Littérature
Philosophie
Psychanalyse
Arts
Histoire
Langue
Presse et revues
Éditions

Autres domaines
Banques de données
Blogs
Éthique, Valeurs
Informatique, Média
Inclassables
Pays, Civilisations
Organisme , Ministères
Politique, Associatif
Sciences & techniques
Mélanges

Textes en ligne
Compagnie de la Lettre

Au Temps, Dictionnaire
Patrick Modiano

Ressources

Quitter le Temps BLOG

Plan du site
Presentation in english
Abonnement à la Lettre

Rechercher

© LittératureS & CompagnieS
1999-2005

 

LA DOULEUR

MARGUERITE DURAS

(1985)

 

J’ ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Chateau.
Je n'ai aucun souvenir de l'avoir écrit.
Je sais que je l'ai fait, que c'est moi qui l'ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l'endroit, la gare d'Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal. Quand l'aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures du jour, dans quelle maison? Je ne sais plus rien.
Ce qui est sûr, évident, c'est que ce texte-la, il ne me semble pas pensable de l'avoir écrit pendant l'attente de Robert L.
Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer et qui m'épouvante quand je la relis. Comment ai-je pu de même abandonner ce texte pendant des années dans cette maison de campagne régulièrement inondée en hiver..
La première fois que je m’en soucie, c’est à partir d’une demande que me fait la revue Sorcières d'un texte de jeunesse.
La Douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot «écrit» ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d'une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n'ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m'a fait honte.


Avril.

Face a la cheminée, le téléphone, il est à côté de moi. A droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir, la porte d'entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait a la porte d'entrée: « Qui est là.- C'est moi.» Il pourrait également téléphoner des son arrivée dans un centre de transit: « Je suis revenu, je suis a l'hôtel Lutetia pour les formalités. » Il n'y aurait pas de signes avant-coureurs. Il téléphonerait. Il arriverait. Ce sont des choses qui sont possibles. Il en revient tout de même. Il n'est pas un cas particulier. Il n'y a pas de raison particulière pour qu'il ne revienne pas. Il n'y a pas de raison pour qu'il revienne. Il est possible qu'il revienne. Il sonnerait: « Qui est là. - C'est moi.» Il y a bien d'autres choses qui arrivent dans ce même domaine. Ils ont fini par franchir le Rhin. La charnière d'Avranches a fini par sauter. Ils ont fini par reculer. J'ai fini par vivre jusqu'a la fin de la guerre. Il faut que je fasse attention: ça ne serait pas extraordinaire s'il revenait. Ce serait normal. Il faut prendre bien garde de ne pas en faire un évènement qui relève de l'extraordinaire. L'extraordinaire est inattendu. Il faut que je sois raisonnable: j'attends Robert L. qui doit revenir.

Le téléphone sonne: « Allô, allô, vous avez des nouvelles?» Il faut que je me dise que le téléphone sert aussi à ça. Ne pas couper, répondre. Ne pas crier de me laisser tranquille. « Aucune nouvelle. - Rien? Aucune indication?- Aucune. - Vous savez que Belsen a été libéré? Oui, hier après-midi... - Je sais. » Silence. Est-ce que je vais encore le demander? Oui. Je le demande: « Qu'est-ce que vous en pensez? Je commence â être inquiète. » Silence. « Il ne faut pas se décourager, tenir, vous n'êtes hélas pas la seule, je connais une mère de quatre enfants... - Je sais, je m'excuse, je dois sortir, au revoir. » Je repose le téléphone. Je n'ai pas bougé de place. Il ne faut pas trop faire de mouvements, c'est de l'énergie perdue, garder toutes ses forces pour le supplice.
Elle a dit: « Vous savez que Belsen a été libéré? »
Je l'ignorais. Encore un camp de plus, libéré. Elle a dit: « Hier après-midi.» Elle ne l'a pas dit, mais je le sais, les listes des noms arriveront demain matin. Il faut descendre, acheter le journal, lire la liste. Non. Dans les tempes j'entends un battement qui grandit. Non je ne lirai pas cette liste. D'abord le système des listes, Je l’ai essayé depuis trois semaines, il n'est pas celui qui convient. Et plus il y a de listes, plus il en paraîtra, moins il y aura de noms sur ces listes. Il en paraîtra jusqu'au bout. Il n'y sera jamais si c'est moi qui les lis. Le moment de bouger arrive. Se soulever, faire trois pas, aller a la fenêtre. L'école de médecine, là, toujours. Les passants, toujours, ils marcheront au moment ou j'apprendrai qu'il ne reviendra jamais. Un avis de décès. On a commence ces temps-ci a prévenir. On sonne: « Qui est là. - Une assistante sociale de la mairie.» Le battement dans les tempes continue. Il faudrait que j'arrête ce battement dans les tempes. Sa mort est en moi. Elle bat a mes tempes. On ne peut pas s'y tromper. Arrêter les battements dans les tempes - arrêter le cœur - le calmer - il ne se calmera jamais tout seul, il faut l'y aider. Arrêter l'exorbitation de la raison qui fuit, qui quitte la tête. Je mets mon manteau, je descends. La concierge est là: « Bonjour madame L.» Elle n'avait pas un air particulier aujourd'hui. La rue non plus. Dehors, avril.
Dans la rue je dors. Les mains dans les poches, bien calées, les jambes avancent. Éviter les kiosques à journaux. Éviter les centres de transit. Les Alliés avancent sur tous les fronts. Il y a quelques jours encore c'était important. Maintenant ça n'a plus aucune importance. Je ne lis plus les communiqués. C'est complètement inutile, maintenant ils avanceront jusqu'au bout. Le jour, la lumière du jour à profusion sur le mystère nazi. Avril, ce sera arrivé en avril. Les armées alliées déferlent sur l'Allemagne. Berlin brûle. L'Armée Rouge poursuit son avance victorieuse dans le Sud, Dresde est dépassé. Sur tous les fronts on avance. L'Allemagne, réduite à elle-même. Le Rhin est traversé, c'était couru. Le grand jour de la guerre: Remagen. C'est après que ça a commencé. Dans un fossé, la tête tournée contre terre, les jambes repliées, les bras étendus, il se meurt. Il est mort. A travers les squelettes de Buchenwald, le sien. Il fait chaud dans toute l'Europe. Sur la route, à côté de lui, passent les armées alliées qui avancent. Il est mort depuis trois semaines. C'est ça, c'est ça qui est arrivé. Je tiens une certitude. Je marche plus vite. Sa bouche est entrouverte. C'est le soir. Il a pensé à moi avant de mourir. La douleur est telle, elle étouffe, elle n'a plus d'air. La douleur a besoin de place. Il y a beaucoup trop de monde dans les rues, je voudrais avancer dans une grande plaine, seule. Juste avant de mourir, il a dû dire mon nom. Tout le long de toutes les routes d'Allemagne, il y en a qui sont allongés dans des poses semblables à la sienne. Des milliers, des dizaines de milliers, et lui. Lui qui est à la fois contenu dans les milliers des autres, et détaché pour moi seule des milliers des autres, complètement distinct, seul. Tout ce qu'on peut savoir quand on ne sait rien, je le sais. Ils ont commencé par les évacuer, puis à la dernière minute, ils les ont tués. La guerre est une donnée générale, les nécessités de la guerre aussi, la mort. Il est mort en prononçant mon nom. Quel autre nom aurait-il pu prononcer? Ceux qui vivent de données générales n'ont rien de commun avec moi. Personne n'a rien de commun avec moi. La rue. Il y a en ce moment à Paris des gens qui rient, des jeunes surtout. Je n'ai plus que des ennemis. C'est le soir, il faut que je rentre attendre au téléphone. De l'autre côté aussi c'est le soir. Dans le fossé l'ombre gagne, sa bouche est maintenant dans le noir. Soleil rouge sur Paris, lent. Six ans de guerre se terminent. C'est la grande affaire du siècle. L'Allemagne nazie est écrasée. Lui aussi dans le fossé. Tout est à sa fin. Impossible de m'arrêter de marcher.
Je suis maigre, sèche comme de la pierre. À côté du fossé, le parapet du pont des Arts, la Seine. Exactement, c'est à droite du fossé. Le noir les sépare. Rien au monde ne m'appartient plus, que ce cadavre dans un fossé. Le soir est rouge. C'est la fin du monde. Je ne meurs contre personne. Simplicité de cette mort. J'aurai vécu. Cela m'indiffère, le moment ou je meurs m'indiffère. En mourant je ne le rejoins pas, je cesse de l'attendre. Je préviendrai D.: « Il vaut mieux mourir, que feriez-vous de moi. » Habilement, je mourrai vivante pour lui, ensuite quand la mort surviendra ce sera un soulagement pour D. Je fais ce bas calcul. Il faut rentrer. D. m'attend. « Aucune nouvelle? - Aucune. » On ne me demande plus comment ça va, on ne me dit plus bonjour. On dit: « Aucune nouvelle? » Je dis: « Aucune. » Je vais m'asseoir près du téléphone, sur le divan. Je me tais. D. est inquiet. Quand il ne me regarde pas, il a l'air soucieux. Depuis huit jours déjà il ment. Je dis à D. : « Dites-moi quelque chose. » Il ne me dit plus que je suis cinglée, que je n'ai pas le droit de rendre tout le monde malade. Maintenant à peine dit-il: « Il n'y a aucune raison pour qu'il ne revienne pas lui aussi. » Il sourit, il est maigre lui aussi, toute sa figure se tire quand il sourit. Sans la présence
D., il me semble que je ne pourrais pas tenir. Il vient chaque jour, quelquefois deux fois par jour. Il reste là. Il allume la lampe du salon, il y a dé jà une heure qu’il est là, il doit être neuf heures du soir, on a pas encore dîné.
D. est assis loin de moi. Je regarde un point fixe au-delà de la fenêtre noire. D. me regarde. Alors je le regarde. Il me sourit, mais ce n'est pas vrai. La semaine dernière il s'approchait encore de moi, il me prenait la main, il me disait: « Robert reviendra, je vous le jure. » Maintenant je sais qu'il se demande s'il ne vaudrait pas mieux cesser d'entretenir encore l'espoir. Quelquefois je dis: « Excusez-moi. » Au bout d'une heure, je dis: « Comment se fait-il qu'on n'ait aucune nouvelle.» Il dit: « Il y a des milliers de déportés qui sont encore dans des camps, qui n'ont pas été atteints par les Alliés, comment voulez-vous qu'ils vous préviennent?» Ça dure longtemps, jusqu'au moment où je demande à D. de me jurer que Robert reviendra. Alors D. jure que Robert L. reviendra des camps de concentration.

Je vais à la cuisine, je mets des pommes de terre à cuire. Je reste là. J'appuie mon front contre le rebord de la table, je ferme les yeux. D. dans l'appartement ne fait aucun bruit, il y a seulement la rumeur du gaz. On dirait le milieu de la nuit. L'évidence fond sur moi, d'un seul coup, l'information: il est mort depuis quinze jours. Depuis quinze nuits, depuis quinze jours, à l'abandon dans un fossé. La plante des pieds à l'air. Sur lui la pluie, le soleil, la poussière des armées victorieuses. Ses mains sont ouvertes. Chacune de ses mains plus chère que ma vie. Connues de moi. Connues de cette façon-là que de moi. Je crie. Des pas très lents dans le salon. D. vient. Je sens autour de mes épaules deux mains douces, fermes, qui me retirent la tête de la table. Je suis contre D., je dis: « C'est terrible. - Je sais, dit D. - Non, vous ne pouvez pas savoir. - Je sais, dit D., mais essayez, on peut tout. » Je ne peux plus rien. Des bras serrés autour de soi, ça soulage. On pourrait presque croire que ça va mieux quelquefois. Une minute d'air respirable. On s'assied pour manger. Aussitôt l'envie de vomir revient. Le pain est celui qu'il n'a mangé, celui dont le manque l'a fait mourir. J'ai envie que D. parte. J'ai encore besoin de la place vide pour le supplice. D. part. L'appartement craque sous mes pas. J'éteins les lampes, je rentre dans ma chambre. Je vais lentement pour gagner du temps, ne pas remuer les choses dans ma tête. Si je ne fais pas attention, je ne dormirai pas. Quand je ne dors pas du tout, le lendemain ça va beaucoup plus mal. Je m'endors près de lui tous les soirs, dans le fossé noir, près de lui mort.

Avril.
Je vais au centre d'Orsay. J'ai beaucoup de mal a y faire pénétrer le Service des Recherches journal Libres que j'ai créé en septembre 1944. On m'a objecté que ce n'était pas un service officiel. Le B.C.R.A. est déjà installé et ne veut céder sa place à personne. Tout d'abord je me suis installée clandestinement avec des faux papiers, des fausses autorisations. Nous avons pu récolter de nombreux renseignements qui ont paru dans Libres, au sujet des convois, des transferts de camps. Pas mal de nouvelles personnelles. « Dites à la famille Untel que le fils est vivant, je l'ai quitté hier. » On nous a mis à la porte mes quatre camarades et moi. L'argument est celui-ci: « Tout le monde veut être ici, c'est impossible. Ne seront admis ici que les secrétariats de stalags. » J'objecte que notre journal est lu par soixante-quinze mille parents de déportés et de prisonniers. « C'est regrettable mais le règlement interdit à tout service non officiel de s'installer ici. » Je dis que notre journal n'est pas comme les autres, qu'il est le seul a faire des tirages spéciaux de listes de noms.« Ce n'est pas une raison suffisante.» C'est un officier supérieur de la mission de rapatriement du ministère Fresnay qui me parle. Il a l'air très préoccupé, il est distant et soucieux. Il est poli. Il dit: « Je regrette. » Je dis: « Je me défendrai jusqu'au bout. » Je pars dans la direction des bureaux. « Où allez-vous? - Je vais essayer de rester. » J'essaye de me faufiler dans une file de prisonniers de guerre qui tient toute la largeur du couloir. L'officier supérieur me dit, en montrant les prisonniers: « Comme vous voudrez, mais attention, ceux-là ne sont pas encore passés à la désinfection. En tout cas, si vous êtes encore là ce soir, je serai au regret de vous mettre dehors. » Nous avons trouvé une petite table de bois blanc que nous mettons a l'entrée du circuit. Nous interrogeons les prisonniers. Beaucoup viennent à nous. Nous recueillons des centaines de nouvelles. Je travaille sans lever le nez, je ne pense à rien d'autre qu'à bien orthographier les noms. De temps en temps un officier très reconnaissable des autres, jeune, en chemise couleur kaki, très ajustée, effet de torse, vient nous demander qui nous sommes. « Qu'est-ce que c'est que ça, le Service des Recherches? Est-ce que vous avez un laissez-passer? » Je montre un faux laissez-passer, ça marche. Puis c'est une femme de la mission de rapatriement: « Qu'est-ce que vous leur voulez? » j'explique qu'on leur demande des nouvelles. Elle demande: « Et qu'est-ce que vous en faites de ces nouvelles? » C'est une jeune femme aux cheveux blond platine, tailleur bleu marine, souliers assortis, bas fins, les ongles rouges. Je dis qu'on les publie dans un journal qui s'appelle Libres, qui est le journal des prisonniers et des déportés. Elle dit: « Libres? Alors, vous n'êtes pas ministère? (sic).» Non. « Avez-vous le droit de faire ça?» Elle devient distante. Je dis: « On le prend.» Elle s'en va, on continue à interroger. Les choses nous sont facilitées du fait de la lenteur extrême du passage des prisonniers. Entre le moment où ils descendent du train et celui où ils accèdent au niveau du premier bureau du circuit, celui du contrôle d'identité, il se passe deux heures et demie. Pour les déportés, ce sera encore plus long parce qu'ils n'ont pas de papiers et qu'ils sont infiniment plus fatigués, à l'extrême limite de leurs efforts pour la plupart. Un officier revient, quarante-cinq ans, veste sanglée, le ton très sec: « Qu'est-ce que c'est que ça?» On explique encore une fois. Il dit: « Il y a déjà un service analogue dans le centre. » Je me permets: « Comment faites-vous parvenir les nouvelles aux familles? On sait déjà qu'il s'écoulera bien trois mois avant que tous aient pu écrire.» Il me regarde et il s'esclaffe:
« Vous n'avez pas compris. Il ne s'agit pas de nouvelles. Il s'agit de renseignements sur les atrocités nazies. Nous constituons des dossiers. » Il s'éloigne, puis il revient: « Qui vous dit qu'ils vous disent la vérité? C'est très dangereux ce que vous faites. Vous n'ignorez pas que les miliciens se cachent parmi eux? » Je ne réponds pas qu'il m'est indifférent que les miliciens ne soient pas arrêtes. Je ne réponds pas. Il s'en va. Une demi-heure après arrive directement vers notre table un général, il est suivi d'un premier officier et de la jeune femme au tailleur bleu marine, également gradée. Comme un flic: « Vos papiers. » Je les montre. « Ce n'est pas suffisant. On vous permet de travailler debout, mais je ne veux plus voir cette table ici. » J'objecte qu'elle ne tient pas beaucoup de place. Il dit: « Le ministre a formellement interdit de mettre une table dans le hall d'honneur (sic). » Il appelle deux scouts qui enlèvent la table. Nous travaillerons debout. De temps en temps il y a la radio, le programme est alterné, tantôt des airs swing et tantôt des airs patriotiques. La file des prisonniers augmente. De temps en temps je vais au guichet du fond de la salle: « Toujours pas de déportés? - Pas de déportés.» Uniformes dans toute la gare. Femmes en uniformes, missions de rapatriement. On se demande d'ou sortent ces gens, ces vêtements parfaits après six ans d'occupation, ces chaussures de cuir, ces mains, ce ton altier, cinglant, toujours méprisant que ce soit dans la fureur, la condescendance, l'amabilité. D. me dit: « Regardez-les bien, ne les oubliez pas. »Je demande d'où ça vient, pourquoi c'est là tout à coup avec nous, mais avant tout qui c'est. D. me dit: « La Droite. La Droite c'est ça. Ce que vous voyez c'est le personnel gaulliste qui prend ses places. La Droite s'est retrouvée dans le gaullisme même à travers la guerre. Vous allez voir qu'ils vont être contre tout mouvement de résistance qui n'est pas directement gaulliste. Ils vont occuper la France. Ils se croient la France tutélaire et pensante. Ils vont longtemps empoisonner la France, il faudra s'habituer à faire avec. » Elles parlent des prisonniers en disant « ces pauvres garçons». Elles s'interpellent comme dans un salon. « Dites-moi ma chère... mon cher...» A peu d'exceptions près ,elles ont l'accent de l'aristocratie française. Elles sont là pour donner des renseignements aux prisonniers sur les heures de départ des trains. Elles ont le sourire spécifique des femmes qui veulent que l'on perçoive leur grande fatigue, mais aussi leur effort pour la cacher. On manque d'air ici. Elles sont vraiment très préoccupées. De temps en temps des officiers viennent les voir, ils échangent des cigarettes anglaises: « Alors, toujours infatigable? - Comme vous le voyez, mon capitaine.» Rires. La salle d'honneur résonne de bruits de pas, de conversations murmurées, de pleurs, de plaintes. Ça arrive toujours. Des camions défilent. Ils viennent du Bourget. Par groupe de cinquante, les prisonniers sont déversés dans le centre. Quand un groupe surgit, vite la musique: « C'est la route qui va, qui va, qui va,et qui n’en finit pas... » Quand les groupes sont plus importants, c'est La Marseillaise. Des silences entre les chants, mais très courts. « Les pauvres garçons» regardent la salle d'honneur, tous sourient. Des officiers de rapatriement les encadrent: « Allez mes amis, à la file. » Ils vont à la file et continuent de sourire. Les premiers arrivés au guichet d'identité disent: « C'est long», mais toujours en souriant gentiment. Lorsqu'on leur demande des renseignements, ils cessent de sourire, ils essayent de se rappeler. Ces jours derniers j'étais à la gare de l'Est, une de ces dames a apostrophé un soldat de la Légion, elle a montré ses galons:
« Alors, mon ami, on ne salue pas, vous voyez bien que je suis capitaine (sic). » Le soldat l'a regardée, elle était belle et jeune et il a rit. La dame est partie en courant: « Quel mal élevé. » J'ai été trouver le chef du centre pour arranger l'affaire du Service des Recherches. Il nous permet de rester là, mais en fin de circuit, à la queue, du côté de la consigne. Tant qu'il n'y a pas de convois de déportés je tiens le coup. Il en revient par le Lutetia, mais par Orsay, pour le moment il n'y a que des isolés. J'ai peur de voir surgir Robert L. Lorsqu'on annonce des déportés je sors du centre, c'est entendu avec mes camarades, je ne reviens que lorsque les déportés sont partis. Lorsque je reviens les camarades me font signe de loin: « Rien. Aucun ne connaît Robert L. » Le soir je vais au journal, je donne les listes. Chaque soir, je dis à D. : « Demain je ne retournerai pas a Orsay. »

 

Liens brisés

 © Gallimard