Il hoche la tête, il plisse les paupières, les lèvres
... « Non, décidément non, ça ne va
pas.»
Il étend le bras, il le replie... «J'arrache la page. »
Il serre le poing, puis son bras s'abaisse, sa main s'ouvre... « Je
jette. Je prend une autre feuille. Je tape. A la machine. Toujours.
Je n'écris jamais à la main. Je relis...» Sa
tête oscille de côté et d'autre. Ses lèvres
font la moue... «Non et non, encore une fois. J'arrache.
Je froisse. Je jette. Ainsi trois, quatre, dix fois je recommence...» Il
plisse les lèvres, il fronce les sourcils, il étend,
le bras, le replie, l'abaisse, il serre le poing.
Et
elle maintenant, sa compagne effacée, pose son regard
au loin, contemple une image... « Tout le bureau en est jonché.» Elle
parle d'une voix très douce. sur un ton neutre... «Il
les jette par, terre. il sort en titubant. Parfois il est tout
en nage. Quand on lui parle, il n'entend pas. ».
Son
bras est comme une tige métallique articulée
qui se déplie et se replie. J'arrache. Je froisse. Je jette.
La tige appuie, s'incruste. Le geste répété se
grave. Encore. Encore et encore. Je reprends une nouvelle feuille.
Ses doigts s'agitent. Sur la page blanche les mots, les phrases
se forment. Miracle. Comment peut-on? C'est un grand mystère.
Son regard court le long des lignes, il hoche la tête. Non
et encore non. Ainsi jour après jour je peine. Parfois je
me réveille la nuit, je m'interroge. A quoi bon tant de
luttes, d'efforts? Pourquoi, mon Dieu, pour quoi?
« Oui.
Moi aussi..» Le bras reste replié, la
tête s'immobilise. Tous les yeux se tournent vers elle et
se fixent. Que fait-elle? Qu'est-ce qui lui prend ?
La pauvrette, comme elle a peur, elle rentre sa tête dans
ses épaules, elle voudrait se faire invisible, elle ne sait
pas ce qui lui est arrivé... C'est l'impulsion sacrilège,
c'est. le vertige du scandale, c'est l'audace des timides, c'est
le goût du suicide, c'est un accès de fureur sournoise,
c'est le besoin de destruction des enfants... Non, c'est un excès
de candeur, l'innocence d'une âme très pure... Moi
aussi - tout simplement. Ne sommes-nous pas tous pareils, tous
semblables, des frères?
« Moi aussi, parfois, comme vous, la nuit surtout je me demande... »
Il incline vers elle son visage tout amolli par l'indulgence...
elle a raison, cette petite, ne suis-je pas l'un des vôtres,
n'ai-je pas votre forme, votre corps périssable, ne suis-je
pas faible et seul comme vous, quand la nuit j'appelle ?... ne
vous ai-je .pas montré - et elle a su le voir - que je peine
et doute comme n'importe qui ?… Des rayons fusent de ses
yeux et la caressent. Il opine de la tête lentement... « Ah,
vous aussi...»
Elle avance sa face plate sur laquelle s'étire un sourire
d'idiote... ignore-t-elle vraiment les règles? Ne lui a-t-on
jamais expliqué? Mais c'est vrai, ce sont des choses qu'on
n'explique pas, a-t-on jamais besoin d'expliquer ces choses...
qui en parle ?... il faut être vraiment obtus... manquer
d'instinct, être aveugle, étourdi, dire tout ce qui
vous passe par la tête... Maintenant elle commence à comprendre,
mais un peu tard, tous la regardent et il , attend... allons, puisqu'elle
aussi, la nuit s'interroge, puisqu'elle aussi arrache et jette,
voyons cela, c'est très intéressant... « Racontez-nous... » Mais
elle rougit, elle bafouille... « Enfin non, je ne sais pas
pourquoi j'ai dit ça... il n'y a rien de comparable... C'est
vrai, qui suis-je, moi? Je ne suis rien... c'est bien normal que
je me désespère...» Elle s'écarte, elle
rentre dans le cercle.
Mais maintenant ils se sont piqués au jeu, le spectacle
est trop amusant... leurs têtes s'avancent, ils se penchent,
ils se regardent... Y a-t-il encore quelqu'un parmi nous? Y a-t-il
encore quelqu'un, dissimulé ici ?… Des yeux s'arrêtent
sur moi. « Et vous?» On me tire. « Ne vous défendez
pas, Nous savons. Allons, dites-le. Avouez.» On me pousse,
on me jette devant lui, je tombe à ses pieds... Il me prend
par le menton, il relève ma tête, il scrute mon visage... « Mais
c'est vrai, pourquoi ne dites-vous jamais rien? Et vous, comment
travaillez-vous? Racontez-nous un peu cela » Je pousse de
faibles couinements:« Moi? Moi? Mais pourquoi moi? Qu'est-ce
qui vous fait croire? Moi je n'ai rien à dire. Moi ça
ne présente aucun intérêt. Ça n'a aucune
importance. Non, je vous en prie, ne vous moquez pas de moi... » Tout ébouriffé, échauffé,
je me dégage, je cours me réfugier parmi eux.
Me voici de nouveau l'un d'eux, un chaînon anonyme. Nos yeux
sont fixés sur lui. Nos regards appuient sur lui... «Continuez.
Dites-nous. Vous aviez déjà commencé... Si
on ne vous avait- pas interrompu... mais on a perdu assez de temps...
nous vous supplions... Ne nous faites pas languir... »
Il se tait. Sous la pression de nos regards il rentre en lui-même,
s'enfonce... Il faut attendre. Il va ressortir, venir a nous...
Le voila. Il vient. Vers nous il s'avance... «Eh bien, si
vous voulez. Moi-même je n'en sais rien... C'est une histoire
bizarre... » On dirait qu'il se scinde, se dédouble.
Une moitié de lui-même, déléguée
auprès de nous, prend place parmi nous dans le cercle, avec
nous à distance contemple, interroge... ensemble nous cherchons
a percer le mystère, a expliquer le miracle. L'autre moitié restée
au milieu du cercle s'efforce comme elle peut de nous aider... «Vous
savez, j'ai été orphelin de bonne heure... un enfant
unique, sans père. Pas aimé et trop aimé... » Mais
nous hochons la tête... «Cela suffit-il? Combien y
a-t-il de par le monde de gens qui ont été des enfants
malheureux... tenez, parmi nous, ici même.. » Il en
convient. Il cherche encore... « En moi deux sangs très
différents se sont mêlés... Ma mère était
savoyarde. J'ai par elle du sang italien. Mon grand-père
maternel était berger.
Même après son mariage il n'a rien voulu savoir pour
quitter sa maison roulante. Il a fallu la naissance d'un second
enfant. Mais ma mère est née dans «la carrosse »,
comme on disait. Mon père était breton. Mâtiné de
normand. Son père à lui... on dit dans la famille
que je lui ressemble... dans sa jeunesse, il avait été marbrier.
On raconte que parfois il lui arrivait de modifier les formules
que son patron lui faisait graver sur les monuments, sur les stèles
funéraires. Il était très gai, il aimait les
facéties. Il croyait aux revenants, il racontait des histoires
de fantômes... » Son regard attendri caresse ces parcelles
infimes de lui-même, ces paillettes qui scintillent dans
la terre grise, faisant pressentir déjà l'énorme
gisement... tandis que la moitié qu'il a déléguée
parmi nous, semblable à nous, avec nous dans un silence
perplexe médite... «C'étaient des gens durs à l'ouvrage,
mais heureux de vivre. Moi je suis plutôt anxieux. Toujours
préoccupé. Ma mère me disait déjà,
quand elle me voyait m'isoler dans un coin: Mais qu'est-ce que
tu es encore en train de ruminer?» Il sourit en écoutant
les petits rires tendres, très légèrement
scandalisés, qui partent du cercle. « Elle avait raison.
Je ruminais toujours. Il suffisait parfois d'un simple mot... D'un
certain mot qu'on avait dit devant moi, et aussitôt me voila
parti ... Pour des heures... - Oh s'il vous plaît, dites-nous...
Quels mots? Quel genre de mots ? - Eh bien, je me souviens, tenez,
qu'un jour... J'étais dans la cour de récréation...
Je lisais un livre anglais... j'ai appris l'anglais de bonne heure...
c'était un roman de Fenimore Cooper... un auteur que j'adorais...
Un professeur s'est approché de moi, il a regardé par-dessus
mon épaule et il m'a dit : Tiens, vous ‘ faites" de
l'anglais. Ce mot: faites... c'est comme s'il m'avait donné un
coup. Depuis, chaque fois que je l'entends, employé comme ça
... Des mots comme celui-là s'enfonçaient en moi.
Ils me faisaient mal. Il fallait les extraire et les examiner.
Ils révélaient un danger... Une présence inquiétante.
Oui, certains mots. Ou certaines façons de les prononcer...
Mais je pense que beaucoup d'enfants... ou même beaucoup
d'adultes... Ce qui compte, voyez-vous, je crois, c'est ce tempérament
de tâcheron... Comme mon grand-père. Mais moi je suis
un tâcheron triste. Jamais satisfait. Mal doué. Le
moins doué de tous. Oui, parfaitement. Ne souriez pas, c'est
vrai. J'ai parfois la nostalgie de tout abandonner. De travailler
de mes mains. L'ouvrier aux pièces, le balayeur de rues,
le contrôleur de métro sont moins à plaindre
que moi. Jamais un moment de répit. Dès que je me
repose, je me tourmente: qu'est-ce que je fais là ? Je devrais être à ma
table. Et me voilà de nouveau devant ma machine à écrire,
en train de taper. Et puis je relis...»
Son regard glisse de gauche à droite, il plisse les lèvres,
il hoche la tête... « Et de nouveau ça ne va
pas.» Son bras tire, son poing froisse... « Oh non,
il ne fallait pas... Qu'aurions-nous donné pour recueillir,
pour conserver pieusement ces ébauches... C'est si précieux...
Vous auriez dû nous les laisser... Tous ces états...» Il
secoue la tête. Non. Impossible... Il faut se résigner:
lui seul est juge. Il est la plus haute instance. La plus impitoyable
de toutes. « Je prends une nouvelle feuille blanche.» Ses
doigts s'agitent. Les mots s'alignent. Comment? Un rythme dans
la tête? Une arabesque que les mots dessinent? Sa tête
tourne de gauche à droite... « Je lis la page d'abord
très vite. Et alors, cette fois, peut-être… « Sa
main droite tendue en avant s'abaisse. Ses doigts réunis
comme pour le signe de croix se posent sur la page. La main se
relève, s'abaisse de nouveau... « Je corrige. A la
pointe Bic. Toujours.
J'ai horreur des stylos. » Le bras pivote lentement sur le coude, fait
un demi-cercle... « Je mets la page de côté. Je la laisse
reposer. Je n'y touche plus, il faut attendre. Parfois la déception
sera terrible, parfois il n'y aura pas un mot à changer.
Nathalie
SARRAUTE
Biographie
Née en 1902 a Ivanovo (Russie), venue en France a l'âge
de deux ans, Nathalie Sarraute fait toutes ses études a
Paris (licences de) lettres et de droit) et passe un an à Oxford.
Avec Tropismes (1939), Portrait d'un inconnu (1948), Martereau
(1953), Le Planétarium
(1959), Les Fruits d'or (1963), Entre la vie et la mort (1968) et une série
d'articles théoriques écrits à partir de 1947 et réunis
en un volume en 1956 sous le titre de L'Ere du soupçon, Nathalie Sarraute
a trace la voie d'un roman abstrait et s'est affirmée comme précurseur
et chef de file du " nouveau roman ».
Le Prix international de littérature a été décerné en'
1964 pour Les Fruits d'or. Ses livres ont été traduits en vingt
langues.
Nathalie
Sarraute s'apparente à ces savants jardiniers
qui, laissant de côté herbe ou fleurs, s'intéressent
uniquement au sous-sol qui les nourrit. De même que l'humus
s'enrichit de mille apports qui se décomposent et agissent
les uns sur les autres, de même le subconscient est l'amalgame
d'impressions, de réactions, de subtils mouvements qui sont
la chimie de l'esprit. C'est l'étude de ce mûrissement
souterrain qui passionne Nathalie Sarraute plus que le fruit qui
en résulte.
Aussi prévient-elle toujours qu'il ne faut pas chercher dans ses œuvres
les structures traditionnelles du roman, avec action définie et personnages
typés. Si donc Entre la vie et la mort est un livre où l'on voit
s'exprimer, s'interroger des être innommés, il n'en comporte pas
moins un thème précis: la création littéraire.
Il montre quelques phases d'une lutte sourde, acharnée, fascinante, à l'issue
toujours incertaine, sur un des. terrains ou la vie et la mort. s'affrontent
avec le plus de dissimulation, celui où une œuvre littéraire
prend racine, grandit ou meurt.
Liens
brisés
© Gallimard,
1968
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