Le langage n'est pas la vérité.
Il est notre manière d'exister
dans l'univers.
Paul
Auster
L'invention
de la solitude
Mon
père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin,
au de but de l'après-midi. J'étais allé à la
messe de midi moins le quart comme d'habitude. J'avais dû.
rapporter des gâteaux du pâtissier installé dans
la cité commerciale, un ensemble de bâtiments provisoires édifiés
après la guerre, en attendant l'achèvement de la
reconstruction. En rentrant, j'ai enlevé mes affaires
du dimanche et enfilé une robe se lavant facilement. Une
fois les clients partis, les volets ajustés sur la devanture
de l'épicerie, nous avons mangé, sans doute la
radio allumée, parce qu'à cette heure-là,
c'était une émission humoristique, Le tribunal,
avec Yves Deniaud dans le rôle d'un lampiste accusé continuellement
de méfaits dérisoires et condamné à des
peines ridicules par un juge à la voix chevrotante. Ma
mère était de mauvaise humeur. La dispute qu'elle
avait entreprise avec mon père, sitôt assise, n'a
pas cessé durant tout le repas. La vaisselle débarrassée,
la toile cirée essuyée, elle a continué d'adresser
des reproches à mon père, en tournant dans la cuisine,
minuscule - coincée entre le café, l'épicerie
et l'escalier menant à l'étage -, comme à chaque
fois qu'elle était contrariée. Mon père était
resté assis à la table, sans répondre, la
tête tournée vers la fenêtre. D'un seul coup,
il s'est mis à trembler convulsivement et à souffler.
Il s'est levé et je l'ai vu empoigner ma mère,
la traîner dans le café en criant avec une voix
rauque, inconnue. Je me suis sauvée à l'étage
et je me suis jetée sur mon lit, la tête dans un
coussin. Puis j'ai entendu ma mère hurler: « Ma
fille !» Sa voix venait de la cave, à côté du
café. Je me suis précipitée au bas de l'escalier,
j'appelais « Au secours ! » de toutes mes forces.
Dans la cave mal éclairée, mon père agrippait
ma mère par les épaules, ou le cou. Dans son autre
main, il tenait la serpe à couper le bois qu'il avait
arrachée du billot ou elle était ordinairement
plantée. Je ne me souviens plus ici que de sanglots et
de cris. Ensuite, nous nous trouvons de nouveau tous les trois
dans la cuisine. Mon père est assis près de la
fenêtre, ma mère est restée debout près
de la cuisinière et je suis assise au bas de l'escalier.
Je pleure sans pouvoir m'arrêter. Mon père n'était
pas redevenu normal, ses mains tremblaient et il avait sa voix
inconnue. Il répétait « pourquoi tu pleures,
je ne t'ai rien fait à toi « . Je me rappelle une
phrase que j'ai eue: « Tu vas me faire gagner malheur ». « Ma
mère disait, « allons c'est fini « . Après,
nous sommes partis tous les trois nous promener à bicyclette
dans la campagne des alentours. En rentrant, mes parents ont
rouvert le café comme tous les dimanches soir. Il n'a
plus jamais été question de rien.
C'était
le 15 juin 52. La première date précise et sûre
de mon enfance. Avant, il n'y a qu'un glissement des jours
et des dates inscrites au tableau et sur les cahiers. J'écris cette scène pour la première fois.
Jusqu'à aujourd'hui, il me semblait impossible de le faire,
même dans un journal intime. Comme une action interdite
devant entraîner un châtiment. Peut-être celui
de ne plus pouvoir écrire quoi que ce soit ensuite.
(Une sorte de soulagement tout à l'heure en constatant
que je continuais d'écrire comme avant, qu'il n'était
rien arrivé de terrible.) Même, depuis que j'ai
réussi à faire ce récit, j'ai l'impression
qu'il s'agit d'un événement banal, plus fréquent
dans les familles que je ne l'avais imaginé. Peut-être
que le récit, tout récit, rend normal n'importe
quel acte, y compris le plus dramatique. Mais parce que j’ai
toujours eu cette scène comme une image sans mots ni phrases,
les mots que j’ai employés pour la décrire
me paraissent étrangers, presque incongrus. Elle est devenue
une scène pour les autres.
Avant
de commencer, je croyais être capable de me rappeler
chaque détail. Je n'ai retenu, en fait, que l'atmosphère,
la position de chacun dans la cuisine, quelques paroles. Je ne
sais plus quel était le motif initial de la dispute, si
ma mère avait encore sa blouse blanche de commerçante
ou si elle l'avait enlevée en prévision de la promenade,
ce que nous avons mangé. Je n'ai aucun souvenir précis
de la matinée du dimanche, en dehors du cadre des habitudes,
messe, pâtissier, etc. - bien que j'aie dû, comme
je le ferai plus tard pour d'autres événements,
revenir souvent en arrière, dans le temps ou la scène
n'avait pas encore eu lieu. Je suis sure, cependant, que je portais
ma robe bleue à pois blancs, parce que les deux étés
ou j'ai continué de la mettre, je pensais au moment de
l'enfiler « c'est la robe de ce jour-là».
Sure aussi du temps qu'il faisait, un mélange de soleil,
de nuages et de vent.
Après, ce dimanche-là s'est interposé entre
moi et tout ce que je vivais comme un filtre. Je jouais, je lisais,
j'agissais comme d'habitude mais je n'étais dans rien.
Tout était devenu artificiel. Je retenais mal des leçons
qu'avant il me suffisait de lire une fois pour les savoir. Une
hyperconscience qui ne se fixait sur rien a remplacé ma
nonchalance d'élève comptant sur a facilité.
C'est
une scène qui ne pouvait pas être jugée.
Mon père qui m'adorait avait voulu supprimer ma mère
qui m'adorait aussi. Comme ma mère était plus chrétienne
que mon père, qu'elle s'occupait de l'argent et rencontrait
mes maîtresses, je devais considérer comme naturel
qu'elle crie après lui de la même façon qu'après
moi. Il n'y avait de faute ni de coupable nulle part. Je devais
seulement empêcher que mon père tue ma mère
et aille en prison.
Il
me semble avoir attendu pendant des mois, peut-être
des années, le retour de la scène, certaine qu'elle
se reproduirait. La présence des clients me rassurait,
j'appréhendais les moments ou nous n'étions qu'entre
nous, le soir et le dimanche après-midi. J'étais
en alerte au moindre éclat de voix entre eux, je surveillais
mon père, sa figure, ses mains. Dans tout silence soudain,
je sentais venir le malheur. À l'école, je me demandais
si je n'allais pas, en rentrant, trouver le drame accompli.
Liens
brisés
© Gallimard,
1997 |