je l'avais
deviné, de secrétaire et de chauffeur à titre
amical. Doug avait exercé en France, après la guerre,
le même métier que Maddy Contour: Il avait été le
premier mannequin de mode masculin mais l'abus des alcools sucrés
lui avait fait perdre sa beauté et donné ce teint
rouge. Dans la chambre de Maddy, avenue Paul-Doumer, une photo
de Doug jeune, mise en valeur par un cadre de cuir, le montrait
habillé d'un costume prince de galles et prenant la pose.
Liens
brisés
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