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Dans des entretiens inédits, Henri Cartier-Bresson évoque
son travail, ses amitiés, ses relations avec la presse,
son agence et son goût pour l'art.
À
partir de 1990 , nous avons rencontré une douzaine de fois
Henri Cartier-Bresson dans son appartement lumineux de la rue de
Rivoli. Parfois pour un entretien dans Le Monde, souvent pour le
plaisir de la discussion. Certains entretiens étaient enregistrés.
Parfois il refusait le magnétophone. "C'est bien de
faire travailler la mémoire", disait-il. Nous avons
rassemblé et mis en forme ces entretiens. Certains propos
rejoignent des déclarations anciennes, mais tous sont inédits.
LES
JOURNAUX ET L'ÉPOQUE
On
dit que les journaux, dans les années 1950, étaient
en meilleure santé qu'aujourd'hui. C'était le monde
qui était en meilleure santé. On nous demande désormais
de vivre à la seconde. J'étais dans le TGV, il y
a quelques jours. En face de moi, une femme lisait une revue de
psychologie. Je lui ai dit que, de mon temps, les gens se parlaient
dans les trains et apprenaient de cette façon la psychologie.
Elle a ri. Elle était d'accord. Prendre mon temps a été l'unique
luxe de ma vie. Les gens pressés sont misérables.
Cioran a dit que la mort n'a jamais demandé qu'on lui fixe
un rendez-vous.
Ce
qui me nourrissait et me nourrit encore, c'est la presse écrite,
le point de vue des rédacteurs, le commentaire. Je lis Le
Monde, Le Monde diplomatique. Je recevais en Grande-Bretagne La
Sélection hebdomadaire du Monde. Je lis les quotidiens pour être
en contact avec la vie de tous les jours. Je ne lis pas ces magazines
dans lesquels les filles ne sont pas baisables. Dans la presse,
les gens qui m'ont marqué et me viennent à l'esprit
sont des gens qui écrivaient ; Robert Guillain, le spécialiste
de l'Asie pour Le Monde, Ed Snow du Red Star of China, Truman Capote...
En même temps, je ne voyais pas les rédacteurs, ou
alors le matin et le soir. C'est très dangereux de travailler
avec des écrivains : ils ont besoin de trois heures, quand
les photographes ont besoin de trente secondes. On se gêne.
La
presse illustrée, dans les années 1930, c'était
d'abord Vu, même si je ne le lisais pas. Je pense à Lucien
Vogel, son directeur, que j'ai rencontré une seule fois.
Il était grand et portait un costume à carreaux.
Point. Face à lui, j'étais un gamin de rien du tout
qui faisait des photos artistiques. J'ai aussi travaillé pour
Regard, mais beaucoup moins que mon ami Chim Seymour. J'ai aimé retrouver
tous ces journaux et magazines des années 1930, dans des
vitrines, pour l'exposition "Face à l'Histoire" -qui
a eu lieu au Centre Pompidou en 1997- j'ai pu aussi constater que
les œuvres peintes ne tenaient pas la route face aux photographies, à part
un dessin de Klee.
UN GAGNE-PAIN
Pour
moi la presse n'était qu'un support. Ça m'a
permis de vivre, c'est un gagne-pain. J'ai très bien vécu
avec la presse. Durant mes reportages, avant-guerre et après-guerre,
je photographiais tous les jours, je n'avais pas le temps ni l'envie
de m'intéresser à la publication. L'agence Alliance
Photo et Maria Eisner avant-guerre, Magnum après-guerre,
se chargeaient de vendre les images.
J'étais en voyage les trois quarts du temps. J'ai voyagé trois
ans en Asie et je ne voyais pas les parutions. Souvent je ne les
découvrais que bien après les prises de vue. "L'intendance
suivra", comme disait de Gaulle. Le journal qui m'intéressait,
c'était le mien, celui que j'étais en train de constituer
avec mes images. Mes trésors de guerre, ce n'est pas la
presse, c'est l'exposition et le livre, le côté visuel.
Quand
j'étais à Paris, la plupart du temps, je n'allais
pas dans les journaux, je n'étais pas au marbre. Je ne défendais
pas mes images, contrairement à ce qu'on a pu dire. Parfois,
par nécessité, je restais jusqu'à 4 heures
du matin pour contrôler une mise en page, mais j'aimais me
coucher tôt.
"CE SOIR" D'ARAGON
Dans
les années 1930, j'ai travaillé quelques mois
pour le quotidien communiste Ce soir, d'Aragon. C'est là que
j'ai rencontré Robert Capa et Chim Seymour, avec qui nous
avons fondé l'agence Magnum après la guerre. J'ai
d'abord le souvenir du bistrot, à l'angle de la rue du 4-Septembre,
où on se retrouvait tous les trois. On était les
photographes attitrés au journal. Aragon nous fichait une
paix royale. On faisait ce qu'on voulait. On nous envoyait là, à tel
endroit... On avait les mêmes curiosités, avec des
points de vue différents. On était payés au
mois. On vivait en marge ; l'argent de l'un, c'était l'argent
de l'autre. A côté de nous, il y avait d'autres photographes,
des copains syndiqués. Il y avait aussi Maria Eisner, à qui
on donnait des trucs, quelques photos, qu'elle négociait
auprès d'autres journaux.
Ce
Soir m'a envoyé, avec Paul Nizan, à Londres pour
suivre le couronnement du roi Edouard VIII. C'est à ce moment
que j'ai fait cette photo des gens qui dorment dans un parc. Henriette
Nizan parle de notre périple. On ne travaillait pas pour
un client, on acceptait ou non des commandes, comme un peintre
ou un musicien. Nous étions tout le contraire de salariés.
Ce Soirnous a servi un peu de modèle quand il s'est agi
d'imaginer le fonctionnement de l'agence Magnum.
A
cette époque, j'avais un ami d'enfance, le fils d'un
grand géographe, avec qui j'ai fait toute ma scolarité à Fénelon
et à Condorcet, qui m'a emmené chez son oncle, Elie
Faure. Faure m'a profondément marqué, même
si son écriture était un peu trop fleurie. On allait
aussi chez Max Jacob, rue Nollet. En 1934, cet ami a organisé chez
lui une réunion contre le colonel de La Roque. Etaient là beaucoup
d'intellectuels, Guéhenno, peut-être Malraux, tous
les surréalistes, sauf Aragon et Sadoul, qui étaient
partis à Kharkov, en Union soviétique, pour un congrès.
On sait ce qu'ils sont devenus...-le mouvement surréaliste
est dénoncé lors de ce congrès, qui marque
la rupture entre les communistes, derrière Aragon, et les
surréalistes, derrière Breton-.
Pour
ma part, je me sentais proche d'un idéal communiste,
comme un peu les premiers chrétiens. Et puis j'ai été refroidi
par la lecture du livre de Gide sur l'URSS. Mais je ne suis pas
un type de parti, je suis un révolté. Je n'ai donc
pas vraiment connu Aragon qui était brouillé avec
les surréalistes. J'ai un profond mépris pour Aragon,
surtout après sa déclaration terrible contre Nizan.
Quant à Breton, la dernière fois où nous
nous sommes vus, ça a mal tourné. On dîne ensemble,
et il me dit : "Vous qui aimez Cézanne !" tout
en ébauchant un mouvement comme pour me frapper le menton.
Je réponds "Oui, et alors ?" Breton en rajoute
: "Ce monsieur n'a jamais eu le courage de dire à sa
femme que pour peindre des baigneuses il avait besoin de vrais
corps féminins..." Breton avait un point de vue si
moral... Après, il a dit pis que pendre d'Alberto Giacometti.
Alors, c'était fini. Alberto était mon maître à penser.
"LIFE" ET "QUEEN"
Si
je suis connu aujourd'hui, c'est grâce à mes copains
américains. En tout premier, le galeriste Julien Levy, qui était
surréaliste. Il avait un accent américain incompréhensible.
Je dois beaucoup aussi à Beaumont Newhall, Lincoln Kirstein,
au Musée d'art moderne de New York... Quand j'arrive aux
Etat-Unis, en 1935, je cesse de prendre des photos. Je crois en
avoir fini avec ce "truc-là". Et puis il y a mon
exposition au MoMA, en 1947. Dans son analyse sur mes photos d'avant-guerre,
Peter Galassi fait juste une erreur en disant que je passe du surréalisme
au reportage avec Magnum parce que le surréalisme est fini.
En fait, après la guerre, les préoccupations changent.
Le reportage est un nouveau moyen de flairer le monde, mais avec
la même attitude qu'avant-guerre.
J'ai
travaillé pour Life, car ils avaient besoin d'un photographe
non américain pour aller dans des endroits qui leur étaient
interdits après la guerre : Cuba, la Chine... J'étais
lié avec le metteur en page de Life. On parlait d'autre
chose, pas de photo. Comme avec Brassaï. J'ai aussi travaillé pour
Holliday Europegrâce à Capa. Chaque fois, on me demandait
des "photos vivantes", tout le contraire de l'illustration.
J'ai
aussi travaillé pour le magazine britannique Queen,
de Jocelyne Steven. Je me souviens d'une belle histoire : je quitte
New York sur un transatlantique pour rejoindre Londres et travailler
pour Queen. A la sortie du port, l'équipage sort les canots
de sauvetage, je monte dedans. Le paquebot avait un problème.
Je vois une superbe femme à côté de moi et
je lui dis : "Madame, peut-on choisir la personne avec qui
on va se noyer ?" Elle a tourné la tête avec
dégoût.
Je
l'ai revue un peu plus tard sur le bateau qui avait pu repartir.
Elle se
trouvait dans la salle de jeu, attablée devant la
roulette. Je suis arrivé dans son dos, elle hésitait à déposer
ses jetons. J'ai indiqué, par-dessus son épaule,
un numéro. Sans se retourner, elle a déposé dessus
ses jetons. Elle a gagné. Elle s'est alors retournée
et m'a reconnu. "Vous m'avez fait gagner, venez avec moi",
me dit-elle. Elle m'a offert un cache-nez que j'ai encore. Nous
avons engagé la conversation. Je lui ai dit que j'allais à Londres
pour travailler pour le magazine Queen, que je ne connaissais personne,
sauf le nom de l'écrivain avec qui j'allais travailler.
Elle m'a dit que c'était son ex-mari. Nous sommes devenus
très amis.
C'est ça la photographie, une suite de coïncidences
merveilleuses qu'il faut saisir. Si je n'avais pas eu avec moi
mon premier livre, celui de l'exposition "posthume" au
Musée d'art moderne de New York, je n'aurais pas pu le montrer à Gandhi.
Il n'aurait pas pu tourner les pages doucement - il ne le feuilletait
pas, il regardait -, sans rien dire. Il s'arrête sur une
photo de corbillard qui croise Claudel, en 1944. J'étais
avec Claudel, et je l'avais devancé pour faire cette photo.
Gandhi me demande quel est le sens de l'image. Puis il me dit : "Death,
death, death." C'est tout. Trois quarts d'heure après,
il est assassiné. Encore une coïncidence. Je ne joue
pas avec ces coïncidences, elles me sont données. On
dit que je suis froid, distant : je suis en fait disponible aux
coïncidences. Tenez, je ne sais pas pourquoi je pense à cette
phrase de ma femme de ménage qui a travaillé un temps
pour Jean Renoir : "C'est mou, c'est flasque, ça ne
tient pas. Je parle des pantalons de Monsieur Jean."
MANIPULATION DES MAGAZINES
Pour
moi, les images doivent être muettes. Elles doivent
parler au cœur et aux yeux, ne pas être liées à du
texte. On peut faire dire n'importe quoi à une image dans
la presse. J'ai montré ma photo du pape à ma mère,
qui était une femme pieuse et qui lisait les présocratiques,
Démocrite, Héraclite, Spinoza. Elle m'a dit que c'était
ma photo la plus religieuse. Un ami a affirmé au contraire
qu'elle était la plus antireligieuse qui soit. Alors...
La
presse illustrée joue de cette ambiguïté des
images pour manipuler. Elle est souvent plus de la communication
que du journalisme. Dans la presse illustrée, ce qui est
terrible, ce sont les petits textes sous le titre, qui viennent
changer le sens des images. Roger Thérond, le patron de
Paris Match, me montrait parfois une mise en page, page par page,
un, deux, trois... Tout allait bien. Et puis, quand le magazine
sortait, je découvrais un "chapo" que je n'avais
pas vu... Avec Paris Match, il y avait toujours une surprise. Chez
les Américains, c'est plus réglo. On s'entend sur
un projet, on s'y tient. Une seule fois, j'ai voulu faire un procès
: Jours de France avait coupé mon reportage de moitié.
Pour limiter les problèmes, j'avais créé un
tampon qui disait : "Prière de respecter le cadrage
et les légendes." Je n'étais pas dogmatique,
j'ai horreur de ça, mais j'anticipais sur la culture, disons
très variable, des metteurs en page. Car mes photos "tenaient" avec
le cadrage plein. sinon, elles tombaient d'elles-mêmes. En
fait, je n'ai pas eu tant de problèmes que ça avec
les journaux.
AVEC LES AUTRES PHOTOGRAPHES
Les
relations entre photographes étaient différentes
dans les années 1950. Aussi parce qu'on était beaucoup
moins nombreux. Je me souviens des funérailles de Gandhi.
J'étais placé si près que je pouvais toucher
le bûcher. Je me trouvais avec un photographe d'Associated
Press qui avait grimpé en haut d'un poteau. Il m'a demandé mon
Leica, ce que j'ai fait et il a pris une image qui a été publiée
dans Life. Il y avait une émulation entre nous, mais pas
de compétition. Nous ne sommes pas des chevaux de course.
C'était la même chose avec René Burri. Nous étions
ensemble pour un reportage à Cuba, en 1963 ; lui pour Look,
moi pour Life. René a pris ce fameux portrait du Che avec
son cigare, et moi un portrait souriant.
Je
pense souvent à Robert Frank. Nous sommes des êtres
différents, Dieu merci. Il aime Kerouac, moi pas, il est
expatrié, moi pas. La première fois que je l'ai vu
au MoMA, je lui dis : "J'aime vos photos." Il m'a regardé et
ne m'a pas répondu. Depuis, on se voit parfois et je l'estime énormément.
L'AGENCE MAGNUM
Quand
on a créé Magnum, on se demandait avec Chim
Seymour comment on allait faire vivre Capa qui menait grand train,
donnait des repas somptueux. On était naïfs. En fait,
c'est lui qui nous a fait vivre. Chim a imaginé les statuts
et l'organisation de Magnum, mais c'est Capa qui négociait
les contrats avec les journaux. Et il le faisait bien. Hou là là !
J'étais bouche bée devant son bagout. Capa n'était
pas un commerçant, mais un joueur de poker. Chim et moi,
on aurait été minables si on était allés
parler d'argent dans les journaux. Il faut dire que c'était
un autre monde, il n'y avait pas la télévision. Comment
imaginer, quand je me retrouve en Chine au moment de la révolution,
qu'il n'y a pas d'autres photographes avec moi ?
Quand
je pars en URSS, en 1954, ce n'est pas pour Paris Match, c'est
pour Magnum.
Ce n'est qu'ensuite que le reportage est publié dans
le magazine. Je dois énormément à Magnum.
Notamment pour les archives, qui sont la richesse de cette agence.
Nous savions que nos archives étaient notre "coussin".
Le problème, ce sont les liens entre la presse et l'argent,
notamment avec la publicité.
Evidemment, à Magnum, nous n'avions pas le salaire qui
tombait tous les mois comme pour les photographes de Life, mais
si j'ai pu faire des expositions c'est parce que je suis propriétaire
de mes négatifs comme tous les copains de Magnum. J'espère
que le côté aventurier de Magnum existe toujours.
Il faut rester aventurier dans une petite affaire. Je crois que
les photographes, malgré les différences, ont tous
pratiquement le même esprit. Quand un copain de Magnum prépare
un bouquin, s'il a envie de me montrer les séquences en
mettant toutes les photos les unes après les autres, ça
m'intéresse beaucoup.
LES
INÉDITS
Il
faut faire attention avec la photographie. On peut vite faire
n'importe
quoi, sortir de nouvelles images, moins bonnes. C'est
le problème de la planche de contacts, elle est à la
fois primordiale et exténuante pour les yeux. Alors, on
ne les voit pas toujours bien. Il y a aussi des photographies que
j'oublie. C'est normal, je ne suis pas un bibliothécaire.
Un jour, je dessine deux jeunes filles nues. On fait une pause,
je prends l'appareil et hop ! J'ai ensuite oublié la prise
de vue. Ma femme, Martine, l'a retrouvée et m'a dit qu'elle était
bonne. Je l'ai appelée La Pause entre deux poses. Il y a
aussi cet engouement pour les vintages, les tirages anciens, que
je ne comprends pas. J'ai conservé un album que j'ai réalisé moi-même
et qui comprend soixante photos que j'ai tirées en 1934. Ça
m'a pris du temps, c'était très difficile. Je n'ai
jamais su bien tirer mes images. Mon rôle n'est pas d'être
enfermé dans une chambre noire mais dans la vie. J'avais
offert cet album à mes parents, maintenant c'est Martine
qui le conserve dans un coffre. Sinon, j'ai donné il y a
très longtemps des tirages à quelques amis, comme
Julien Levy ou Lincoln Kirstein.
UN TRAVAIL POLITIQUE
Les
expositions permettent de donner une forme à l'ensemble
des images. C'est la force du documentaire de pouvoir donner une
forme à un sujet. Mais savoir ce que cet ensemble prouve,
je n'en sais rien. Je témoigne que j'étais là et
que j'ai vu ça. Je suis l'héritier d'une tradition,
celle de Walker Evans. Prenons la mondialisation, qui me terrifie.
Le problème est que le Leica ne peut en rendre compte. Je
ne crois pas que l'on puisse faire un travail directement politique
avec l'appareil photo. Je ne peux pas prouver avec mon appareil,
seulement témoigner à partir de la vie de tous les
jours. Il y a d'ailleurs un trou chez Magnum, c'est la guerre d'Algérie.
Je
n'ai jamais mis mon travail au service d'une idée. J'ai
horreur des images à thèse. C'est le subconscient
qui joue, et il faut le respecter. Vouloir "penser" quelque
chose, non, non et non ! Les gens sont pourris d'idées.
Comme s'il y avait une prime à être intelligent. J'ai
réalisé deux films documentaires sur la Californie
et au Mississippi. Le producteur disait : "Soyez dur."Je
ne peux être que moi-même. J'ai appris cela avec Jean
Renoir. Je n'ai rien à prouver, j'ai vu ci, j'ai vu ça.
J'ai confiance dans l'homme, alors que je trouve la société épouvantable.
Sans doute, en revanche, je vois ce que d'autres ne voient pas.
Alors, je regarde, je regarde... J'ai du mal à écouter,
mais je regarde tout le temps.
On
court, on transpire, et on prend des photos. Il y a les photographes
comme
moi qui ont connu deux maladies professionnelles, le genou
et la colonne vertébrale. Et il y a les photographes conceptuels
qui pensent. Cette notion d'artiste est définie par la bourgeoisie
du XIXe siècle - Haydn devait montrer qu'il avait les mains
propres comme les gens de maison. On dit que je suis surréaliste.
Sans doute, mais peu comprennent que je suis le surréaliste
de la réalité. Les gens croient qu'il faut obligatoirement
se mettre une poubelle sur la tête pour être surréaliste.
Mon beau-père m'a dit un jour : "Henri, tu n'as pas
de bon sens !" Le bon sens n'a pas été une qualité primordiale
pour les surréalistes. Le surréalisme c'est pas le
drôle de chapeau ! C'est plus que ça.
"JÉSUITE
PROTESTANT"
Parler
de moi n'intéresse personne. Ce qui compte, c'est
l'attitude, liée à une certaine culture. Je lis énormément,
c'est une façon de vivre. Mais je suis réservé.
Dès qu'on parle de femmes, je rougis. Jean Lacouture m'a
dédicacé son livre sur les jésuites : "A
un jésuite protestant." Ça fait beaucoup ! C'est
Lincoln Kirstein - un homme merveilleux, qui a financé le
ballet de Balanchine à New York, et pour moi Balanchine,
c'est le sommet -, qui m'a traité le premier de jésuite
protestant. C'est la pire des choses !
Peur
de la mort ? De la mort non, de la souffrance, oui, j'y pense
tout
le temps. C'est normal. En Amérique, je suis mal à l'aise,
car on ne parle pas de la mort. Je préfère le Mexique
ou l'Espagne, où il y a une continuité naturelle
entre la vie et la mort. Lors d'une exposition de Magnum à Londres,
j'ai répondu à une personne qui ne me reconnaissait
pas et qui m'interrogeait sur HCB. J'ai répondu : "Oh
! Il est mort il y a longtemps, et c'est un beau salaud. Demandez
aux photographes, ils vous diront pourquoi."
J'ai
horreur de cette ségrégation entre jeunes et
vieux. Quand on demande la carte Vermeil, je dis la carte vieillards.
J'ai demandé au Bazar de l'Hôtel de Ville jusqu'à quand était
valable un tuyau que je venais d'acheter. "Jusqu'en 1995." Je
réponds que j'ai 82 ans et qu'il va durer encore longtemps...
Un grand Noir me dévisage : "82 ans !" Je le regarde
et je lui dis que j'ai failli mourir dans son pays, à 21
ans, d'une bilieuse. Comme il reste interloqué, j'ajoute
: "Vous devez être ivoirien." Il me répond
: "Oui, racontez-moi ça au café, car pour nous,
les vieux sont la mémoire." Et j'ai parlé de
l'Afrique que je connaissais et qu'on retrouve dans le Voyage au
bout de la nuit, de Céline, mot pour mot. J'espère
communiquer une joie et un espoir de vivre. Car si je suis un voleur
- j'aurais aimé être Arsène Lupin, mais je
ne suis pas doué -, je suis un voleur qui donne.
LA
MUSIQUE, L'ART, LE CINÉMA
J'écoute tout le temps de la musique quand je travaille
; du jazz, de la musique classique. A l'école, je faisais
de la flûte pour éviter de devoir jouer au football.
Mon professeur, un type du Conservatoire, m'a dit un jour que je
n'avais pas d'oreille. Et c'est lui qui m'a incité à faire
autre chose, du dessin, de la peinture...
Toute
ma vie, quand je faisais de la photo et que j'allais dans un
pays, mon
pourboire était d'aller au musée. C'est
là que j'ai compris qu'un portrait, c'est se représenter
soi-même. Dans les portraits d'Avedon, c'est lui que je vois.
Avec Balthus, l'autre jour, on a fait une sorte d'état des
lieux. On doit se connaître depuis près de quarante
ans. On a passé les copains en commun. Il m'encourage. Il
n'y en a qu'un que je n'ai pas connu, c'est Antonin Artaud. Mais
vous savez, la notoriété... Je me suis fâché avec
quelqu'un qui me demandait si tel peintre était connu. J'ai
répondu qu'il l'était probablement de sa concierge
et des renseignements généraux.
Dans
le cinéma, que j'ai appris en 1935 avec Paul Strand, à New
York, il y a un discours à mener, car tu ne vois jamais
l'image : il faut ordonner les phrases, connaître la grammaire.
C'est un discours avec l'image. Alors que dans la photographie,
il y a un côté aventurier, et toujours la préoccupation
de la géométrie.
COCO CHANEL
Chanel
m'invite en tête à tête à déjeuner
chez elle, rue Cambon. On bavarde, je fais rapidement une photo
et je lui parle de Marie-Louise Bousquet, qui tenait son fameux
salon. Elle hurle : "La salope, l'ordure !" C'était
fini. Je n'ai pas dit un mot, je l'ai saluée et je suis
parti. Heureusement, les photos étaient faites... J'avais
oublié qu'elles étaient brouillées.
Marie-Louise
Bousquet était une femme remarquable. C'est
chez elle, dans un petit hôtel de la rue Boissière,
que se décidaient les nominations d'ambassadeurs et de ministres.
J'étais tout gosse : elle m'appelait "mon chou, mon
chéri". A la fin de sa vie, elle disait : "Je
n'arrive pas à mourir." Ou alors : "Mon salon,
c'est un corridor. Qui vient de sonner ? Comment s'appelle-t-il,
ce connard ? Bonjour, mon cher !" La dernière fois
que je l'ai vue, il y avait Arletty. Je n'ouvrais pas la bouche,
regarder les gens me passionnait. Une fois, j'y suis allé avec
un peintre grec, et on est présenté à une
dame au physique étrange. C'était Gloria Swanson.
Mon ami dit : "J'étais amoureux de vous quand j'avais
20 ans." Elle répond : "On va faire quelque chose à ce
sujet tout de suite."
Le
monde du 06-08-04
Liens
brisés
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