Littérature
Philosophie
Psychanalyse
Arts
Histoire
Langue
Presse et revues
Éditions

Autres domaines
Banques de données
Blogs
Éthique, Valeurs
Informatique, Média
Inclassables
Pays, Civilisations
Organisme , Ministères
Politique, Associatif
Sciences & techniques
Mélanges

Textes en ligne
Compagnie de la Lettre

Au Temps, Dictionnaire
Patrick Modiano

Ressources

Quitter le Temps BLOG

Plan du site
Presentation in english
Abonnement à la Lettre

Rechercher

© LittératureS & CompagnieS
1999-2005

 

Victor SEGALEN

EQUIPEE

(1929)

 

1

J'AI TOUJOURS TENU POUR SUSPECTS ou illusoires des récits de ce genre: récits d'aventures, feuilles de route, racontars - joufflus de mots sincères - d'actes qu'on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués.
C'est pourtant un récit de ce gente, récit de voyage et 'aventures, que ce livre propose dans ses pages mesurées, mises bout à bout comme des étapes. Mais qu'on le sache: le voyage n'est pas accompli encore. Le départ n'est pas donné. Tout est immobile et suspendu. On peutà volonté fermer ce livre et s'affranchir de ce qui suit. Que l'on ne croie point, du même geste, s'affranchir de ce problème,- doute fervent et pénétrant qui doit remplir les moindres mots ici comme le sang les plus petits vaisseaux et jusqu'à la pulpe sous l'ongle, - et qui s'impose ainsi: l'imaginaire déchoit-il ou se renforce quand il se confronte au réel ? Le réel n'aurait-il point lui-même sa grande saveur et sa joie ?
Car ces deux mondes s'attribuent tour à tour la seule existence. Ils restent si étranges l'un à l'autre, que les représentants humains, les disciples en la chair desquels ils s'incarnent, s'efforcent de se fuir plutôt que de se chercher et de combattre. Ce qui, supprimant tout conflit, permet aux deux partis de se croire vainqueurs.
Et ils éconduisent ainsi l'un des moments mystérieux les plus divinisables par la qualité d'exotisme qu'il contient, sa puissance du Divers. Et cependant la plupart des objets dans ces deux mondes sont communs. Il n'était pas nécessaire, pour en obtenir le choc, de recourir à l'épisode périmé d'un voyage, ni de se mouvoir à l'extrême pour être témoin d'un duel qui est toujours là.
Certes. Mais l'épisode et la mise en scène du voyage, mieux que tout autre subterfuge, permettent ce corps à corps rapide, brutal, impitoyable, et marquent mieux chacun des coups.
La loi d'exotisme et sa formule - comme d'une esthétique du divers- se sont d'abord dégagées d'une opposition concrète et rude: celle des climats et des races. De même, par le mécanisme quotidien de la route, l'opposition sera flagrante entre ces deux mondes: celui que l'on pense et celui que l'on heurte, ce qu'on rêve et ce que l'on fait, entre ce qu'on désire et cela que l'on obtient; entre la cime conquise par une métaphore et l'altitude lourdement gagnée par les jambes; entre le fleuve coulant dans les alexandrins longs, et l'eau qui dévale vers la mer et qui noie; entre la danse ailée de l'idée, - et le rude piétinement de la route; tous objets dont s'aperçoit le double jeu, soit qu'un écrivain s'en empare en voyageant dans le monde des mots, soit qu'un voyageur, verbalisant parfois contre son gré, les décrive ou les évalue.
Ce livre ne veut donc être ni le poème d'un voyage, ni le journal de route d'un rêve vagabond. Cette fois, portant le conflit au moment de l'acte, refusant de séparer, au pied du mont, le poète de l'alpiniste, et, sur le fleuve, l'écrivain du marinier, et, sur la plaine, le peintre et l'arpenteur ou le pèlerin du topographe, se proposant de saisir au même instant la joie dans les muscles, dans les yeux, dans la pensée, dans le rêve, - il n'est ici question que de chercher en quelles mystérieuses cavernes du profond de l'humain ces mondes divers peuvent s'unir et se renforcent à la plénitude. Ou bien, si décidément ils se nuisent, se détruisent jusqu'au choix impérieux d'un seul d'entre eux, - sans préjuger duquel d'entre eux, - et s'il faut, au retour de cette Equipée dans le Réel, renoncer au double jeu plein de promesse sans quoi l'homme vivant n'est plus corps, ou n'est plus esprit.


2

CE N'EST POINT AU HASARD que doit se dessiner le voyage. A toute expérience humaine il faut un bon tremplin terrestre. Un logique itinéraire est exigé, afin de partir, non pas à l'aventure, mais vers de belles aventures. Je devrai surtout me garder de l'incessante rumination du problème posé: le bon marcheur va son train sans interroger à chaque pas sa semelle. Pour que l'expertise déploie toute sa valeur et qu'au retour aucun doute ne soit laissé dans l'ombre, pour que ce voyage étrangle toute nostalgie et tout scrupule, il le faudra compréhensif, morcelé sous sa marche simple. La route fuyant tout subterfuge mécanique, et relevant des seuls muscles animaux, devra tour à tour s'étaler droit jusqu'à franchir l'horizon à dix lieues de vue sur la plaine, ou se rompre et strier la montagne de festons et de lacs. Elle s'embourbera dans des marais, passera des rivières à gué, ou bien se desséchera dans les roches. Il ne faut point choisir un climat unique. Il sera bon d'avoir tantôt froid, et si froid dans un vent terrestre, que tout souvenir du chaud et de la brise de mer soit perdu, et tantôt il fera lourdement tiède dans des vallées suantes, si bien que le goût du froid sec soit oublié. Les cours d'eau n'auront pas un seul régime, mais grossiront depuis le torrent ivre et bruyant, toujours ébouriffé de sa chute jusqu'au vaste fleuve qui prolonge sa course très au large
dans la mer ou il lave sa couleur et dépose ses troubles avec calme. Les provinces traversées seront parfois désertes, et taillées dans un terrain décomposé que dix mille années d'âge n'expliquent pas, et parfois d'autres seront si bien peuplées que la riche terre plus rouge que l'ocre et plus grasse que l'argile s'épuisera plusieurs fois dans l'année à nourrir sa vermine sale, mais pensante, ses laboureurs et ses fonctionnaires. Il sera digne de pousser quelques étapes dans un sol gros de souvenirs antiques, dans une Egypte moins fouillée, moins excavée, moins retournée; dans une Assyrie plus élégante et moins musclée, dans une Perse moins levantine. - D'autres régions seront neuves, sauvages, simples et touffues comme une mêlée de nègres sans histoire, comme un congrès de tribus qui, n'ayant pas encore de noms européens, ne savent même pas celui qu'elles se donnent. Enfin, cette contrée, touchant au pôle par sa tête, suçant par ses racines les fruits doux et ambrés des tropiques, s'étendra d'un grand océan à un grand plateau montagneux. Or, le seul pays étalé sous le ciel, et qui satisfasse à la fois ces propositions paradoxales, balancées, harmonieuses dans leurs extrêmes, est indiscutablement: la Chine. C'est donc à travers la Chine, - grosse impératrice d'Asie, pays du réel réalisé depuis quatre mille ans, - que ce voyage se fera. Mais n'être dupe ni du voyage, ni du pays, ni du quotidien pittoresque, ni de soi! La mise en route et les gestes et les cris au départ, et l'avancée, les porteurs, les chevaux, les mules et les chars, les jonques pansues sur les fleuves, toute la séquelle déployée, auront moins pour but de me porter vers le but que de faire incessamment éclater ce débat, doute fervent et pénétrant qui, pour la seconde fois, se propose: l'Imaginaire déchoit-il ou se renforce quand on le confronte au Réel ?


3


CAR J'HABITE UNE CHAMBRE AUX PORCELAINES, un palais dur et brillant ou l'Imaginaire se plaît. Ceci n'est pas un symbole, ni jeu de mots. Plus tard aurai-je le désir de les peser avant de les écrire. Dès longtemps je posais tout ce que vaut ceci: un Palais Imaginaire. Et non pas que ce qui m'entoure soit impalpable et tramé de raclures de pensée ruminée... Et non pas que les formes changent, bien que les couleurs s'irisent dans un air sans volume! Mais tout est fait, dans ma chambre aux porcelaines, tout est fait de matière substanciée, de belle et positive matière délitée, broyée, mouillée et pétrie, puis durcie dans des panses et des rondeurs et des galbes que l'on peut briser en miettes, mais non pas déformer. Et les gestes, rares dans ce lieu peu hospitalier, occupent cependant les recoins lacunaires de ces appartements, ayant fait l'expertise des creux et des reliefs. C'est avant tout une chambre close et réfractaire, un abri bien protégé, revêtu de la sœur minérale du plus aigre des métaux, l'acier: la porcelaine.
Cette chambre, pourtant, n'est pas si close que jusqu'ici ne soient venus se glisser des scrupules, et le doute tortilleux avec sa portée de vipéreaux ... Si tout cet attirail de couleurs transparentes a sa valeur d'exister, ou non ... Si quelque geste, brutalement assené dans la réalité des gestes et des jours ne vaut pas toute longue méditation... Doutes seulement. De mauvais doutes, qu'il faut bien tuer à l'usage... Ou peut-être déclarer d'avance victorieux? - Et ce dernier est le pire de tous.
C'est pour en finir avec cela et l'emprise du bon gros Réel, que je me dépars ainsi de ce pays peuplé de couleurs immobiles et des seules musiques. Plus tard, revenu dans ma maison luisante, je songerai sans doutes, alors, qu'immobile, j'ai acquis mes droits au non-agir, si ce n'est au fond de moi; - et que, méditant, imaginant, j'ai payé de mes muscles ce repos intérieur, cet enfermé d'où les scrupules d'un dehors savoureux possible me chassent.
Ceci de neuf est le but à ma prochaine agitation: la même chambre aux Porcelaines, mais acquise et conquise par elle, à jamais. Je pars et m'agite dans l'espoir seulement du retour enrichi. Les mules, les chars, les chevaux et les hommes de bât auront moins pour moi de valeur à passer les montagnes, qu'à me passer par-dessus ce col rocailleux: si le Réel avait aussi sa valeur verbale et son goût ?

4

TOUT EST PRÊT, MAIS AI-JE BIEN LE DROIT de partir? Constructeur jusqu'ici dans l'imaginaire, conjureur de ces matériaux impondérables et gonflants, les mots, - ai-je bien le droit de bâtir dans le monde dense et sensible, où tout effort et toute création, ne relevant plus seulement d'une harmonie intime doivent trouver leur justification dans le résultat, dans le fait, - ou leur démenti sans appel ...
Pris d'un doute plus fort que tous les autres, pris tout d'un coup du vertige et de l'angoisse du réel, je rappelle et j'interroge un à un les éléments précis sur quoi s'établit l'avenir. Ce sont des relations de voyage, (des mots encore), des cartes géographiques - purs symboles, et provisoires, car des districts entiers sont inconnus là ou je vais. Il y a donc les chenilles sépia des montagnes; des traits rouges pleins, qui sont des sentiers méprisables puisqu'ils ont été déjà suivis, et des traits rouges pointillés qui marquent à l'aventure les routes ouvertes, inexistantes peut-être. Des traits bleus qui dessinent les fleuves; des traits verts représentant les limites des provinces ou des Etats. Quelle sera la possibilité de franchir l'un ou de sauter l'autre? Le fleuve a peut-être un pont ici ; et la frontière politique un prétexte à n'être pas enjambée. Enfin, il y a le problème de pure longueur dans l'espace que tout ce chemin représente. Et voici la roulette d'acier du curvimètre qui se tortille et virevolte entre mes doigts, progressant terriblement vite sur son axe enspiralé. Elle fait sa route avant moi, et puis, reportée sur la barre rigide de l'échelle, elle donne, sans commentaires, des mesures précises, précises au centième, - mais fausses: car, pour un détour du trait sur la carte, la route en a peut-être fait deux sur la plaine, et dix et vingt sur la montagne. Et quel rapport logique accepter entre l'espace, la sueur et la chaleur, la fatigue et l'entrain, la hâte à poursuivre ou le désir du retour en arrière? Rien n'a été mesuré sur ce point, - rien qui unisse le jeu du curvimètre dans mes doigts, et la grande agitation musculaire qui suivra.
Enfin, toute question et toute incertitude sont portées à l'extrême lorsque, délaissant les parties dessinées de cette carte, - honnête et sincère puisqu'elle avoue ses ignorances, - on s'aventure dans ses zones laissées en blanc. Là, ni fleuves, ni routes, ni plaines, ni montagnes. C'est là pourtant où l'expérience du réel traversera son domaine de choix. - Pour dompter et dessiner d'avance ce que l'on trouvera dans ce blanc, vais-je déjà retomber dans l'imaginaire à peine fui? Pour le combler, faut-il inventer d'autorité ce qu'il contient, et puis en rabattre ensuite? Je sais. Il y a d'autres attitudes. De ce que l'on connaît exister alentour on peut déduire ce qui se doit être ici. Mais dès lors, à la merci de la moindre erreur déductive. Le coup d'envol imaginaire se suffit jusqu'au bout à lui-même: la mastication logique a péché contre l'esprit, si elle a tort.
Il ne faudra point avoir tort. Derrière ces mots, derrière ces signes figurés, étalés conventionnellement sur le plan fictif d'un papier, il me faudra deviner ce qui se trouve très réellement en volumes, en pierre et en terre, en montagnes et eaux dans une contrée précisée du monde géographique. Et l'abondance et le disparate de ces notions, et l'absence de commune mesure humaine est un grand sujet de trouble: il y a des cotes d'étiage dans le fleuve, des dates historiques dans la fonte des neiges à mille lieues du point ou je vais; des habitudes connues dans le régime des vents; il faut échapper aux trop excessifs coups de froid dans les montagnes et se garder encore plus des régions pluvieuses en plaine... voir
si des gens d'escorte du pays même valent mieux que des étrangers au pays; - les étrangers, plus fidèles, seront un fardeau de plus à traîner; - voir si l'escorte doit changer en totalité à chaque frontière de province, ou s'il faut conserver un noyau unique que l'on mènera de Péking à Bénarès... Et qui me portera? Des chevaux, des chameaux, des ânes, des hommes, des mules, ou mes pieds? Chacun peut-être, tour à tour, mais dans quel ordre? Il y a aussi cette importante et importune question d'argent. Faut-il me faire précéder sur la route de relais de lingots sonnants? Par quels ravitailleurs, gros marchands chinois ou missionnaires apostoliques? Faut-il emporter des objets d'échange pour les habitants problématiques des régions inconnues? - Vient enfin l'approvisionnement en armes. Ne pas en avoir est folie. Montrer qu'on est bien muni est provoquer l'envie du pillage... Même au prix de ces comparaisons minutieuses, j'entrevois à peine ce qui viendra. Et cependant il faut faire plus: prévoir. Il faut tout prévoir. Ce n'est pas un livre que j'écris
De nouveau, je suis face à face avec l'interrogation première: quelle est, prise sur le fait, la concordance entre la notion et son objet. Où est le lien, où est le lieu de certitude - ou d'angoisse - du réel ?
Dès maintenant, je puis tenir que le réel imaginé est terrible, et le plus gros des épouvantails à faire peur. Rien ne dépasse l'effroi d'un rêve de cette nuit, veille du départ. Il me faut donc m'éveiller tout d'un coup : Je suis en route.

 

Liens brisés

 © Gallimard