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« Ce qui est important dans la culture européenne,
ce ne sont pas seulement les idées maîtresses (christianisme,
humanisme, raison, science), ce sont ces idées et leurs
contraires. Le génie européen n’est pas seulement
dans la pluralité et dans le changement, il est dans le
dialogue des pluralités qui produit le changement. Il n’est
pas dans la production du nouveau en tant que tel, il est dans
l’antagonisme de l’ancien et du nouveau (le nouveau
pour le nouveau se dégrade en mode, superficialité,
snobisme et conformisme). […]
« Le doute européen est d’autant plus vivifiant
qu’il allie le scepticisme à quelque chose qui le
nie à son tour. Ainsi le doute n’est pas seulement
au cœur de la méditation de Montaigne, il est au cœur
de la méthode de Descartes, de la foi de Pascal, de l’empirisme
de Hume. Et, pour prendre les vrais héros de la littérature
européenne qui sont des héros anti-héros,
dont la faiblesse est grandeur, le doute n’est-il pas au
cœur du devoir sacré d’Hamlet, de la lassitude
permanente d’Oblomov, de la tragédie d’Ivan
Karamazov, de la misère de Stravoguine ?
« Aujourd’hui, Milan Kundera peut rétrospectivement
reconnaître en Quichotte, Faust et Don Juan les héros
typiquement européens parce qu’ils sont héros
de l’échec et de la dérision dans la poursuite
du sublime et de l’absolu. Chacun à leur manière,
ils refusaient la finitude, croyaient à l’illimité,
ignoraient le principe de réalité au moment même
où il s’imposait à eux. Et cela, alors que
le monde bourgeois, capitaliste, scientifique, obtenait les plus
prodigieuses réussites parce qu’il obéissait à tous
les principes réalistes. Mais nous savons aujourd’hui
que le capitalisme, la science, l’Europe obéissaient
en profondeur à des pulsions qui refusaient la finitude,
croyaient en l’illimité et finalement allaient oublier
le principe de réalité. La littérature européenne
n’a pas cessé de porter en elle le négatif
invisible, fait de souffrances et d’échecs, de l’image
euphorique du progrès indéfini et de la conquête
du monde.
« N’y avait-il pas enfin quelque secrète et
permanente connexion entre la négativité propre à la
culture européenne et le processus finalement autodestructeur
qui a entraîné l’Europe à la ruine
? »
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brisés
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