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1999-2005

 

 

La chasse aux éléments "antinationaux"

Un article de Jean Pierre Azéma, Le monde du 26 août 1989.

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<< Sans avoir besoin d'encouragements de la part de l'occupant, le régime de Vichy, spontanément répressif, se lance rapidement dans l'épuration. Les juifs, les francs-maçons, les communistes, les " métèques ", tous les éléments " antinationaux " accusés d'être à l'origine de la défaite, sont pourchassés. Ils seront plus tard remis aux Allemands.

"PARTOUT, et spécialement dans les services publics, si réelles que soient d'honorables exceptions dont chacun pourrait fournir un exemple, l'influence des juifs s'est fait sentir, insinuante et finalement décomposante." C'était le commentaire officieux du statut des juifs publié en bonne place dans la presse vichyssoise.

Ce statut symbolise à lui seul le nationalisme défensif, d'exclusion, d'un régime qui se voulait ancré dans son pré hexagonal et qui adopta immédiatement le vieux slogan "La France aux Français". On exclut de "la vraie France" tous ceux en qui on voyait les "ennemis intérieurs", et qui firent d'excellents boucs émissaires pour expliquer la défaite, eux qui auraient appartenu aux forces occultes tramant d'innombrables complots, dont celui qui aurait provoqué la guerre.

Le régime de Vichy fut dès le début répressif, et cela spontanément, sans qu'il y ait eu de pressions de l'occupant. Car les nouveaux maitres du pouvoir, souvent des vaincus du suffrage universel (Bernanos parlera férocement d'une "révolution des ratés"), étaient bien décidés à régler des comptes partisans.

On commença par épurer, de façon arbitraire, l'administration, mais Vichy fit, dans un premier temps, un usage relativement modéré de ce système dit "des dépouilles". Ce qui est plus caractéristique, c'est l'acharnement mis à poursuivre des ennemis politiques, qui se trouvaient être de surcroit les bêtes noires du Reich. L'Acte constitutionnel no 5 du 30 juillet 1940 créait une "Cour suprême de justice" chargée de juger "les ministres, les anciens ministres ou leurs subordonnés immédiats civils ou militaires, accusés d'avoir commis des crimes ou délits dans l'exercice ou à l'occasion de leurs fonctions ou d'avoir trahi les devoirs de leur charge". On ne traina pas : convoquée à Riom le 2 août, installée le 8, la nouvelle Cour rassemblait la fine fleur de la magistrature, un corps qui, en majorité, ne brilla guère _ c'est le moins qu'on en puisse dire _ par son courage politique. Elle devait s'occuper des "actes qui ont concouru au passage de l'état de paix à l'état de guerre avant le 4 septembre 1939". Cela revenait à rendre la France responsable du déclenchement de la guerre. Pour éviter de mettre en difficulté les "grands chefs", y compris qui vous savez, les magistrats firent partir les investigations de juin 1936. Avec diligence, en novembre, la Cour faisait écrouer Léon Blum (pour "avoir trahi les devoirs de sa charge"), Daladier et Gamelin. Entre-temps, le gouvernement avait déjà fait mettre en résidence surveillée Reynaud, Mandel, Auriol, Marx Dormoy, Jules Moch...

PLUS silencieusement, mais méthodiquement, était poursuivie la lutte anticommuniste, qui n'étonnera guère. Le régime aggrava l'arsenal juridique forgé sous Daladier, et nombre d'hommes et de femmes soupçonnés d'appartenir encore au PCF interdit furent placés, sur arrêté discrétionnaire du préfet, dans des "centres de séjour surveillé". A Paris, dans le seul mois d'octobre, un coup de filet (rendu plus aisé par la tactique semi-légale préconisée dans l'été par le parti) faisait "tomber" _ avec la bénédiction des autorités d'occupation _ 210 responsables syndicalistes et anciens élus.

Rétrospectivement, l'ardeur mise à pourchasser les francs-maçons surprend. Dans l'imaginaire de leurs adversaires, les loges fomentaient un complot permanent, aux ramifications internationales. On leur attribuait une solidarité, un pouvoir et une extension démesurée, parlant de 100 000 à 150 000 frères initiés (on établira 170 000 fiches de " suspects "), ce qui est fort exagéré, puisque, selon des sources fiables, les deux principales obédiences regroupaient en 1939 45 000 frères : 29 000 pour le Grand Orient de France, 16 000 pour sa rivale, la Grande Loge de France (ajoutons le Droit humain, avec 3 000 membres, et 1 500 maçons de la Grande Loge nationale française). Les francs-maçons avaient beaucoup d'ennemis : bien des catholiques voyaient encore en eux les instigateurs de la Révolution française ; une partie de la classe politique un Etat dans l'Etat, surtout la droite conservatrice, qui faisait du Grand Orient le vivier de la gauche non communiste. Le pouvoir économique et social qu'on leur attribuait avait suscité le mythe étonnant de la Synarchie d'Empire, organisation maçonne souterraine qu'on disait acoquinée à de grandes banques.

LA loi du 13 août interdisait les " associations secrètes " et obligeait " les fonctionnaires et agents de l'Etat à souscrire une déclaration à leur sujet ". Et si, dans le texte, la franc-maçonnerie, curieusement, n'était jamais nommée, six jours plus tard un décret constatait " la nullité du Grand Orient de France et de la Grande Loge de France ". L'exposé des motifs arguait que les sociétés secrètes, où étaient entrés nombre de fonctionnaires, menaçaient le redressement national. Un service des " sociétés secrètes " fut confié à Bernard Fay, spécialiste de la Révolution, professeur au Collège de France.

C'est une des mesures où l'influence de Maurras a été la plus sensible. Dans la Seule France, publiée en 1941, il dénonce la franc-maçonnerie comme le complot " [...] le plus dangereux de tous, puisque c'est dans la Loge que se syndiquent tout ce que la synagogye et le monde métèque comptent de moins français ". Et Raphaël Alibert, un maurrassien inconditionnel, fut l'un des rédacteurs de la loi. Mais ne négligeons pas le poids de Philippe Pétain, notoirement anti-maçon, auquel on prête ce propos significatif : " Un juif n'est jamais responsable de ses origines, un franc-maçon l'est toujours de son choix. "

Il est difficile de savoir comment l'ensemble des francs-maçons réagirent. Notons seulement que, le 7 janvier 1941, six francs-maçons fondent un " Grand Conseil provisoire de la maçonnerie française ", pour aider à la libération du territoire, restaurer les institutions républicaines, reconstruire sans distinction d'obédience la franc-maçonnerie française. Cette survivance fut une des raisons invoquées par Vichy pour durcir ses textes en août 1941, assimilant les anciens dignitaires aux juifs et les déclarant interdits dans la fonction publique.

Cette loi, comme la quasi-totalité de celles du premier Vichy, a été prise spontanément. Mais les services d'Otto Abetz s'intéressaient de près aux francs-maçons (les nazis avaient liquidé les loges allemandes).Et l'ambassade d'Allemagne donna tout son appui à Jacques de Lesdain (un journaliste collaborationniste) pour organiser l'exposition " La franc-maçonnerie dévoilée ", précisant que " les otages pris parmi les francs-maçons de haut grade serviront à d'éventuelles représailles pour le cas où le baron de Lesdain [...] serait abattu ". L'exposition, dont l'entrée était gratuite, s'ouvrait au Petit Palais en octobre, avant de circuler dans les villes de la zone du nord. Elle rencontra un grand succès de curiosité : on y exhibait meubles, costumes, instruments rituels confisqués dans les loges, plus un squelette figurant parfois dans le " cabinet de réflexion " où se recueillait le futur apprenti. On y vendit bien un " Petit Bottin des membres de la Confrérie ".

LE thème de " la collusion judéo-maçonnique " faisait tout autant des juifs une armée souterraine, innombrable. En fait, on dénombrait, en 1939, environ 300 000 juifs, dont 200 000 établis à Paris. L'antisémitisme en France n'était pas nouveau : au vieil antisémitisme catholique (celui du " peuple déicide ") s'était ajouté vers 1890 un antisémitisme populaire aux accents anticapitalistes, en même temps qu'une campagne permanente de la droite extrême qui présentait le juif comme intrinsèquement déraciné, germe dissolvant de la communauté française. Après la relative accalmie des années 20, la crise relançait la xénophobie dans nombre de milieux, depuis que 150 000 juifs venus d'Europe centrale avaient choisi la France comme terre d'asile. En 1939, la communauté juive était particulièrement vulnérable, parce que l'opinion était globalement indifférente à la résurgence de l'antisémitisme, et parce qu'elle était, elle-même, extrêmement divisée (les immigrés récents, souvent pauvres, reprochant aux juifs installés d'être déjudaisés et de faire bien peu pour eux).

L'occupant laissa agir Vichy à sa guise, tout en superposant pour la zone nord une législation similaire à celle des pays occupés de l'ouest de l'Europe : expulser le maximum de juifs, ficher les autres, tout en s'emparant de leurs biens (la " solution finale " n'étant pas, à proprement parler, programmée). L'ordonnance allemande du 27 septembre 1940 interdisait aux juifs réfugiés de revenir en zone nord, obligeaient ceux qui étaient restés à se faire inscrire dans une sous-préfecture et imposait aux détenteurs ou aux propriétaires de désigner leurs commerces comme " entreprise juive ". Une deuxième ordonnance, du 18 octobre, plaçait toutes les entreprises classées juives, que leurs propriétaires aient ou non fui en zone sud, entre les mains de commissaires-administrateurs : c'était l'aryanisation.

C'est sur un tout autre terrain que se placent les hommes de Vichy. Une bonne partie d'entre eux étaient banalement et foncièrement antisémites. Reconnaissant incidemment que les Français " israélistes " (installés depuis des générations en France) étaient parfaitement intégrés et assimilés (et de fait beaucoup de ces " israélites " étaient très attachés à l'assimilation française), ils ne pouvaient admettre qu'ils puissent oeuvrer comme les descendants des " Gallo-Romains ". A fortiori, ils voulaient se débarrasser des juifs étrangers, les pires des " métèques ", comme " fauteurs de guerre ". Ils entendaient mettre en oeuvre un antisémitisme d'Etat, dont ils diront _ plus tard _ qu'il n'avait rien à voir avec l'antisémitisme de peau. Cet antisémitisme d'exclusion (et non d'extermination), fondé sur l'Histoire (et non sur la biologie), servirait de pierre de touche au ressourcement national.

Une mesure significative fut prise le 7 octobre 1940, abrogeant le décret Crémieux, qui, en 1870, avait octroyé la nationalité française aux " juifs indigènes de l'Algérie " : on retirait donc leur statut de citoyen français à des gens qui l'étaient depuis soixante-dix ans et à leurs descendants.

La " loi portant statut des juifs ", prise le 3 octobre 1940, était la pièce maitresse du dispositif. Elle commence par une définition de la judaité : " Est regardé comme juif, pour l'application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif ". Le critère choisi est racial (et comment le définir juridiquement ?) alors que pour l'occupant lui-même " sont reconnus comme juifs ceux qui appartiennent ou appartenaient à la religion juive ". Et, en ajoutant le cas de figure du conjoint, d'ailleurs parfaitement illogique, Vichy étendait la qualification.

Etaient interdits aux juifs tous les mandats électifs, les fonctions de ministres et de chef de l'Etat (et ceux qui étaient en poste devaient démissionner dans les deux mois) ; l'accès aux grands corps, au poste de gouverneur des colonies, aux directions des ministères, à la magistrature, l'armée, l'enseignement ; les professions qui avaient à faire avec l'opinion publique : la presse, l'édition (à l'exception des " publications à caractère strictement scientifique "), la radio, le cinéma, le théâtre. Que leur restait-il ? Les anciens combattants de la Grande Guerre ou ceux qui avaient été cités dans la campagne de 40 pouvaient postuler aux postes subalternes de la fonction publique ; aux autres, il restait les " professions libres " (entendons commerciales) et les professions libérales (sauf si s'imposait l'" élimination de juifs en surnombre "). Devenus des citoyens de deuxième, voire de troisième zone, les juifs verront leur sort aggravé par la loi du 2 juin 1941.

Quant aux juifs étrangers, plus encore que les autres étrangers ils étaient en danger. Le 22 juillet, une commission était chargée de réviser les acquisitions de la nationalité française depuis la loi (libérale) du 10 août 1927. Elle devait revenir sur 15 000 nationalisations, dont à peu près 6 000 de juifs. Les menaces qui planaient sur ces derniers se précisaient le 4 octobre avec la " loi sur les ressortissants étrangers de race juive " qui donnait un pouvoir discrétionnaire au préfet pour leur " assigner une résidence forcée " et, pis encore, les " interner dans des camps spéciaux ". Des dizaines de milliers de familles allaient être internées dans les camps de Gurs, d'Argelès, du Vernet, de Rivesaltes, de Rieucros, des Miles..., où les conditions de vie étaient tellement déplorables qu'on y mourut de maladies de carence et d'absence de soins, et où la police de Vichy viendra les reprendre pour les livrer aux nazis lors des rafles de l'été 1942.

A la Libération, les pétainistes plaideront que les mesures prises l'étaient pour prévenir la répression nazie. C'est parfaitement faux. Plus stimulante est la thèse qui entend montrer que la Troisième République avait préparé le terrain. Assurément en 1934-1935, puis en 1938-1939, des mesures réglementaires ou législatives ont été prises contre les étrangers (ainsi, les médecins ou les avocats naturalisés ne pouvaient exercer immédiatement). Mais la plupart d'entre elles, à visée policière, étaient avant tout dirigées contre la " cinquième colonne ". Le projet de Vichy, lui, global, fut tout autre : par rapport à l'avant-guerre, c'est une différence de nature _ et non pas de degré. Certains insistent aussi sur le poids de l'opinion, mais les rapports des préfets la montrent, dans l'automne 1940, plutôt indifférente.

Inversement, des auteurs de plus en plus nombreux (qu'on dénommera, dans le jargon des historiens, des " intentionnalistes ") cherchent à établir un lien de causalité directe entre les mesures prises en 1940 et l'extermination des juifs de France dans les camps de la mort. On se défiera de tout anachronisme. A Vichy, certains faisaient discrètement (les milieux collaborationnistes parisiens ouvertement) état d'un antisémitisme de peau. Reste que la politique officielle, qui est bien dans la logique de la Révolution nationale, est l'antisémitisme d'Etat. Le drame pour les juifs est qu'en cherchant à régler ses comptes partisans Vichy allait mâcher le travail de l'occupant, sans chercher vraiment à lui tenir tête, après que fut enclenché l'engrenage de la solution finale. L'obsession des menées judéo-maçonniques, puis judéo-bolcheviques, doublée d'une indifférence teintée d'hostilité à l'égard de " métèques ", feront de ces parias, en 1942, les objets d'un marchandage abominable.

Tous ces exclus de Vichy, les juifs, bien sûr, mais aussi les prisonniers politiques, les communistes (ils seront progressivement livrés à l'occupant, et ceux qui étaient internés serviront d'otages), les francs-maçons (environ 6 000 furent inquiétés), ont été les victimes, directement ou indirectement, d'hommes qui ont consciemment inversé l'ordre des priorités : ceux qui se prétendaient nationalistes ont lutté contre un prétendu ennemi intérieur plutôt que contre l'occupant. Il leur faudra à leur tour _ logiquement _ rendre des comptes de cette perversion pourvoyeuse de pelotons d'exécution et de chambres à gaz. >>

AZEMA JEAN PIERRE

 

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