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J’ ai
retrouvé ce
Journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Chateau.
Je n'ai aucun souvenir de l'avoir écrit.
Je sais que je l'ai fait, que c'est moi qui l'ai écrit, je reconnais
mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l'endroit,
la gare d'Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal.
Quand l'aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures
du jour, dans quelle maison? Je ne sais plus rien.
Ce qui est sûr, évident, c'est que ce texte-la, il ne me semble
pas pensable de l'avoir écrit pendant l'attente de Robert L.
Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer
et qui m'épouvante quand je la relis. Comment ai-je pu de même
abandonner ce texte pendant des années dans cette maison de campagne
régulièrement inondée en hiver..
La première fois que je m’en soucie, c’est à partir
d’une demande que me fait la revue Sorcières d'un texte de jeunesse.
La Douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot «écrit» ne
conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement
pleines d'une petite écriture extraordinairement régulière
et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal
de la pensée et du sentiment auquel je n'ai pas osé toucher et
au regard de quoi la littérature m'a fait honte.
Avril.
Face a la cheminée, le téléphone, il est à côté de
moi. A droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir, la porte
d'entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait a la porte d'entrée: « Qui
est là.- C'est moi.» Il pourrait également téléphoner
des son arrivée dans un centre de transit: « Je suis revenu, je
suis a l'hôtel Lutetia pour les formalités. » Il n'y aurait
pas de signes avant-coureurs. Il téléphonerait. Il arriverait.
Ce sont des choses qui sont possibles. Il en revient tout de même. Il
n'est pas un cas particulier. Il n'y a pas de raison particulière pour
qu'il ne revienne pas. Il n'y a pas de raison pour qu'il revienne. Il est possible
qu'il revienne. Il sonnerait: « Qui est là. - C'est moi.» Il
y a bien d'autres choses qui arrivent dans ce même domaine. Ils ont fini
par franchir le Rhin. La charnière d'Avranches a fini par sauter. Ils
ont fini par reculer. J'ai fini par vivre jusqu'a la fin de la guerre. Il faut
que je fasse attention: ça ne serait pas extraordinaire s'il revenait.
Ce serait normal. Il faut prendre bien garde de ne pas en faire un évènement
qui relève de l'extraordinaire. L'extraordinaire est inattendu. Il faut
que je sois raisonnable: j'attends Robert L. qui doit revenir.
Le
téléphone sonne: « Allô, allô,
vous avez des nouvelles?» Il faut que je me dise que le téléphone
sert aussi à ça. Ne pas couper, répondre.
Ne pas crier de me laisser tranquille. « Aucune nouvelle.
- Rien? Aucune indication?- Aucune. - Vous savez que Belsen a été libéré?
Oui, hier après-midi... - Je sais. » Silence. Est-ce
que je vais encore le demander? Oui. Je le demande: « Qu'est-ce
que vous en pensez? Je commence â être inquiète. » Silence. « Il
ne faut pas se décourager, tenir, vous n'êtes hélas
pas la seule, je connais une mère de quatre enfants... -
Je sais, je m'excuse, je dois sortir, au revoir. » Je repose
le téléphone. Je n'ai pas bougé de place.
Il ne faut pas trop faire de mouvements, c'est de l'énergie
perdue, garder toutes ses forces pour le supplice.
Elle a dit: « Vous savez que Belsen a été libéré? »
Je l'ignorais. Encore un camp de plus, libéré. Elle a dit: « Hier
après-midi.» Elle ne l'a pas dit, mais je le sais, les listes
des noms arriveront demain matin. Il faut descendre, acheter le journal, lire
la liste. Non. Dans les tempes j'entends un battement qui grandit. Non je ne
lirai pas cette liste. D'abord le système des listes, Je l’ai
essayé depuis trois semaines, il n'est pas celui qui convient. Et plus
il y a de listes, plus il en paraîtra, moins il y aura de noms sur ces
listes. Il en paraîtra jusqu'au bout. Il n'y sera jamais si c'est moi
qui les lis. Le moment de bouger arrive. Se soulever, faire trois pas, aller
a la fenêtre. L'école de médecine, là, toujours.
Les passants, toujours, ils marcheront au moment ou j'apprendrai qu'il ne reviendra
jamais. Un avis de décès. On a commence ces temps-ci a prévenir.
On sonne: « Qui est là. - Une assistante sociale de la mairie.» Le
battement dans les tempes continue. Il faudrait que j'arrête ce battement
dans les tempes. Sa mort est en moi. Elle bat a mes tempes. On ne peut pas
s'y tromper. Arrêter les battements dans les tempes - arrêter le
cœur - le calmer - il ne se calmera jamais tout seul, il faut l'y aider.
Arrêter l'exorbitation de la raison qui fuit, qui quitte la tête.
Je mets mon manteau, je descends. La concierge est là: « Bonjour
madame L.» Elle n'avait pas un air particulier aujourd'hui. La rue non
plus. Dehors, avril.
Dans la rue je dors. Les mains dans les poches, bien calées, les jambes
avancent. Éviter les kiosques à journaux. Éviter les centres
de transit. Les Alliés avancent sur tous les fronts. Il y a quelques
jours encore c'était important. Maintenant ça n'a plus aucune
importance. Je ne lis plus les communiqués. C'est complètement
inutile, maintenant ils avanceront jusqu'au bout. Le jour, la lumière
du jour à profusion sur le mystère nazi. Avril, ce sera arrivé en
avril. Les armées alliées déferlent sur l'Allemagne. Berlin
brûle. L'Armée Rouge poursuit son avance victorieuse dans le Sud,
Dresde est dépassé. Sur tous les fronts on avance. L'Allemagne,
réduite à elle-même. Le Rhin est traversé, c'était
couru. Le grand jour de la guerre: Remagen. C'est après que ça
a commencé. Dans un fossé, la tête tournée contre
terre, les jambes repliées, les bras étendus, il se meurt. Il
est mort. A travers les squelettes de Buchenwald, le sien. Il fait chaud dans
toute l'Europe. Sur la route, à côté de lui, passent les
armées alliées qui avancent. Il est mort depuis trois semaines.
C'est ça, c'est ça qui est arrivé. Je tiens une certitude.
Je marche plus vite. Sa bouche est entrouverte. C'est le soir. Il a pensé à moi
avant de mourir. La douleur est telle, elle étouffe, elle n'a plus d'air.
La douleur a besoin de place. Il y a beaucoup trop de monde dans les rues,
je voudrais avancer dans une grande plaine, seule. Juste avant de mourir, il
a dû dire mon nom. Tout le long de toutes les routes d'Allemagne, il
y en a qui sont allongés dans des poses semblables à la sienne.
Des milliers, des dizaines de milliers, et lui. Lui qui est à la fois
contenu dans les milliers des autres, et détaché pour moi seule
des milliers des autres, complètement distinct, seul. Tout ce qu'on
peut savoir quand on ne sait rien, je le sais. Ils ont commencé par
les évacuer, puis à la dernière minute, ils les ont tués.
La guerre est une donnée générale, les nécessités
de la guerre aussi, la mort. Il est mort en prononçant mon nom. Quel
autre nom aurait-il pu prononcer? Ceux qui vivent de données générales
n'ont rien de commun avec moi. Personne n'a rien de commun avec moi. La rue.
Il y a en ce moment à Paris des gens qui rient, des jeunes surtout.
Je n'ai plus que des ennemis. C'est le soir, il faut que je rentre attendre
au téléphone. De l'autre côté aussi c'est le soir.
Dans le fossé l'ombre gagne, sa bouche est maintenant dans le noir.
Soleil rouge sur Paris, lent. Six ans de guerre se terminent. C'est la grande
affaire du siècle. L'Allemagne nazie est écrasée. Lui
aussi dans le fossé. Tout est à sa fin. Impossible de m'arrêter
de marcher.
Je suis maigre, sèche comme de la pierre. À côté du
fossé, le parapet du pont des Arts, la Seine. Exactement, c'est à droite
du fossé. Le noir les sépare. Rien au monde ne m'appartient plus,
que ce cadavre dans un fossé. Le soir est rouge. C'est la fin du monde.
Je ne meurs contre personne. Simplicité de cette mort. J'aurai vécu.
Cela m'indiffère, le moment ou je meurs m'indiffère. En mourant
je ne le rejoins pas, je cesse de l'attendre. Je préviendrai D.: « Il
vaut mieux mourir, que feriez-vous de moi. » Habilement, je mourrai vivante
pour lui, ensuite quand la mort surviendra ce sera un soulagement pour D. Je
fais ce bas calcul. Il faut rentrer. D. m'attend. « Aucune nouvelle?
- Aucune. » On ne me demande plus comment ça va, on ne me dit
plus bonjour. On dit: « Aucune nouvelle? » Je dis: « Aucune. » Je
vais m'asseoir près du téléphone, sur le divan. Je me
tais. D. est inquiet. Quand il ne me regarde pas, il a l'air soucieux. Depuis
huit jours déjà il ment. Je dis à D. : « Dites-moi
quelque chose. » Il ne me dit plus que je suis cinglée, que je
n'ai pas le droit de rendre tout le monde malade. Maintenant à peine
dit-il: « Il n'y a aucune raison pour qu'il ne revienne pas lui aussi. » Il
sourit, il est maigre lui aussi, toute sa figure se tire quand il sourit. Sans
la présence
D., il me semble que je ne pourrais pas tenir. Il vient chaque jour, quelquefois
deux fois par jour. Il reste là. Il allume la lampe du salon, il y a
dé jà une heure qu’il est là, il doit être
neuf heures du soir, on a pas encore dîné.
D. est assis loin de moi. Je regarde un point fixe au-delà de la fenêtre
noire. D. me regarde. Alors je le regarde. Il me sourit, mais ce n'est pas
vrai. La semaine dernière il s'approchait encore de moi, il me prenait
la main, il me disait: « Robert reviendra, je vous le jure. » Maintenant
je sais qu'il se demande s'il ne vaudrait pas mieux cesser d'entretenir encore
l'espoir. Quelquefois je dis: « Excusez-moi. » Au bout d'une heure,
je dis: « Comment se fait-il qu'on n'ait aucune nouvelle.» Il dit: « Il
y a des milliers de déportés qui sont encore dans des camps,
qui n'ont pas été atteints par les Alliés, comment voulez-vous
qu'ils vous préviennent?» Ça dure longtemps, jusqu'au moment
où je demande à D. de me jurer que Robert reviendra. Alors D.
jure que Robert L. reviendra des camps de concentration.
Je
vais à la cuisine, je mets des pommes de terre à cuire.
Je reste là. J'appuie mon front contre le rebord de la table,
je ferme les yeux. D. dans l'appartement ne fait aucun bruit, il
y a seulement la rumeur du gaz. On dirait le milieu de la nuit.
L'évidence fond sur moi, d'un seul coup, l'information:
il est mort depuis quinze jours. Depuis quinze nuits, depuis quinze
jours, à l'abandon dans un fossé. La plante des pieds à l'air.
Sur lui la pluie, le soleil, la poussière des armées
victorieuses. Ses mains sont ouvertes. Chacune de ses mains plus
chère que ma vie. Connues de moi. Connues de cette façon-là que
de moi. Je crie. Des pas très lents dans le salon. D. vient.
Je sens autour de mes épaules deux mains douces, fermes,
qui me retirent la tête de la table. Je suis contre D., je
dis: « C'est terrible. - Je sais, dit D. - Non, vous ne pouvez
pas savoir. - Je sais, dit D., mais essayez, on peut tout. » Je
ne peux plus rien. Des bras serrés autour de soi, ça
soulage. On pourrait presque croire que ça va mieux quelquefois.
Une minute d'air respirable. On s'assied pour manger. Aussitôt
l'envie de vomir revient. Le pain est celui qu'il n'a mangé,
celui dont le manque l'a fait mourir. J'ai envie que D. parte.
J'ai encore besoin de la place vide pour le supplice. D. part.
L'appartement craque sous mes pas. J'éteins les lampes,
je rentre dans ma chambre. Je vais lentement pour gagner du temps,
ne pas remuer les choses dans ma tête. Si je ne fais pas
attention, je ne dormirai pas. Quand je ne dors pas du tout, le
lendemain ça va beaucoup plus mal. Je m'endors près
de lui tous les soirs, dans le fossé noir, près de
lui mort.
Avril.
Je vais au centre d'Orsay. J'ai beaucoup de mal a y faire pénétrer
le Service des Recherches journal Libres que j'ai créé en septembre
1944. On m'a objecté que ce n'était pas un service officiel.
Le B.C.R.A. est déjà installé et ne veut céder
sa place à personne. Tout d'abord je me suis installée clandestinement
avec des faux papiers, des fausses autorisations. Nous avons pu récolter
de nombreux renseignements qui ont paru dans Libres, au sujet des convois,
des transferts de camps. Pas mal de nouvelles personnelles. « Dites à la
famille Untel que le fils est vivant, je l'ai quitté hier. » On
nous a mis à la porte mes quatre camarades et moi. L'argument est celui-ci: « Tout
le monde veut être ici, c'est impossible. Ne seront admis ici que les
secrétariats de stalags. » J'objecte que notre journal est lu
par soixante-quinze mille parents de déportés et de prisonniers. « C'est
regrettable mais le règlement interdit à tout service non officiel
de s'installer ici. » Je dis que notre journal n'est pas comme les autres,
qu'il est le seul a faire des tirages spéciaux de listes de noms.« Ce
n'est pas une raison suffisante.» C'est un officier supérieur
de la mission de rapatriement du ministère Fresnay qui me parle. Il
a l'air très préoccupé, il est distant et soucieux. Il
est poli. Il dit: « Je regrette. » Je dis: « Je me défendrai
jusqu'au bout. » Je pars dans la direction des bureaux. « Où allez-vous?
- Je vais essayer de rester. » J'essaye de me faufiler dans une file
de prisonniers de guerre qui tient toute la largeur du couloir. L'officier
supérieur me dit, en montrant les prisonniers: « Comme vous voudrez,
mais attention, ceux-là ne sont pas encore passés à la
désinfection. En tout cas, si vous êtes encore là ce soir,
je serai au regret de vous mettre dehors. » Nous avons trouvé une
petite table de bois blanc que nous mettons a l'entrée du circuit. Nous
interrogeons les prisonniers. Beaucoup viennent à nous. Nous recueillons
des centaines de nouvelles. Je travaille sans lever le nez, je ne pense à rien
d'autre qu'à bien orthographier les noms. De temps en temps un officier
très reconnaissable des autres, jeune, en chemise couleur kaki, très
ajustée, effet de torse, vient nous demander qui nous sommes. « Qu'est-ce
que c'est que ça, le Service des Recherches? Est-ce que vous avez un
laissez-passer? » Je montre un faux laissez-passer, ça marche.
Puis c'est une femme de la mission de rapatriement: « Qu'est-ce que vous
leur voulez? » j'explique qu'on leur demande des nouvelles. Elle demande: « Et
qu'est-ce que vous en faites de ces nouvelles? » C'est une jeune femme
aux cheveux blond platine, tailleur bleu marine, souliers assortis, bas fins,
les ongles rouges. Je dis qu'on les publie dans un journal qui s'appelle Libres,
qui est le journal des prisonniers et des déportés. Elle dit: « Libres?
Alors, vous n'êtes pas ministère? (sic).» Non. « Avez-vous
le droit de faire ça?» Elle devient distante. Je dis: « On
le prend.» Elle s'en va, on continue à interroger. Les choses
nous sont facilitées du fait de la lenteur extrême du passage
des prisonniers. Entre le moment où ils descendent du train et celui
où ils accèdent au niveau du premier bureau du circuit, celui
du contrôle d'identité, il se passe deux heures et demie. Pour
les déportés, ce sera encore plus long parce qu'ils n'ont pas
de papiers et qu'ils sont infiniment plus fatigués, à l'extrême
limite de leurs efforts pour la plupart. Un officier revient, quarante-cinq
ans, veste sanglée, le ton très sec: « Qu'est-ce que c'est
que ça?» On explique encore une fois. Il dit: « Il y a déjà un
service analogue dans le centre. » Je me permets: « Comment faites-vous
parvenir les nouvelles aux familles? On sait déjà qu'il s'écoulera
bien trois mois avant que tous aient pu écrire.» Il me regarde
et il s'esclaffe:
«
Vous n'avez pas compris. Il ne s'agit pas de nouvelles. Il s'agit de renseignements
sur les atrocités nazies. Nous constituons des dossiers. » Il
s'éloigne, puis il revient: « Qui vous dit qu'ils vous disent
la vérité? C'est très dangereux ce que vous faites. Vous
n'ignorez pas que les miliciens se cachent parmi eux? » Je ne réponds
pas qu'il m'est indifférent que les miliciens ne soient pas arrêtes.
Je ne réponds pas. Il s'en va. Une demi-heure après arrive directement
vers notre table un général, il est suivi d'un premier officier
et de la jeune femme au tailleur bleu marine, également gradée.
Comme un flic: « Vos papiers. » Je les montre. « Ce n'est
pas suffisant. On vous permet de travailler debout, mais je ne veux plus voir
cette table ici. » J'objecte qu'elle ne tient pas beaucoup de place.
Il dit: « Le ministre a formellement interdit de mettre une table dans
le hall d'honneur (sic). » Il appelle deux scouts qui enlèvent
la table. Nous travaillerons debout. De temps en temps il y a la radio, le
programme est alterné, tantôt des airs swing et tantôt des
airs patriotiques. La file des prisonniers augmente. De temps en temps je vais
au guichet du fond de la salle: « Toujours pas de
déportés? - Pas de déportés.» Uniformes dans
toute la gare. Femmes en uniformes, missions de rapatriement. On se demande
d'ou sortent ces gens, ces vêtements parfaits après six ans d'occupation,
ces chaussures de cuir, ces mains, ce ton altier, cinglant, toujours méprisant
que ce soit dans la fureur, la condescendance, l'amabilité. D. me dit: « Regardez-les
bien, ne les oubliez pas. »Je demande d'où ça vient, pourquoi
c'est là tout à coup avec nous, mais avant tout qui c'est. D.
me dit: « La Droite. La Droite c'est ça. Ce que vous voyez c'est
le personnel gaulliste qui prend ses places. La Droite s'est retrouvée
dans le gaullisme même à travers la guerre. Vous allez voir qu'ils
vont être contre tout mouvement de résistance qui n'est pas directement
gaulliste. Ils vont occuper la France. Ils se croient la France tutélaire
et pensante. Ils vont longtemps empoisonner la France, il faudra s'habituer à faire
avec. » Elles parlent des prisonniers en disant « ces pauvres garçons».
Elles s'interpellent comme dans un salon. « Dites-moi ma chère...
mon cher...» A peu d'exceptions près ,elles ont l'accent de l'aristocratie
française. Elles sont là pour donner des renseignements aux prisonniers
sur les heures de départ des trains. Elles ont le sourire spécifique
des femmes qui veulent que l'on perçoive leur grande fatigue, mais aussi
leur effort pour la cacher. On manque d'air ici. Elles sont vraiment très
préoccupées. De temps en temps des officiers viennent les voir,
ils échangent des cigarettes anglaises: « Alors, toujours infatigable?
- Comme vous le voyez, mon capitaine.» Rires. La salle d'honneur résonne
de bruits de pas, de conversations murmurées, de pleurs, de plaintes. Ça
arrive toujours. Des camions défilent. Ils viennent du Bourget. Par
groupe de cinquante, les prisonniers sont déversés dans le centre.
Quand un groupe surgit, vite la musique: « C'est la route qui va, qui
va, qui va,et qui n’en finit pas... » Quand les groupes sont plus
importants, c'est La Marseillaise. Des silences entre les chants, mais très
courts. « Les pauvres garçons» regardent la salle d'honneur,
tous sourient. Des officiers de rapatriement les encadrent: « Allez mes
amis, à la file. » Ils vont à la file et continuent de
sourire. Les premiers arrivés au guichet d'identité disent: « C'est
long», mais toujours en souriant gentiment. Lorsqu'on leur demande des
renseignements, ils cessent de sourire, ils essayent de se rappeler. Ces jours
derniers j'étais à la gare de l'Est, une de ces dames a apostrophé un
soldat de la Légion, elle a montré ses galons:
« Alors, mon ami, on ne salue pas, vous voyez bien que je suis capitaine
(sic). » Le soldat l'a regardée, elle était belle et jeune
et il a rit. La dame est partie en courant: « Quel mal élevé. » J'ai été trouver
le chef du centre pour arranger l'affaire du Service des Recherches. Il nous
permet de rester là, mais en fin de circuit, à la queue, du côté de
la consigne. Tant qu'il n'y a pas de convois de déportés je tiens
le coup. Il en revient par le Lutetia, mais par Orsay, pour le moment il n'y
a que des isolés. J'ai peur de voir surgir Robert L. Lorsqu'on annonce
des déportés je sors du centre, c'est entendu avec mes camarades,
je ne reviens que lorsque les déportés sont partis. Lorsque je
reviens les camarades me font signe de loin: « Rien. Aucun ne connaît
Robert L. » Le soir je vais au journal, je donne les listes. Chaque soir,
je dis à D. : « Demain je ne retournerai pas a Orsay. »
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