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Sans avoir besoin d'encouragements de la part de l'occupant,
le régime de Vichy, spontanément répressif,
se lance rapidement dans l'épuration. Les juifs, les francs-maçons,
les communistes, les " métèques ", tous
les éléments " antinationaux " accusés
d'être à l'origine de la défaite, sont pourchassés.
Ils seront plus tard remis aux Allemands.
"PARTOUT, et spécialement dans les services publics,
si réelles que soient d'honorables exceptions dont chacun
pourrait fournir un exemple, l'influence des juifs s'est fait sentir,
insinuante et finalement décomposante." C'était
le commentaire officieux du statut des juifs publié en bonne
place dans la presse vichyssoise.
Ce
statut symbolise à lui seul le nationalisme défensif,
d'exclusion, d'un régime qui se voulait ancré dans
son pré hexagonal et qui adopta immédiatement le
vieux slogan "La France aux Français". On exclut
de "la vraie France" tous ceux en qui on voyait les "ennemis
intérieurs", et qui firent d'excellents boucs émissaires
pour expliquer la défaite, eux qui auraient appartenu aux
forces occultes tramant d'innombrables complots, dont celui qui
aurait provoqué la guerre.
Le
régime de Vichy fut dès le début répressif,
et cela spontanément, sans qu'il y ait eu de pressions de
l'occupant. Car les nouveaux maitres du pouvoir, souvent des vaincus
du suffrage universel (Bernanos parlera férocement d'une "révolution
des ratés"), étaient bien décidés à régler
des comptes partisans.
On
commença par épurer, de façon arbitraire,
l'administration, mais Vichy fit, dans un premier temps, un usage
relativement modéré de ce système dit "des
dépouilles". Ce qui est plus caractéristique,
c'est l'acharnement mis à poursuivre des ennemis politiques,
qui se trouvaient être de surcroit les bêtes noires
du Reich. L'Acte constitutionnel no 5 du 30 juillet 1940 créait
une "Cour suprême de justice" chargée de
juger "les ministres, les anciens ministres ou leurs subordonnés
immédiats civils ou militaires, accusés d'avoir commis
des crimes ou délits dans l'exercice ou à l'occasion
de leurs fonctions ou d'avoir trahi les devoirs de leur charge".
On ne traina pas : convoquée à Riom le 2 août,
installée le 8, la nouvelle Cour rassemblait la fine fleur
de la magistrature, un corps qui, en majorité, ne brilla
guère _ c'est le moins qu'on en puisse dire _ par son courage
politique. Elle devait s'occuper des "actes qui ont concouru
au passage de l'état de paix à l'état de guerre
avant le 4 septembre 1939". Cela revenait à rendre
la France responsable du déclenchement de la guerre. Pour éviter
de mettre en difficulté les "grands chefs", y
compris qui vous savez, les magistrats firent partir les investigations
de juin 1936. Avec diligence, en novembre, la Cour faisait écrouer
Léon Blum (pour "avoir trahi les devoirs de sa charge"),
Daladier et Gamelin. Entre-temps, le gouvernement avait déjà fait
mettre en résidence surveillée Reynaud, Mandel, Auriol,
Marx Dormoy, Jules Moch...
PLUS
silencieusement, mais méthodiquement, était
poursuivie la lutte anticommuniste, qui n'étonnera guère.
Le régime aggrava l'arsenal juridique forgé sous
Daladier, et nombre d'hommes et de femmes soupçonnés
d'appartenir encore au PCF interdit furent placés, sur arrêté discrétionnaire
du préfet, dans des "centres de séjour surveillé".
A Paris, dans le seul mois d'octobre, un coup de filet (rendu plus
aisé par la tactique semi-légale préconisée
dans l'été par le parti) faisait "tomber" _
avec la bénédiction des autorités d'occupation
_ 210 responsables syndicalistes et anciens élus.
Rétrospectivement, l'ardeur mise à pourchasser les
francs-maçons surprend. Dans l'imaginaire de leurs adversaires,
les loges fomentaient un complot permanent, aux ramifications internationales.
On leur attribuait une solidarité, un pouvoir et une extension
démesurée, parlant de 100 000 à 150 000 frères
initiés (on établira 170 000 fiches de " suspects "),
ce qui est fort exagéré, puisque, selon des sources
fiables, les deux principales obédiences regroupaient en
1939 45 000 frères : 29 000 pour le Grand Orient de France,
16 000 pour sa rivale, la Grande Loge de France (ajoutons le Droit
humain, avec 3 000 membres, et 1 500 maçons de la Grande
Loge nationale française). Les francs-maçons avaient
beaucoup d'ennemis : bien des catholiques voyaient encore en eux
les instigateurs de la Révolution française ; une
partie de la classe politique un Etat dans l'Etat, surtout la droite
conservatrice, qui faisait du Grand Orient le vivier de la gauche
non communiste. Le pouvoir économique et social qu'on leur
attribuait avait suscité le mythe étonnant de la
Synarchie d'Empire, organisation maçonne souterraine qu'on
disait acoquinée à de grandes banques.
LA
loi du 13 août interdisait les " associations secrètes " et
obligeait " les fonctionnaires et agents de l'Etat à souscrire
une déclaration à leur sujet ". Et si, dans
le texte, la franc-maçonnerie, curieusement, n'était
jamais nommée, six jours plus tard un décret constatait " la
nullité du Grand Orient de France et de la Grande Loge de
France ". L'exposé des motifs arguait que les sociétés
secrètes, où étaient entrés nombre
de fonctionnaires, menaçaient le redressement national.
Un service des " sociétés secrètes " fut
confié à Bernard Fay, spécialiste de la Révolution,
professeur au Collège de France.
C'est
une des mesures où l'influence de Maurras a été la
plus sensible. Dans la Seule France, publiée en 1941, il
dénonce la franc-maçonnerie comme le complot " [...]
le plus dangereux de tous, puisque c'est dans la Loge que se syndiquent
tout ce que la synagogye et le monde métèque comptent
de moins français ". Et Raphaël Alibert, un maurrassien
inconditionnel, fut l'un des rédacteurs de la loi. Mais
ne négligeons pas le poids de Philippe Pétain, notoirement
anti-maçon, auquel on prête ce propos significatif
: " Un juif n'est jamais responsable de ses origines, un franc-maçon
l'est toujours de son choix. "
Il
est difficile de savoir comment l'ensemble des francs-maçons
réagirent. Notons seulement que, le 7 janvier 1941, six
francs-maçons fondent un " Grand Conseil provisoire
de la maçonnerie française ", pour aider à la
libération du territoire, restaurer les institutions républicaines,
reconstruire sans distinction d'obédience la franc-maçonnerie
française. Cette survivance fut une des raisons invoquées
par Vichy pour durcir ses textes en août 1941, assimilant
les anciens dignitaires aux juifs et les déclarant interdits
dans la fonction publique.
Cette
loi, comme la quasi-totalité de celles du premier
Vichy, a été prise spontanément. Mais les
services d'Otto Abetz s'intéressaient de près aux
francs-maçons (les nazis avaient liquidé les loges
allemandes).Et l'ambassade d'Allemagne donna tout son appui à Jacques
de Lesdain (un journaliste collaborationniste) pour organiser l'exposition " La
franc-maçonnerie dévoilée ", précisant
que " les otages pris parmi les francs-maçons de haut
grade serviront à d'éventuelles représailles
pour le cas où le baron de Lesdain [...] serait abattu ".
L'exposition, dont l'entrée était gratuite, s'ouvrait
au Petit Palais en octobre, avant de circuler dans les villes de
la zone du nord. Elle rencontra un grand succès de curiosité :
on y exhibait meubles, costumes, instruments rituels confisqués
dans les loges, plus un squelette figurant parfois dans le " cabinet
de réflexion " où se recueillait le futur apprenti.
On y vendit bien un " Petit Bottin des membres de la Confrérie ".
LE
thème de " la collusion judéo-maçonnique " faisait
tout autant des juifs une armée souterraine, innombrable.
En fait, on dénombrait, en 1939, environ 300 000 juifs,
dont 200 000 établis à Paris. L'antisémitisme
en France n'était pas nouveau : au vieil antisémitisme
catholique (celui du " peuple déicide ") s'était
ajouté vers 1890 un antisémitisme populaire aux accents
anticapitalistes, en même temps qu'une campagne permanente
de la droite extrême qui présentait le juif comme
intrinsèquement déraciné, germe dissolvant
de la communauté française. Après la relative
accalmie des années 20, la crise relançait la xénophobie
dans nombre de milieux, depuis que 150 000 juifs venus d'Europe
centrale avaient choisi la France comme terre d'asile. En 1939,
la communauté juive était particulièrement
vulnérable, parce que l'opinion était globalement
indifférente à la résurgence de l'antisémitisme,
et parce qu'elle était, elle-même, extrêmement
divisée (les immigrés récents, souvent pauvres,
reprochant aux juifs installés d'être déjudaisés
et de faire bien peu pour eux).
L'occupant
laissa agir Vichy à sa guise, tout en superposant
pour la zone nord une législation similaire à celle
des pays occupés de l'ouest de l'Europe : expulser le maximum
de juifs, ficher les autres, tout en s'emparant de leurs biens
(la " solution finale " n'étant pas, à proprement
parler, programmée). L'ordonnance allemande du 27 septembre
1940 interdisait aux juifs réfugiés de revenir en
zone nord, obligeaient ceux qui étaient restés à se
faire inscrire dans une sous-préfecture et imposait aux
détenteurs ou aux propriétaires de désigner
leurs commerces comme " entreprise juive ". Une deuxième
ordonnance, du 18 octobre, plaçait toutes les entreprises
classées juives, que leurs propriétaires aient ou
non fui en zone sud, entre les mains de commissaires-administrateurs
: c'était l'aryanisation.
C'est
sur un tout autre terrain que se placent les hommes de Vichy.
Une bonne partie d'entre eux étaient banalement et foncièrement
antisémites. Reconnaissant incidemment que les Français " israélistes " (installés
depuis des générations en France) étaient
parfaitement intégrés et assimilés (et de
fait beaucoup de ces " israélites " étaient
très attachés à l'assimilation française),
ils ne pouvaient admettre qu'ils puissent oeuvrer comme les descendants
des " Gallo-Romains ". A fortiori, ils voulaient se débarrasser
des juifs étrangers, les pires des " métèques ",
comme " fauteurs de guerre ". Ils entendaient mettre
en oeuvre un antisémitisme d'Etat, dont ils diront _ plus
tard _ qu'il n'avait rien à voir avec l'antisémitisme
de peau. Cet antisémitisme d'exclusion (et non d'extermination),
fondé sur l'Histoire (et non sur la biologie), servirait
de pierre de touche au ressourcement national.
Une
mesure significative fut prise le 7 octobre 1940, abrogeant le
décret Crémieux, qui, en 1870, avait octroyé la
nationalité française aux " juifs indigènes
de l'Algérie " : on retirait donc leur statut de citoyen
français à des gens qui l'étaient depuis soixante-dix
ans et à leurs descendants.
La " loi portant statut des juifs ", prise le 3 octobre
1940, était la pièce maitresse du dispositif. Elle
commence par une définition de la judaité : " Est
regardé comme juif, pour l'application de la présente
loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive
ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint
lui-même est juif ". Le critère choisi est racial
(et comment le définir juridiquement ?) alors que pour l'occupant
lui-même " sont reconnus comme juifs ceux qui appartiennent
ou appartenaient à la religion juive ". Et, en ajoutant
le cas de figure du conjoint, d'ailleurs parfaitement illogique,
Vichy étendait la qualification.
Etaient
interdits aux juifs tous les mandats électifs,
les fonctions de ministres et de chef de l'Etat (et ceux qui étaient
en poste devaient démissionner dans les deux mois) ; l'accès
aux grands corps, au poste de gouverneur des colonies, aux directions
des ministères, à la magistrature, l'armée,
l'enseignement ; les professions qui avaient à faire avec
l'opinion publique : la presse, l'édition (à l'exception
des " publications à caractère strictement scientifique "),
la radio, le cinéma, le théâtre. Que leur restait-il
? Les anciens combattants de la Grande Guerre ou ceux qui avaient été cités
dans la campagne de 40 pouvaient postuler aux postes subalternes
de la fonction publique ; aux autres, il restait les " professions
libres " (entendons commerciales) et les professions libérales
(sauf si s'imposait l'" élimination de juifs en surnombre ").
Devenus des citoyens de deuxième, voire de troisième
zone, les juifs verront leur sort aggravé par la loi du
2 juin 1941.
Quant
aux juifs étrangers, plus encore que les autres étrangers
ils étaient en danger. Le 22 juillet, une commission était
chargée de réviser les acquisitions de la nationalité française
depuis la loi (libérale) du 10 août 1927. Elle devait
revenir sur 15 000 nationalisations, dont à peu près
6 000 de juifs. Les menaces qui planaient sur ces derniers se précisaient
le 4 octobre avec la " loi sur les ressortissants étrangers
de race juive " qui donnait un pouvoir discrétionnaire
au préfet pour leur " assigner une résidence
forcée " et, pis encore, les " interner dans des
camps spéciaux ". Des dizaines de milliers de familles
allaient être internées dans les camps de Gurs, d'Argelès,
du Vernet, de Rivesaltes, de Rieucros, des Miles..., où les
conditions de vie étaient tellement déplorables qu'on
y mourut de maladies de carence et d'absence de soins, et où la
police de Vichy viendra les reprendre pour les livrer aux nazis
lors des rafles de l'été 1942.
A
la Libération, les pétainistes plaideront que
les mesures prises l'étaient pour prévenir la répression
nazie. C'est parfaitement faux. Plus stimulante est la thèse
qui entend montrer que la Troisième République avait
préparé le terrain. Assurément en 1934-1935,
puis en 1938-1939, des mesures réglementaires ou législatives
ont été prises contre les étrangers (ainsi,
les médecins ou les avocats naturalisés ne pouvaient
exercer immédiatement). Mais la plupart d'entre elles, à visée
policière, étaient avant tout dirigées contre
la " cinquième colonne ". Le projet de Vichy,
lui, global, fut tout autre : par rapport à l'avant-guerre,
c'est une différence de nature _ et non pas de degré.
Certains insistent aussi sur le poids de l'opinion, mais les rapports
des préfets la montrent, dans l'automne 1940, plutôt
indifférente.
Inversement,
des auteurs de plus en plus nombreux (qu'on dénommera,
dans le jargon des historiens, des " intentionnalistes ")
cherchent à établir un lien de causalité directe
entre les mesures prises en 1940 et l'extermination des juifs de
France dans les camps de la mort. On se défiera de tout
anachronisme. A Vichy, certains faisaient discrètement (les
milieux collaborationnistes parisiens ouvertement) état
d'un antisémitisme de peau. Reste que la politique officielle,
qui est bien dans la logique de la Révolution nationale,
est l'antisémitisme d'Etat. Le drame pour les juifs est
qu'en cherchant à régler ses comptes partisans Vichy
allait mâcher le travail de l'occupant, sans chercher vraiment à lui
tenir tête, après que fut enclenché l'engrenage
de la solution finale. L'obsession des menées judéo-maçonniques,
puis judéo-bolcheviques, doublée d'une indifférence
teintée d'hostilité à l'égard de " métèques ",
feront de ces parias, en 1942, les objets d'un marchandage abominable.
Tous
ces exclus de Vichy, les juifs, bien sûr, mais aussi
les prisonniers politiques, les communistes (ils seront progressivement
livrés à l'occupant, et ceux qui étaient internés
serviront d'otages), les francs-maçons (environ 6 000 furent
inquiétés), ont été les victimes, directement
ou indirectement, d'hommes qui ont consciemment inversé l'ordre
des priorités : ceux qui se prétendaient nationalistes
ont lutté contre un prétendu ennemi intérieur
plutôt que contre l'occupant. Il leur faudra à leur
tour _ logiquement _ rendre des comptes de cette perversion pourvoyeuse
de pelotons d'exécution et de chambres à gaz. >>
AZEMA JEAN PIERRE
Liens
brisés
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