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© LittératureS & CompagnieS
1999-2004

 

 

 

LA HONTE

Annie ERNAUX

(premières pages)


 


Le langage n'est pas la vérité.
Il est notre manière d'exister dans l'univers.

Paul Auster
L'invention de la solitude

Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au de but de l'après-midi. J'étais allé à la messe de midi moins le quart comme d'habitude. J'avais dû. rapporter des gâteaux du pâtissier installé dans la cité commerciale, un ensemble de bâtiments provisoires édifiés après la guerre, en attendant l'achèvement de la reconstruction. En rentrant, j'ai enlevé mes affaires du dimanche et enfilé une robe se lavant facilement. Une fois les clients partis, les volets ajustés sur la devanture de l'épicerie, nous avons mangé, sans doute la radio allumée, parce qu'à cette heure-là, c'était une émission humoristique, Le tribunal, avec Yves Deniaud dans le rôle d'un lampiste accusé continuellement de méfaits dérisoires et condamné à des peines ridicules par un juge à la voix chevrotante. Ma mère était de mauvaise humeur. La dispute qu'elle avait entreprise avec mon père, sitôt assise, n'a pas cessé durant tout le repas. La vaisselle débarrassée, la toile cirée essuyée, elle a continué d'adresser des reproches à mon père, en tournant dans la cuisine, minuscule - coincée entre le café, l'épicerie et l'escalier menant à l'étage -, comme à chaque fois qu'elle était contrariée. Mon père était resté assis à la table, sans répondre, la tête tournée vers la fenêtre. D'un seul coup, il s'est mis à trembler convulsivement et à souffler. Il s'est levé et je l'ai vu empoigner ma mère, la traîner dans le café en criant avec une voix rauque, inconnue. Je me suis sauvée à l'étage et je me suis jetée sur mon lit, la tête dans un coussin. Puis j'ai entendu ma mère hurler: « Ma fille !» Sa voix venait de la cave, à côté du café. Je me suis précipitée au bas de l'escalier, j'appelais « Au secours ! » de toutes mes forces. Dans la cave mal éclairée, mon père agrippait ma mère par les épaules, ou le cou. Dans son autre main, il tenait la serpe à couper le bois qu'il avait arrachée du billot ou elle était ordinairement plantée. Je ne me souviens plus ici que de sanglots et de cris. Ensuite, nous nous trouvons de nouveau tous les trois dans la cuisine. Mon père est assis près de la fenêtre, ma mère est restée debout près de la cuisinière et je suis assise au bas de l'escalier. Je pleure sans pouvoir m'arrêter. Mon père n'était pas redevenu normal, ses mains tremblaient et il avait sa voix inconnue. Il répétait « pourquoi tu pleures, je ne t'ai rien fait à toi « . Je me rappelle une phrase que j'ai eue: « Tu vas me faire gagner malheur ». « Ma mère disait, « allons c'est fini « . Après, nous sommes partis tous les trois nous promener à bicyclette dans la campagne des alentours. En rentrant, mes parents ont rouvert le café comme tous les dimanches soir. Il n'a plus jamais été question de rien.

C'était le 15 juin 52. La première date précise et sûre de mon enfance. Avant, il n'y a qu'un glissement des jours et des dates inscrites au tableau et sur les cahiers.

J'écris cette scène pour la première fois. Jusqu'à aujourd'hui, il me semblait impossible de le faire, même dans un journal intime. Comme une action interdite devant entraîner un châtiment. Peut-être celui de ne plus pouvoir écrire quoi que ce soit ensuite.
(Une sorte de soulagement tout à l'heure en constatant que je continuais d'écrire comme avant, qu'il n'était rien arrivé de terrible.) Même, depuis que j'ai réussi à faire ce récit, j'ai l'impression qu'il s'agit d'un événement banal, plus fréquent dans les familles que je ne l'avais imaginé. Peut-être que le récit, tout récit, rend normal n'importe quel acte, y compris le plus dramatique. Mais parce que j’ai toujours eu cette scène comme une image sans mots ni phrases, les mots que j’ai employés pour la décrire me paraissent étrangers, presque incongrus. Elle est devenue une scène pour les autres.

Avant de commencer, je croyais être capable de me rappeler chaque détail. Je n'ai retenu, en fait, que l'atmosphère, la position de chacun dans la cuisine, quelques paroles. Je ne sais plus quel était le motif initial de la dispute, si ma mère avait encore sa blouse blanche de commerçante ou si elle l'avait enlevée en prévision de la promenade, ce que nous avons mangé. Je n'ai aucun souvenir précis de la matinée du dimanche, en dehors du cadre des habitudes, messe, pâtissier, etc. - bien que j'aie dû, comme je le ferai plus tard pour d'autres événements, revenir souvent en arrière, dans le temps ou la scène n'avait pas encore eu lieu. Je suis sure, cependant, que je portais ma robe bleue à pois blancs, parce que les deux étés ou j'ai continué de la mettre, je pensais au moment de l'enfiler « c'est la robe de ce jour-là». Sure aussi du temps qu'il faisait, un mélange de soleil, de nuages et de vent.

Après, ce dimanche-là s'est interposé entre moi et tout ce que je vivais comme un filtre. Je jouais, je lisais, j'agissais comme d'habitude mais je n'étais dans rien. Tout était devenu artificiel. Je retenais mal des leçons qu'avant il me suffisait de lire une fois pour les savoir. Une hyperconscience qui ne se fixait sur rien a remplacé ma nonchalance d'élève comptant sur a facilité.

C'est une scène qui ne pouvait pas être jugée. Mon père qui m'adorait avait voulu supprimer ma mère qui m'adorait aussi. Comme ma mère était plus chrétienne que mon père, qu'elle s'occupait de l'argent et rencontrait mes maîtresses, je devais considérer comme naturel qu'elle crie après lui de la même façon qu'après moi. Il n'y avait de faute ni de coupable nulle part. Je devais seulement empêcher que mon père tue ma mère et aille en prison.

Il me semble avoir attendu pendant des mois, peut-être des années, le retour de la scène, certaine qu'elle se reproduirait. La présence des clients me rassurait, j'appréhendais les moments ou nous n'étions qu'entre nous, le soir et le dimanche après-midi. J'étais en alerte au moindre éclat de voix entre eux, je surveillais mon père, sa figure, ses mains. Dans tout silence soudain, je sentais venir le malheur. À l'école, je me demandais si je n'allais pas, en rentrant, trouver le drame accompli.

Liens brisés

© Gallimard, 1997