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1999-2005

 

EMILY L

Marguerite DURAS

(Editions de Minuit, 1987)


Ç a avait commencé par la peur.
Nous étions allés à Quillebeuf, comme souvent cet été-là.
On était arrivés à l'heure habituelle, à la fin de l'après-midi. Comme chaque fois on avait
traîné le long du bastingage blanc qui borde les quais depuis l'église, l'entrée du port,
jusqu'à sa sortie, le chemin abandonné qui devrait aller à la forêt de Brotonne.

On regarde l'autre rive, le port pétrolier, et au loin, les hautes falaises du Havre, le
ciel. Puis on regarde le bac rouge qui traverse, les gens qui passent, les eaux du fleuve.
Et toujours ce bastingage qui en garde l'approche, fragile et blanc.
On va s'asseoir ensuite à la terrasse de l'hôtel de la Marine, le centre de la place, face à la rampe du bac.
Les tables sont à l'ombre des bâtiments de l'hôtel. L'air est immobile, il n'y a pas de vent.

Je vous regarde. Vous regardez l'endroit. La chaleur. Les eaux plates du fleuve. L'été. Et
puis vous regardez au-delà. Les mains jointes sous le menton, très blanches, très belles,
vous regardez sans voir. Sans bouger du tout, vous me demandez ce qu'il y a. Je dis comme
d'habitude. Qu'il n'y a rien. Que je vous regarde.
Vous ne bougez pas tout d'abord et puis, de là où je suis, je vois un sourire dans vos yeux.
Vous dites:
- C'est un endroit qui vous plaÎt, ici, un jour ce sera dans un livre, la place, la chaleur,
le fleuve.
Je ne réponds pas à ce que vous dites. Je ne sais pas. Je vous dis que je ne le sais pas à
l'avance, que c'est au contraire rare quand je le sais.
La place est vide. Le bac transporte beaucoup de touristes. C'est la fin de la vallée de la
Seine ici, le dernier bac après celui de Jumièges. Aussitôt le bac reparti, la place
redevient vide. C'est entre deux arrivées du bac, dans ce vide de la place, que la peur est
arrivée. Je regarde autour de nous et voici qu'il y a des gens, là-bas, au fond de cette
place, à la sortie du chemin abandonné, là où il ne devrait y avoir personne. Ils sont arrêtés et ils regardent vers nous. Ils sont une quinzaine, tous pareillement habillés de blanc. Il s'agit d'une même personne indéfiniment multipliée. Je cesse de regarder.

Je regarde de nouveau. Je vois que je me suis trompée. Ils sont encore là, mais ils ont
avancé. Quelques-uns parlent. On n'entend rien encore mais moi je sais: ils existent. Je
vois des détails. Pour moi ce sont évidemment des assassins, mais cette peur-là je la
reconnais, tandis que de la première je ne sais rien. Ces gens paraissent n'avoir qu'un seul et même visage, c'est pourquoi ils sont effrayants. Ils ont les cheveux en brosse, les yeux bridés,
le même air rieur, la même corpulence, la même taille. Mais il ne s'agit pas que de ça, qui
est inhabituel, certes, mais répertorié. Je dis:
- Pourquoi y a-t-il des Coréens à Quillebeuf ?
Vous vous retournez vers moi brusquement, rien qu'à l'altération de ma voix, soudain, vous
avez du pressentir la peur.
- Ou voyez-vous des Coréens?
- Vous leur tournez le dos, regardez derrière vous, au bout du quai.
- Vous vous êtes retourné, vous vous êtes arrêté le temps de comprendre ce que ça signifiait pour moi. Vous aussi vous aviez peur que recommencent à se montrer à moi ces choses de la nuit; Vous avez cherche comment me répondre, et ça aussi je l'ai compris de vous.
Vous avez dit :
- Ce sont des Asiatiques en effet, mais pourquoi seraient-ils des Coréens?
- Je ne sais pas. Je n'en ai jamais vu. Vous riez tout à coup. Je ris avec vous. Vous
dites:
- Comme vous n'en avez jamais vu, vous avez tendance à croire que les Asiatiques que vous ne reconnaissez pas, ce sont eux les Coréens, c'est ça ?
- C'est ça.
Vous avez bien regarde du côte des Coréens. Puis vous vous êtes retourné vers moi et vous m'avez regardée avec une attention profonde et si intense qu'elle vous privait de me voir. L'idée de mon existence a pris votre esprit tout à coup. Vous m'avez regardée comme si vous m'aimiez. Cela vous arrivait parfois.
Je dis que je ne peux rien contre cette peur, que je ne peux pas l'éviter, que je ne peux
pas la connaître.
Vous n'écoutez pas ce que je dis. Vous me regardez toujours avec ce regard que je n'ai
jamais vu qu a vous.

Les Coréens se sont approchés de nous, ils se sont assis aux autres tables. Ils nous
regardent comme nous les avons regardes un moment avant. Ils sourient d'un sourire cruel, qui le cède tout à coup à une tristesse de laquelle il semble qu'ils ne puissent pas revenir. Mais de nouveau le rire cruel revient sur leur visage. Et il reste là, figé dans les yeux, dans la bouche entrouverte. C'était ce sourire qui faisait peur, c'était lui qui annonçait les massacres auxquels moi je m'attendais. Moi, la femme de ce récit, celle qui est à Quillebeuf cet après-midi-là avec vous, cet homme qui me regarde.

Je continuais à avoir peur, même si je n'en disais plus rien. Vous le saviez. Cela vous
amusait aussi. Vous m'avez dit: Espèce de raciste à la gomme. J'ai dit que c'était vrai.
J'ai dit ce que je crois. Je ne pouvais pas m'empêcher de rire aussi. J'ai dit :
- La mort sera japonaise. La mort du monde. Elle viendra de Corée. C'est ce que je crois.
Vous, vous aurez peut-être le temps de la voir à l' œuvre.
Vous avez dit que c'était possible.

Comme les Coréens persistaient à rester aux tables de la terrasse, vous m'avez dit qu'on
ferait mieux d'entrer dans le café. Vous avez bien vu que je surveillais les gestes des
Coréens, que la peur continuait, qu'aucune logique n'en aurait eu raison, vous le saviez
aussi, et que j'étais toujours, je le dirais plus tard dans un livre, aussi lamentable,
désespérante d'idiotie. Je vous ai suivi dans le café. Je vous suivais toujours partout, ou
que vous alliez.

Il n'y avait presque personne cet après-midi-là au café de la Marine. Il y avait les
habitués, les clients de la région de Quillebeuf, et des jeunes gens arrivés par le bac.
Nous les connaissions de vue pour la plupart. Ils se tenaient dans la grande salle de la
Marine autour de la patronne et d'une jeune femme, sa fille sans doute. Beaucoup de ces
jeunes gens étaient des employés du port pétrolier de l'autre rive, ils devaient s'arrêter à
la Marine avant de rejoindre les villages des marais ou ils habitaient. Il y avait aussi des
touristes, de Ceylan vous aviez dit, et d'autres aussi, de nationalités diverses. Les uns
comprenaient vaguement le français et riaient poliment sans conviction des plaisanteries des jeunes gens. D'autres, de toute évidence, n'en connaissaient pas un mot et regardaient les menus de l'hôtel, la place, les gens, avec le même air, le même sourire égaré. C'était dommage, ce bruit de conversation obscène dans le cas de ces gens de
passage, si délaissés. Mais, autrement, le bar de l'hôtel de la Marine était un lieu
tranquille.

Eux, nous les avions vus au bar de la Marine comme nous avions vu les clients de la salle,
de même que la patronne et cette jeune femme près d'elle, cela pendant un assez long moment
- ils étaient déjà là quand nous étions entres dans le café, il n'y avait pas de raison et
puis brusquement nous avons dû les voir. Nous avions dû les regarder sans les voir et puis
brusquement les voir. Pour ne plus jamais ensuite pouvoir faire autrement.
D'abord l'un l'autre. Et puis ensemble. Fondus ensemble en une seule couleur, une seule forme. Un seul âge.
Ils étaient allés d'eux-mêmes du côte du bar réservé aux clients de passage. Les clients
habituels étaient de l'autre côte, vers la salle. Ils étaient seuls. Perdus. Seuls dans l'été. Dans le désert. Perdus au milieu de la lumière que renvoyait le fleuve vers la place, les murs, les falaises de craie, la double porte du bar grande ouverte sur le dehors. Ils ne voyaient rien, personne. Ni cette lumière d'été. Ni ce fleuve.
Devant eux il y a les boissons des alcooliques anglo-saxons: la Pilsen noire pour lui et
pour elle le double bourbon.
Perchés sur leurs tabourets sans presque bouger, la tête penchée en avant, ballante, ils étaient aussi un peu ridicules. On aurait dit des plantes, des choses comme ça, intermédiaires, des sortes de végétaux, des plantes humaines, à peine nées que déjà mourantes, à peine vivantes que déjà mortes. Oui, des choses innocentes et punies. Des arbres. Des arbres privés d'eau et de terre, punis. Condamnés à s'affaler comme des êtres humains, là, sous nos yeux.
Sur le moment j'avais cru qu'elle dormait, cette femme du bar. Maintenant je ne le crois
plus. Je crois qu'elle fermait les yeux mais elle relevait la tête en même temps pour mieux
entendre les voix autour d'elle, surtout celles qui venaient de la salle, parmi lesquelles
il y avait celles de l'Angleterre. Elle écoutait le son de ces voix-là et aussi ce qu'elles
disaient dans cet anglais-là.

 

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